Mes mémoires (1826-1848)

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MÉMOIRES (1826-1848)

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D'ALTON SHf^K

PREMIERE PARTIE 1826-1839

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so'

MES

ÉMOIRES

DU MÊME AUTEUÏl Mémoires du vicomte

Paria.



ci'Aulnis.

laipriuieiic

L

1

vol.

:

gr.

Houparl-Davyl, rue

in-18 jésus.

Jii

Ua'-.

30

3

fr.

MÉMOIRES (lS-26-1848) PAU

LE

C^

D'ALTON SHÉE ANCIEN PAIR DE FRANCE

PREMIERE PARTIE 1826-1829

PARIS MBRAIRIK INTEllNATIONALR li5,

A.

BOrl.

EVARD MONTMARTRE

LACROIX, VERBOECKHOVEN & A Bruxelles, d Leipzig

et

C',

ÉDITEURS

à Lii'Ourne

1869 Tous

droits de traduction

et

de

reproduction r*°ervés

A GUSTAVE DE LA HANTE MON MEILLEUR AMI

E.

D'ALTON SHÉE

MEMOIRES (1826-1848)

— LETTRE DU GÉNÉRAL — PLACE d'aLTON A



MA FAMILLE. MON ORIGINE. HOCHE A MON GRAND-PÈRE. BOULOGNE.

L'ég-oïsme domine d'abord en nous. le

choc des autres égoïsmes

justes proportions, noblit

société

il

le

Peu à peu,

ramène à de plus

s'épure par l'amitié, s'en-

par l'amour, s'étend à la famille et à :

de l'ensemble de ces rapports se

la

com-

pose notre vie privée.

L'égoïsme s'élève encore à des convictions politiques et religieuses, se nationalise et devient

patriotisme

,

couvre enfin de son intérêt l'espèce

tout entière, et s'appelle

de

là le

sentiment

amour de l'humanité

collectii' et

notre vie publique.

:

2

MEMOIRES 1826-184R

La

foi,

politique

ou religieuse,

le

patriotisme,

l'amour de l'humanité, ces déductions extrêmes

du sentiment personnel, engendrent ressement, l'abnégation

le

désinté-

dévouement,

et le

c'est-

à-dire les résultats les plus contradictoires avec

l'égoïsme primitif. J'aurais voulu faire acte d'abnégation en re-

traçant avec une sincérité absolue et privée; mais,

l'honnêteté

ma vi*"

malgré son exquise

de sa nature,

publique

sensibilité,

de ses

véniélité

la

fautes, son art inimitable de les raconter,

Jacques n'a pas trotivé grâce devant

le

Jean-

monde

:

aujourd'hui, plus de cent ans après leur publication,

les

Confessions servent encore de thème

aux accusations de bassesse

et

d'immorahté, aux

injures et au mépris sous lesquels on cherche à

accabler leur auteur.

11

est vrai

tudes ne sont quïi la surface

chacun est

que ces ingrati-

rentré en soi-même,

:

rend justice ; on s'avoue tout bas

lui

peu d'hommes dont

qu'il

exposée avec une

la vie,

égale franchise, ne contiendrait plus de souillures. Pourtant, je ne

me

sens pas

le

courage d'alfron-

ter vivant les clameurs des hypocrites scandahsés,

ou de léguer à

ma femme et

à mes enfants une

réputation atteinte par une franchise sans imitateurs, et réduite

à

la justice tardive

d'une loin-

taine postérité.

Je bornerai donc ces mémoires à tique,

aux

ma vie poli-

faits auxquels j'ai pris part,

à ceux

d

MEMOIRES 1626-1848

ma vie

dont j'ai été témoin, ne donnant de

privée

que ce qui est nécessaire pour expliquer Tautre. Je suis né à Paris, le 1" juin 1810, de James

Wulfrand d'Alton et

mon

Fanny Shée; ma mère

et de

père étaient d'origne irlandaise et quelque

peu parents. Sans prétendre

faire ici la biograpliio

de mes aïeux, je veux rappeler rapidement ceux de leurs actes qui leur ont mérité l'adoption de

à moi,

leur seconde patrie, et m'ont valu,

le pri-

France dès

vilège d'être, par hérédité, pair de

l'âge de neuf ans.

La

ma mère

famille de

suite de

Jacques

II;

France à la comte Shée, né

vint en

son père,

le

à Landrecies en 1738, servit aux Indes et en France jusqu'au grade de colonel, et devint secrétaire des commandements du duc d'Orléans, depuis Philippe- Egalité.

Mon

grand-père, d'Alton, né vers 1730, ne

quitta l'Irlande qu'en 1738,

oncles, dont

Burke

Fun

était

maréchal

,

mandé par

évêque, l'autre,

de camp au

ses deux le

service

comte de

France. L'évêque se chargea d'abord de

lui

mais, après quatre ans d'eiforts infructueux,

dut renoncer à l'espoir d'en faire un glise.

Le maréchal de camp

corps des cadets,

armes à Indes,

;

il

le fit

en 1714,

la bataille de



M. Shée

et,

iliit

Fontenoy.

se lia d'amitié

homme

la ;

il

d'É-

entrer dans le ses premières Il

passa aux

avec son cousin,

après des débuts assez heureux, ayant

MÉMOIRES 1P26-1848

4

encouru la disgrâce du gouverneur, son avance-

ment en

soulfrit.

Aussi, lors du célèbre procès

comte Lally-Tollendal,les ennemis de

(kl

celui-ci,

comptant sur ime déposition à cliarge de

mon

de

grand-père,

trompa leur

venir à l'aris;

le tirent

attente, et

fit

part

la

il

preuve d'une honorable

modération. Vers 1786, dans un voyage à Paris,

major d'Alton étant

le

celui-ci

allé voir

présenta au duc

le

.ancien officier,

son cousin Sliée,

comme

d'Orléans

père de dix-sept enfants

le

;

prince

donna pour Tun de ses fils, James d'Alton, le canonicat d'Etampes deux ans plus tard, le duc lui

;

d'Orléans

disait

à M. Shée

:



Le canonicat

d'Ivoy-Carignan est vacant, donnez-le à un autre de l'homme aux dix-sept enfonts.

fils

ainsi

que

mon

père

,

James

,

et

Alexandre d'Alton, devmrent chanoines, treize ans, et l'autre

C'est

»

mon

oncle, l'un

tarda pas à les priver de leurs bénéfices.

grand-père se retira avec Brives

,



il

années après

il

à

à onze. La Révolution ne

le

épousa M"*

Mon

grade de major à Coilliot.

Quelques

se fixa définitivement à Boulogne-

sur-Mer, qu'habitaient les parents de sa femme,

une famille boulonnaise dont presque tous

hommes été la

furent marins.

Une

les

demoiselle Coilliot a

mère de M. Sainte-Beuve

;

de là notre

cousinage avec l'éminent écrivain.

Le 27 au

juin 1791, un brevol (riiivontion fut pris

nom de

Nicolas Leblanc, pour une

soci('té

5

MÉMOIRES 182G-1848

formée entre Nicolas Leblanc Henri Shée,

mon

et Dizé, inventeurs,

grand-père,

Philippe duc

et

d'Orléans, bailleurs de fonds, pour la fabrication

de

la

soude

artil^cielle.

Cette industrie toute fran-

çaise a sauvé alors notre prospérité commerciale

d'une ruine imminente, et a contribué plus tard à la

défense du territoire. Jusque-là

la

France

avait tiré la potasse et la soude de l'étranger.

1793, les commissaires envo3"és par

le

En

Comité

de salut public trouvaient l'usine à Saint-Denis en pleine cédé

activité, et déclaraient le

le meilleur.

Cependant

la

nouveau pro-

mort du duc d'Or-

léans, le séquestre rigoureux mis sur ses biens

privèrent sables

:

l'association

des

une liquidation de

les ustensiles,

l'actif social eut lieu

;

meubles, matières pi'emières fu-

Le brevet tomba dans

rent vendus à la criée. le

capitaux indispen-

domaine public sans indemnité pour les associés.

Mon

oncle Williams, l'aîné des

d'Alton, était officier dès 1791.

fils

Par

du major

la protection

d'un neveu du comte Shée, Clarke, depuis maréchal et duc de Feltre, qui occupait un emploi

important au ministère de

la

guerre, deux brevets

de sous-lieutenant furent donnés, l'un à Edouard, l'autre

à l'ex-prébendier, Alexandre d'Alton.

Ayant fait partie de l'expi'diuon de SaintDomingue, Edouard mourut, peu après son arrivée, par suite de ses blessures. Quant à James, entré dans une maison de

commerce

considéraljle.

MÉMOIRES il

182(5-1848

montra une grande aptitude pour

mais bientôt,

d'échapper à

afin

se vit forcé de

quitter Paris,

les affaires

la réquisition,

et

se réfugia en

Bretagne, près de ses frères Williams dre, tous

et

Alexan-

deux alors aides de camp du général

James possédait

Hédouville. c'était

;

il

en l'an

avec laquelle

III il

(1795) une

vint

cent louis

trois

somme

;

importante,

en aide à ses frères

et sut se

créer une position.

L'armée républicaine Hoche, dont Hédouville

était

était le

commandée par chef d'état-major

:

ces deux généraux, terribles dans le combat, se

montraient hors de là pleins de douceur et d'é-

Un jour,

quité.

Hoche

des paysans se présentent devant

et lui adressent de justes réclamations;

voulant les indemniser et n'ayant pas d'argent, il

demande

ci les

dix louis à Alexandre d'Alton; celui-

emprunte à James. Le général

aux paysans, couvrent à

qui,

Hoche

les distribue

touchés de ce procédé, déla retraite

de l'abbé Bernier

:

on s'y rend. L'abbé Bernier venait de partir; la

main sur un autre chef vendéen,

Stofïïet, fusillé

quelques jours après. James, pour

mais on mit

demeurer



l'armée, avait accepté

secrétaire du général Hédouville;

le

poste

de

à la suite du

prêt des dix louis, Hoche, qui avait un million à

employer pour

la pacification

de

la

Vendée,

prit

James d'Alton comme administrateur de ces fonds.

7

MÉMOIRES 1826-1848

Un

autre incident

passer Alexandre près de

fit

Hoche, en qualité d'aide de camp. Dans la ville de Rennes, un soir, à la sortie du spectacle, Alexandre et un de ses camarades reconduisaient deux dames quand

aperçoivent Hoche, avec

ils

d'autres généraux, venant vers eux d'être vus, les

deux couples se hâtent d'entrer

dans une rue transversale.

Au môme moment,

entendent une forte détonation tolet

chargé de

pour éviter

:

:

ils

un coup de pis-

trois balles venait d'être tiré sur

Hoche par un Vendéen. Le général

n'était

pas

touché. L'assassin s'élance dans la rue où se ti'ouvaient

Alexandre

et

son ami;

ils

le

pour-

suivent; Alexandre, très-bon coureur, se trouve

en

tête; le fuyard se blottit

dre

le

dans un fossé, Alexan-

dépasse, puis, découvrant la ruse, revient

sur ses pas, se jette sur

lui, et

une

lutte

achar-

née s'engage au fond du fossé. L'assassin, grand et robuste, se relève et parvient

à reprendre sa

course, malgré les elïorts désespérés du jeune celui-ci saute sur son dos, où il demeure cramponné une cinquantaine de pas. La marche ainsi ralentie du meurtrier donna à ceux qui le poursuivaient le temps de le joindre et de s'en

officier

;

•emparer; son trouble avait été second pistolet chargé,

il

tel,

que tenant un

n'avait pas eu l'idée de

incommode compagnon. Le lendemain, Hoclie demandait à Hédou\ ille de lui céder son aide do camp. s'en servir pour se débarrasser de son

MÉMOIRES 1826-1848

8

Quelque temps après, ral

avec de

le

citoyen Shée, géné-

de brigade, fut envoyé près du général Hoche le titre

de commissaire ordonnateur général

Vendée

la

;

en réalité,

était

il

niser une descente en Irlande.

chargé d'orgaIl

très-bien

l'ut

secondé par les d'Alton groupés autour des géné-

raux Hoche et Hédouville. L'habile pacificateur de

la

Vendée

prit

dès lors en

mon

alFection

grand-père; aussi, quand, en l'an V (1797), Hoche,

devenu général en chef de l'armée du Rhin, eut remporté les victoires de Neuwied, d'Ukerath et d'Altenkirchen, le

il

désigna, par la lettre suivante,

citoyen Shée aux fonctions d'administrateur

général du pays conquis. Au «

quartier général, à Cologne, le 39 Tentôse, 5< annct républicaine.

Le général en chef de l'armée de Sambre-

et-Meuse au citoyen Shée. citoyen, « J'ai l'honneur de vous prévenir, «

que, sur la connaissance que j'ai acquise de

«

vos talents et des vertus que vous professez,

{<

je vous ai choisi pour être président perpétuel

«

de la commission intermédiaire créée pour ad-

«

ministrer le pays conquis entre

«

vous rendre à Bonn,

«

Meuse

et

Rhin.

Veuillez bien, à la réception do la présente, et

m'informer du jour de

arrivée dans cette

«

votre

«

puisse vous faire passer

ville,

mes «

L.

afin

que je

instructions.

Hoche.

»

MÉMOIRES 1826-1848

En même

temps,

il

9

nomma James

d'Alton re-

A la

ceveur général des nouveaux départements. suite

du coup d'État du 18 fructidor

destitution de

dans

tré

les

Moreau,

de la

Directoire avait concen-

le

mains du général Hoche

dement des deux armées du Rhin et-Meuse réunies sous

et

le

le

comman-

et de Sambre-

nom d'armée

d'iVlle-

magne. Quelques jours à peine écoiûés, ce héros, dont

le

génie

honnête

et

pur

pouvait

seul

maintenir la Répubhque, périt empoisonné à son quartier général de Vetzlar,

supplémentaire de l'an

Sa mort eut pour

effet

V

le

deuxième jour

(18 septembre 1797).

de dissoudre tout ce

fais-

ceau de famille. L'aîné dps d'Alton, Williams, passe à l'armée

d'Italie

;

Alexandre revient aide

de camp du général Hédouville James entre ;

cier

offi-

dans l'armée.

Mon

grand-père maternel,

le

citoyen

Shée,

retourne à Paris.

En

l'an

VIII (1800) nous retrouvons Williams

d'Alton, colonel, chef d'état-major, prenant une

part glorieuse à la bataille de Marengo, et rece-

vant une blessure mortelle au passage du Mincio.

La

ville

de Boulogne a donné son

nom

à l'une

de ses plus belles places, pour honorer sa mémoire.

Alexandre, revenu colonel de l'expédition de

Saint-Domingue, placé à

la tête

d'un régiment

landais, débarque avec son frère

James sur

ir-

les

MÉMOIRE?

10

1820- 184 8

côtes d'Irlande, et parvient à grand'peine à re-

tourner en France.

Mon

père, fait prisonnier, resta sur les pontons

jusqu'en 1801, époque à laquelle un échange de prisonniers ris,

il

épousa

conseiller

comme

lui

rendit la liberté. la

fille

de M.

De

Sliée.

retour à

Pa-

En 1803,

le

d'Etat Shée fut envoyé de nouveau

préfet administrateur des provinces con-

quises au delà du

Rhin

;

il fit

nommer

son gendre

successivement receveur général des départe-

ments de Rhin

et

Moselle et de

la

Roër.

Enfin le comte Shée, préfet du Bas-Rhin, fut appelé au sénat par l'empereur Napoléon.

M COMMENT, A NEUF ANS, JE DEVINS PAIR DE FRANCE PAR HÉRÉDITÉ. MON ENFANCE A LA CAMPAGNE. LE MARI DE MA SŒUR, MORT DE MA MÈRE. GÉNÉRAL, MON TUTEUR. JAUBBRT, AVOCAT M.





Mon



avait eu

père

deux

filles

et

désirait

ardemment un fils; ma naissance, en 1810, fut donc un sujet de joie. Nous habitions, la plus grande partie de l'année,

la terre

de Bois-le-Vi-

comte, à quelques lieues de Paris. Dès que

pus marcher,

menades; je

je

mon père m'emmena dans ses prome souviens encore qu'il me prenait

sur ses épaules et nageait avec moi. à peine âgé

de le

trois ans,

château.

dans

Sa joie

les

canaux qui environnaient

fut courte

:

sa santé fut forte-

ment ébranlée par les secousses politiques de 1814 et 1815 mon pauvre père tomba malade et mourut au bout de quelques mois. Le comte Shée, pair, de France, ayant perdu successivement son fils, Emmanuel, jeune officier ;

12

MÉMOIRES 1826-184S

de grande espérance,

tu

en Espai^ne, en 1811,

un combat d'avant-garde,

dans

et

son

enfin

gendre, obtint la réversibilité de sa pairie sur la tête

de son

petit- fils, et s'éteignit bientôt

après,

en 1819, à Fâge de quatre-vingt-un ans.

De 1815 à 1819, ma sœur le

baron Fauquez,

M.

aînée avait épousé

du génie

officier

;

la

seconde,

Jaubert, avocat général à la cour royale de

Paris.

Un

léger refroidissement,

dont

ignoré les motifs, avait éloigné oncle, le général Alexandre

toujours

j'ai

ma mère

d'Alton.

mon

de

De

plus,

son mari et son père avaient été jusqu'à leur dernier jour bonapartistes ou libéraux, disait alors lut

;

ma

mère, restée

comme on

ma tutrice,

se réso-

à choisir un subrogé-tuteur en dehors de

famille

:

la

par le conseil de plusieurs de ses amis,

entrautres les frères de Lameth de l'Assemblée constituante, son choix industriel,

tomba sur M. Gévaudan,

possesseur d'une grande fortune, et

à cette époque,

chez qui se réunissaient,

les

hommes les plus marquants de l'opposition. A mes sorties de pension j'allais tantôt chez Alexandre de Lameth, tantôt chez M. Gévaudan, ,

où je voyais quelquefois Béranger. Bientôt

ma

mère, ayant acheté une propriété

à Saint-Sauveur,

veinc,

sur la lisière de la foret de

me donna un précepteur nommé Daquitta Paris et me fit demeurer près d'elle

Compiègne,

MÉMOIRES 182G-1848 à la campagne.

Aux

13

Soupizeaux, ainsi s'appelait

cette propriété, tout était à refaire, et. pendant

deux ans, une trentaine d'ouvriers en bâtiment y

Comme

travaillèrent, presque sans discontinuer.

mes leçons dans

n'étaient ni longues ni

les intervalles, je vivais

grimpant sur

les

multipliées,

au milieu d'eux

échafaudages avec

les

;

maçons,

rabotant avec les menuisiers, taillant la pierre ou

couvrant une boiserie de peinture. Quand les tra-

vaux furent

enfin

terminés,

solitaires

dans

je

remplaçai

les bois; je poursuivais,

de toute

de mes jambes, les lapins et les che-

la vitesse

vreuils qui peuplaient la forêt; souvent je

pendant

garais

et

disparaissais

entière.

Au

retour, j'étais puni par

teur pour

ces

par de longues courses

d'apprentissage

essais

m'é-

une journée

mon

précep-

mes leçons manquées; mais ma mère,

dont un reproche aurait eu sur moi plus d'influence qu'une lence.

Ce

masse de pensums, gardait

n'était

de sa part

le

si-

ni faiblesse ni indiffé-

rence, mais le résultat d'un système d'éducation; elle pensait

qu'en dehors des heures consacrées

aux leçons de son pédagogue, un garçon

devait,

dès l'enfance, prendre des habitudes d'indépen-

dance

et

de

liberté.

Je ne sais ce que, suivi

jusqu'à l'âge d'homme, un pareil plan d'éducation aurait produit; très-certainement, lorsque la

m'eut enlevé manière, et qu'on je lui dois d'avoir souffert plus

me

mort

mit au collège,

qu'aucun autre de la

14

MÉMOIRES 1820-1849

contrainte, de la discipline et de ces interminables

heures d'étude, on, sans donner pâture à leur esprit,

on exige des enfonts, contrairement aux

indications de la nature, une stérile immoljililé.

mon

Sans aucun i^oûtde domination,

caractèr(>

est toujours resté rebelle à toute espèce de joug.

Une autre circonstance a également exercé une grande influence sur mes idées. Atin d'être sûr que je m'acquitterais de la tâche qu'il me donnait, Daverne m'enfermait chaque jour, pendant un certam nombre d'heures, dans la bibliothèque ;

elle

contenait près de trois mille volumes.

que j'avais expédié la lecture

jusqu'au

ma

besogne, je

moment où

me

venait

il

Dès

livrais

me

de captivité. Je dévorai de la sorte, d'abord Cabinet des fées, en quarante volumes

mense compilation connue sous

le

;

nom

à

tirer le

puis l'imà' Histoire

des voyages. Tantôt je prenais au hasard, tantôt je choisissais

ment entre

des livres que je voyais habituelle-

les

mains de

ma mère

:

les

de Molière, Gil B/as, Tristam Shnmh/, deKillerine, les Itonians de Voltaire si

;

Comédies le

Doyen

ces ouvrages

divers développaient en moi des sentiments et

des facultés sans liaison, sans rapport, souvent

même

contradictoiiTS

:

la

foi

au merveilleux,

l'amour des courses lointaines, une connaissance

précoce d'un monde que je n'avais jamais vu,

goût do terie.

l'ironie,

du sarcasme, de

L'on se tromperait

fort si

le

la fine plaisan-

Ion croyait que

"15

MÉMOIRES 1826-1848 certaines lectures eussent dépravé

sommeil absolu des sens

tion;

le

l'abri

du danger.

Ma

mère partageait

xviif siècle; grâce à

gravent

l'esprit philosophique

elle,

ont été exemptes de

mes premières années qui

ces superstitions

se

au mâle développement

qu'elles résistent parfois

la

du

profondément au cerveau de l'enfant

si

de sa raison, avec

mon ima^^iname mettait à

et reparaissent

presque toujours

Ma

décadence de ses facultés.

foi

aux

tahsmans, aux génies, aux magiciens dura peu, cette religion n'ayant

pas de prêtres intéressés à encore entière quand

la perpétuer. Elle était

mère, dont

la santé déclinait depuis

tomba gravement malade extrémité. Je l'adorais

decin

:

Plus

gnation, ne

:

et fut bientôt

à toute

la parole fatale

du mé-

d'espoir, loin

fit

qu'exciter

ma

longtemps,

de

ma

me

porter à la rési-

douleur.

Pour pro-

longer sa vie, je résolus de recourir à la magie je

fis

des évocations,

çai des formules,

et

cueillis

:

des plantes, pronon-

demandai timidement à

la

une casserole, afin de un mélange bizarre d'ingrédients, parmi lesquels une cuisine

faire

bouillir

terre glaise bleuâtre tenait la première place.

cuisson terminée, je

vers la chambre de porte, le courage

mière

fois

La

me dirigeai avec la potion ma mère, mais, arrivé à la

m'abandonna; pour

des doutes traversaient

mon

la

pre-

esprit.

Après de longues heures passées dans des hési-

MÉMOIRF.S 1820-1848

16

talions pleine d'angoisses, je n'osai pas aller plus

mon projet, me jeter en pleu-

avant. Sans renoncer absolument à je cachai le breuvage, et courus

rant dans les bras de la mourante

de

ma

;

telle fut la fin

folle tentative. C'est la seule

pratique su-

perstitieuse que m'ait inspirée la lecture sans contrôle des contes

A

de fées.

douze ans

sœur Caroline

et

j'étais

moi

orphelin, mais entre

existait,

presque depuis

ma ma

naissance, une de ces affections tendres et fortes

Mon aînée de sept ans, ellerésolutde remplacer ma mère; en conséquence, que rien ne peut rompre.

elle obtint

mon

de M. Jaubert, son mari,

comme M. Jaubert ne

tuteur

collège,

;

ses

neveux

crut pouvoir

que de m'y mettre avec eux.

qu'il

devint

étaient

mieux

au

faire

III



COLLÈGE HENEI IV EN l822. ENTREVUE AVEC LE DUC DE CHARTRES. EFFORTS RELIGIEUX DE LA RESTAURATION. MES CROYANCES, MON INCRÉDU-

•:





LITÉ.

Au mois

d'octobre 1822, je

cinquième au collège Henri IV. le latin,

efforts

un peu de grec,

de

MM.

et,

commençai

On y

ma

enseignait

grâce aux persistants

Cuvier, Royer-Collard et Guizot,

depuis 1820, un cours d'histoire avait été autorisé

une

fois

par semaine.

Chaque jour, pendant quatre heures,

les élèves

recevaient en classe les leçons d'estimables professeurs

;

le reste

du temps, leur direction

était

confiée à des maîtres d'étude, appelés pions par les élèves, recrutés

les plus déshérités

parmi

les plus incapables et

de l'ordre

social.

Rien de plus

rare qu'un maître d'étude se destinant au professorat; les meilleurs étaient de pauvres étudiants

en droit ou en médecine, qui trouvaient au collège

MÉMOIRES

18

18,>0-1«48

la nourriture et le logement, et aussi les mo3'ens

de payer leurs inscriptions et de passer leurs

examens.

S'ils

n'avaient pfuère le temps de s'in-

téresser aux élèves, du moins

ils

ne

taient pas, et ne réclamaient d'eux

La

les

que

tourmenle silence.

plupart étaient des cuistres déjà mûrs, rebut

de toutes les carrières, se vengeant de leur humiliation

sur

enfants

les

soumis à leur

tutelle,

poltrons avec les forts, cruels envers les faibles.

J'ignore

sur ce point capital de l'éducation,

si,

comme le remède au mal exigerait une énorme augmentation du budget

l'Université est en progrès;

de rinstruction publique,

Mais lorsque littérature,

les

les

il

est permis d'en douter.

hommes chargés

d'enseigner

la

sciences et l'histoire, justement

considérés, jouissent d'un traitement à peu près suffisant,

il

m'est impossible de comprendre que

ceux qui sont préposés à l'éducation des enfants, qui les surveillent nuit et jour, qui vivent réelle-

ment avec eux,

qui devraient les

former par leur

conversation, leur influence, leur exemple, soient pris

au hasard, et moins payés qu'un laquais de

bonne maison. Le jour où

l'on

voudra sérieuse-

ment donner aux générations qui s'élèvent l'amour de l'ordre et le respect des lois, on commencera par faire des fonctions du maître d'étude une sorte de magistrature honorée, mieux r<' tribuée que îois

le

professorat, parce qu'elle est à la

plus importante et plus pénible, ayant une

MÉMOIRES 1820-1848

19

hiérarchie, et présentant une carrière désirable

une portion

instruite

et intelligente

à

de la jeu-

nesse.

Je passai brusquement, d'une vie libre à la campagne, à une existence passive, renfermée, malsaine, asservie à une discipline oppressive et à des maîtres sans dignité

:

conséquences de

les

ce contraste furent également funestes à

ma

caractère et à

santé.

Tous

les jours,

mon deux

heures et demie étaient accordées aux jeux des écohers; pour les moindres

fautes,

ce temps,

déjà trop court, était restreint à une demi-heure. Bientôt,

constamment puni, j'eus chaque semaine même temps je devins

une violente migraine, en paresseux et

La

vindicatif.

plus longue récréation était de midi à une

heure et demie; au

lieu

de

me

rendre à la salle

de retenue, je pris le parti déjouer dans la cour avec mes camarades, et lorsque, l'étude com-

mencée,

le sous-directeur

me

demandait pour-

manqué l'appel, je lui répondais, invariablement, que mes parents étaient venus me quoi j'avais

A

voir.

la fin, irrité

de m'eniendre répéter sans

cesse une excuse aussi dérisoire,

s'emporta jusqu'à vait être longue

;

me

frapper.

mais en

me

La

M. Valleray lutte

ne pou-

sentant battu, je

un mauvais canif en corne, que je dirigeai contre lui ayant heureusement détourné la lame saisis

:

avec

la

main,

il

en

fut quitte

pour une coupure lé-

'

MÉMOIRES

20

1826-1848

gère. Je dois ajouter qu'il ne

me

punit pas et se

retira sans mot dire.

L'oppression des maîtres n'était pas la seule

dont nous eussions à souffrir;

les élèves

plus

forts, les grands, comme on les nommait nous tyrannisaient avec impunité. Je n'en

âgés ou plus

qu'un exemple. Je m'étais rendu coupable

citerai

envers un grand d'un acte d'insubordination

son ordre, deux de ceux qui saisirent, tier,

me

me

;

sur

obéissaient

me

firent asseoir sur la table

du quar-

tenant les bras de manière à rendre

résistance

toute

lui

impossible

:

avoir joui

après

quelques instants de la frayeur que

me

causait

du supplice, il me frappa au visage à Dans ma rage, je parvins à avec les dents, sa main que je mordis vio-

l'apprêt

plusieurs reprises. saisir,

lemment.

Il

y a quarante ans de

cela;

malgré ce

long apaisement, au souvenir de ce traitement barbare, je n'éprouve pas le moindre remords de

ma

vengeance. Le pion en jugea autrement;

té-

il

moigna son horreur de ce qu'il appelait ma férocité, en me condamnant à rester, par un froid rigoureux, à genoux, dans la cour, à la porte de l'étude.

Quant à mon bourreau, pansé, choyé,

il

de son touchant Ces souffrances de l'éducation universitaire ont intérêt.

fut l'objet

laissé elles

dans

mon âme

des traces ineffaçables;

y ont développé de bonne heure

de solidarité au point que

les instincts

je n'ai jamais été témoin.

MÉMOIRES 1826-1848

jamais je n'ai entendu le simple encore d'avoir

été,

d'une injus;

je leur dois

dans toute l'étendue du mot,

excellent camarade.

On le

récit

sans en ressentir le contre-coup

tice,

un

21

sait

que sous

la

branche aîné des Bourbons

duc d'Orléans envoyait ses

l'aîné,

le

au collège;

duc de Chartres^ suivait les cours à

Henri IV; pendant vaillait

lils

l'intervalle

des classes,

il

tra-

dans un appartement donnant sur un jar-

Son précepteur, M. de Boismilon,

din particulier.

qui se rappelait m'avoir aperçu, quelques années

auparavant, en pension chez connaissait

mes

droits

à

veillante idée de faire de

élève

:

M. Massin,

et qui

la pairie, conçut la bien-

une après-dînée,

moi l'ami du prince son il

me

lit

venir et nous

mit en présence. Des bas tombant jusque sur

un pantalon trop

talons,

court,

mes

un habit d'une

longueur démesurée, une cravate noire roulée autour du cou et retenue par un noyau d'abricot, le tout

leur,

couvert d'encre et de poussière,

mes grands yeux

cheveux épais, les sens, eniin

incultes,

mon

air

ma

noirs effarouchés,

pâ-

mes

se dressant dans tous

de chat sauvage n'étaient

pas propres à attirer la sympathie d'un jeune prhice, poh, élégant, distingué, au-dessus de son

âge par dis

les

manières

et l'éducation.

Je ne répon-

que par des monosyllabes aux questions

qu'il

voulut bien m'adresser, et je vis avec joie arriver la tin

de l'entretien. L'épreuve ne recommença pus.

m

MÉMOIREb 1826-1848

Sans doute, plus

m'a heureusement

tard,

monde

l'habitude du

mes

transformé:

rapports

obligés avec les souverains et les prands sont de-

venus plus toute

mes

ma

faciles

en ap}»arence: pourtant,

j'ai

vie éprouvé quelque

contrainte dans

hommes

d'un l'ang supé-

relations avec les

rieur, et aussi

de la gène vis-à-vis des inférieurs

je ne respire à l'aise, et je n'ai

ma

:

valeur qu'a-

vec des égaux. Je passai de la sorte près de trois années. petitesse,

ma chétive

Ma

apparence, qui masquait une

me tirent longtemps recomme peu dangereux; cependant ma

excellente constitution,

garder

complicité dans toutes les tentatives de révolte finit

par attirer l'attention,

reconnu que j'en se décida à

Avant de

me

et le proviseur,

étais l'infatigable

renvoyer à

ma

ayant

instigateur,

famille.

quitter ces tristes souvenirs de la \ie

de collège, je dois dire un mot de la manière dont

le

catholicisme était enseigné et pratiqué

Henri IV,

et les



diverses phases d'inditféience,

d'affirmation et de négation par lesquelles

mon

esprit passa successivement.

Un aumônier

et

un

sous-auiiioni(M' avaient

direction de nos jeunes consciences.

Sahnis, aumônier, était un

dain, insinuant,

homme

fin,

la

L'abbé de joh,

mon-

préoccupé suiiout de l'obser-

vance des prati(|Uos extérieures,

grand nombre d'enfants

(|u'il

cl

tirant vanité

du

savait ameiuîr cha-

é3

MEMOIRES 1826-1848

que année à de

l'état

la sainte table,

sans trop s'inquiéter

de leurs âiues. L'abbé Gerbet, son sup-

pléant, était une nature sérieuse et tendre, d'une

grande instruction rait

et d'un esprit distingué

;

il

voulu faire partager à tous l'ardeur de sa

ne pouvant y réussir,

il

aufoi

:

n'acceptait que les adhé-

sions sincères et réfléchies.

On lion

nombreux moyens

se rappelle les

employés par

gouvernement de

le

pour cathoUciser

jeunesse universitaire;

Carême, jusqu'à Pâques,

aussi pendant le

dicateurs en

la

d'action

la Restaïu^a-

vogue parcouraient

les pré-

les collèges.

Le

chef des missionnaires, l'abbé de Janson, avec sa figure de Satan repenti, cherchait à impres-

sionner nos imaginations par le récit de sa miraculeuse conversion, de ses austérités surhumaines, de son pèlerinage à Jérusalem, et

par

une

etfrayante

peinture

du

surtout

supplice

des

damnés. Le prince abbé de Rohaii, avec sa coquetterie chevaleresque, s'adressait à nos senti-

ments d'honneur française

!

et

de patriotisme

:

«

Jeunesse

jeunesse chrétienne! compatriotes de

saint Louis, de

Jeanne d'Arc, de Bayard

ment pourriez-vous déserter ros et de saints

!

»

!

com-

la foi de tant de hé-

D'autres, les abbés Fayet et

Guyon, plus hardis en apparence, rétorquaient à leur aise, dans des discussions sans réphque, les

arguments supposés de l'incréduUté; lustre auteur

de V Essai sur

enfin, l'il-

tindi/f'crencey

plus

MÉMOIRES 1826-1848

24

tard des Paroles d'un croyant, introduit par son fervent disciple l'abbé Gerbet, réunissait les plus

âgés dans des conférences où sa science

et

génie luttaient avec avantage contre les tions timides et la raison

Malgré tant

même

désarmée dos enfants. convergeani

vers

un

but, les croyances religieuses étaient rares

parmi nous, la

d'etforts

son

oljjec-

et

ne dépassaient guère l'époque de

première communion. Grandie sous la Répu-

blique,

le

dont les

Consulat

fils

et

l'Empire, la l^ourgooisic,

peuplaient les collèges, était généra-

lement voltairieime

ce n'était donc pas au sein

;

de la famille que ses

fils

auraient puisé les

})iin-

cipes du catholicisme. Mais, par une routine iia-

poléonieime, cette bourgeoisie, à peine déiste, se croyait obligée à une déférence tout extérieure

envers tait

le culte; elle se mariait

à

l'église,

présen-

ses enfants au baptême, et leur faisait faire

une première communion. La source de ces inconséquences

tristes

était la religion officielle, le culte

de parade né du Concordat, solennellement inauguré au sacre de l'empereur, servilement pral iqué par une armée de fonctionnaires, et qui a trouvé son parfait symbole dans l'invention d'une SaîntJSapoléon dont la célébration fut habilement con-

fondue avec

la fête

De moi-même, au début classe, à

et

à

de l'Assomption.

j'étais

la fin

peu enclin à

la dévotion

de la jouin;'e,

chaque repas, tantôt un

;

à charjue

lualire et tantôt

25

MÉMOIRES 1826-1848

un élève

récitait

du bout des lèvres des prières

que j'entendais sans les comprendre

latines

:

je

ne causais pas trop pendant la messe, je ne dor-

mais pas trop au sermon, mais les grands pro-

blèmes de rame immortelle, des peines

compenses dans une autre

mon attention; me préparer à

m'ouvrit ce m(3nt

la

ré-

communion,

première

monde nouveau. Je

mon

:

et

n'avaient jamais

ce fut l'abbé Gerbet qui,

éveillé

pour

vie,

l'y suivis docile-

intelligence paresseuse,

édifiée

par

l'exemple des grands esprits qui, depuis dix-huit avaient accepté, d'un cœur soumis, les dogmes et les mystères, ne concevait aucun doute. Après mes examens de catéchisme, j'entrai en siècles,

retraite;

mais alors

les peines

sombres prédications sur

éternelles, dont j'ai parlé plus haut,

rirent naître

Mon

les

en moi

les plus tristes inquiétudes.

premier usage de

la prière avait été

pour

ma

mère,mes premières craintes furent égaiementpour elle.

la

On nous répétait sans

cesse que, sans la

bonté, la douceur, la vertu

risantes

même

foi,

étaient insuf-

au salut; que ne pas pratiquer

la religion,

ne pas approcher des sacrements, mourir en état

de péché mortel entraînait la damnation rappelai, en frémissant, que

Jamais les églises,

en vain sur

:

Mon

je

me

ne hantait

qu'aucun prêtre ne

assistée à sa dernière heure. tendit

ma mère

l'avait

confesseur s'é-

la miséricorde infinie

de Dieu,

sur les mystères de sa grâce, sur les chances de

26

MÉMOIRES

la contrition

1826-1848

au moment suprême, il ne réussit me consoler. Dès lors, sans

qu'imparfaitement à

m'en rendre compte, j'entrevoyais quelque chose de mesquin, d'insuffisant dans ce but unique du salut personnel

à une béatitude égoïste, j'eusse

:

préféré un avenir de soutïrance près de ceux que j'avais aimés.

La

de Pâques, ayant écouté

veille

l'abbé Gerbet

fession générale,

j'avais enfin triomphé de

ma

réponse fut que cette victoire

En

1824,

il

:

me

consi

haine contre les

maîtres dont je croyais avoir à

mes forces communion

ma

me demanda

me

plaindre

ma

;

au-dessus de

était

ma

refusa donc l'absolution, et

se trouva remise à l'année suivante.

le

même

veau; mais cette

motif

fois,

me

fit

échouer de nou-

mes

sur le conseil d'un de

amis, m'étant présenté à l'abbé de Sahnis, celuici

m'admit sans plus ample informé.

ma foi

Sans être vive, tuteur

me

était sincère

quand mon

prêta V Histoire de la décadence et de la

chute de r Empire romain, de Gibbon, traduite et

annotée par M. Guizot. Ce fut sérieux qui

me tomba

l'ignorance de nos culer librement.

le

sous la main

piom

lui

premier ;

son

li\

re

titre et

permettaient de cir-

Malgré mes quatorze ans,

les

questions religieuses sur lesquelles on avait, depuis plusieurs mois, dirigé firent lire

mon

attention,

me

le

avec un intérêt passionné. Son esprit

clair, froid,

consciencieux, sa critique sévère, ses

MÉMOIRES 182C-1848

27

explications simples et naturelles, enfin le précis

historique de chaque

naissance

et

anéantissaient dans

La

chrétien.

dogme,

la série

mon

de

avec son acte de

ses

transformations,

esprit tout le

symbolisme

vie de l'auteur, racontée au début

de ses œuvres, venait encore ajouter au poids de sa parole

:

la

recherche de la vérité avait été la

seule passion de ce cle; il

grand sceptique du

xviii' siè-

né anglican, à la suite d'un premier examen,

avait abjuré le protestantisme pour le catholi-

cisme, et c'est plus tard, après une étude plus

approfondie, que, dans son livre, pris de

il

avait entre-

démontrer la fausseté de sa seconde re-

ligion.

Depuis

lors, j'ai bien

souvent quitté, repris,

pour les abandonner encore, ces hypothèses insolubles des causes premières et linales, de la fatalité et

du hbre

arbitre,

du but de l'humanité;

mais à dater de cette époque

thohque

et chrétien.

j'ai

cessé d'être ca-

IV

LA MARSEILLAISE^ PREMIERE IMPRESSION POLITIQUE. ENTRETIEN DE MON TUTEUR AVEC CHAULES X.



A l'ai

de

quinze ans, je quittai le collège, ainsi que

déjà

dit,

avec

l'autorité, et

dégoût de l'étude,

le

le

une aversion insurmontable

Ayant achevé

ses représentants.

externe à Saint-Louis, je

fis

ma

je

mépris j>our

troisirme,

encore une année de

pension pendant laquelle j'appris les mathémati-

ques élémentaires. Jusque-là, en pohtique, mes notions avaient été nulles,

gues

mes impressions va-

et confuses, celles d'un enfant.

rance absolue de

moderne

l'histoire

prolonger cet état d'insouciance, dont

me

fit

Le

igno-

aurait pu le

hasard

sortir.

frère de

l'orientaliste,

deux

Une

fils;

mon

c'était

d armées, que

tuteur,

M. Amédée Jaubert,

m'avait engagé à

les

un

homme

voyages

dîner avec ses

d'une cinquantaine

et les fatigues avaient

MÉMOIRES 182C-1848 vieilli

avant l'heure

;

il

pour

me-

avait promis de nous

ner à la Comédie-Française s'étant retirée

29

:

au dessert, sa femme

s'habiller,

par un singulier

retour de jeunesse, nous versant à chacun un petit

verre de vin, d'une voix un peu cassée,

il

en-

tonna la Marseillaise. Aucun de nous ne savait que, trente-trois ans auparavant, la France républicaine avait glorieusement défendu son territoire contre l'invasion des despotes coalisés; telle est la

puissance de cet

hymne

national, qu'au

chanteur et auditeurs

dernier couplet, leurs larmes dans

un

mais

mêlaient

saint enthousiasme.

Il

serait

absurde d'en conclure qu'à cause de cela, nous

M. Amédée Jau-

fussions devenus républicains.

bert, qui devait sa fortune à l'empereur, n'étaii

qu'un libéral napoléonien

beaucoup

comme

alors, et, quant à nous,

il

y en

avait

nous eussions

été bien incapables de formuler une opinion

;

mais,

après avoir entendu ce chant héroïque,

nous

étions Français^ ennemis

de rétranger, et nous

prenions part aux destinées de notre pays.

A mon attention

nouvellement éveillée sur

affaires publiques, toute

times servit d'abord d'aliment

ques

:

Tarhi/fe, le

les

;

Droit d'aînesse,

Barthélémy,

les

des pièces politi-

la

le

Tibèn^

Victimes cloîtrées

Monvel des brochures contre et le

:

Mariage de Figaro,

de Joseph Chénier;

les

une httérature à 25 cen-

la

,

do

Loi du sacnlégt!

Vill/'Haile,

de

Méi y

^jt

Chuiistms de Bérangcr, la Charte,

30

MÉMOIRES 182«-1848

édition Touquet, étaient achetées, lues, apprises,

mes amis. Chez ma sœur, pendant mes vacances et mes jours de sortie, je trouvais discutées avec

le

Globe, des pamphlets de Paul-Louis Courier,

et

des exemplaires des ouvrages que

le

ministère

public était chargé de poursuivre.

J'apprenais plus encore par la conversation.

MM.

Berryer

et

Villemain comptaient parmi les

habitués du salon de

madame

Jaubert;

prirent en affection tous les deux, et

rage de

Mon

me

M. Berryer,

avocat, qui n'avait pas encore atteint

l'illustre

la députation,

m'admit dans son

m'ayant donné

tuteur,

de pension

vie

ils

et celle

intimité.

choix entre la

le

qu'on menait aux pages,

sans aucune vocation pour la carrière mihtaire,

mais ébloui par Tespoir d'une hberté relative d'un brillant uniforme, j'adoptai

En

second

parti.

conséquence, M. Jaubert demanda une au-

dience au roi Charles X.

par

mon

«

Eh

cet entretien, noté

:

bien, » dit le roi,

qu'y

a-t-il

exposa

l'objet

«

cela, »

«

Que

« Sire,

De

beau-frère, le passage suivant mérite

d'être rapporté

«

le

et

d'un air bienveillant,

pour votre service ? de sa demande.



répondit le roi; puis

fait-on donc, maintenant,

« il

M. Jaubert Nous verrons »

— Palais? —

continua

au

nous devons inaugurer, demain,

la statue

chargé de prononcer

«

de Malesherbes,

((

discours de rentrée de la cour royale,

et,

:

le

j'ai pris

MÉMOIRES 1826-1848

31



pour sujet l'éloge de ce grand magistrat,

— les

«

Malesherbes

«

mains au

«

mais

s'écria le

»

!

ah

ciel, «

!

roi

nous a

il

en levant

fait

bien du mal

a payé de sa tête ses fatales erreurs

il

pardonner.

« faut lui

»

Puis, sans transition

:

;

!

il



sam^iez croire combien les petits jour-

<(

Vous ne

«

naux nous sont

«

de réprimer leurs écarts; les magistrats de la

nuisibles.



Sire,

nous tâchons

«

cour royale de Paris sont pleins de dévoue-

«

ment pour Votre Majesté.

((

qu'ils

«

magistrature

« lui

«

:

Henri IV

disait

mais la

que les robins

avaient rendu de grands services...

Bona-

parte n'a jamais voulu accorder la liberté de la

«

presse

«

homme,

« çais. a

— Fort bien!

nous en donnent des preuves. J'aime

et,

;

avait bien raison

il

et



il

!

c'était

Sire,

vous l'avez aussi.

ajouta le roi, en souriant,

« leur

amour.

On

— Oui, oui,» «

nous avons

a prétendu que les étrangers

«

nous avaient remis sur

«

songe; en 1814, on

«

naparte

«

tombée de sa main Quelques jours après,

;

un grand

avait obtenu le respect des Fran-

le

était las

nous avons paru, •

le

rejoindre

mes camarades.

et son

épée est

»

j'étais sur la liste

1" octobre 1826,

pages, et

mendu joug de Bo-

trône, c'est un

j'allais

des

à Versailles

— — —

ÉDUCATION RELIGIEUSE ET MILITAIRE. SECRET LE JOURNAL DES DÉBATS. LES COURS DE MM. VILLEMAIN, GUIZOT ET COUSIN. MON DERNIER LES OFFICIERS, LES PROFESSEURS. NOMINATION JOUR DE SERVICE LE 9 AOÛT 1829, DU MINISTÈRE POLIGNAC. -

LES PAGES.

JE REÇOIS EN

— —

Les pages de

promotion, au nombre de

avaient été

dix-huit, les

ma

triés,

avec soin, parmi

rejetons d'une noblesse dévouée à la per-

Les plus riches, élevés

sonne du souverain. dans

leur

par des abbés précepteurs,

famille

avaient de bonnes manières, un certain usage du

monde, piété,

la

mémoire exercée, des habitudes de

en un mot, ce qu'on est convenu d'appeler

des principes ; mais riorité

ils

étaient imbus de la supé-

de leur naissance, personnels, timorés,

dénués

d'initiative,

de sohdarité, qui

commun.

se

et

plus

encore de

développe par

la

l'esprit

vie

en

MÉMOIRES 1826-1848

33

D'autres venaient de Saint-Acheul, formés par

Pendant

les jésuites.

Pères de

des

direction

les

avait été douce

années passées sous la la Foi,

leur existence

une bonne nourriture, de

:

lon.î?iies

des soins presque paternels, leur

récréations,

avaient laissé un souvenir reconnaissant pour ces

guides de leur première jeunesse; études

mais leurs

leur enseignement avait

étaient faibles,

un système de

été tellement expurgé, faussé par

fraude pieuse et de restriction mentale qu'une

ignorance absolue eût été moins préjudiciable à leur

jugement

domptés,

instincts

les

:

d'indépendance

la raison pervertie, cette virilité

de

l'es-

prit

qui nous pousse

rité,

extirpée dans sa racine, tels étaient les vices

incurables

à

la

découverte de

la

vé-

de cette éducation, qui leur enlevait

jusqu'à la conscience de ce qu'ils avaient perdu.

Les premiers paraissaient plus propres à devenir des

courtisans, les

seconds les instruments

aveugles d'un gouvernement clérical. D'autres enfin, Provençaux, Gascons, Limousins, surtout

Vendéens

et Bretons,

sortaient en

majorité des collèges de province et fournissaient

à

la légitimité

de braves et loyaux

Le général de

Belle-Isle,

ayant été mis depuis peu à tion de Versailles était Celui-ci approchait

bien et à propos;

officiers.

connnandunt en chef, la retraite, la direc-

échue à un simple colonel.

de la soixantaine;

il

pensait

entré au service dans la gen-

34

MÉMOIRES 1826-1848

(larmerie, sa dévotion, son zèle à saliior le rotoiir

des Bourbons f:rrades

cheveux blancs,

lions, ses liers

avaient

lui

fait

franchir plusieurs

à une époque de bon plaisir. Ses décora-

auraient

commandé

S(^s traits fins

le respect,

régu-

et

mais

sa

pli}'--

sionomie manquait de dignité, et ses décorations

gagnées depuis

avaient été

homme

médiocre,

la paix.

dulgent pour les infractions à la

pour

C'était

un

d'allures policières, in-

ftiible,

discijiline,

âge

les étourderies naturelles à notre

sévère ;

pour

tout ce qui s'attaquait à la politique et à la reli-

gion, les coupables devenaient à ses yeux des cri-

minels d'Etat.

Sous

lui, le

commandant de Nesle,

officier

de

mérite qu'une blessure avait forcé, jeune encore,

de quitter le service, tion mihtnire,

points,

Les

un

était

chargé de notre instruc-

et formait

avec

lui,

sur tous les

contraste parfait.

lieu(oiiaiits

de Laroque et d'Ieghen com-

plétaient le perscmnel de

nos supérieurs. L'un,

débonnaire, sans rancune contre nos espiéghv

de cœur et bourgeois d'apparence, avait plutôt l'air d'un garde national que d'un of-

ries, l)rave

ficier d'infanterie.

ciré, brossé,

L'autre, troupier

fini,

soigneux,

cousant bien, lisant mal, que sa gros-

grades su-

sière ignorance avait retenu

dans

balternes, nous enseignait

maniement du sabre

«ît

l'école

Four

\o

les

de cavalerie. le

spirituel,

nous avions un aumônier.

MÉMOIRES 1826-1848

35

l'abbé Godot, et un confesseur ambulant, l'abbé

de Villers, qui dirigeait en

même

temps

les filles

détenues à Saint-Lazare.

et

Nous relevions du ministre de la maison du roi, les membres de la famille royale, les princesses

surtout, nous honoraient d'une bienveillante protection

:

par

suite, rien n'était négligé

tenir

intacte la pureté

notre

foi.

Non-seulement nous

une chapelle

pour main-

de nos principes et de

dans

assistions,

aux prières quotiaux sermons, aux vê-

particuhère,

diennes, à l'ofrice divin,

pres, mais nous étions tenus de servir la

messe

et d'approcher des sacrements.

Chaque initiaient

soir, la Gazette et la

Quotidienne nous

à la vie pohtique.

Aussi, en pénétrant dans cette citadelle du

Droit divin,

mon désappointement

Les rêves de cour naître en et

moi

et

fut

extrême.

de galanterie qu'avait

la lecture

iait

des Mémoires de Florian

du Mariage de Figaro se trouvaient remplacés

par une captivité moitié claustrale et moitié militaire.

Un grand

bien-être matériel, une nourri-

ture recherchée, le plaisir d'être servi dans de la vaisselle plate par

un nombreux domestique, de

monter de beaux chevaux, goût pour

les exercices

la satisfaction

du corps,

me

de

mon

semblaient

des compensations trop minces d'une privation absolue de la hberté.

A peine installés, un examinateur de tSaint-Cyr,

MÉMOIRES 1826-1848

36 le

baron Roynaud. nous interrogeait

et prenait

la

mesure de notre

déiisoii'e,

car

instruction

dVxemple

n'y a pas

il

;

épreuve

(|U0

l'examinateur ait

refusé pour incapacité un seul de ceux que

Le

avait choisis.

M. Reynaud Béthune ce qui

Dès

peu.

à remplir

mon

me

moi ses plus

le roi

fut favorable,

et

Max

de

fonda, de primo abord, sur

et sur

me

résultat

belles espérances.

En

concerne, cette bonne impression dura la tin

de

première année,

la

imposés,

les devoirs

mon

ma paresse

indiscipline,

irréligion m'attirèrent la plus dure des péni-

tences

:

je fus pi'ivé du grand ccjiigé de deux

mois.

L'année suivante

plus orageuse encore.

fut

Sfoyennant cinq francs par mois donnés à un palefrenier,

je trouvais,

chaque matin, sous une

pierre, \e Journal des Débats, dont Chateaubriand faisait lèle

;

une arme

terrible c'>ntre le ministère

XW-

même

voie

plus tard, je recevais,

par

la

détournée, les cours imprimés de M.NL \'illomain,

Guizot et Cousin. Les leçcmsde httérature étaient lues avec avidité; exigeait de

ma

la

pliilosophie

part un travail opiniâtre

la pliilosophie pure, j'avouerai

mon par

de

Tliistoire ;

quant a

humblement que

ignorance et Temploi des termes techniques

M. Cousin me

la

rendaient inintelligible.

(

)ii

croira peut-être (pie chez un (Hourdi de dix-sept

ans, avide de plaisir,

le

prinrii)al attrait

de ces

lectures était dans l'interdiction dont elles étaient,

;

MEMOIRES 1826-1848

3'7

frappées et dans la difticulté de se les procurer c'est

une erreur.

Ma

;

nature était double, et les

appétits de Tesprit n'étaient pas moins impérieux

chez moi que ceux des sens et de l'imagination ainsi, étant

:

encore en pension, j'avais, faute de

mieux, dévoré l'ouvrage entier de M. Orfila sur la

Comme

chimie organique.

je partageais cette

avec mes camarades, je ne tardai pas à être signalé par mes chefs comme un littérature prohibée

être

dangereux

qu'il

fallait

éviter.

Inutile d'a-

jouter que la recommandation fut vaine

:

tous

continuèrent leurs rapports intimes avec moi, et

quelques-uns furent mes amis. J'avais rencontré dans nos professeurs de

lit-

de mathématiques, des auxiliaires aussi précieux qu'impi-évus. M. Car-

térature

,

d'histoire

et

Uer, poëte et romantique, passait d'André

Chéà Victor Hugo puis après Cromwell, Claude Gueux, enhardi par le succès, il nous faisait con-

nier

;

naître le Pinto de Lemercier,

et les

Barricades

de M. Vitet. Plus réservé, M. Varin maintenait,

son cours dans

les

toire

de France, et

mais

il

premières périodes de s'ai'rêtait

à

la

l'his-

Renamunce

mettait à notre disposition les chroniques

mémoires, y compris ceux de Saint-Simon. bornait pas son enseignement aux mathématiques ardent et aventureux, il

et

M. Dumouchel ne

:

de B(jugainville ou de La Pérouse autour du monde; à son retour, il avait

avait, fait

l'expéilition

38

MÉMOIRES 1826-1848

pendant

été,

lard;

il

trois ans, secrétaire

de Royer-Col-

avait conservé le culte de ce

et poussait l'audace jusqu'à

menter ses discours à

la

grand

esprit,

nous réciter et com-

chambre des députés.

Rien ne prouve mieux que ces exemples

l'inutilité

du réseau de précautions dont mu nous eutourait, et l'invincible puissance

de Tidée libérale sous

la

Restauration.

Notre aumônier étant mort, un jeune prêtre fanatique et intolérant fut désigné à sa place.

Après de vains

eiSforts

son enthousiasme,

pour nous communiquer

essaya de la rigueur, et ob-

il

du colonel des punitions qui n'étaient nulle-

tint

ment en rapport avec

le

dant la célébration de

crime d'avoir causé pen-

l'office,

ou d'avoir dormi

pendant ses interminables sermons. Une révolte éclata; toute une semaine,

un désordre complet

Demander

notre

licenciement, c'était s'aliéner des 'familles

bien

régna dans

l'hôtel

des pages.

en cour, peut-être provoquer sa propre destitution; le colonel se contenta de retenir Louis de

Montbrun

et

moi en prison, jusqu'à ce que l'elferEn résumé, pendant mon

vescence fût calmée.

séjour à Versailles, j'avais passé plus de trois

mois tant à

la salle

de police qu'en prison

ne contribua pas à développer en moi

:

cola

la vocation

militaire.

A

Paris,

M. de

Brizoult, congréganiste, fonc-

tionnaire civil, simple secrétaire de

M. de

Poli-

39

MliMOlRES 1826-1848

gnac, venait d'être

nommé

sous-gouverneur, on

remplacement du colonel de Razac tieux,

mêlé aux intrigues

;

ambi-

actif,

nous ne

politiques,,

venions qu'en seconde ligue dans ses préoccupations.

Notre service avait

lieu

aux Tuileries

les jours

de réception, puis aux cérémonies publiques, aux il consistait en une revues, aux chasses, etc. ;

noble domesticité.

Une fois ma curiosité

je m'en dégoûtai vite,

mon

dais

En

et,

le

satisfaite,

plus souvent, je cé-

tour à des camarades mieux disposés.

dehors du ser\ice, nos sorties étaient fré-

quentes, et nous jouissions d'une certaine liberté aussi, j'eus soin

Un matm

:

de ne mériter aucune punition.

que, légèrement indisposé, j'avais

manège, resté seul dans la salle de topographie, je vis entrer deux dames que je re-

manqué

le

connus, à leur approche, pour la duchesse d'An-

goulême

et

l'une de ses

un singuher hasard,

dames d'honneur. Par

la princesse,

dans sa

visite

improvisée, avait pénétré jusqu'à moi sans rencontrer personne. Lui ayant

demandé

je lui servis de guide pour

visiter l'hôtel

en dé-

je la conduisis ainsi jusque dans nos

cham-

tail

;

ses ordres,

Après s'être arrêtée un instant à la chapelle, et avoir examiné mon attitude dans le heu saintelle me remercia et se rendit au manège. Je cite

bres.

ce

fait

parce

qu'il

l)ienveillance dont

montre

le

degré de minutieuse

nous étions

l'objet.

40

MÉMOIRKS

18'2ti-181S

Je remplis pour la dernière

à

la cour, le

fois

mes

fonctions

9 août 1829, jour où parut au Modu ministère de Polignac.

niteur la nomination

Sans être exalté en motion de tout Paris

politi({ue, je ;

partageais

l'é-

aux Tuileries, au contraire,

la confiance et la joie étaient sur les visages.

Seul, retiré dans une embrasure avec

un

lieu-

tenant général, le prince de Hohenlohe causait

d'un ton d'extrême animation

son côté « «

Il

et le

;

je

me

dirigeai de

:

faut le prendre encore chaud, » disait-il,

mettre sur un brasier ardent.

»

C'était d'im chevreuil qu'il s'agissait.

VI

sorti officier, je pars pour l italie avec le vi-





— —

rome. ma démission. comte de langue. lord aylmer. béranger, m. drouin de lhuys. malte. les calabres et la sicile. l'amiral malcolm, lord adolphus fitz clarence.



— —

LB capitaine COOLING.

En



ILES IONIENNES.

sortant des pages, nous recevions

d'officier

de cavalerie

;

condamné à entrer dans



un brevet

par exception l'infanterie.

,

je fus

Je pris un

peu de temps après, le vicomte de Lanoue, chargé d'affaires de France à Florence, m'ayant proposé de l'accompagner, congé de

six mois, et,

je partis pour

Sous le

l'Italie.

l'autorité

du grand-duc et de son ministre la Toscane jouissait d'une

compte Fossombroni,

liberté relative et d'une

douce sécurité contrastant

avec l'oppression inquiète des Autrichiens eu

Lombardie. la

La

société avait le goût des arts et

préoccupation du

plaisir;

on regrettait la mort

42

MÉMOIRES

182G-1^!13

récente du vieux Demidotf et son opulente hospitalité.

Ou

jouissait des fêtes que donnait le prince

Borghèse; à

l'un

de ses bals, au milieu d'une

réunion de femmes les plus élégantes et les plus jolies, je fus frappé

beauté

de Tapparition d'une étrange

sa toilette noire et rouge était simple et

:

bizarre; des cheveux noirs et fins, naturellement

ondes, sans aucun ornement,

large d'un

le front

jeune Faust, des sourcils admirablement dessinés,

grands yeux écartés d'une statue antique, un

les

regard mystérieux donnaient au haut du visage quelque chose de sévère et de profond

;

tandis

que la perfection du nez, le délicieux sourire et l'attrait

d'une fossette décelaient la grâce féminine

dans tout son charme ;

le teint était

pâle et

mat

:

elle avait à peine vingt ans et semblait vivre pour

la

seconde

fois.

Je demandai son

Belgiojoso. Auprès

d'elle

lord

nom

:

Princesse

Xonnanby,

le

comté de Larochefoucauld, d'autres personnages encore la voyant si entourée, je renonçai à l'idée :

de

lui

être présenté.

L'amitié du vicomte de Lanoue.

ma

titre et

pairie m'avaient valu de toutes parts lemeil-,

leur accueil

jeunesse.

;

Un

on sympathisait à

ma gaieté

et

à

ma

des hôtes les plus assidus de l'am-

bassade de Prusse, les

mon

le

baron de Rosenberg, dont

remporprix, beau joueur, menant mode dans la bonne coni-

chevaux aux courses

taient

presque tous les

grand

train, fort à la

délie Cascine

j

43

MÉMOIRES 1820-1848

pagnie, m'avait pris en goût et m'invitait souvent

malgré mon éloignement pour

Mais cet

le jeu.

accueil de tous ne put

me

à ce séjour agréable,

j'allai visiter

retenir

:

m'arrachant

nord de

le

l'Italie.

chargé de recommandations; arrivé à Milan et dînant chez le consul de France, J'étais parti

il

voulut savoir à qui s'adressaient

d'introduction.

se récria

— faire

«

Au nom

mes

lettres

du prince Belgiojoso,

il

:

Jeune homme,

me

dit-il,

gardez-vous de

une connaissance aussi dangereuse le prince ville du bruit de :

un don Juan qui remplit notre

est

ses sérénades et du scandale de ses désordres.

On pense dès

bien qu'à la suite de ce sage conseil,

lendemain matin, je

le

»

me

rendis au palais

Belgiojoso; mais le propriétaire était en chasse, et je

fis

de nécessité vertu.

mon congé approchait quand je revins à Florence il me fallait renoncer à la continuation de mon voyage ou à mon grade dans La

fin

de

;

l'armée. Croyant la paix assurée, et ne prévoyant

aucune chance de malgré cle, le

les pressantes

campagne,

je

résolus,

remontrances de

mon on-

faire

général d'Alton, de quitter

voyai, de

le service

Rome, ma démission au

:

j'en-

ministre de la

guerre.

Notre ambassadeur près du saint-siége,

le

duc

de Montmorency-Laval, était absent; mais le

44

MKMOIKKS

i8'2C-1848

véritable représentant de notre accueillait

nos compatriotes,

une influence prépondérante,

tout,

comme à

à l'extérieur

du

cratie

était le direc-

Horace Vernet.

teur des beaux-arts,

à ses

de la Ville Éter-

fêtes, et exerçait sur la société

nelle

pays, celui qui

les admettait

.Vinsi

par-

l'intérieur, l'aristo-

de l'intelligence, de la richesse,

talent,

tête de la bourgeoisie, tendait à se substituer

de

l'aristocratie

naissance.

la

à

dédai-

Celle-ci,

gneuse, exclusive, renfermait son action dans

le

cercle, infiniment restreint, de ses partisans.

Le

l®""

janvier 1830, nous célébrions à

l'année nouvelle

Rome

dans une réunion intimo de

,

ieunes gens, avocats, médecins, peintres, musiciens, architectes;

comme d'habitude, on y

la Marseillaise et les

chanta

chansons de Béranger. Pour

la troisième fois, revient sous

ma

plume

le

nom

du poëte que Tamour du peuple rendit inviolable et sacré

a été

pendant sa

vie, et qui, depuis sa mort,

l'objet de critiques passionnées. Quoiqu'il

soit aujourd'hui

de bon ton de

le traiter

de bour-

yeois et de Philistin, de lui reprocher sa poésie roturière, et

été un

de l'accuser, chose étrange, d'avoir

faux ivrogne

et

un faux

pas la faiblesse de renier

libertin, je n'aurai

celui (|ui a consolé la

patrie vaincue, pansé ses blessures, relei^é son

courage contre

;

qui

le roi

uiontains;

a constamment sonné

la

charge

de droit divin, les émigrés, les ultra-

i-diii

qui,

pour

loui

dire,

nuissaiil

45

MÉMOIRES 1826-1848 peuple et bourgeoisie dans

désir de

le

li-

la

berté, a préparé pendant quinze ans la victoire

de

Juillet.

Ce

fut

dans une de ces réunions que je connus

M. Drouin

de Lhuys;

prix d'honneur,

grand jeune

il

après avoir remporté

voyageait en

homme

au

Italie. C'était

teint coloré,

aux

le

un

sourcils

un peu sournois,

noirs et épais, au regard long et

du jésuite et de l'aspirant diplomate. Pour abréger la longueur du voyage, il recherchait la camaraderie; mais une fois en ville, il se séparait, tenait son rang singulier

mélange de

et fréquentait le

qu'après avoir

l'universitaire,

monde

fait

C'est de la sorte

officiel.

rouie tous ensemble de

à Naples, je fus bientôt à peu près seul à

Rome le

ren-

contrer dans les ambassades.

Je passai dans cette capitale trois mois rapides de partir, je reçus

comme un jour. Au moment une

lettre

de Florence du vicomte de Lanoue.

m'apprenait qu'en

mon absence

la fureur

11

du jeu

s'était encore accrue; qu'à la suite d'une perte

considérable,

M. Pvomanowitch

tement provoqué

le

avait fort injus-

baron de Rosenberg, et que

dans un duel où tout s'était passé de part

et d'autre

avec une parfaite loyauté, celui-ci avait eu le malheur de tuer son adversaire. ajoutait-il,

que

môme temps

« Il

est probable,

Rosenberg sera à Naples en

que

ma

lettre.

mémoire de vos bonnes

Je vous

relations,

prie,

de

en

rendre

MEMOIRES 1824-1848

46

témoignage de Thonorabilité de sa conduite. Je

visitai ensuite les

Sur

le

Calabres et

»

la Sicile.

vapeur napolitain, je rencontrai

mon

ami lord Aylmer, lieutenant général et ancien gouverneur du Canada, type accompli du gentle-

man

anglais.

A

notre arrivée en rade de Malte,

je fus présenté par lui à l'amiral colonel lord Adolphus

aux

fêtes splendides

Y Asm,

le

gascar.

;

et

au

j'assistai

données à bord des vaisseaux

Great Britannia et de

Le

Malcolm

Fitz Clarence

la frégate

captain Cooling, chargé

Mada-

de lever les

plans des côtes d'Albanie et de Morée, m'ayant

gracieusement

de

offert

me

conduire à Corfou

avec mes compagnons, après avoir fait mes adieux à lord Aylmer, je m'embarquai sur la corvette

The Mastif. Douze coups de canon furent tirés le port; j'en demandai la cause, on me

en quittant dit

que

c'était

à

mon

intention

:

par courtoisie,

le

captain Cooling m'avait accordé des honneurs que j'appris alors être d'usage

à l'égard des pairs de

l'aristocratique Angleterre.

Au

bout de sept jours d'une cordiale hospitalité, je descendis à Corfou. Les femmes de la république des Sept-Iles sont célèbres par leur beauté :

le

gouverneur

lord

sir

Frederick Adam,

et,

à Malte,

Ponsonby avaient épousé deux dames cor-

fiotes

;

malgré ces unions fréquentes des

ofrîciers

anglais avec les Ioniennes, et le souvenir encore

récent

de la bataille

de Navarin, ces

Grecs

MEMOIRES 182C-1Ô48

4/

avaient conçu une haine implacable contre leurs protecteurs, qui les forçaient au travail,

moment même à

employaient en ce tion d'une

immense

s'écartait, le soir,

sans

pitié

prison.

Tout habit rouge qui

des habitations, était assassiné

pendant

:

et les

la construc-

mon

séjour, dans l'espace

de quelques semaines, les insulaires, désarmés, avaient assommé, à coup de sacs remplis de sable,

deux soldats

et

un

officier

dont les cadavres fu-

rent trouvés au bord de la mer.

L'indifférence était le partage les

dos Français

:

Russes seuls avaient profité du concours prêté

aux Grecs contre remportée en

les

Turcs, et de la victoire

commun

par les trois grandes puis-

sances. Partout, à Sainte-Maure, à Zante,

àCé-

phalonie, je trouvais, suspendues à la muraille,

comme

chez nous les images de Cambronne et

de Poniatowski, des gravures informes représentant des victoires des Russes sur les Français.

Faut-il conclure de là que le

mouvement gé-

néral des esprits, qui, en Angleterre et en France,

de 1822 à 1828, se prononça

si

chaleureusement

en faveur des Hellènes, fut contraire aux intérêts légitimes de ces deux pays; que poètes et prosateurs,

Byron, Chateaubriand, Bérangor, Victor

Hugo, Villemain entraînèrent fausse voie

que

fut

;

l'opinion dans

que l'anéantissement de

un malheur,

la victoire

une

la flotte tur-

de Navarin une

48

MÉMOIRES

faute? Je

l'ai

1826-1848

cru longtemps

:

soutenir contre le

sultan, notre ancien et fidèle allié,

un

petit peuple

abaissé par un esclavage de plusieurs siècles, tra-

de longue main par des émissaires du czar,

vaillé

uni de religion avec les Russes, et qui,

miers pas

qu'il faisait

aux pre-

débarrassé de ses chaînes,

semblait prêt à trébucher dans leurs bras, c'était, selon

apparence,

toute

au prix de

concourir,

notre sang et de notre or, à Uvrer, tôt ou tard, l'Orient à l'ambition moscovite.

menaçantes de

Aux

nale, certains faits semblent opposer

démenti

:

prévisions

celte pohtique étroitement natio-

Othon chassé,

le

un premier

sulfrage universel

lui

a donné pour successeur, à la presque unanimité, le prince Alfred,

terre.

second

fils

de

d'Angle-

la reine

Les Grecs, à moitié Russes

il

y a

trente-

quatre ans, sont-ils devenus Anglais aujourd'hui^

Non mais

depuis trente-quatre ans,

:

redressés peu à peu;

debout et à marcher;

ils

ils

ils

se sont

commencent à

se tenir

ont la volonté

tent la force d'être une nation.

Alfred est

le

-et

se sen-

Le choix du

prince

prix de la cession des Sept-Iles

;

de

ottomane doit se former en Europe un vaste Etat grec, iiidéj)endant, capable au besoin de nous servir d'avant-garde contre les en-

la dépouille

vahissements de la Russie, et de soutenir droits des

neutres dans la Méditerranée,

contre les prétentions de cas,

il

faui

l""

Angleterre.

les

même

En

tout

reconnaître (ju'au-dessus de la poh-

MÉMOIRES tique nationale,

il

1826-l!^48

y aune

40

politique supérieure de

l'humanité, qu'au-dessus de l'intérêt particulier

à chaque pays,

il

y a

l'intérêt

général de la ci-

vihsation. Si le progrès de l'humanité consiste dans l'ac-

croissement de son bien-être matériel et moral,

de ses connaissances et de ses produits, quel plus

grand progrès que

la résurrection d'un

peuple

s'élevant par degrés, de l'esclavage à l'indépen-

dance, de la misère à l'aisance, de l'ignorance à l'instruction, enfin à la Uberté ?

VII





DUPONCHEL. REVOLUTION SEJOUR A NAVAIÎIN. JE PRENDS LE PRKMIER LA COCARDE DE JUILLET PRONUNCIAMIENTO DU GÉNIE ET DE TRICOLORE. l'artillerie a la CITADELLE. FABREGUET. LE GÉNÉRAL SCHNEIDER PASSE LE LENDEMAIN A LA RÉVOLUTION. RÉSISTANCE DE l'aMIRAL DE RIGNY.

— —









INTENTIONS HOSTILES DE l'eSCADRE ANGLAISE, SYMPATHIES DE LA POPULATION GRECQUE. OFFRE DU COMMANDANT DE FRESNE*, JE REVIENS A TOU-



LON SUR

L'ArALA.Vr/s.



DE TOULON A PARIS.

Je vins de Céphalonie en Morée dans une bar-

que montée par des maraudeurs grecs, dont dustrie

clandestine

consistait

à

enlever

l'in-

quel-

ques-uns des canons turcs ensevelis, deux ans auparavant, dans la rade de Navarin. Déjà lade, je fus contraint de renoncer loin

mes compagnons,

ma-

à suivre plus

qui continuèrent leur route

vers Constantinople. Je restai d'abord chez l'a-

goni consulaire français.

M.

Dijon, puis chez le

MÉMOIRES

1820-] 848

51

médecin de Tarmée. M. Duponchel, qui

me pro-

digua ses soins avec une amitié vraiment fraternelle. Intelligent,

bons sentiments,

hommes il

doux, le cœur ouvert à tous les M. Duponchel était un de ces

France à l'étranger; moderne avec facilité, et non

qui font aimer la

parlait le grec

content de traiter gratis tous ceux qui se présen-

en menues aumônes, aux plus pauvres, une partie de son traitement. tait,

distribuait

il

Nous

étions depuis vingt jours sans nouvelles

de France quand, un matin, la

chambre, hors d'haleine,

un paquet de journaux,



X

Charles

«

il

chassé

le

docteur entra dans

et jetant sur

s'écria !

mon

lit

:

Gouvernement provi-

soire! »

Soit

pour l'étude,

soit

pour

peu près perdu, aux pages,

le plaisir, j'avais

trois précieuses

nées de ma jeunesse; je n'avais

même

à

an-

pas profité

du brevet de sous-lieutenant qui nous était délivré à la sortie. Pourtant, dans l'ignorance des évérestai muet de surprise en apprenant l'expulsion du vieux roi dont l'escadre

nements antérieurs, je

avait vaincu à Navarin et dont l'armée venait de

conquérir Alger.

Une juillet,

lecture rapide des journaux,

nous

fit

du 13 au 29 passer Duponchel et moi par de

bien autres émotions.

En moins d'une heure, nous

avions partagé la stupeur causée par les fatales

ordonnances, puis lesfréiuissemonts de l'opinion,

52

Ml^MOIRES l«J-;-lS48 l'anxiété de la lutte, enfin

m tpulaire,

l'indignation

j

l'enthousiasme du triomphe; au récit de tant de

d'héroïsme, de grandeur, de désintéresse-

traits

ment, nos cœurs se gonflaient, nos yeux se rem-

de larmes, nous tombions dans

plissaient l'un

de

les bras

l'autre.

Partout, le drapeau tricolore avait été celui de l'insurrection victorieuse

néanmoins

;

qui venait d'apporter le courrier

si

le

bâtiment

impatiemment

attendu était arrivé sans pavillon. Seul voyageur

au milieu de notre petite armée, je jouissais

civil

d'une entière hberté; je résolus d'adopter les trois couleurs

mier

rendant pour dîner à l'artillerie et

nant

:

la

le

pre-

du génie, je traversai Navarin, don-

bras à Duponchel, avec une cocarde

le

me

à quatre heures, en

pension des officiers de

tri-

mon chapeau. Le lendemain, presque tous habitants grecs imitaient mon exemple. Les

colore à les

grandes nouvelles avaient également agité Coron et

Modon où

se trouvait le quartier général ; là

M. Fabreguet, ami du et dont la

maison

rale, prit la rin

:

encore.

le

un centre de réunion hbé-

comme

malgré Tintluence

général

peau

cocarde

en

chef,

maréchal Sébastiani,

lutur

était

j'avais fait à

Schneider,

Le deuxième

corps

d'officiers

celui-ci

Navasur

le

hésitait

jour, en arborant le dra-

tricolore sur la forteresse

iorça la main.

exerçait

qu'il

du Haut-Navarin.

d'artillerie

et

du génie

lui

MÉMOIRES

A

la tiu

de notre repas en plein

heure avant

le

commandant du

53

1S26-1848

coucher du

environ une

air,

soleil,

sur l'ordre du

^énie, les soldats ayant formé le

un sapeur monta à un mât planté au mi-

cercle,

de la cour de la citadelle, et y attacha min tîamme tricolore. Alors seulement se révéla à nous lieu

la

de la

difficulté

Les journaux de

situation.

France ne donnaient aucun renseignement sur formation du gouvernement nouveau

de notre embarras, les uns crièrent [mblique

\

d'autres

:

Vive Napoléon Ilî

:

au milieu

Vive

:

la

et,

la R<^

chose

curieuse à constater, pas une voix ne proféra le cri

de

Vive

:

duc

le

d'

Orléans

!

Afin de donner

un caractère de patriotique unanimité à l'acte po litique

dont cette portion de l'armée assumait

la

responsabilité, officiers et soldats chantèrent en

cliœur

le

vienx Drapeau, de Béranger.

(Je fut le

lendemain que

le

général Schneider

passa à la révolution, en faisant prendre à

mée de

l'ar-

terre les couleurs nationales.

L'amiral de Rigny, qui commandait l'escadre

du Levant, ayant persisté dans sa des ordonnances. Navarin

offrait

au

fidélité

ce singuUer

spectacle de nos matelots gardant encore villon blanc, tandis los trois couleurs.

roi

le

pa-

que nos soldats avaient adopté Huit jours plus tard, un second

bâtiment apportait la nomination du duc d'OrIfians,

lieutenant général du

la Fti'Hi'-di'-L/s,

sur

royaume;

la

frégate

ia(|iiolle le courriel' était venu.

54

MÉMOIRES

1826-1848

n'avait aucun pavillon à son

mât néanmoins

elle

;

avait été poursuivie par deux vaisseaux anglais

de haut bord, et forcée de s'échouer à

la côte

avant d'entrer en rade. Cette menace d'agression fournit à la population grecque, aussi bien qu'aux

troupes françaises, l'occasion de manifester la

commune clin d'œil

antipathie contre l'Angleterre:

Navarin

non-seulement

les

fut

en un

mis en état de défense

hommes, mais

les

femmes

:

et

aux canons; l'enthousiasme jamais on n'exécuta avec plus

les enfants s'attelaient était général, et

d'entrain

un branle-bas de combat. L'événement

n'eut pas d'ailleurs d'autre conséquence.

A

l'époque où la nouvelle de la révolution de

Juillet

nous

était

parvenue, je devais partir sur

la

frégate VAtalante, qui se rendait à Smyrne, et de là

rejoindre, à Constantinople,

mes anciens

marades. L'amiral de Rigny, ayant pris lution de retourner en

raiU, choisit

la

comme

la

ca-

réso-

France à bord du Conqw-

éclaireur VAta/antP, qui avait

réputation d'être la meilleure marclieuse de

du Levant. Le capitaine de vaisseau de Fresne, qui la commandait, me communiqua son changement de destination, en m'offrant de mo continuer son hospitahtc pour retourner en France. l'escadre

Depuis plus d'un an

loin

de

d'assister et de prendre part qui,

mon

pays,

le

sans nul doute, allaient s'y accomphr,

heur de revoir

désir

aux grandes choses

ma sœur et mes amis me

le

bon-

tirent

.-ic-

MEMOIRE?

18-2G-1818

5i)

Le 25 août nous

cepter sans hésiter.

quittions la

rade de Navarin.

A

notre entrée à Toulon, Louis-Philippe était

déjà depuis longtemps installé roi des Français.

Le

fait

d'avoir placé sa fidéhté au souverain au-

dessus de celle

qu'il

devait à la nation, loin de

nuire à la carrière de l'amiral de Rigny, lui

un

titre

devmt

à la faveur du nouveau chef de l'État. Et

ce ne fut pas là une exception

;

partout, mainte-

nant, dans la mesure du possible, les vieilles traditions

monarchiques, on s'efforça de retenir au

service les

hommes connus par

à la légitimité

;

leur attachement

on récompensa ceux qui avaient

donné l'exemple de l'obéissance passive,

et

Ton

punit ceux qui, forcés d'opter entre le point d'hon-

neur militaire

du citoyen, avaient cause de la liberté cela

et les devoirs

sacrifié la discipline

à la

:

s'appela réorganiser l'armée. Tel fut, dès son début,

malgré certaines apparences contraires

que les circonstances commandaient, ce gouvernement que Lafayette avait surnommé la meil:

leure des républiques.

En

octobre pourtant

l'enthousiasme révolu-

tionnaire n'était pas encore éteint; la garde nationale de Marseille nous en fournit la preuve.

duc de Vahny, notre ministre près

ment grec, jor

ei le colonel

le

Le

gouverne-

Marmier, chef d'état-ma-

de l'armée d'occupation, revenus à bord du

Conquérant, se dirigeaient

coiiiiiic mr»i

sur

l'.iiis.

56

MÉMOIRES 182G-Ϋ48

A notre gence

sortie

afin

de Marseille,

descendus de

dili-

de monter la côte à pied, nous traver-

sions les rangs de la garde nationale, réunie pour

une revue,

et proférant les cris répétés

Lafayette

quand

!

le

colonel

Marmier

ne sais quelle plaisanterie sur

le

de

:

Vive

se permit je

héros des deux

mondes. Aussitôt vingt baïonnettes étaient croisées sur nos poitrines, et malgré les cocardes tricolores qui ornaient nos chapeaux, la popularité

du nom de Valmy

suffit

cher qu'on nous

un mauvais parti

fit

à grand'peine à empê-

VIII

PARIS.

Dans



ENTHOUSIASME DES PREMIERS JOUES, CHATEAUBRIAND ET BERRYRR.

n'étaient

la capitale, les esprits

guère

plus calmes ; les fleurs-de-lis avaient été effacées

sur tous les

monuments; dans beaucoup d'endroits

on voyait encore était

nombreuse devant

des combattants de

La

des balles, et la foule

la trace

le

Louvre aux tombes

Juillet.

lutte avait été si héroïque, la victoire si

néreuse, qu'au lendemain de

la

gé-

révolution une

clarté soudaine avait dissipé les préventions et les

haines, et grandi,

tous les partis.

pour un jour,

Le peuple,

les

hommes de

ivre de clémence, re-

levait les vaincus qui, à leur tour,

muets d'admi-

Il y a eu là des idées de jus-

ration, lui pardonnaient leur défaite.

comme tice et

une invasion

de vérité,

irrésistible

comme un pressentiment

tinées futures de l'iiumanité.

des des-



58

MÉMOIRES

Parmi

IS-'C-ISIS

de cette époque, beau-

les légitimistes

coup out oublié, d'autres seraient peut-être tenrenier leur première impression;

tés de

m'a

(jui

été maintes fois

orateur sera plus concluant que toutes

M.

les.

un

tait

raconté par leur grand

mes paro-

de Chateaubriand avait reçu dans ces mé-

morables journées une ovation de la jeunesse des écoles

avait noblement résisté à ses cris

Il

(1).

enthousiastes de

Vive Chateaubriand

:

mier consul aux Tuileries

!

!

Le

pre-

en saluant la royauté

d'un dernier hommage mais ;

le

souvenir n'en était

pas moins resté puissant dans son cœur.

Il

voyait

sur les ruines du trône et de l'autel s'élever la foi ré-

publicame ginait les

il

;

avait visité les États-Unis

grandes choses réservées à

hommes

et le rôle glorieux des

sa marche

;

il

comprenait,

il

la

;

il

ima-

France,

appelés à diriger s'exagérait sans

doute la force et la durée de sa popidarité personnelle. dit

Un

matin,

en substance



«

La

il

se rendit chez Berryer, et lui

:

légitimité est

n'est pas Charles

morte

et bien

bons, c'est la royauté qui s'en va

(1)

Mémoires d'oulre-tombe,

(2) /6i(f.,p.

376

..

«

;

ce

t.

[2)

:

l'avenir est

IX, p. 262.

et suivantes.

... « Jamais défense ne du peuple de Paris. •

morte

X ou la branche aînée des Bour-

que

colle

Lorsqu'aprts avoir menti jusqu'à la dernière heure, on a

out

fut plus légitima et plus héroïque

k coup sonné la servitude; l'hypocriâie a

quand

nuuJaiuement éclaté

la conspiration ;

de la bêtise et de

quand une terreur de

cliàtcau

59

MÉMOIRES 1826-1848

à la république.

y a

Il

de grandes choses à



j

mais ce peuple, bon, hoimête, génëreux,

faire;

cette jeunesse ardente, est élevé ont

vouée au





vous parlez si

d'ensemble qui leur

les idées

^

Monsieur le vicomte, que vous

affaire

:

que penseriez-vous

bien, je n'écris pas mal;

nous leur apportions

manquent

culte de ce qui

besoin de direction

me

c'est

proposez là

:

une bien grosse c'est

une autre

révolution, plus complète, plus imprévue que la

première. Avant de rien résoudre, je vous de-

mande vingt-quatre heures de

réflexion. »

en

L'illustre orateur réfléchit

effet,

et refusa.

Devant l'expression de mes instants regrets, à

mes

questions pressantes sur les motifs de son

refus,

me

il

répondait

La

«

:

question reUgieuse ne

permettait pas d'accepter.

cisme

lui

Ainsi le catholi-

»

parut l'obstacle infranchissable. Qui ose-

rait dire,

pour l'opinion républicaine,

concours de ces deux. hommes,

le

la portée

du

nombre d'ad-

hésions qu'ils auraient entraînées, les frayeurs qu'ils

auraient dissipées, l'alhance qu'ils auraient

organisée par des eunuques a cru pouvoir remplacer la terreur de ki

République et

le

joug de

fer

de l'Empire, alors ce peuple s'est armé

de son intelligence et de son courage...

mûri

les destinées

d'un peuple que

Un

siècle n'aurait pas

les trois

autant

derniers soleils qui vien-

nent de briller sur la France. ...

«

Les conséquences de

rables. Cette révolution a l'

s

ne pourront régner

rois

armes.

»

la

révolution de juillet seront

prononcé un arrêt contre tous aujourd'hui

que par

mémo-

les trônes;

la violence dos

/

60

MÉMOIRBS 182C-1848

maintenue entre

le

peuple et les classes supérieu-

res? Quelle eût été la chance de formation d'une

république

à laquelle, avec

d'Armand Carrel

et

le

concours acquis

de ses amis, Chateaubriand

aurait raUié toute la portion jeune et généreuse

de la noblesse, Lamennais cette immense fraction

du bas clergé, ignorante siaste et avide

et

pauvre, mais enthou-

de sacrifices, tandis que Berryer

aurait dissipé les préventions et les craintes de la bourgeoisie aisée

?

Quel eût été

le sort

de

la

démocratie dirigée par Chateaubriand, Carrel,

Berryer rêta le

et

Lamennais? mais

mouvement du cœur

le

catholicisme ar-

et l'élan

du génie.

Cette surexcitation des forces morales d'une

nation ne pouvait se prolonger: Fhabileté bour-

geoise du nouveau roi ramena vite les esprits à leur ancien niveau

de clairvoyance revint.

:

après ces radieuses journées

et d'intuition

de l'avenir, la nuit

IX



JUGEMENT DES MINISTRES. EMEUTES. LE CAFÉ DE PARIS.

de retour à Paris depuis deux

J'étais

quand,

(e

10 décembre 1830,

mois

la cour des pairs

s'assembla pour juger les anciens ministres de

Charles X.

Quatre d'entre eux,

MM.

de Poli-

gnac, de Peyronnet, de Chantelauze, et de Guer-

non-Ran ville, avaient été

pris et conduits au donjon

deVincennes. Leur attitude

était résignée; celle

du prince de Polignac, souriante en apparence, cachait des appréhensions assez motivées. Rien,

en

n'était

effet,

moins aisé que de sauver ces

quatre existences, surtout la sienne

seulement

le

tous, l'inspirateur battu par

:

il

était

non-

président du conseil; mais, au su de

du coup d'État, vivement com-

MM. de Guernon-Ranville et de Peyron-

net, qui n'avaient obéi

vouement à

la

personne

en signant qu'à leur déroyal*^.

Dans

les

langs

62

MÉMOIRES 1826-1818

populaires, le vent n'était plus à la clémence avait semblé

facile

de pardonner

exécutant des ordres impitoyables,

;

s'il

aux soldats il

était juste

de se montrer sévère envers ceux qui les avaient donnés. Des milliers de citoyens étaient morts en s'opposant à la violation dès lois; les parents, les orphelins et les

veuves,

ime partie de la gauche à

la

gros de la nation,

le

Chambre des députés

demandaient une satisfaction rigoureuse de la vindicte publique. Sans doute, le roi, exagérant

son horreur naturelle de l'échafluid, redoutait ces exécutions

comme un

aliment à l'ardeur révolu-

tiomiaire et une intimidation des agents respon-

sables

du pouvoir; mais il ne voulait pas exercer de grâce au risque de sa popularité il

le droit

;

attendait de la pairie mie atténuation de* la peine capitale.

Parmi

les

légitimistes,

les

opposés aux ordonnances,

uns

les

avaient

été

en

les

autres,

approuvant, gardaient au président du conseil une

rancune amère de ses mesures mal prises et de leur hisuccès; d'autres enfin, se fondant sur les

principes de la charte, de l'inviolabihté royale et

de la responsabiUté des ministres, acceptaient

condamnation de ces derniers comme

la

une pro-

testation victorieuse

contre la déchéance de la

branche aînée. Telle

fut la

pensée du comte de

Peyronnet, qui proposa à ses co-acclisés de ne pas prendre

cl'av(~^:at,

et de présenter, seul,

en

nom.

leur

la

MÉMOIRES

18vt;-l«48

commune

défense, dans laquelle,

CP,

sans décliner la responsabilité de leurs actes, serait attaché à préserver

d'abord accueillie de tous, risquait le plus

Son

le trône.

même

à

oflfre fut

en acceptant. M. de Peyronnet se

la porte

de

il

ren-

de sa cellule M. de Martignac.

qui se rendait chez le qualité

so

de celui qui

mit à l'œuvre, mais peu de jours af)rès, contrait

il

prince de Polignac,

en

L'engagement chevaleoubHé, chacun reprit son indépen-

défenseur.

resque ainsi dance.

Le chef du ment

le

M.

secours de son talent à celui à qui sa

devait

parla

,

Hennequin

Peyronnet tignac

un jeune

chute;

Sauzet

MM.

cabinet de 1828 prêta généreuse-

et

pour M.

il

avocat de Lyon,

de Chantelauze

Crémieux pour

le

:

comte de

Guernon-Ran ville. M. de Maringénieux et touchant; M. Sauzet,

et

fut

de

plaidant hardiment la nécessité du coup d'État,

conquit une réputation d'éloquence supérieure à

son mérite

;

le

comte de Peyronnet émut par

la

noble modération de son langage.

A cause de mon âge, j'assistais aux débats avec les

fils

de pairs. L'émeute grondait autour du

Luxembourg, dont la garde nationale protégeait Pour la première fois depuis les jour-

les abords.

nées de

juillet, le

peuple et la mihce citoyenne,

séparés, se trouvaient en présence

garde nationale elle-même

;

toutefois, la

était divisée d'opinions.

MFV.OIRRS l82C-m8

64

Le 19 décembre, une porte de

cour du palais

la

ayant été ouverte, pour laisser passer une voiture de l'imprimerie royale, une masse de peuple en un instant tout

irruption;

envahi

fut

:

fit

les

troupes qui gardaient l'intérieur parvinrent avec

beaucoup de peine à

faire évacuer

place.

la

En

entendant sous les fenêtres les clameurs de la foide,

un

effroi

Pasquier se

général

couvrit, et,

juges:

saisit les

malgré

les

le

baron

assurances du

lieutenant-colonel Lavocat, leva précipitamment la séance.

par

On

sait

le ministre

comment une

escorte conduite

de l'intérieur comte de Montalivet

et le lieutenant-colonel

Lavocat ramena, de

nuit,

au galop, les ex-ministres à Vincemies, et comment le 21, à dix heures du soir, en leur absence, le

président Pasquier lut l'arrêt devant les sièges

à peu près vides.

La chambre des

pairs n'était pas le seul point

de Paris en proie à l'agitation; presque chaque soir

il

y

avait

mais au

lieu

sinistre

des

émeute à

porte Saint-Denis,

la

des menaces de mort, de l'expression visages altérés

de vengeance,

on

n'entendait que clameurs confuses, cris de Vive la république

!

vive

Napoléon

II

!

mêlés de plai-

santeries grossières et d'appels à l'insurrection.

Des orateurs improvisés montaient sur et haranguaient

comme au

la

foule;

on

allait

les

bornes

à l'émeute

théâtre, par forme de divertissement;

de temps à autre la représentation était interrom-

MÉMOIRES 1826-1848

65

pue par une charge de cavalerie qui culbutait les

moins

agiles, sans faire

usage de ses armes.

Partout les lieux publics offraient lange d'opinions opposées.

Au

le

même mé-

Café de Paris où

je dînais souvent, la table des Journalistes était présidée par l'heureux docteur Véron, le nouveau directeur de l'Opéra, prit plein

Il

avait l'égoïsme bon, l'es-

de finesse, d'invention et de ressources;

administrateur habile, inaccessible par système

aux séductions du

sérail qu'il savait

gouverner,

dépensant à propos, attirant à ses fêtes

hommes

de

l'être

était

A

:

il

côté de

loisir,

l'élite

des

paraissait riche avant de

il

né parvenu.

lui,

Nestor Roqueplan, rédacteur en

chef du Figaro, un des signataires de la protes-

décoré de Juillet et de la

tation de la presse,

Légion d'honneur, souftlaut alors

propagande

la

et la guerre, aussi répubhcain qu'on pouvait l'être

au Caté de Paris.

Mode, jour-

Alfred Dufougerais, directeur de la

nal de la duchesse de Berry, écrivain et avocat,

mais surtout remarquable par son

air

martial,

son ton sec et dur, sa verve intarissable et ginahté de ses

Lautour-Mezeray,

créateur d'une

d'une société d'horticulture,

fin

à ses amis, plus comique que Etienne

l'ori-

saillies.

Becquet,

le

instruit, le plus intelligent

plus

feuille

et

Normand, dévoué

spirituel.

aimable,

des habitués de

le

plus

l'ivres^^e.

06

MÉMOIRFfî

jugement

lS2<-.-18tS

droit et intiexible. le prédécesseur

df^

Jules Janin au feuilleton des Drbats.

Malitourne, rival de Becquet pour l'esprit et la

mémoire,

sachant moins les livres,

mieux ies

hommes, caractère trop inférieur à ses facultés, un caustique poltron, mais dont les mots ne s'effaçaient pas.

Mazères. moins amusant que ses comédies. Enfin, Valdes, le bel Espagnol, réfugié de je

ne

sais quel parti.

A d'autres tables De

:

Septeuil, encore

beau malgré ses cinquante

ans et sa jambe de bois, noble, simple, bieii^eillant, généreux comme un grand seigneur, un des rares héros de roman que j'aie connus. Alfred de Belmont, qui aurait été la fleur du

faubourg Saint-Germain, vie hors

s'il

n'avait préféré la

du monde, excessif ^n

la fenêtre les

dons

tout, jetant

par

les plus précieux.

Fraser, personnage

mystérieux,

légendaire,

parent de lord Aberdeen et de don Miguel, élevé avec le prince Félix Schwartzemberg, ex-major

de la garde impériale russe, parlant également bien toutes les langues, âge problématique, nationalité incertaine.

Puis des

officiers royalistes

:

Du

Hallay Coët-

quen, capitaine démissionnairo des greiuidiers à cheval de la garde, bon camarade

:

d'abord vain

MKMOrRES

comme un enfant, à

et cruel

des duels,

l'époque de la fureur

donné beaucoup de mal pour

s'était

il

67

182(î-lrt4«

conquérir une réputation de férocité

;

plus tard,

collaborateur de ChâteauviUars pour duel,

se constitua

il

et fut accepté

le Code du en arbitre du point d'honneur,

comme

tel.

Le commandant de Bougainville

et son

imper-

turbable sang-froid.

Le

capitaine d'Epinay et sa gaieté violente, sa

nature passionnée. Charles de Saint-VaUier, brillant officier dont la

démission iut un réel sacrifice.

De

Barrai, encore mi

capitaine,

simple

et

grand, qui à des quahtés de premier ordre ajoutait le charme d'ignorer sa valeur. Après avoir quitté le service

pour

la vie

de

plaisir,

rentré

dans l'armée d'Afrique en 1836, dix ans plus tard il mourait général sur le champ de bataille.

De Valette, surnommé Satin, l'homme férait le plus

avec son

qui cou-

tailleur.

Avec moi deux anciens pages, Louis de MontGuy de la Tour du Pin; les plus jeunes

brnn et

fermaient la marche.

Puis un demi-pékin

,

de Saint-Saéns

,

brave

hercule, grossier et chevaleresque, toujours en colère d'avoir été mihtaire.

empêché de

suivre sa vocation

68

MÉMOIRES 18^6-1848 Enfin, des bourgeois égrenant

avoir,

comme Charles

doucement leur

de Chaveau, Alfred Gohin,

ou d'autres dévorant à belles dents ce vaient pas.

t^u'iis

n'a-

,



MES ASPIRATIONS RÉPUBLICAINES. RÉDACTEUR DU NATIÛXAL, ME PRÉSENTE A ARMAND CARREL. ÉMEUTE A l'OCCaSION DE LA MA CONVERSATION AVEC PRISE DE VARSOVIE.

A''HILLE BOUCHET.

— BAULIN,





ARMAND CAEREL.

J'habitais alors un petit hôtel de la rue Saiut-

Lazare, avec Achille Bouchet, dont

M. Amédée

Jaubert, rorientaliste, avait épousé la sœur, et qui, trente

Beau, bien

ans plus tard, devint fait,

mon

beau-frère.

quoique disposé à remboiipoint

sa force herculéenne, la supériorité de son âge,

son courage, son aplomb, sa gaieté bruyante, en avaient

fait,

dès

sympathies et de

mon enfance, l'objet de mes mon admiration. 11 mérite une

place à part à cause de l'influence qu'il a exercée

sur la première partie de qu'il

faire

fut

ma

vie, et aussi

parce

un de ces types parisiens capables de

comprendre

le

libéralisme napoléonien d'une

partie de la jeunesse sous la Restaurai ion.



70

MÉMOIRES

lSVfi-1818

en 1798, par son père, honnête

ban-

et riche

Sa

quier, Achille appartenait à la bourgeoisie.

turbulence, son

du danger,

ignorance

avaient

forcé de bonne heure à le mettre en pension.

échappait souvent

s'en

Il

un passage de troupe,

:

une revue, un exercice à feu, l'attiraient invinciblement; en musique, il n'était sensible qu'au roulement du tambour simples pékins, pule, mais

il

;

professeurs étant de

pHé devant

aurait

il

ses

se battait avec eux sans scrules galons d'un

simple caporal.

A

treize ans,

Après avoir il

fut

roiié

renvoyé

classes

comme

parents,

miUtaire;

il

avait des aventures galantes.

de coups son chef

on parvint à

;

d'institution,

lui faire

achever ses

externe au l3xée. Malgré ses sup-

1814

plications, en

ses

il

il

et 15. sur le refus absolu

avait

s'en



était

de

renoncer à la carrière consolé

en

se

foisant

assommer, un an plus tard, par les gardes du corps, aux représentations du Genimnicus de

M.

Arnault, un des académiciens proscrits par

Louis il

XVI II.

p]ntré

commis chez M. Ternaux, un même

n'avait pas tardé à confondre dans

culte fois

Napoléon, l'indépendance nationale, deux

mise en danger par rincurable ambition du

grand capitaine, la Charte.

tant

lui

et les libertés

retrouvées avec

Sans doute, Manuel, Benjamin-Cons-

semblaient de fameux orateurs,

l'homme sur

mais

qui se concentrait l'enthousiasme

de

MÉMOIRES sa génération, parce

71

18-20-1848

qu'il réunissait les

carac-

tères contradictoires de sa religion politique, c'était le

'patrie

général de l'Empire,

de la Charte,

et

Pourtant, en 1830,

n'avait

il

le

défenseur de la

l'illustre

général Foy.

pu s'empêcher

d'al-

ler

à Toulon assister à l'embarquement de no-

tre

armée pour Alger

d'admiration, et

il

;

surveillait,

d'Aubusson, l'exécution tapis

conquête

la

commandés par

la

l'avait

ému

à sa manufacture

de deux

magnifiques

duchesse de Berri, quand

éclata la révolution de Juillet. Indigné à la nouvelle des

ordonnances,

il

ne put néamuoins croire

à la résistance, encore moins à la victoire d'un peuple sans armes et sans discipline contre les

régiments de la garde royale, commandés par un

maréchal de France. Le 2S, entendant de sa campagne de Meudon, Paris, poussé

dans la

ville

il

vint

le

canon

à cheval à

par la curiosité; à peine entré

insurgée, un de ses amis, libéral ar-

dent, le rencontre, l'adjure de prendre part à la

moque, s'impatiente, se querelle avec mais il n'avait pas passé deux heures dans

lutte; lui;

il

se

la fournaise

qu'on

garde national, à faisant le

le

retrouvait en uniforme de

la tête d'une

coup de feu contre

bande nombreuse,

la troupe, et

et la volonté

dustriel;

de son père avaient

à trente- deux ans,

songer à entrer dans l'armée

ne

s'ar-

La Restauration

retant que vainqueur de Juillet.

il :

fait

de

lui

un in-

ne pouvait plus

doublement dé-

72

MÉMOIRES

lè26-184ft

coré pour sa bravoure de

la

combat-

croix des

tants et de celle de la Légion d'honneur,

se ré-

il

signa à ne servir que dans Tétat-major de

garde nationale, et se voua au maintien de sous le

le

commandement d'un vétéran de

maréchal comte de Lobau. Tel était l'homme qui, lorsque

aux pages, m'avait lancé dans du

plaisir et

de

l'oisiveté

le

j'étais

encore brillant

fait

bien jeune à la salle d'armes de lord

parmi

les habitués

l'ordre'

l'Empire,

monde

m'avait

;

la

du Café de Paris.

admettre

Seymour et La part qu'il

avait prise à la lutte héroïque de notre révolution

avait porté à son lui.

Depuis

elle

apogée mon admiration

commença à

décroître

:

poui-

con-

le

traste entre l'évaporation graduelle de son libé-

ralisme, son goût de l'autorité, sa passion violente de l'ordre et

mes

aspirations répubhcaines

un premier désenchantement. Rien de plus triste que de voir s'évanouir le fantôme du produisit

héros qu'on a rêvé amoindri. dis

11

me

:

je le trouvais sec, égoïste,

traitait

de niais

et

de dupe

tan-

;

que je m'attelais à la propagande et désirais

la guerre

,

que je souscrivais aux bureaux du

National pour

la défense

des rédacteurs, Raulin, Carrel,

lui s'attachait

du

me

territoire, et

présentait à

de plus en plus au

qu'un

Armand roi.

Cer-

tainement ce n'était pas l'Empereur, mais, après tout, Louis-Philippe était

geoisie;

le

prince de la bour-

doué du bon sens pratique,

habile, cou-

73

MÉMOIRES 1826-1848

rageux,

comprimait avec résolution

il

l'iniérieur,

propos, la

de

L'insurrection polonaise,

l'industrie.

à nos cœurs, aigrir

chère

si

me

à nos intérêts, en

si utile

comme

sionnant

guerre à

la

au dehors, en cédani à paix, mère féconde du commerce et et assurait

pas-

plupart des Français, vint

la

nos dissentiments. Les quahtés d'Achille,

même,

son courage, sa générosité, son esprit

étaient physiques, indépendantes de sa réflexion et

de sa volonté,

ment;

il

lageait,

était

elles tenaient

à tout prix

témoin; par contre, n'existait

à son tempéra-

bon, mais bon par les yeux

pas pour

;

la souffrance dont

,

mal

le

lui

qu'il

souétait

ne voyait pas

pour exciter

:

il

il

sa.

en

pitié

faveur des victimes, son indignation entre les oppresseurs, la Pologne était trop loin. Aussi,

quand Louis-Philippe, sauvé de souverains absolus par

nais, leur refusa tout secours

à sa prudence;

il

fut frappé,

d'un axiome des paroles ,

«

Chacun chez

soi,

la

coahtion des

soulèvement des Polo-

le

si

armé,

il

comme de

fausses de

chacun pour soi;

applaudit la vérité

M. Dupin »

il

:

trouva

des circonstances atténuantes à l'odieuse phrase

du maréchal Sébastiani sovie.

:

«

L'ordre règne à Var-

»)

De mon côté, je souscrivais, j'inteiTompais mes plaisirs pour me rendre à des conciliabules. La foi qui n'a^^-it point ne m'a jamais paru sincère; duiic, mettant d'accord mes actes avec mes sentib

74

MÉMOIRES 1826-1848

meuts, quand Paris tout entier

de

la nouvelle

la prise

en émoi par

était

de Varsovie,

tembre, vers 8 heures du

16 sep-

le

soir, je résolus d'aller

mon

avec Raulin au National. La réalisation de projet n'était pas sans difficulté

:

déjà la des-

truction des réverbères produisait une obscurité

profonde

sur notre passage, on forçait une bou-

;

tique d'armurier.

Raulin.

dit

me

nous voulons arriver,

Si

«

faut éviter nos amis politiques. »

il

Faisant un détour, nous prenons la rue du Fau-

bourg -Mon 'martre,

elle était

sombre

et déserte;

bientôt nous entendons les pas d'un bataillon de

gardes nationaux. l'absence de tout

Pensant que notre mise

et

arme ne permettraient pas de

nous confondre avec

les

hommes engagés dans

la

lutte, nous continuons de marcher à sa rencontre

mal nous en

prit

;

;

en un instant nous recevons

chacun un coup de baïonnette,

qui,

heureusement,

ne déchire que nos habits. Tournant

dos au

le

danger, nous nous jetons précipitamment dans la

rue de

doublons soufflait

Proverifce

me

:

il

lui,

:

était

ma

plus prompt,

jugeais perdu cric

enfin,

:

à

grand

gros,

et

ennuyé de

fuir,

temps, l'épée d'un

touchait presque.

je veux frapper do

mais

Raulin,

à mes côtés;

fais volte-face

cier

on nous poursuit, nous

:

de vitesse;

Dans

canne

me

olfi-

cotte extrémité,

la tête

saisit le

de l'ennemi, bras

;

mon grand étonnoment,

«Va, mou ami,

je

je il

me

sv-

je croyais (|ue c'était

un

75

MÉMOIRES 1826-1848 sabre, »

Après

et

colonne au plus

rejoint sa

il

cette alerte,

vite.

nous parvînmes au bureaux

du journal, une grande etfervescence y régnait, la salle de la rédaction était encombrée de visiteurs de toute espèce, et de volontaires qui atten-

mot d'ordre pour prendre part à Faction. Dans une pièce, au fond, Armand Carrel avec Godefroy Cavaignac, Guinard, Thomas, Basdaient le

tide, etc., délibéraient.

Plusieurs heures se pas-

sèrent ainsi dans une fiévreuse impatience. Lassés de ne recevoir aucune

communication,

moins zélés s'écoulèrent peu à peu

même

était parti.

A

minuit,

il

ne

;

Rauhn

restait plus

les lui-

dans

que M. Charles Ledru, jeune avocat, et

la salle

moi. Carrel rentra seul, les autres mité s'étaient retirés; irrité, le

langage

Nous nous

il

il

avait l'air mécontent,

ironi(|ue, l'expression hautaine.

exercions, AI.

à pieds joints,

membres du co-

prit part

Ledru

et

moi, à sauter

à nos jeux et la conspi-

ration se termina par une partie de saute-mouton.

La cause première les

polonaise m'avait inspiré

fois le désir d'attaquer le

armes à

la

main;

pour la

gouvernement

mon désappointement

fut

extrême au spectacle de cette insurrection avortée.

Carrel se rendait rue des Martyrs, je

route avec lui, illusire

et

fis

chacune des paroles do cet

chef du parti républicain tomba

comme

T6

MÉMOlKEà 1826-1813

,

une pluie de glace sur mes

«

illusions.

me

Que

venez-vous faire parmi nous^

»

n'est pas votre

partagez l'opinion

place; vous

républicaine, vous ne

des fous puissants

pays

soit

connaissez pas

«

Cr

le parti

:

des envieux des imQue de temps il faudra avant que le mûr pour la république » Je m'arrête; des brouillons

!

dit-il.

!

!

!

!

sûr de l'exactitude de ces premières paroles, et

du sens général de ses

conseils,

il

ne

me

convient

pas, à trente-six ans de distance, de refaire une

conversation dans laquelle

il

épanchait en re-

proches injustes son amertume et son dégoût de l'heure présente

ment trempée

:

il

n'est pas de nature,

qu'elle soit,

à

l'abri

de défaillance. Aussi, je ne rappelle que parce sur

ma

qu'il

destinée.

si

forte-

d'un instant cet' entretien

eut une influence déterminante

XI

I

ITTERATEURS

ARTISTES, ÉCONOMISTES, SAINT-SIMOLE Jot'RNAL L'AVENIR. ABOLITION DE l'hérédité de La PAIRIE.

NIENS.

,



Tantôt



par les instincts de justice et

attiré

d'humanité vers les orages de

la vie politique,

tantôt entraîné dans le courant des jouissances,

jusque-là, j'avais hésité

;

de ce jour,

l'emporta. J'explique, je ne justifie pas. toire est,

plaisir

Mon

his-

à part de rares exceptions, celle de la

partie aisée de

ma

génération

:

combien tombè-

rent de leur enthousiasme, de leur la

le

chose publique

Beaucoup

dévouement à

!

d'officiers royalistes

par tradition,

avaient dilïéré do donner leur démission, afin


de prendre leur part do gloire et de danger dans la

guerre imminente contre l'Europe coalisée,

vov-int leur

Dès

espoir déçu, quittèrent le service.

lors, cette

ardeur sans but, cette sève qui,

MÉMOIRRS

78

18'.>fi-1848

répandue au dehors, devait amener des peuples, refoulée à

l'intérieur,

délivrance

la

lermenta.

Quelques-uns parmi nos aînés, déjà vie poliiique,

ennemis d'un

sion de leurs principes,

aux ouvriers mécontents

roi obstacle

s'offraient

à

faits

la

à l'expan-

pour chefs

et irrités, s'insurgeaient,

conspiraient, et, républicains, ne voyaient dans la misère

qu'une provocation continue à la ré-

volte,

terrible

le

des

recruteur

soulèvements

ou bien, pénétrant plus avant,

populaires;

ils

scrutaient la misère elle-même, en étudiaient les

en cherchaient

causes,

naient sociahstes.

Tous

hauteurs du sentiment

les

remèdes,

les autres,

et

deve-

descendus des

collectif, se ruaient

d'uu

irrésistible élan vers les jouissances, et cher-

chaient l'apaisement de leurs aspirations géné-

reuses dans un amour effréné du

Un

contingent de

réfupriés

appartenant aux

aristocraties italienne, polonaise vint encore grossir les

plaisir.

et

espagnole,

rangs de cette jeunesse

détournée de ses voies.

On

était

pressé de vivre, insouciant de la ruine

et de la mort.

venaient

comme

Poètes, compositeurs, artistes, à l'onvi en aide à nos penchants

:

toute une littérature à notre image, amusante et

passionnée, tantôt chassant les heures devant elle,

comme

la

les spiritueux,

fumée du cigare, tantôt, comme embrasant l'imagination. Au lieu

des grands Ijiiqucs de

la

Restauration, Victor

MÉMOIRES

Hugo

et

79

182tJ-1848

Lamartine, l'AUemand-Français Henri

Heine, souverain génie des contrastes, nous versait

à volonté de sa bouteille magique

lisme, l'ironie,

tère

;

sentiment; Alfred de Musset

le

George Sand

chantait l'amour,

sensua-

le

poétisait

l'adul-

poursuivant infatigable de la fortune et du

luxe, Balsac les analysait, les supputait, inventait

dans ses romans

les spéculations infaillibles, les

associations criminelles pour se les procurer; des

improvisateurs tels qu'Alexandre

Dumas, Eugène

Sue, présentaient à cette jeunesse en train de s'appauvrir des légendes dorées, des héros d'une le prince Rodolphe infime Monte Hoffmann, naturaUsé par Loeve-Vey-

richesse

:

Cristo ;

mar, mêlait

si

,

habilement

le fantastique

à la vie

ordinaire qu'il le rendait plus vrai que la réalité.

Au

théâtre les nonnes bacchantes de Rohert-le-

Diablc,

Mergy

amours

le libertin

,

Yalentine

et

leurs

brûlantes

incessamment vainqueur, qui do Bon Juan à Richelieu , Lanzim, Létorières, ;

Gentil-Bernard^ cruelles

;

Fanblas,

la résurrection

ne

trouve

pas

de

des grandes courtisanes

:

Marion Delorme, Lucrèce Borgia, Marguerite de Bourgogne, ou d'amères protestations contre la société Chatterton, Angi-le, Antony, Rug-Blas, :

(les

princes à

cœur de

laquais,

un laquais digne

d'être roi.

Une musique enchanteresse

provoquait

le rire et les

:

Rossini

larmes, Meyerbeer sub-

juguait, Bellini attendrissait,

Auber, Donizetti,

MÉMOIRES

80

Hérold créaient sans prètes

!

1

«26- 184 S

relâche.

Aux Italiens, Pasta

et Rubini;

Et quels inter-

etMalibran, Lablaclie

à l'Opéra, Nourrit, Falcon. Levas-

seur et Dupré, Taglioni, les Essler; aux Fran-

Mars

çais,

et

Rachel,

Madame AUan

;

puis sur

d'autres scènes, Déjazet, Brohan. Arnal, Bouffé,

Madame

Dorval, Bocage,

enfin

Frederick Le-

maître.

En

dehors de la littérature et des arts,

monde économique

et

le

industriel, et, au-dessus,

écrivains et orateurs politiques, esprits élevés,

penseurs austères, nageaient en pleine utopie.

A

la

suite

MM.

Bazard, Enfantin,

Rodrigues,

Olinde

de vSaint-Simon,

Michel Chevalier, Pé-

reire, etc., se vouaient à la fondation d'une reli-

gion et d'une société saint-simonienne à l'exemple ;

de Chateaubriand,

La Mennais,

Lacordaire,

Mon-

talembert, Gerbet, croyaient avoir découvert

grand-œuvre par cisme en

liberté, et

dans V Avenir

(1)

la

mon

en publiaient généreusement

fornmle

Voir à rappui la belle

de Kératry,

lettre

(1).

de l'abbé de

Je

suis,

La Mennais au comte

ancien collègue à la chambre des pairs

Juilly, 13



le

du catholi-

la transmutation

cher Monsieur, je ne vous

rié de la publicité qu'on vient

le

:

décembre 1830.

cacherai point, très-contra-

de donnera

la lettre

que j'avais écrite

au P. Ventura, parce qu'elle lui appartenait autant qu'à moi, et devait dès lors n'être connue qu'avec sa permission. Je crains d'ailleurs qu'elle

ne produise pas

le Iitm ctl'et (|u'on

en attend.

11

faut parler à

MéMOIBES

81

182«-18-18

Plus tard, j'aurai à raconter

le

londeinain de

toutes ces ivresses, mais alors on avait le choix

Découragé de

entre tant d'illusions!

la politique,

étranger à l'économie sociale et à l'industrie, je lisais

avec avidité, dans

le

Globe, la satire de nos

de nos mœurs. Je retrouve dans

institutions et

mes papiers deux simoniennes de la

aux soirées saintrue Monsigny, de la part du

invitations

Père suprême Je m'y rendis en l

etfet,

mais

le

ton

providentiel, presque dévot des orateurs, le tableau

monde régénéré,

paradisiaque du

la

mise bizarre

des hommes, l'absence de beauté chez beaucoup

de femmes,

pour

le

me

laissèrent froid:

mysticisme,

cliacun son langage, et

ma

ma

mon

sensibilité

lettre contient

choqueront beaucoup d'amours-propres.

anthipathie

au

ridicule.

quelques expressions qui

On ne

saurait avoir trop de

ménagements pour certains esprits, afin de ne pas arrêter le mouvement qui ramène, et plus vite que je ne l'espérais, les catholique-, aux principes de linerté. Je vois dans cette tendance, aujourd'hui si marquée, le gage de l'union prochaine des Françiiis et qui fera d'eux le

comme

plus heureux peuple de la terre,

ils

en sont déjà

le

plus grand.

beau jour, Monsieur, que celui où nous nous embrasserons tous dans la liberté Mais il faut qu'on ait le conrage et la sagesse (Jb! le

!

delà vouloir sincèrement

et sans exceptions, clo la vouloir égale pour pour tous. Je dirais volontiers à ceux qui semblent n« pouvoir détacher leurs yeux des misères du passé, et que cette vue

tous, entière

retnplit d'aigreur et si

de défiance

:

Regardez devant vous

;

l'avenir est

beau, que, quand vous Taurez seulement entrevu, vous ne pourrez

plus regarder auc/e chose. Je vous ouvre, Monsieur, entier, et c'est assez

haute considéradon,

vous dire avec j'iii

qiipJle

mon cœur

profonde olime

tout

et quelle

l'honneur d'être votre très-humblo etobéis-

bant seirviteur. « F.

DB LA MENhAlS.

i>

MÉMOIIŒS

82 combattirent

grandes

mou

ISl-^O-lS^?

poui'cerinines id^'cs

iiic-liiiatioii

de la doctrine.

et justes

de notre inaptitude à découvrir mières et finales,

mon incrédulité

La

conviction

causes pre-

les

à l'endroit d'une

révélation, m'éloignaient également des

géné-

reuses chimères soutenues dans Y Avenir. Je contentai de la vie

génération, ne

me

commune aux

oisifs

de

me

ma

distinguant que par une ardeur

excessive, et une recherche ingénieuse dans le

mes compagnons. chambre des pairs, déjà mutilée par La

choix de

de

suppression

nommés

membres

ses

la

sous

Charles X, doublement impopulaire, et par les souvenirs de la condamnation du maréchal Ney, et

par sa récente indulgence envers

les derniers

ministres de la royauté de droit divin, attaquée

par l'opposition, abandonnée par Louis-Philippe, perdit,

en décembre 1831,

le privilège

de l'héré-

Ainsi se trouva supprimée l'indépendance

dité.

d'un des trois pouvoirs nécessaires au fonctionne-

ment normal de

A la

suite

la

monarchie constitutionnelle.

de la promulgation de cette

loi, treize

pairs de France donnèrent leur démission ; parmi

eux

le

duc de Feltre,

mon

cousin, et le duc de

Fitz-James, qui se porta candidat à la députation et fut

nomfné quelque temps après.

Je reviendrai plus tard

siu^

la

lourde part de

responsabilité qui incombe à Louis-Phihppe dans l'abolition

de

l'hérc'dité.

Je portai alors légère-

MÉMOIRES 1S2G-1848

83

jnent cette perte, dont je ne compris la gravité (ju'à

ma

l'époque où, rentrant dans la cai nère que

naissance m'avait tracée, j'étudiai sérieuse-

ment notre

constitution.

Xll

BAFON DE ROSEMBERG. BELGIOJOSO.



PRINCE ET PRINCES3R LE MAJOR FRASER

exprimé au commencement de ces

J'ai déjà

Mémoires



les raisons

pom^ lesquelles je croyais

ne devoir toucher qu'avec réserve à

vée

à

:

l'abri derrière l'épais

mondaine, des idées reçues

rale

sociales,

vérité

;

hommes

les

combien dans

vie pri-

mo-

et des fictions

défendent contre

se le

ma

rempart de la

la

secret de leur pensée

sont capables de la considérer en face? Moins

encore ont

le

courage de la

dire, et nul n'oserait

récrire autrement que défigurée sous la

des ornements et des artifices du style. d'ailleurs l'être

difficile

d'être

et,

Il

est

sur soi, sans

sincère

aussi sur les autres,

politique, c'est

pompe

hors de la vie

un droit que je ne

me

reconnais

par ces motifs je parcourrai rapidement cette période de mon existence.

pas

;

,

MKMOIRES

Au ilii

182 6-1818

85

mn

remit la carte

printemps de 1831, on

baron -de Rosemberg, qui venait passer quel-

ques mois à Paris. martre,

l'était toujours

dépense tout

Il

MontMontmorency;

avait loué, boulevard

premier de

le

même

l'hôtel

luxe,

même

un domestique nombreux, des chevaux, une jeune

;

ce qui peut attirer l'attention

ourse

même

jeu et

se promenait sur

son

tatrice célèbre le favorisait

;

balcon, une can-

de ses

visites

;

enfin

plusieurs Anglais et Allemands portant des

noms

me

hâtai

connus prenaient place à sa

tal)le.

Je

d'aller voir celui qui m'avait si bien accueilli

à

Florence, et dont, malgré l'issue fatale de son duel avec Romanovitch, notre chargé d'affaires

m'avait garanti la respectabihté. Je touchais à

ma

ma mé-

majorité, et autant que le permettait

diocre fortune, je m'efforçais de politesses.

Un

jour

qu'il

m'avait

lui

rendre ses

fait

dîner avec

quelques-mis de ces étrangers, au dessert, l'un d'eux nous proposa une poule de cinq louis,

gagnant devait élre

du nombre des noisettes contenues dans assiette de mendiants. rais cru

le

celui qui approciierait le plus

une

Je ne jouais pas, mais j'au-

manquer de bon goût en me

singulari-

sant par un refus après des épreuves rép('tées, quand on se leva de table, je perdais une centaine :

de louis.

Au

cardinal

le

ananas

un ou deux verres de cette boisson tra-

;

salon on nous

mî.'iange de

offrit

sous

le

plusieurs vins

nom

de

avec un

86

MÉNfOIRES

tresse

à troubler

suffirent

ma

plus désolé de

berg-,

que je ne

l8-2P.-lf(lS

l'étais

ma

Rosem-

raison.

porte, en apparence,

moi-même, me

à part,

prit

jurant qu'il ne souffrirait pas que je fusse ainsi

dévalisé chez

me

qu'il fallait

me

rattraper en

mettant de moitié dans son jeu. J'y consentis,

mais il

lui, et

déveine ne cessa pas de

la

le

voulut que je tinsse les cartes à

poursuivre;

mon

tour, je

connaissais à peine la marche du jeu; on nir des dés,

A la

fin

fit

ve-

nous n'etimes pas meilleure chance.

de la nuit ce pauvre Rosemberg devait

sur parole une

somme énorme,

et l'on

me

trou-

heureux d'en être quitte pour trente-six mille

vait

francs.

Le lendemain en

m'éveillant, de sang-froid,

repassant avec lucidité les événements de rée, j'arrivai à la triste conclusion lent

ami pouvait bien

que

n'être qu'un

la soi-

mon

Black

excelIcg

de

haute volée et les autres convives ses complices.

Ce

rôle

de dupe

me

semblait intolérable. Brûlant

de me venger, je consultai cependant l'expérience d'Achille Bouchet.

de

ma



mésaventure « Il

le

le récit

:

me dit-il, pour un jeune homme

faut payer, »

rien de pire

dans

Après avoir entendu

« et te taire

:

à son entrée

monde que de débuter par une

querelle de

jeu. »

Je

Un

suivis son excellent conseil. soir j'allai porter

à Rosembr^rg

les trente-

MÉMOIRES six mille francs;

87

18-2G-1848

on jouait au

wiiist, et.

parmi

les victimes, je vis le marquis Félix de Lavalette et le

comte Léon, un des hommes qui ressemNapoléon I". Ce dernier, moins ré-

blent le plus à

signé, après une grosse perte, provoqua le princi-

pal gagnant, un ancien aide de

camp de Welling-

Rosemberg ayant voulu venger la mort du capitaine***, le murmure de l'opinion in-

ton, et le tua.

dignée

le força

de quitter Paris.

ma

Telle a été

première leçon, et la première

brèche au capital économisé avec tant de zèle et

de soin par

meilleur des tuteurs.

le

Je noterai maintenant mes relations avec quelques

hommes

morts pour

intéressants,

plu-

la

part.

C'est à la salle d'armes de lord

je

fis

Seymour que

connaissance du prince Belgiojoso [beau

joyeux), nom

difficile

jamais été mieux porté. Bientôt je

ment avec

lui.

Un jour il me

me liai étroite-

présenta à sa femme,

un appartement dans

qui habitait

et

à rempUr, et qui pourtant n'a

la

même

mai-

son, place de la Madeleine. J'ai eu cette chance

heureuse de devenir et de rester l'ami de l'un et de l'autre.

Comment

ces deux natures

traires s'étaient unies, puis séparées, et

à Paris

ils

si

con-

comment

s'étaient rapprochés, c'est ce

que je

vais essayer de raconter.

A

Milan,

le

nombre des

considérable, l'hospitalité

y

familles

riches

est

est aimable et facile

;

88

MÉMOIRES

à ces mériies

I«2t;-I848

beauté. J'ai déjà

D'une

nom

au

attachée taille

de bonne heure,

d'Émilio

Belgiojoso.

élevée, les cheveux blonds et

clés, les traits réguliers, les

physionomie riante

la

quelques mots de la réput;!-

dit

tion de séduisante perversité qui, s'était

de

l'aristocratie joint le privilège

bou-

yeux caressants,

la

sympathique, son absence

et

de vanité contribuait sans doute à

lui

permettre

de plaire aux femmes sans exciter l'envie des

hommes,

et

comme

ces avantages du tère, le

ce n'était pas assez de tous

nom, de

la figure et

sort prodigue lui avait

enchanteresse; il

si

vivait dans

enfant,

du carac-

donné une voix

au milieu des

siens,

une atmosphère musicale, Rossini

avait été son maître

,

à vingt-cinq ans

il

était

un

virtuose accompli. Toutes ces quaUtés, asservies

à une intempérance Byronienne, à un désir tiable

de volupté

:

il

avait compris la vie

une succession de jouissances, l'extrême.

Formé pour

séduire,

insa-

comme

et les poussait il

à

poursuivait sa

carrière sans scrupule et sans remords. Autour

de

lui,

une bande de gais compagnons imitateurs

de ses vices,

d'artistes,

ballerine, de

femmes

de musiciens, madamine,

affranchies, tout

un monde

étranger à la vertu. Sa santé défiait les excès,

mais il n'en ritage

quand

allait

pas de

même

de sa fortune;

paternel courait risque la facilité

mère pour son

d'un mariage,

fils

tel

l'hé-

entamé,

d'être

qu'en rêve une

adoré, vint troubler

le

courant

S9

MÉMOIRES 132C-1848 de ses

Rien de plus imprévu; une de-

plaisirs.

moiselle en sa fleur, d'une éducation sévère, dévote, instruite, mais curieuse et superbe, Christine,

dernière descendante

qu'on appelait

des Trivulce, celle

hériùhe, dédaignant une

la belle

foule de prétendants, se prit à désirer le seul qui

ne songeât pas à

Les désordres du prince,

elle.

répétés et grossis par mille échos complaisants, les représentations des

lien indissoluble entre

parents, les périls d'un

une aspirante à

et un réprouvé n'eurent d'autre

changer son désir en volonté monstre et mit son orgueil à

le

la sainteté

que de

effet

elle avait

:

vu

le

dompter.

Émilio ne tarda pas à savoir que,

s'il

se déci-

rompre ses habitudes, il ne tiendrait qu'à d'obtenir la main de Christine Trivulce. Les

dait à lui

circonstances n'étaient pas favorables à sa conversion, car à tous ses caprices

il

joignait alors

une préférence passionnée pour une dame d'un attrait singulier. Quel homme néanmoins n'aurait pas été tenté par

l'offire

d'une jeune

fille

belle et

pure, d'une illustre maison, ayant pour piédestal

un monceau d'or? Le prince réfléchit, hésita, se rendit aux entrevues, admira, eut encore des irrésolutions, puis, engagé par ses démarches, trop galant homme pour reculer après avoir

promis, accepté refuser

le

comme

fiancé, se

bonheur qui venait à

à devenir mari.

com-

jugeant fou de

lui,

il

se résigna

90

MÉMOIRES

La cérémonie

1826-lf<48

terminée, dans l'intention sin-

cère de répudier son passé, Emilie alla habiter

avec

la princesse

un château sohtaire. Pendant

quatre mois, union parfaite de ces deux formes

de

mais

la beauté,

ficile

la fusion

morale est lente,

l'association à vie peut devenir

;

reuse combinaison des caractères

d'éléments opposés

;

dif-

une heule

choc

entre eux elle fut un

com-

ou

bat.

Du

côté de la jeune

femme une âme

exaltée,

chercheuse, inassouvie, une inteUigence avide de l'infini,

un amour

Chez

lui le

entier, dominateur.

sens droit, un esprit

positif,

obser-

vateur, ennemi de la métaphysique, insouciant de l'idéal,

borné à

dans ces vers

la réalité

Musset

;

l'a fait

parler

:

Quand Et

Me

la réalité ne serait qu'une image contour léger des choses d'ici-bas, préserve le ciel d'en savoir davantage!

le

Son ardente sensuahté couvrait un cœur endormi, la

douceur de son caractère un besoin violent

d'indépendance. S'ils

chait

parlaient la

même

aux mots un sens

communs, des

langue, chacun atta-

ditîérent;

peu de goûts

idées et des sentiments contradic-

toires.

Qnnnd

ils

rentrèrent en

ville, la

saison d'hiver

MÉMOIRES était

commencée;

les fêtes s'échangeaient; à la

Rossini et les ballets de

Scala les opéras de

Vigano.

Au

91

1826-1848

milieu des invitations et des récep-

tions le tête-à-tête avait disparu. Elle se sentait

ma-

étourdie, inquiète, troublée; elle éprouvait le laise d'une jalousie générale,

mari vait

lui

Le

échappait.

jamais été plus

mariage semblait quêtes

:

indéterminée

brillant, plus victorieux;

le

dame

seulement l'ancien tentateur

qui,

son

couronnement de ses con-

maintenant lui-même aux tentations. la

son

:

prince, au contraire, n'a-

était

exposé

retrouva

Il

à l'époque des premières entrevues

avec sa future,

lui inspirait

passionnée,

peu habitué à la résistance, croyant

et,

encore une préférence

racheter sa faiblesse à force de précautions et

de mystères,

il

renoua. J'ai

dit

de

la société

mi-

lanaise tout le bien que j'en pense, je ne tairai

pas davantage ses défauts

:

les quatre

ou cinq

cents personnes qui la composent se connaissent, se voient, s'observent et se surveillent au besoin; il

n'y a pas de

ville

où un secret

soit plus difficile

à garder. Émilio avait dû blesser bien des rivaux.

Sous forme d'insinuation, de preuve de dévouement, ou peut-être d'avis anonyme, fut avertie

:

elle

la

princesse

voulut être convaincue.

A

plu-

sieurs reprises, Emilio, courant à un rendez-vous,

avait remarqué, dans l'obscurité, qu'on le suivait

:

une nuit

il

change sa route,

et attirant les

espions dnns une rue déserte, fort et résolu,

il

02

MKMOIRES 1826-184 8

s'elance sur

à révéler

Dès elle

le

lors

Tun d'eux,

nom

le

teiTasse

et* le

contraint

de celle qui l'employait.

une explication devenait inévitable

On

eut lieu.

noblement

se sépara

:

chacun

:

reprenait son indépendance, sa fortune personnelle, et

pour éviter

velle situation,

les

embarras de cette nou-

on convint d'avoir à l'avenir une

résidence différente. Par suite de ces arrange-

ments, j'avais rencontré, vers la

tin

de 1829,

la

princesse à Florence; après notre révolution, elle se fixa à

Rome.

tait livré

de nouveau à la licence de sa vie de

Belgiojoso, resté à Milan, s'é-

garçon. Néanmoins, l'abaissement moral qu'une pareille existence exerce

à

la

longue sur les na-

tures les plus élevés, ne l'avait pas atteint; en lui la religion lait

du patriotisme

était entière

;

il

vou-

affranchir r Italie du joug étranger, et dans ce

but, le

désœuvré,

le

corrompu,

le

débauché

était

prêt à sacrifier sa liberté, sa fortune et sa vie.

Glorieuse époque où, sur un signe du chef de la

Jeune-Itahe, d'un bout à l'autre de la Péninsule, la

portion intelligente,

lettrée,

exécutait une prise d'armes

;



le

aristocratique,

fermier aban-

donnait son champ, l'avocat ses dossiers,

le

grand

seigneur ses plus douces habitudes pour se lancer dans des conspirations téméraires, toujours

comprimées, où

le

carcere dura engloutissait ses

victimes, où le sang coulait^ inutilement versé en

apparence,

mais seulement en apparence, car

MÉMOIRES 182G-1R48

93

tous ces sacrifices, toutes ces douleurs sont nécessaires pendant la gestation qui précède la re-

naissance d'un peuple.

Depuis remprisomiement du comte Gonfalonieri,

Emilio l'avait remplacé à la tète des asso-

ciations secrètes en

Lombardie

un des

du mouvement de 1831, sur

ag-ents actifs

un avis certain quitté sa

allait être

qu'il

campagne,

Lugano. De



il

vint

après avoir été

arrêté,

avait

il

sur l'épaule,

le fusil

pour une partie de chasse,

comme

et s'était réfugié

à

Un de ses frères, nommé administrateur

à Paris.

comte Luigi Belgiojoso,

le

;

de ses biens séquestrés, trouva miser sur ses revenus et de

moyen

lui

d'écono-

faire parvenir

chaque année une douzaine de mille francs.

Avec autant d'ardeur et de dévouement que hommes, les femmes concouraient à l'œuvre

les

de résurrection. Entre Christine Belgiojoso et son mari, dissentiment général, hormis sur un point l'affranchissement de la patrie tout,

il

y

;

avait accord, et la politique, chez nous

source féconde de désunion, donnait un l)ut

à leurs

la suite

mêmes

dangers. Compromise

de l'insurrection romagnole, Christine

Rome

était partie

de

les proscrits

à cette époque,

asile

même

efforts séparés. Elle devait leur faire

partager aussi les

à

:

en dépit de

là,

à

en France. Jeime

la hâte, et,

comme

tous

elle avait

cherché un

mariée,

elle n'avait

fille et

jamais eu la gosiion de sa fortune,

el,

depuis sa

MÉMOIRES 1826-1848

94 séparation,

un intendant était toujours chargé de maison et du maniement des

la direction de sa

fonds; aussi, dans son ignorance risible et touchante, quoiqu'elle eût emporté dans sa fuite une collection de médailles et

somme

des bijoux pour une

considérable, la grande dame,

ayant à

peine en numéraire l'argent du voyage,

crue rumée de la meilleure

à Paris,

foi

s'était

du monde. Arrivée

loua au cinquième, un modeste ap-

elle

partement, se

nage, et eut

lit

même

de faire sa cuisine les leçons de

servir par

;

une femme de mé-

pour un temps

pour vivre

musique

la

prétention

elle hésitait

et la ressource

entre

des portraits.

Le général Lafayette, malgré son grand âge,

MM.

de Tracy, Mignet. Cousin montaient au ré-

duit de la belle exilée; Texcellent et spirituel vieil-

lard raffolait de cette poétique personnification de

ritahe opprimée. D'autres auraient désiré parta-

ger avec

elle les soins

du ménage,

sa qualité de philosophe,

et Cousin,

se chargeait souvent

d'allumer les fourneaux. Étranges dmetles le

en

!

dont

souvenir charmait plus tard ceux qui avaient

obtenu la faveur d'y être admis. Ai-je besoin de

le

répéter,

de la part

(^e

la

princesse cette imitation de la pauvreté était nai've et sincère.



Le

elle vivait,

frit,

bruit s'étant

répandu de

Emilie vola chez sa femme,

avec une cordialité qui rendait

sible,

la

de partager ce

le refus

qu'il possédait.

La

gêne lui of-

impos-

proposi-

MÉMOIRES 1826-1848

95

par un examen attentif de leur lui fut facile de se convaincre que

tion acceptée, situation,

il

celle qu'il venait secourir était plus riche

mais

que

lui;

eut grand peine à détromper la princesse

il

de son rêve d'indigence. Après avoir courageusement

pour

lutté

.

la

bonne cause, tous deux se trouvaient sur la terre d'exil. La démarche d'Emiho était d'un cœur généreux

les anciens griefs tirent place

;

et voilà

comment,

à l'amitié,

réconciliés, prince et princesse

Belgiojoso louèrent deux appartements dans hôtel de la place de la Madeleine,

et

un

vécurent

d'abord fraternellement ensemble. J'étais

où, par

à cette première période de la jeimesse

un besoin d'expansion,

les relations s'é-

tendent, les connaissances se multiplient

;

on se

dépense, on se donne, on se prodigue à l'aventure ; la camaraderie s'établit entre les hommes d'une

même

d'intimités

génération, et de ce

nombre

ébauchées sortent parfois

durables amitiés. J'ai

dit

infini

les fortes et

de quelle inclination je

m'étais senti porté vers le prince Belgiojoso; une

sympathie réciproque non moins vive nous avait rapprochés avec le major Fraser. Aujourd'hui

mes deux amis

mon

sont morts, mais

ils

vivent dans

souvenir, et ceux que n'aura pas fatigués le

précédent récit hront peut-être avec intérêt quelques détails Ijiographiques sur un des t}^}es les plus singuhers du

monde

parisien.

MÉMOIRES 1826-1848

96

Henri Erskine Fraser et catholique

;

son bisaïeul, venu en France à la

Jacques

suite de

était d'origine écossaise

un des cinq ducs créés à

II, fut

Saint-Germain par ce prince, mais ne devoir porter tune.

so]i titre

Son père,

criit

pas

à cause de sa mince for-

officier

au service de France,

émigra en 1790, en Portugal,

et

y épousa une

demoiselle de noble famille alliée à don Miguel. Fils aine, Henri eut

pour marraine, selon l'usage

du temps et du pays, la ville de Badajoz; toutefois, je ne saurais donner la date précise de sa naissance, qui flotte entre 1792 et 96.

La

seule

pièce que nous ayons trouvée à son décès l'extrait

est

de baptême de son frère cadet Williams,

mort avant

lui

diplomate autrichien. Malgré une

carrière des plus honorables,

auraient tiré vanité,

il

et dont

beaucoup

avait à tel point le goût du

mystère qu'à personne

il

n'a dit son âge, et à

bien peu des détails sur sa famille et sa vie antérieure.

Un

l'absence d'intimité,

des charmes de sa conversation

était

du moi, et même, après des années quand il vous avait initié à des parti-

cularités toujours iniéressantes de son existence,

on sentait secrets. latiniste,

qu'il tenait

encore en réserve bien des

Doué d'une mémoire

extraordinaire, bon

parlant avec leur accent huit ou neuf

langues, possédant à fond l'histoire, et surtout l'histoire mihtaire

des cent dernières amiées,

s'amusait souvent à continuer

le rôle

il

du comte de

97

MÉMOIRES 182C-1848

Saint-Germain, et U nous a toujours été impossible de discerner

s'il

avait

ou non réellement

à la bataille de Waterloo.

Il

portait la

mystère jusque sur sa personne

veux d'un blond

clair et ardent,

à Paris que brun,

laissé voir

barbe d'un noir d'ébène

il

;

de cette teinture que, dans russe où

il

avait servi,

ne

les

s'est

che-

jamais

moustache

et la

donnait pour raison le

était

il

il

les

manie du

avec

;

assisté

premier régiment d'uniforme d'être

brun, qu'il en avait pris l'habitude et ne se reconnaîtrait plus autrement.

Puisque

j'ai

commencé,

achevons le portrait des traits réguliers, des yeux bleus d'une grande douceur, la peau du :

visage en cuir de Cordoue sillonnée de rides profondes; malgré un usage continuel du cigare et

de

la

chique des dents dont la blancheur et la so-

hdité rappelaient celles que découvrent les bâil-

De

lements des bêtes féroces.

une physionomie martiale

nobles cicatrices,

et bienveillante;

il

était

petit,

robuste et bien pris. Sa mise, mélange bi-

zaï-re

du

civil et

du

militaire, aurait prêté

une ap-

parence de pourfendeur d'estaminet à bien d'autres,

mais sa distinction naturelle prévalait.

Orphelin à douze ans, coiilié

teur,

il

fut conduit à

Vienne,

aux soins du comte de Lepseltern son tuqui

était

Schwarzemberg,

aussi et

du prince Féhx de

envoya ses deux dans

leur apprentissage

Saint-Pétersbourg

celui

:

de

le



pupilles faire

corps des cadets à

son intimité avec

le

MÉMOIRES 1826-1848

98

grand seigneur qui devint en 1848 en Autriche énergique, impitoyable de

le ministre intelligent,

la contre-révolution. Officier de fortune, c'est-à-

dire sans fortmie

n'avait en héritage qu'une

(il

rente d'environ deux mille francs), possibilité d'imiter la

sentit l'im-

il

dépense de ses camarades,

appartenant à l'aristocratie terrienne, et ne joua jamais. Cette économie de tant d'heures perdues

dans

les

émotions du jeu exphque, autant que sa

mémoire,

la

somme de

ses connaissances acquises

Après nombre d'années passées dans les régiil entra aux chevahers-gardes. En

ments dehgne,

temps de paix, ces guère

la capitale

;

officiers privilégiés ils

ne quittent

font partie de la cour, sont

les danseurs habituels des bals de l'impératrice, et assistent

y

à la vie intime du souverain. Fraser

non

avait puisé,

le

goût, mais l'habitude du

grand monde, l'aisance des manières nul n'avait :

plus de réserve et L'art de conter

bouche

qu'il fallait

moms lui

de timidité.

était naturel

:

c'est

de sa

entendre Tanecdote de sa mor-

sure par un chien enragé, et l'attente des quarante jours pendant lesquels

pour

le reste

çons de bal

;

la

il

avait

bu de

de sa vie: sa traversée sur

Newa

la reprise

en dégel,

la nuit,

l'eau

les gla-

au retou rd'un

de sa pelisse perdue dans un en-

gagement contre

les Circassiens, et sa poursuite

par une bande de loups troublés dans leur repas funéraire sur le chani}) de bataille.

MÉMOIRES 182C-1848

99 les

Mé-

eurent sur sa destinée.

Peu

Je dirai pourtant l'influence funeste que ditations

àeLâmartme

de temps après son apparition, ce chef-d'œuvre faisait

rage à

tait les

la

cour d'Alexandre, on s'en dispu-

rares exemplaires, on copiait des frag-

ments, on raffolaient

les apprenait; ;

l'heureux

les

dames

surtout en

possesseur d'un

volume

des Méditations tenait entre ses mains un

moyen

de succès. Depuis un certain temps déjà. Fraser aimait en secret une belle demoiselle d'honneur de l'Impératrice

;

il

parvint à se procurer le précieux

hvre. Indulgente à l'officier en faveur du poëte, la

jeune

fille

consentit à une lecture, tête à tête,

la nuit, à sa fenêtre.

La chambre

était

au second,

mais Fraser n'hésita pas à grimper sur un arbre voisin dont les branches touchaient l'appui de la

croisée l'été,

;

ainsi

rapprochés sans pouvoir se joindre,

par un magnifique

aux lèvres,

il

lisait

clair

de lune,

à longs intervalles

passages exprimant ce

qu'ils

le

cœur

de beaux

n'osaient encore

quand survint une troupe de jardiniers, avec leurs chiens, se rendant au travail. Les hommes passent sans rien voir, mais les animaux aboyent dire,

avec tant d'acharnement au pied de l'arbre

qu'ils

forcent leurs maîtres à lever les yeux; on crie

Au voleur La !

:

fenêtre se ferme, et Fraser arrêté,

dénoncé, est enfin conduit devant

le

czar.

La

famille de la demoiselle était puissante et riche, le

pauvre chevalier-garde eut beau protester de

100

MKMOIRES

18'2(;-1S48

riionnètelé de ses sentiments, la lecture de ]/\-

martine ne parut pas une justification suffisante il

envoyé à l'armée du Caucase

fut

et

y

;

resta

trois ans.

Rentré depuis peu de temps dans

la g-arde,

à

la mort d'Alexandre, lors de l'insurrection mili-

taire étouffée

de Nicolas, envers

le

par la suprême énergie et l'habileté remplit avec courage son devoir

il

nouvel empereur. Bien

qu'il m'ait

sou-

vent raconté les épisodes émouvants de cette curieuse conspiration, et malgré sa qualité de

témoin et d'acteur, je ne mentionnerai pas son récit

la vérité historique

:

mes yeux, je

étant chose grave à

craindrais l'inexactitude de

mes

sou-

venirs.

mis

avec

un des chefs du

et plusieurs officiers

des plus compro-

était

Il

complot ;

d'amitié

lié

aussi son

dévouement dans

Fexempta pas de

le

quel([ues soupçons.

combat ne

U

l'ut

incar-

céré, minutieusement interrogé par Nicolas

en

personne: mais, après avoir reconnu son imiocence,

l'empereur

rendre

sa position,

ne se il

y

contenta pas de

joignit sur sa

une pension de six mille francs,

lui

cassette

et le traita tou-

jours par la suite avec bienveillance.

En 1827,

le

major Fraser

congé, d'être choisi au

comme

gouvernement espagnol:

aller

eu

obtint,

avec un

porteur de dépêches il

en profita pour

Ponugal. aupi'ès de sa

laïuille.

Ses

MÉMOIRES

sœurs avaient grandi (le

loin entre

Tune

un mariage

;

d'elles et

Le

résidant à Vienne.

101

182r,-lS4R

était

projeié

un comte autrichien

portrait de la jeune

fille

devait êlre remis au futur et décider de la conclusion

que

:

Henri en

mon ami

chargé.

fut

n'avait

dédaigneuse indifférence

:

Ici je dois

la

musique ne

étrier,

Donc, étant

inutilité.

comme

était

il

venu,

gênait

à franc

parti

ne

il

le

semblait une

pas: quant à la peinture, elle lui

agréable

convenir

les beaux-arts qu'une

pour

pas long à

fut

s'apercevoir de l'incommodité du portrait;

il

le

mit successivement devant et en croupe, à l'arçon

de sa

selle et

relais, le il

en bandouhère, et vers

convaincu

qu'il trouverait

à

le

dixième

le

remplacer,

lança dans un marécage; puis, ainsi soulagé, se rendit d'une traite à Paris.



il

fit

conduire au

se reposa

joyeusement.

A

la fin

de son congé

,

il

se

Palais-Royal chez un peintre itahen qui tenait asso^t'ment de portraits à des prix modérés, depuis 15 jusqu'à

60

fr.

Un

seul avait ({uolque air

de ressemblance avec sa sœur

;

il

l'achète, et re-

gardant au bas, aperçoit un cœur percé d'une épée un pareil ornement perdait tout. L'Italien :

eut beau dire trupftsmto

:

duna

Ma

qucsto e allefjorko,

spada,

le

major

7tn

ciiore

fut inébranlable

à exiger la disparition de l'emblème. Huit jours plus tard, à Vienne, il présentait avec un imperturbable sang-Iioid, au comte autrichien, Timago ».

]0?

MÉMOIRES

prétendue de sa fiancée, le

mariage

182i;-1848 et,

sur cet ù-peu-près,

réussit.

L'année 1829

heureuse pour Henri

fut

membres de Fancienne branche de

;

quatre

sa famille

restée en Ecosse étant morts successivement, recueillait

un héritage inespéré,

il

et entrait en pos-

d'une cinquantaine de mille francs de

session

revenu.

En

Russie, les étrangers prenant du service sont mieux qu'ailleurs accueilhs par le

militaire

souverain;

ils

rencontrent dans

faveur

sa

les

chances d'un rapide avancement; pourtant

ils

restent étrangers; la langue, la religion, la patrie n'est pas la leur;

un autre signe case, ou

les

même

que chose

;

un signe du maître

les élève,

dégrade, les envoie au Cau-

en Sibérie. Fraser en savait quel-

aux rêves d'ambition

préféra son

il

indépendance, parvint, non sans peine, à

faire

accepter sa démission, et courut se fixer à Paris.

De

naissance aristocratique, plié au joug du des-

potisme et de

la disciphne,

avec Xavier de

lié

Maistre, admirateur passionné de

son frère

comte Joseph, dont

foi, les

cipes et les idées, liberté Il

du

il

il

partageait la

le

prin-

n'y venait chercher que la

plaisir.

y trouva

le

mouvement

octroyée, mais jurée par

politique,

le roi,

vue, dénoncée au peuple par résistance poussée

une charte

sa violation pré-

la

bourgeoisie; la

de conséqtience en consé-

MÉMOIRES

quence jusqu";!

25

juillet

tion,

103

820-1:548

1

la révolte

coup trÉtat du

le

;

1830, ayant pour réponse une révoluaprès trois jours de guerre

et,

condamnation du droit

La grandeur de don Miguel dispute

rapides événements ne

En

Portugal,

couronne à don Pedro

la

au représentant du parti absolutiste

c'est

Fraser offre son épée

:

il

sert

:

que

don Miguel en

de colonel chef d'état-major.

qualité

la

divin.

ces

pas à modifier ses croyances.

suffit

civile,

A

la fin

d'ime campagne pénible et malheureuse, blessé, fiévreux,

après

le

il

On

revient en France.

se rappelle,

soulèvement vendéen de 1832

et

la captivité de la duchesse de Berry, la

scandaleuse suscitée par sa

pendant

polémique

grossesse,

et

les

chevaliers, plus ardents qu'éclairés, de sa vertu,

provoquant en combat singulier pareil nombre de républicains du National; les opinions du major étaient

si

bien étabhes que, sans le consulter, le

comte du Hallay champions de

l'avait inscrit

la légitimité.

Il

sur la hste des

en

rit

avec moi,

mais ne réclama pas.

A

plus d'un point de vue,

miner comment

l'esprit

il

est curieux d'exa-

de liberté envahit peu à

peu

cette intelhgence nourrie des fortes doctrines

du

droit divin.

Le

séjour de la

ville

où tout se

discute, s'essaye, se mesure, le débat contradictoire

de chaque question sous ses laces diverses,

à la tribune, dans

la

presse, et surtout dans les

MÉMOIRES 182C-184S

104

causeries familières, où. loin du style officiel et

des précautions oratoires, se dégage plus aisé-

ment

longue

La

devaient ronger et détruire à

la vérité, la foi qui

repose sur

l'inertie

de

la

la raison,

volonté du major fut impuissante à maintenir

de

l'asservissement

pensée

sa

elle

;

s'éveilla,

s'insurgea, et cette transformation insensible de-

à Paris,

vint,

commune aux

sans du passé. Sans doute

plus résolus parti-

langage

le

libéral des

orateurs et des journalistes de la légitimité, leur insistance à invoquer contre

Louis-Philippe les

conséquences de la souveraineté du peuple, à appel au suffrage universel, n'étaient que

faire

des expédients politiques, des armes de guerre incessant de

pourtant l'usage

liberté avait agité les idées jusque-là

immobiles

de leurs adhérents. Les attaques violentes, railleries

de

les

La Mode, de La QuoGazette de France, mêlées à

impitoyables de

tidienne et de celles

;

de

ces paroles

La

la

Caricature, du Nafiona/ et de

bune contre la monaichie de

du même coup

le principe

s'être rencontrés

Juillet,

La

Tri-

frappaient

monarchique. Après

d'abord l'épée à

la

main

a^

(

c

les répubhcains, les légitimistes rendaient justice

à leur loyauté épris

(1)

A

(1)

;

le

génie de Chateaubriand,

du caractère chevaleresque d'Armand Carcette ('poque, pour apaiser les conHits futr*- républicains et

légitimistes,

une conférence eut

lieu.

M.

lîerryer,

désigné ooniinc

MÉMOIRES

105

1820-1818

entre eux le trait d"union.

rel, avait été

soutiraient ensemble

com-

même ennemi conspiramêmes dangers, prisonniers

battaient côte à côte le

tem"s couraient les

Ils

;

;

aussi le légitimiste de Bre-

tagne ou de Vendée, confiné dans ses terres, pétrifié

dans sa

foi,

parisien. Entre

jusqu'à

ne comprenait plus

eux

l'hostilité.

A

la

le légitimiste

différence allait parfois

Genève, un de mes amis qui

avait fait l'année précédente le pèlerinage d'Holy-

Rood

et

se

fermement dévoué

crovait

branche aînée des Bourbons, Bretons réfugiés contumaces

rencontre

de

du présent

s'entretient

la

et de l'avenir

main, on

du

parti

;

Le désaccord

que peu d'heures après, sur les remparts

fut tel

de

la

deux

l'insurrection

de 1832; on s'embrasse, on se serre

alors éclate l'opposition des idées.

à

la ville,

je servais de

témoin dans un duel

entre ces corehgionnaires qui s'étaient

ment abordés. L'utopie

libérale des

groupés autour de La Mennais, avait

si

chaude-

cathohques fait

une pre-

mière brèche dans les convictions absolutistes du

major;

la lecture

des Paroles d'un croyant acheva

sa conversion.

Laissons maintenant Fraser pour une personnalité bien

rédigea une transaction signée par

nrbitre,

Satoual [lapiera

autrement célèbre.

et

de

de Ln Quotidienn»; l'illustre

député.

lui et les

rédacteurs du

la ininufe doit exister <>ncore

dans

les

XIII

ALFRED DB MUSSET.

Passionné pour

— BBLLINI. — HEXRÏ nage,

la

l'été,

KETNE.

mes journées

du Pont-Royal; non moins assidu, un jeune homme de mon âge ne faisait s'écoulaient à l'école

dans l'eau que de courtes apparitions;

le plus

souvent étendu sur les nattes, silencieux,

mait au

soleil.

Au

fu-

bout d'un certain temps les

deux habitués se parlèrent s'être

il

,

on se souvint de

vus autrefois au collège; les noms s'échan-

gèrent

;

le sien était

Alfred de Musset

date notre connaissance.

Pendant

:

de là

une dizaine

d'années nous avons vécu dans une grande

inti-

mité, qui cependant n'a jamais atteint Tamitié.

prince P)elgiojoso,

mieux réussi à

lui

Le

le

major Fraser n'ont pas

faire

partager ce sentiment

;

tous trois amis, nous avons du nous contenter de

trouvor en

lui

un camarade de

plaisir.

Y

avait-il

MÉMOIRES 182G-1848

107

Ou

peut répondre

de sa part sécheresse de cœur

^

en citant sa constante liaison avec Alfred Tattet, ses rapports avec le duc d'Orléans; mais l'adoration d'une nature admirative pour

un être su-

périeur, la protection amicale d'un prince n'ont

commun

rien de

mes

avec l'amitié

de deux hom-

virile

qui échangent leur estime et leur

ment. Quoi

qu'il

en

soit,

dévoue-

je constate le fait sans

aucune amertume. Pour être simplement juste, il

une extrême indulgence envers

faut

rains et les poètes

jeunes

ils

sont grands

ils

;

inspirent l'admiration,

vourent la louange, quittes envers

ceux avec qui

si

l'amitié naît

core enfants

C'est

Ce n'est pas de l'égalité. Les poëtes

comme un inconnu

;

ils

fants, la

l'illusion

ou par

l'ivresse

jamais hommes. Je parle

comme

,

ici

ils

s'y déro-

des favoris de

quand, en outre,

préoccupés de la

Millon,

qu'ils

dieux et en-

:

comme Shakespeare, subUmes

riiiimaniié

en-

traversent la vie sans la voir,

nature purement poëtes;

sont,

!

qui leur parle à voix basse.

ou, sans courage contre la réalité,

bent par

ils

:

leur

visiter.

L'envers de ce magnifique privilège, c'est restent enfants

sa-

toujours

se plaisent

ils

Si

!

ils

!

génie vient les

le

souve-

jeunes

jeunes

si

qu'ils se croient

leur donnent leur présence faute

si

les

ils

historiens de

chose pubhque

palrioies et proscrits

comme

le

108

MÉMOIRES 1826-1848

Dante, philosophes

comme

grands hommes.

Troethe, ceux-là font les

Le génie de Musset une certaine critique

Molière, Voltaire et

est sincère et

lui

charmant

;

reproche de n'avoir pas

assigné un noble but à sa muse, d'exercer une action malsaine sur ceux qui l'imitent ou qui

l'ai-

ment; autant vaudrait accuser de corruption Corrége ou l'Albane.

le

a rendu service à tous

Il

par sa sincérité; jusqu'en 1833

n'a connu et

il

n'a chanté que le plaisir; la plus intime, la plus

ouverte de ses poésies, la dédicace à Alfred Tattet,

peut se résumer en deux mots

:

insouciance

et volupté. C'est seulement lorsqu'il est blessé

par l'amour alors

il

qu'il l'introduit

peint en maître.

le

a inspiré Carmosine celle

à rendre

rongée par

;

dans ses œuvres, et

Le sentiment pur

dans ses Confessions

la passion souillée

par

soupçon. Peut-être

le

la

il

opposant

l'un

ex-

débauche,

a-t-il

trop sou-

vent dédoublé les éléments indispensables de

mour, tendresse

lui

l'a-

et volupté, les personnifiant, les

à l'autre

:

des Caprices de Marianne,

ainsi. et.

Octave et

Cœho

dans V Idylle, Ro-

dolphe et Albert.

Sans doute Musset avait conscience de sa valeur,

mais je

.jioins

n'ai

pas connu d'autetir plus modeste,

enchn à se produire, à

faire

montre de ses

ouvrages. Pendant deux ans, nous voyant pres-

que chaque jour, ses poésies

;

il

no

m avait

un soir seulement,

jamais parlé de

comme

il

s'était

109

MÉMOIRES 1820-1848 retiré depuis trois

chez

mois pour

avec Tattet,

lui

il

travailler, étanl allé

nous

lut

De

Spectacle dans un fauteuil.

une partie de son

cette modestie lit-

exempt de va-

téraire doit-on conclure qu'il est nité

Rien ne

?

serait

moins exact.

Il

y

avait trans-

position, sa vanité était personnelle, nobiliaire il

:

se piquait d'être gentilhomme, et séducteur ir-

Un

résistible.

jour

il

me

pellant à brûle-pourpoint



«

Vous

êtes

comte

surprit fort :

et pair

tant je parie que vous êtes

homme

A

que moi.

de France; pour

moins ancien gentil-

»

vrai dire, je ne m'étais jamais

j'étais

en m' inter-

demandé

si

gentilhomme. Je parlai d'autre chose. Sa

vanité au sujet de ses bonnes fortunes

;.

liait

jus-

qu'à la manie, d'autant plus singulière que le don

merveilleux de poésie, sa réputation, sa jeunesse lui

rendaient les conquêtes plus faciles. Il

était

de tournure distinguée, blond,

le teint

yeux bruns, le nez long, la bouche mignonne et mi peu boudeuse, en somme assez

coloré, les

joh garçon, mais avec des bouffées d'élégance,

peu soigné

:

l'habitude de fiimer jour et nuit la

ci-

garette jaunissait ses doigts, ses dents et jusqu'à ses lèvres.

Avec tiers

de

les

hommes,

l'esprit

il

parlait

des autres.

vait toutes les grâces,

peu

Aux femmes

tous les

coquetterie; près d'elles,

et riait

il

il

volonréser-

charmes de sa

était gai,

amusant,

110

MÉMOIRES 1826-1848

éloquent, moqueur, dessinant une caiicature, composant un sonnet, écoutant la musique avec délices, jouant des charades improvisées, ayant

comme

elles l'horreur

de

la politique et des sujets

sérieux. Il

n'imitait pas

l'être;

il

Byron

,

mais

rêvait le titre, le rang,

il

voulu

aurait

la beauté,

les

prodigahtés, les débauches, la réputation fatale

du grand seigneur poëte.

Avant de veux encore

mes

quitter cette fixer

Henri Heine

illustres,

galerie des morts, je

mes souvenirs et

lon de la princesse Belgiojoso

contraste frappant.

ils

hom-

sur deux

Belhni

:

dans

le

sa-

présentaient un

Le compositeur

sicihen,

nai'f,

superstitieux, tendre, caressant, famiher, distin-

gué par nature, mais n'ayant aucune idée des distinctions sociales, des convenances ou de la morale, s'asseyait aux pieds des dames, penchait sur leurs genoux sa tête charmante.

D vivait

l'amour, ne comprenait rien au delà

;

dans

chez

lui

tous les degrés d'affection, et jusqu'à l'amitié,

avaient

comme un

reflet

de ce sentiment.

en nombreuse compagnie, le plus



simple

il

Un

m'interpellait

jour,

du ton

:

« Dis-moi donc, cher, quel est l'amant de duchesse "' ? »

la

Or, la duchesse et son mari étaient présents.

Je feignis de ne pas entendre. Quand plus tard je le

grondai,

il

me

fallut

renoncer à

lui taire sentir

MÉMOIRES 182G-1848

111

scandale de sa question. Son mérite et sa re-

le

nommée

étaient trop grands pour qu'il n'eût pas

d'ennemis; mais

il

ne haïssait personne. Je ne

vu témoigner de

ai

Heine

voici

,

par une série de citations,

montrer que tous

les

:

l'impitoyable

pour victime,

à

s'attachait

il

lui

et

dé-

grands compositeurs mou-

raient à la fleur de la jeunesse

;

peu à peu BeUini

moi

perdait de sa gaieté, et se tournant vers

«

de

l'antipathie qu'à l'égard

à quelle occasion

l'avait choisi cette fois

railleur

lui

Queslo con gli occhiali, è unjellatore.

:

»

(Celui-ci, avec les lunettes, est unjeltalore.)

Ce

qui est profondément triste, c'est que, quinze

jours après, l'auteur du Pirate, de la bule

32

et

ans.

de tant de chefs-d'œuvre, S'il est

Somnamexpirait

à

absurde de rendre Heine respon-

sable de ce funeste hasard, croire que l'esprit frappé

il

y a

tout heu

de

du pauvre malade a dû

souvent, dans le déhre de la fièvre, soutfrir du

regard étrange et du e t iaîore a.ux lunettes.

rire

A

rencontrai Henri Heine, je si

méphistophéhque du

quelque temps de lui

là,

je

annonçai la mort

prompte de BeUiui. ((

Je l'avais prévenu,

Insensible

»

comme un

me

dit-il

dieu,

en

riant.

tel était

poëte dans l'orgueil et la force du génie.

alors le Il

était

d'origine juive, mais s'était dépouillé jeune d'une

112

MÉMOIRES

religion

qu'il

avait

gardé

il

qui

née

est

haine de

que

18i6-lS4><

Néanmoins,

appelait un malheur.

âpres rancunes du [)euple chez

les

la

peine du

taUon,

les

trésors de

race persécutée. Loin de prétendre

la

les Israélites soient

moins que nous capables

de bonté, je maintiens au contraire que pour être bons envers ceux

(|ui

commencent à peine à re-

connaître leurs droits, à leur rendre justice,

il

amour plus clémence magnanime

leur faut un cceur phis généreux, un

large de l'humanité

cette

:

manquait à Heine. Jamais blessant,

comme

pourvu

ses fruits naturels.

A

bon;

fût

qu'il

irresponsable, la

n'a regretté un

il

il

maUce

ceux qui

ti-ait

se regardait

et la satire étant

le

blâmaient d'op-

poser des triviahtés aux images grandioses, aux idées élevées, il

répondait

aux plus douces

fleurs

de poésie,

:

Je suis une choucroute arrosée d'ambroisie.»

« 11

fut le

champion ardent,

inspiré, sans rival,

Après 1830, banni de Prusse, il adopte Paris, la patrie de son choix, celle qu'il n'a jamais quittée, et de là il n'pand siu' l'Alle-

de

la liberté.

Le premier des poëtes allemands depuis Gœthe, armé de son

magne son

révolutioimaire.

souffle

ironie meurtrière,

il

continue la guerre aux

gions révélées, délivre

pour

la plus

le

ii
corps opprimé, torturé

grande gloire de l'âme,

sanglant du charnier où

pendant dix-huit

reli-

l'a

le tire tout

relégué l'idée chré-

siècles, l'adore, lui resti-

MÉMOIRES

113

18'>r,-184R

tue ses litres de noblesse, cliantf^ sa splendeur, sa

divine beauté. Hélas le

payer en

!

de quelle ingratitude devait

retour l'objet

de paralysie

,

son corps

d'horribles souffrances

ment: ses jambes leur,

;

de son culte

lui

il

perd

Atteint

!

huit années

inflige

vue, le mouve-

la

par

et ses bras, tordus

la

dou-

semblent des lianes parasites plutôt que

les

membres d'une créature humaine. Le cerveau seul survit, sa

bouche dicte encore

jusqu'à la

:

dernière heure, des vers subhmes et désolés, les

chants de Lazare, s'échappent de

cette intelli-

gence souveraine.

Souvent

il

plaisantait ses

sa vue s'obscurcissait « vSoit! »

«

disait-il,

comme

n'en chanterai que mieux.

Son cœur son mal, et de

mesure que

à

:

rossignol, je

le

»

s'ouvrait pour sa mère, les gazettes

tristes détails sur

c'était

maux

:

lui

il

allemandes ayant donné

son état,

une spéculation de son

écrivit

lui

il

libraire

passer pour mourant, afin d'augmenter ses oeuvres.

La pauvre femme

que chaque jour Dieu de ce

elle

cachait

lui

de

le faire

le

avait

que

prix de

répondu

adressait des remercîments à

conservait la santé à son cher

qu'il

fils. <(

Et Jehovah,

cela sans

remords

» !

Jehovah accepte

s'écria-t-il, «

Ah

!

c'est bien là

bare de la façon des Egyptiens

!

Ce

un dieu barn'est pas

dieu de la Grèce qui traiterait ainsi un poëte!

un il

MÉMOIRES 1829-1848

114

Mais

l'aurait foudroyé.

ment, pièce à pièce

En France,

mourir misérable-

»

!

ses amis ont été peu

Gérard de Nerval Saint- Victor,

le faire

nombreux

Théophile Gautier

,

,

la princesse Belgiojoso,

:

Paul de

ma sœur

madame

Jaubert,

années

avait arraché la promesse de ne jamais

il

à qui pendant

rester quinze jours sans le voir

;

les

dernières

M. Jaubert

fut

son exécuteur testamentaire.

femme, une jeune ouvrière parisienne, l'a épousée, a concentré sur elle toutes ses affections. A moins d'en Il

a aimé avec passion une

avoir été témoin,

il

seule

est difficile d'imaginer l'inten-

sité et la délicatesse

de ce sentiment;

il

n'était

touché que des attentions qu'on avait pour

en ingénieuses san, une

flatteries

mère en

créait des mots,

qualités;

de ses

lui

il

illusions

lui

elle

;

surpassait un courti-

complaisantes;

il

lui

découvrait sans cesse des

renonçait à pubUer ses mémoires afin

assurer une pension; faisait pUer ses idées,

principes,

térêt de la

sa philosophie

femme adorée.

même

devant

l'in-

XIV





GÉHUSEZ. VAINS ESSAIS DE TRAVAIL. BEBRYBR. SIMPLE SPECTATEUR DES ÉVÉNEMENTS POLITIQUES.



FUNÉRAILLES DU GÉNÉRAL LAMARQUB. 6 JUIN 1832.

Avant sister

d'aller plus loin,

il

sur la règle que je



5 ET

n'est pas inutile d'in-

me

cuis

imposée en

écrivant ces Mémoires, de ne parler avec quelque

étendue que des faits

auxquels

hommes que

à résumer, en termes concis, les

j'ai

connus et des

me bornerai donc mon impression sur

part; je

j'ai pris

événements principaux antérieurs à 1838.

A l'âge



l'on se

regarde vivre en attendant

qu'on se regarde mourir, au milieu de tant

mages

effacées, la figure des

reste seule vivante

;

hommes

on regrette

la

d'i-

supérieurs

paresseuse

indifférence qui nous a privés d'approcher certains

d'entre eux naître

:

c'est ainsi

Chateaubriand,

Londres, à la

fin

que

j'ai

négligé de con-

Walter Scott,

et

qu'à

de 1832, logeant chez Casimir

MEMOIRES

IKi

1820-1

«Itt

Périer et Lecouteux, secrétaires de l'ambassade française, je n'ai pas prié

mes amis de me présen-

ter à l'ambassadeur, prince de Talleyrand.

En

reconnaissant ce

l'envie de garder

ma

Oui,

barbe

clairvo^^ant et

:

si

tort, je dois

avouer que

ma

barbe y a eu sa bonne part. Talleyrand, cet esprit si de M. fin,

avait conservé de l'ancien

régime l'horreur de cet ornement masculin, horreur

qu'il

partageait avec tous les Anglais à cette

époque ; car dans ce pays

la liberté politique n'a

d'égale que la tyrannie des convenances. sait alors

leur pour être

dans

Il

suffi-

de porter la barbe ou un habit de cou-

mal vu, montré au doigt

les rues. Depuis, plusieurs

et suivi

couches de rélu-

giés pohtiques ont famiharisé la société anglaise

avec nos shockmgs habitudes; un des résultats incontestables des expositions universelles a été

de rendre

La

les

moustaches populaires.

condition d'avoir le

menton rasé pour

être

bien accuôilh du prince de Talleyrand était indis-

pensable; je refusai de m'y soumettre.

temps avant, entre

le

comte d'Orsay

Peu de doyen

et le

des diplomates, cette exigence avait donné

un assaut de ruses dans lequel ce eu le dessous.

mode par

à

derniei- avaii

Le beau comte, banni de France

par d'impitoyables créanciers, bientôt élu la

lion

l'aristocratie anglaise, l'ami

Blessington, dont

il

avait épousé la

fille,

roi

de

de lady

crut avoir

besoin, pour mettre le sceau à ses triomphes, de

MÉMOIRES

182H-184ft

se faire présenter à la cour.

17

1

M. de

Talleyiaijd, qui

ne l'aimait pas, chercha de quel prétexte

pour-

il

rait colorer son refus, et crut l'avoir trouvé daim le

magnifique coUier de favoris bruns qui enca-

drait le

visage du récipiendaire. Après d'assez

longs pourparlers, une transaction eut heu;

convenu que

si

bas du colher, l'ambassadeur tation.

vous,

Au jour le

dit, le

comte

la

ferait

est exact

1p

présen-

au rendez-

cou disparaissait dans une énorme cra-

vate blanche, traité.

fut

il

d'Orsay consentait à sacrifier

En

le

menton rasé conformément au

dépit de sa répugnance, le prince s'exé-

cuta, l'introduisit près

du

de

roi et

La

la reine.

cérémonie terminée, on remonte en voiture

;

qu'on

juge de l'indignation du vieux maître en roueries

quand

il

aperçoit à ses côtés d'Orsay, moins rasé

que jamais, ayant sorti du fond de sa cravate l'ornement abhorré et riant dans sa barbe de

la

mystification. Il

était

temps de me préparer aux fonctions

pohtiques dont j'étais investi par hérédité. N'ayant fait ni

rhétorique

ni

philosophie, je ne pouvais

être élève de la faculté de droit fin critique

:

le spirituel et

remplaçant M. Villemain à

de littérature, Gérusez, de

prol)it<''

la

rare, de

chaire

grand

savoir, de principes républicains, auxquels

conformé sa

vie, m'indiqua

Avec sa bonté otieri

de

me

habituelle,

faciliter

les

il

a

un répétiteur

Berryer m'avait

abords en élaguant de

118

MÉMOIRES

182r;-1848

ma carrière,

l'étude des codes les parties inutiles

à

en éclairant de sa haute raison

connaissances

me

qu'il

tant

il

fallait

A

acquérir.

les

aucune époque pour-

n'avait été plus surchargé de travaux, je dis

surchargé, non accablé, car ce vigoureux génie faisait face

royaliste,

à

tout.

Défendre à

la tribune la

cue; à peine sorti de prison,

audacieuse

diversion

ennemi, attaquer

le

danger; plaider

les

la

porter par une

guerre dans

gouvernement,

et l'étranger; diriger

telle était

le

le

camp

mettre en

procès politiques, entretenir

une correspondance immense avec

ments

cause

au lendemain d'une insurrection vain-

un

les

départe-

parti, lui résister,

sa tâche de chaque jour. Et ce n'est pas

tout encore

le

:

représentant des intérêts généraux

devait descendre des hauteurs de la chose pu-

bhque pour débrouiller affaires

privées,

en

les

comphcations de ses

dévouement à sa cause;

son

par suite de

souffrance il

devait inventer

des expédients, obtenir des délais, concerter des comprenais.

dans

le

A peine hors de

monde

il

d'esprit; nul n'apportait

de charme et de gaieté dait

avec un

plaisir plus

ou Malibran.

Il

ces mesquins tracas,

surpassait les oisifs en hberté

;

à

la

aucun

conversation plus dilettante n'enten-

complet Pasta, Lablache

remphssait ainsi plusieurs exis-

tences, s'endormait à regret, et le matin, quand j'entrais dans sa distraira

chambre,

il

trouvait encore à

une heure pour m'instruire

et m'aider

de

119

MÉMOIRES 185C-1848

Ma sincérité m'oblige

sa puissante amitié.

mal de

fesser que je profitais

Deux années me

tages.

à

chambre des

la

à con-

précieux avan-

si

séparaient de

mon

entrée

donc mes études étaient

pairs,

sans application immédiate; je manquais de pré-

voyance, j'appartenais au

plaisir

souvent, pour être exact près de fesseur, je

renonçais à

me

aussi,

:

mon

le

plus

iUustre pro-

coucher.

Berryer

prenait un vénérable in-folio, les Lois civiles dans leur ordre naturel, de

Domat; sa

voix, l'art en-

chanteur de bien dire embelhssaient

le style

au

point que je ne saurais à présent faire la part du lecteur et celle de l'auteur.

une admirable

clarté,

me

commentait avec

Il

communiquait son goût

pour la noble simphcité des vieux jurisconsultes. Puis

en

s'animant

,

hommes du

compagnie

des

grands

un Sermons de Bossuet ou de Bourdaloue, parcourait les plus beaux passages du volume chargé de marques, me faisait' dix-septième siècle,

rayon de sa bibhothèque

il

saisissait sur

les

partager son enthousiasme pour ces maîtres de la parole. Enfin, s'interrompant,

d'un œil pénétrant



il

m'examinait

:

Je parie que tu as encore passé

méchant garçon

!

. . .

T'es-tu bien

la nuit,

amusé au moins?

D'ordinaire c'est ainsi que se terminaient les leçons;

on comprend qu'elles n'étaient pas ré-

guhères; peu à peu,

elles allèrent s'éloignant;

enfin elles cessèrent tout à fait

:

Bcrrvei-, tou-

120

MT^MOIRES

18.>fl-1848

jours indulgent, renonça à son élève sans rien

lui

enlever de son affection.

L'homme adonné aux jouissances

devient inca-

pable de consacrer une heure à l'étude, à moins

eu une jeunesse laborieuse, un grand

qu'il n'ait

fonds d'instruction, et surtout

qu'il

ne

soit

pressé

par

la nécessité journalière d'appliquer ses facul-

tés.

Ne

possédant aucun de ces avantages, jo

vais le courant de

mes

restait

en

mon majorât

que

deux

les mobilisant,

des députés, deux

De

passions.

mon

tune que m'avait remise

tuteur,

il

ne

me

la loi qui les abolissait

;

fois

adoptée par la chamtjre

parla chambre des

fois rejetée

pairs, venait d'être votée

sui-

la petite for-

une troisième

fois

par la

première assemblée

â une immense majorité.

On

pairie

m'assura que

la

crainte d'un conflit entre les

espérance majorât,

me

:

la

cette

le capital

du

continuer pendant quelques années

à

dissipé, sortir

delà.

deux pouvoirs

remplit de joie

vivre au gré de

au

devant

céderait

Le

mon

;

avec

caprice, et

quand

il

serait

de la vie, mes désirs n'allaient pas

projet de

loi,

repoussé à deux voix de

me résigner à envisager un avenir moins borné. Mon empressement à saisir l'occasion de consommer ma ruine, mon désappointement quand elle me fit démajorité, ne reparut plus

faut n'ont pas besoin de trent,

mieux que

était l'état

de

mon

;

il

fallut

commentaires

;

ils

mon-

de longues dissertations, quel esprit.

Tout

entier

aux sensa-

MÉMOIRES

121

18'2(!-1848

sentiment collectif étaient en-

lions, la

pensée,

dormis

je n'accordais qu'une

le

*

;

aux événements, j'y la terrasse située

rue Choiseul,

devant moi

le

assistais

comme

membre du

C'est ainsi que,

attention distraite

à l'angle du boulevard et de la

le

5 juin 1832,

vu

j'avais

défiler

long cortège funèbre à la suite du

du général Lamarque,

cercueil

en rêve.

Cercle des arts, sur

le

général La-

fayette, les députés de l'opposition,

les réfugiés

polonais, italiens, et à la tête de ces derniers le

prince

Belgiojoso,

les

élèves des

écoles,

les

membres de la Société des droits de l'homme, des Amis du peuple, enfin des milliers d'ouvriers. Sous un aspect morne, une attente fiévreuse,

le

pressentiment de l'insurrection agitait cette foulf

rangée, organisée par bataillons, ayant ses chefs.

son mot d'ordre, prête à

l'action.

Le char mortuaire montait

le

boulevard Mont-

comme

l'é-

communiquant de rang en rang, une

ter-

martre, quand une commotion rapide clair,

se

reur panique parcourut cette masse animée; aux cris

de

:

Trahison

!

aux armes

!

tous ces

hommes

se débandent, s'élancent sur les sergents de ville, les

désarment, arrachent

les

jeunes arbres plantés

après la révolution de Juillet; puis, honioux d'une

épouvante sans motif, les flots

Tordre,

ils

reprennent leur rang;

tumultueux s'apaisent, tout rentre dans It^

convoi continue sa marche. Quelques

lioures plus tard le

combat commençait

:

parmi

les

MÉMOIRES 1826-1818

1?2

héros de l'antiquité

n'en est pas dont les funé-

il

railles aient été glorifiées

par un

si

grand nombre

de sacrifices humains. Je n'essaierai pas de décrire cette guerre

civile

aucune

part.

de deux jours à

Le

roi

laquelle je n'ai pris

preuve de sang-froid

fit

me

trompent pas,

équivoque

l'attitude

au ministère de

;

de courage,

et

mes souvenirs ne

raffermit par son exemple. Si

du maréchal Soult la

guerre

il

y

fut

eut hé-

mais ^IM. Thiers, ministre,

sitation et confusion;

Gisquet, préfet de police, montrèrent de la décision

le

;

maréchal Lobau, commandant en chef

garde nationale, prêta un énergique appui au gouvernement. Dans l'ordre matériel l'emploi du canon, dans l'ordre moral l'union intime de la la

garde nationale victoire

pérée,

:

et

de l'armée décidèrent de

après une

le parti

la

résistance intrépide, déses-

républicain succomba.

Il

n'était

pas

sans alhage, et l'élément bonapartiste s'y trouvait

dans une faible proportion. tauration,

Comme

sous la Res-

avait eu quantité de libéraux na-

y y eut encore, pendant ces premières années, un noyau d'hommes qui couvraient du il

poléoniens,

manteau de

il

la

République leurs désirs

intéress(*s

au rétabhssement de l'Empiro.

Le

fait

dominant

qu'il faut

vue pour comprendre c'est le lui

le

règne de Louis-Philippe,

concours dévoué que

prêta longtemps

;

il

toujours avoir en

est le

la

garde nationale

roi

de la classe

MÉMOIRES

moyenne

et

de la garde nationale ; malheureuse-

ment, dans sa pensée, là hésion la

fait

nation le

:

leur ad-

discours de

du jour où il a perdu tombe, disons-le à son hon-

la rappelle, et

leur sympathie,

neur,

finit la

sa force, chaque année

couronne

123

1826-1848

il

sans faire usage des

moyens

violents de

résistance que l'armée mettait à sa disposition.

XV



LA DUCHESSE DE GUERRE CIVILE DANS L 0UE3T. MINISTÈRE DU 11 OCTOBRE. BERRY. INSURRECTION d'avril 1834, A LYON, PARIS. LUNÉVILLE,



ARBOIS.

ETC.





LA

MBNNAlS.



PAROLES

d'UN

CROYANT.

J'ai

déjà rappelé coniment en

1832 l'Ouest

avait eu aussi sa prise d'armes, suscitée par la

présence de la duchesse de Berrv, facilement

comprimée grâce au désaccord des

chefs, et à une succession de contr'ordres et de fautes. Mais la publication de la brochure de Chateaubriand :

Madame,

votre

momentanée de

est

fils

Tillustre

de Fitz-James, celle

mo7i

roi,

écrivain,

l'arrestation celle

du duc

de Berryer, suivie de son ac-

quittement, un véritable triomphe, avaient plutôt

accru l'importance du

La capture de

la

parti.

mère de Henri

circonstances odieuses, au

moyen de

V

dans des

la trahison

soldée de Deutz, avait frappé les imaginations,

MÉMOIRES

animé

les

125

182fi-]S4f5

sympathies. Enfin,

le

5 janvier 1833,

à la tribune du duc

la déclaration

de Broglie,

président du conseil du 11 octobre, que la princesse chef de l'insurrection serait, en vertu de la

raison d'État, distraite de ses juges naturels,

em-

prisonnée à Blaye, le gouvernement se réservant

de prononcer sur son

sort,

avait à la fois irrité

l'opposition radicale et exalté l'audace des roya-

Ce moment d'espérance fut court; le 20 féla duchesse de Berry remettait au général

listes.

vrier,

Bugeaud, gouverneur de la citadelle, la déclamariage secret en ItaUe. On nie l'au-

ration de son

thenticité de la pièce,

mais bientôt

M. Deneux, dont

le

certifié

la princesse,

dévouement ne pouvait

être

9 mai,

l'ac-

suspecté, fait concevoir des doutes

couchement

départ pour

le

Blaye de l'accoucheur ordinaire de

;

le

abat les négations les plus

fermes, et jette l'opinion légitimiste dans un long

accablement. C'est alors surtout que leur orateur

avec un inébranlable courage, obéissant à sa na-

prend

ture autant qu'à la tactique des partis, liberté

comme

lu

point d'appui.

Malgré leur

défaite de juin 1832, les républi-

cains sont encore debout, redoutables et les partisans d'Henri

Y, une trêve a

;

entre eux lieu

:

tous

saluent l'éloquence victorieuse du tribun royahste.

A la

suite d'un

de ses discours,

la loi

des vingt-

cinq millions d'Amérique, dont l'acceptation a été

posée par

le

duc de Broglie

comme une

question

126

MÉMOIRES 182C-1848

de cabinet, est rejetée à une faible majorité

:

ministère est dissous. Je dirai plus tard de

le

éléments

quels

composait

se

majorité

cette

d'un jour à laquelle avaient concouru des aides

de camp du

roi et

des familiers du Château;

car les miracles de l'éloquence ont aussi leur explication.

Revenons à

Un

la session

ensemble de

de 1833-1834.

contre les crieurs publics,

lois

les associations, etc., propres à enchaîner l'action

républicaine, avait été adopté par la

Une

députés.

4

chambre des

levée de boucliers était prévue.

Le

avril, le ministère est reconstitué sous la prési-

dence du maréchal Soult

au

passe

M.

:

des

ministère

acerbe,

La

M.

Persil,

homme

d'une énergie

remplace Barthe à la justice.

approchait

bataille

Lyon, sanglante

étrangères,

affaires

Thiers à l'intérieur ; un

de Rigny

l'amiral

:

le

et terrible,

9,

elle

s'engage à

puisa Lunéville, Ar-

bois, etc.; le 13, à Paris. Partout elle est

par Louis-Philippe

encombrent des pairs le ils

;

:

les chefs

les prisons

;

ils

de

la

gagnée

démocratie

sont déférés à la cour

leur nombre, leur indomptable énergie,

choix de leurs défenseurs, les sympathies dont sont entourés, deviennent pour le gouverne-

ment

et

pour

danger.

Une

mais

Dès

elle

les juges

défaite

un embarras, presque un ne supprime pas un

parti,

moyens de

lutte.

l'obhge à changer ses

lors la

guerre

civile

fut étouffée

;

la

monar-

MÉMOIRES

127

182C-1848

chie avait le dessus; une dynastie était assise, la

bourgeoisie respirait.

Autant que cela se pouvait,

ger à ces grandes

luttes, car

des instincts vagues

d'opposition ne méritent pas le

Le 14 avril au

soir, Achille

j'étais resté étran-

nom

d'opinion.

Bouchet, lieutenant-

colonel, rentrait fatigué à l'état-major de la garde

nationale, après une ronde dans le

un des faubourgs;

maréchal Lobau appréciait ses services

donne

mond Baillot

offre

de

le

une heure après, on de

atteint

il

;

lui

de retourner immédiatement. Ed-

l'ordre

remplacer, insiste et part:

mortellement

le rapportait

trois balles.

Un

autre officier d'état-

major, l'auteur Mazères, s'étant distingué par sa

bravoure à l'attaque d'une barricade, est sous-préfet à Sceaux.

Thibaudeau,

Du

le spirituel

côté opposé,

nommé

Adolphe

ami d'Armand Carrel, son

collaborateur, est fait prisonnier. Tels étaient,

dans

le cercle

de mes connaissances ou de mes

amitiés, ceux qui m'avaient personnellement in-

téressé à la lutte

Peu de temps après ces major Fraser

entrait chez

tristes

journées, le

moi un volume à

la

main.



«

Laisse là ta 'paresse,

encore un cœur d'homme,

lis

me les

dit-il, si

tu as

Paroles

dun

croyant. »

Avant de

dire

l'impression produite sur

moi

par cet ouvrage, je rappellerai brièvement le pasâé

128

MI^MOIRES

1819

lt^26

de son auteur. Rien de plus instructif que toire

A l'occasion lège

l'his-

de ces évolutions d'une grande intelligence. de renseignement religieux au

Henri TV,

l'abbé de la

qu'elle subissait.

M.

Comte, nous en

cite

nous montre, en de

sa

nbsolue, intolérante,

foi

pas à vouloir imposer à tous

n'hésitait

fitant

;

des conférences de

parlé

j'ai

Mennais

l'état

dans

Littré.

col-

la

un curieux exemple

182(), l'abbé de la

le

joug

Vie (f Auffiisie lorsqu'il

Mennais, pro-

de démence du philosophe pour

le

forcer à contracter à domicile le mariage religieux.

Le

catholique ultramontain est impitoyable

à l'égard des

incrédules;

avec

pourtant,

ses

sœurs en Jésus-Christ, que d'onction,

frères et

Sa correspondance,

quelle charité évangélique!

affectueuse et tendre, respire la gaieté, l'inno-

cente

mahce d'un

enfant:

dépose ses terribles

il

armes de polémiste, il retient un trait, il a peur de Mais déjà la vanité, l'égoïsme, la médio-

blesser. crité

de certains dignitaires de l'Eglise l'impa-

tientent

il

:

s'irrite

ultra-catholicisme,

hommes

la

fidèles. Enfin,

téméraire

qui entourent Charles

l'intuition

chute de

de ne pouvoir faire parvenir

au Père des

la vérité

incapacité l'etlraye

du génie, un des premiers la

monarchie. Aussi

par la révolution de Juillet avait adopté les théories

comme

X

malgré sou

;

n'est-il

il

:

des

avec

prédit la

pas surpris

mais cet

esprit, qui

de Joseph de Maislre

point de départ, témoin de la grandeur

129

MÉMOIRES 1826-1848

du spectacle, touché de l'honnêteté, de la clésubit une soudaine transforma-

mence du peuple, tion;

juge

désormais le

apporte

bon marché des

rois;

il

peuple digne d'émancipation, l'adore et

lui

le

il

fait

catholicisme et la liberté.

Son système de démocratie universelle avec le Pape au sommet trouve de nombreux adeptes dans la portion généreuse et éclairée du clergé :

abbés Gerbet, Lacordaire,

les

le

comte de

Mon-

talembert deviennent ses collaborateurs au journal VAvenh-. Ils prêchent la séparation de l'Eglise

de l'Etat,

et

suppression du budget des cultes

la

une propagande active,

âmes, agite

les

éloquente, trouble

:

les

cathohques, les divise en deux

camps d'im côté des desservants, des pauvres, cœurs aimants, prêts aux sacrifices; de :

des

l'autre les

évoques et tous ceux qui reçoivent

mot d'ordre du pouvoir politique. Le gouvernement s'émeut; le Pape les

le

est averti

novateurs vont, pleins d'espoir, devant

le

:

sou-

verain Pontife plaider la cause de la démocratie

Dans des pages d'une vérité saisissante, la Mennais a retracé les mesquines perfidies de l'entourage du Pape, les lenteurs calet

de

la liberté.

culées, les entraves

opposées à leurs instantes

suppliques, le refus d'entendre leur défense, puisqu'il n'obtient,

au bout de

six mois,

une audience

qu'à la condition de ne pas ouvrir la bouche des affaires

qui

Tout amené.

Puis, après tant d"u-

130

MÉMOIRES

mères dëceplions, il

nous

1«26-1848

d'attente vaine, d'humiliation,

dit leur lassitude et leur

découragement.

Dans un jour de suprême désespérance, tent la Ville Éternelle

en route

;

ils

quit-

les atteint l'en-

cyclique qui les condamne. Lacordaire et la

Men-

nais semblent d'abord se soumettre également; retirés

à

La Chesnaye,

ils

méditent la cruelle

sentence, la commentent; entr'eux naissent les

premières discussions. Lacordaire s'éloigne, Paroles

(T un

la

Mennais compose

les

Croyant. Petit, maigre, chétif d'ap-

parence, nerveux, d'une sensibilité morbide, sa ièie contient

un monde, un ensemble de principes

religieux et politiques dont l'accord lui est une nécessité.

Une vivra

pas comme la plupart d'entre

nous dans l'inconséquence contradictoires,

:

entre deux croyances

vaincra l'autre.

l'une

Dans ce

cerveau tourmenté s'opèrent d'énormes bouleversements; tout est en fusion

Sous

rieur d'un volcan.

et les pratiques,

il

l'inté-

de la logique

débat et meurt, l'homme

absolue, le prêtre se

n'en sait rien encore ;

comme dans

l'étreinte

il

continue les observances

imagine des distinctions idéales

foi. Mais le prêtre n'est Courbé sous une compression sans mesure, l'homme se relève sa hère raison brise les

entre la pohtique et la

plus.

;

chaînes de la

foi;

gardé l'inexorable

de l'Ancien Testament justice,

de l'humanité; mais chez

il

a

du Nouveau l'amour

lui

l'amour engendre la

MÉMOIRES 1826-1848

131

L'âme ulcérée d'où s'échappent ces pages

haine.

comme à

brûlantes agit

Tinsu de sa volonté,

Sa résolution de rompre avec

la dépasse.

elle

le ca-

En effet, à Mgr de Quélen,

thoUcisme n'est pas encore arrêtée. son retour à Paris,

comme

Breton

il

lui et

se rend chez

dont la famille est Hée avec

la sienne; malgré d'anciens dissentiments entre

l'archevêque gallican et le fendent ultramontain, il

soumet

lui

goisses

s'il

dogme



le

manuscrit et

ne

contient

lui

demande avec

rien de

contraire

an-

au

:

ne blesse pas la

Il

Quélen mais

si

;

vous

foi, lui

répond

imprimer,

le faites

Mgr

il

de

mettra

aux quatre coins de l'Europe. Soulagé, la Mennais s'écrie

le feu

— Il

la

:

S'il

n'y a que cela, je le pubhe.

loge dans une grande maison démeublée de

rue de Vaugirard, avec quelques-uns de ses

collaborateurs

comme

lui;

que

Beuve, à qui

il

Croyant, en

sans

nom

de

il

Devant

a

revoit

condamnés

M.

Sainte-

imprimer

le faire

les difficultés qu'op-

hésite, puis, faisant

un pas de

consent à signer son œuvre, et part.

L'obligeance amicale de avait fait accepter les soins cation;

le

le priant

d'auteur.

pose l'imprimeur, il

que

confie le manuscrit des Paroles

dun

plus,

l'encychque

c'est là

il

M. Sainte-Beuve ennuyeux de

avait lu le hvre, mais

comme

lui

la publiil

l'a ra-

conté lui-même, sans en apprécier rinfluence

in-

1S2

MÉMOIRES 1826-1848

stanianée sur les masses populaires. tion

du

style, les

L'exag-é ra-

images monstrueuses, apocalyp-

tiques, les scènes

accumulées de bourreaux, de

cadavres et de pourriture devaient blesser un tact

un goût pur plus

lin,

mais pour ceux à qui

il

que politique;

littéraire

était destiné, ces défauts

disparaissaient devant les

supérieures.

qualités

Apôtre passionné des déshérités,

il

pousse

le cri

de vengeance contre la tyrannie ; son éloquence menaçante renouvelée des prophètes de TAncien

Testament,

l'anathème devaient

la malédiction,

trouver un écho dans les cœurs visités par la misère, toujours soutfrant de la pauvreté. Ses paroles soufflaient la révolte

maîtres de la terre nité

;

elles désignaient les

;

comme

de l'huma-

les tiéaux

on chercherait vainement une âme aussi

ré-

publicaine.

L'imprimeur, elïrayé, prévient M. Sainte-Beuve

que ses ouvriers à la lecture du manuscrit se sont soulevés. L'ouvrage paraît, devient la Bible prolétaire, le guide de la jeunesse ardente et

du

studieuse; fut

l'effet,

surtout

celui

immense dans d'une

la bourgeoisie,

stupéfaction

crainte; plus d'une conscience s'alarma

l'habitude de l'impunité leur rendit

le

mêlée de :

bientôt

repos.

L'enthousiasme de Fraser dura davantage; restait

cathoHque en suivant

nais dans la voie de la liberté.

le

il

génie de la Men-

Quant à moi, aucune

idée reUgieuse ne faisait obstacle à

mon admiration.

MÉMOIRES 1826-1848

Sans doute l'égoïsme de nos passions,

133 l'air

vicie

du milieu où nous respirions devait rendre longtemps stériles nos velléités d'homine et de citoyen

;

pourtant

cette

lecture déposa en nous

une semence démocratique qui, lente à germer, n'eu porta pas moins ses fruits.

XVI



MON ADMISSION AU JOCKEY-CLDB ET A LA ATTENTAT PROCÈS DAVEIL. CHAMBRE DES PAIRS. DISSOLUTION DU LOIS DE SEPTEMBRE. FIESCHI. ALIBAUD. MINISTÈRE DU 11 OCTOBRE.

VOYAGE.











A

1834 je fis, avec un de mes comte Louis de Montbrun, pied en Suisse. A notre retour à voyage à un Genève, nous vîmes les réfugiés légitimistes et républicains; ils dînaient ensemble, faisaient bon l'automne de

anciens camarades,

ménage

le

et rivalisaient d'illusions.

de nous,

les

uns et

rendez-vous à Paris dans

On

En se

séparant

autres nous donnaient

les

trois mois, dernier délai.

le voit, ils étaient tous

de ceux que

mon ami

Ribe\rolles, mort proscrit du second empire, appelait les

membres du

parti

:

Je

fais

mes

malles.

Arrivés à Milan, après avoir traversé le Simpion, je fas saisi de douleurs violentes. Souvent,

pendant notre voyage à pied, accablés de chaleur et de fatigue, nous avions reposé quelques

MÉMOIRES 1826-1848

135

heures étendus sur l'herbe, la tête appuyée sur

nos sacs; pour moi dences

fut

et la

résultat

un rhumatisme

de Broussais a guerre

France,

le

fait

de ces impru-

Le génie

articulaire.

plus de victimes que la peste

son système, un peu délaissé en

;

mode en

encore fort à la

était

ItaUe

:

en

six jours onze saignées et quatre-vingts sangsues

ma

eurent raison de

jeunesse.

temps pour revenir à

la vie

:

Il

me

fallut

long-

enfin je rentrai

en

France.

Le 4

février 1835, je fus

Club; son histoire, qui est

reçu au Jockey-

celle

des générations

successives de la jeunesse inoccupée, mériterait d'être traitée à part. Toutefois j'en dirai quelque

chose, et aussi de l'influence générale des cercles sur l'état social; enfin je veux considérer tution des courses utilité et

Avant

:

au double point de vue de leur

de leurs dangers. la fondation

à Paris que toriété

l'insti-

du «/ocA'^y-C/z/ô,

trois autres cercles

il

n'y avait

ayant quelque no-

du boulevard Montmartre,

celui

dit

du

Commerce, des Amis des Arts, au coin de la rue celui de V Union, composé par moi-

de Choiseul, tié

d'étrangers et de Français, auquel la pré-

sence

des

ambassadeurs donnait une

diplomatique. bituel les

était

Le

le

Café de Paris, qui présentait

avantages et aussi

liberté.

couleui-

centre de réunion le plus ha-

les inconvénients

Après dîner, souvent on yjouait,

et

de la

comme

MÉMOIRES

136

18'2tJ-1818

pour y être admis de payer réguliùromentla note de son diner. rien ne garantissait de l'introduction d'un fripon. Le désir d'élever une il

suffisait

barrière

contre renvahissement de

compagnie,

la

mauvaise

des habitudes anglaises

l'imitation

poussaient à la création d'un cercle où

la

jeunesse

élégante, se recrutant elle-même, surveillerait le

La

choix des admissions.

fondation d'une société

d'encouragement pour l'amélioration de des chevaux en France,

le 11

la

race

novembre 1833, eu

devint l'occasion.

Après quelques hésitations Club

fut

accepté par

le

le

nom

de Jockey^

Cercle et la Société d'en-

couragement. Nul ne pouvait être membre du Cercle sans l'être aussi de la Société, qui.

réserva liers

;

le droit

elle,

se

d'avoir ses souscripteurs particu

de ce nombre furent

le

duc d'Orléans

et le

duc de Nemours, membres honoraires. Chaque membre du Cercle payait à son entrée

450

fr., et

30()

fr.

les

années suivantes. Le pre-

mier comité fut composé des fondateurs de Société d'encouragement

MM.

:

H. .'^EYMOUn,

l'rési'leni

Plinco DE LA

MOSCOWA

RllîUSSEC.

Df.lamarre. Maxim Caccia. (>onitc Demidoff. Fasqubl. i:

Ja

mémoires

137

18-2c-1!<-i8

Charles Laffitte. Chevalier de I^Iachado.

De Normandie. Comte DE Cambis

écujer du

,

f(i;c

d

Or-

léans.

Ernest Leroy.

Leur président, lord Henry Sey!:iour, fut aussi président du Jockey-Club, qui occupa d'abord le premier de vard

et

de

maison formant l'angle du boule-

la la

rue du Helder.

Henry Seymour, second

fils

de la marquise

d'Harford, lord par courtoisie, avait été élevé à Paris, près de sa mère. Quoiqu'il parlât purement le français,

anglaise

:

avait tous les goûts de la gentry

il

les exercices

manie des paris.

Petit,

du corps,

les

courses et la

mais vigoureux, doué d'une

adresse extraordinaire, bon cavalier, de première force à l'escrime, à la boxe,

développement musculaire qui port avec sa

taille.

Il

il

avait acquis un

n'était plus

en rap-

n'avait jamais voulu aller

monde, mais, à sa majorité, vers 1824, un revenu de trois cent mille francs et une indépendance absolue lui avaient donné une position dans

le

à part

:

sa salle d'armes était un centre de canui-

raderie, ses écuries de course un luxe alors inusité.

Il

s'était

trouvé à la tête d'amis trop

breux pour être sincères

;

on avait usé

et

nomabusé

de sa confiance, et n'ayant pas en lui l'indulgence (les

natures

supérieures,

il

avait

tourné à t.

la

138

MÉMOIRES 1820-1848

misanthropie;

il

ne pas être dupe

supposait le mal pat vanitë dt :

aussi fallait-il distinguer entre

ses actes et ses paroles, celles-ci méchantes, n'é-

pargnant personne, ceux-là honnêtes, charitables, souvent généreux. Dans les paris et les courses, c'était

avec passion

qu'il voulai* e-a.Grner, reiijeu

Deux

lui était indifférent.

personnage chose,

il

:

afin

compléteront

traits

le

d'être sans rival en quelque

avait exercé pendant des années le petit

doigt de sa main droite au point de lever avec ce seul doigt

un poids de cent

son épaule, de

telle sorte

livres

à

la

hauteur de

que sa main entière eût

porté à peine davantage; dans le

même

but,

il

avait étudié à fond les difficultés grammaticales

de

la

langue française et proposait à tout venant

des paris sur l'orthographe de certains mots.

Il

fumait sans cesse, et a puissamment contribué

par son exemple à générahser en public la mode

du cigare.

En

1835,

il

avait

donné sa démission, un vote

de l'assemblée générale désigna M. de Normandie.

comme président

Après un Anglais, un anglomane. Non seulement Normandie parlait la langue avec l'accent d'un insulaire, montait excellemment à cheval, et courait avec succès il

comme gentleman

avait les manières,

et jusqu'à la

théâtre;

il

le sang-froid, le

rider,

mais

physique,

chevelure rousse d'un Anglais de

était aimable, gai

eu dedans.

Un de

139

MÉMOIRES 182G-1848

un intérieur de la bourgeoisie parisienne comme un nouveau débarqué d'Albion qui ne savait pas un mot de

mes amis l'ayant présenté un

soir dans

Français, de jolies dames l'examinèrent avec curiosité,

chuchotèrent d'abord entre elles, puis,

enhardies par son flegme imperturbable, firent

peu à peu tout haut sur l'étranger les plus singuhères.

Il

les réflexions

échangeait, de loin en loin,

quelques mots d'anglais avec son introducteur. Enfin, une gentille étourdie étant venue lui offrir

une tasse de thé,

miheu de

il

la

la consternation

part à la conversation. il

remercia en français,

générale prit dès lors

Avec une grande

possédait le vrai courage

plaindre de sa

femme

et

de

:

de

se battre;

simplicité

un mari ayant à se

lui le

provoqua,

l'in-

Normandie quelques membres du Joc-

juria et le frappa en plein boulevard refusait

au

et,

;

key, se mêlant de ce qui ne les regardait pas, jugèrent

qu'il

Normandie,

y

avait sujet à réparation. Soit! dit

et allant sur le terrain,

il

essuya,

le

sourire sur les lèvres, le feu de son adversaire,

mais refusa de

tirer.

Cette fois les plus raffinés

durent convenir que l'honneur était

Le 24

février 1836,

satisfait.

M. de Normandie a

été

remplacé par Joseph Napoléon Ney, prince de

Moscowa, élu par 36 voix sur 59 votants, les 23 autres voix données au marquis de Boisgelin, la

qui fut

nommé

de Cambis.

vice-président ainsi que

le

comte

140

WKMOIRKS 1826-1848

Le prince de

la

Moscowa

tions jusqu'en 1849. d'intelligence,

berration

f'tait

Il

coiiseiva ses fonc-

ne manquait

mais de jug-ement.

ni d'esprit ni

Si

chez

un don de nature ou

lui l'a-

résultat

le

d'une position trop exceptionnelle, c'est ce que je n'entreprendrai

après

l'exil

pas de décider.

la fin trap^ique

Elevé dans

de son père,

il

n'avaii

entendu parler que du martyr, jamais du coupable;

du grand capitaine ayant sur le

coup d'œil du génie

le

champ de bataille, non de l'homme médiocre

partout ailleurs et perdant à réfléchir lui

ainsi

;

ou

avait appris à ne voir qu'une moitié de la vé-

rité. Il n'était

rentré en France sous la Restau-

ration que pour épouser la libéral Jdcques, Lafitte.

fille

du célèbre banquier

Les magnificences de son

mariage avaient eul'éclatd'une solennité politique; de



une opulence précaire subordonnée à

tune de son beau-père.

couronnée

le

nomma

En

pair de

1830, la révolution

France

chef d'escadron dans l'armée. tort

la for-

et,

d'embh-e,

En 1840

il

eut

le

de siéger à la Chambre qui avait condamné

son père, quand son élection certaine à bre des Députés aurait offert un l'enable et plus libre

champ

la

Cham-

plus con-

à son ambition. Tour à

toui-

colonel de la garde nationale à cheval, président

du Jockey-Club, compositeur,

ch
des concerts de musique ancienne, orateur, industriel et ro..p

homme

do

})laisir,

il

a touché à beaii-

de choses, et n'a excellé dans aucune.

11

MlftMOIRE?:

1

141

«26-1 Pis

avait de la facilité, de la superficie.

Le ^oût de

s'essayer à tout, l'incertitude des vocations est

un

montrer fit

le

demandait où

dépendance d'être

la

campagne de Constantine

re^^nt plein de pitié

il

notre temps, et

aux époques de transition. Pour se digne héritier du nom qu'il portait, il

avec honneur

mais

hommes de

général des

trait

particulier

était le droit

et

la

le véritable

pour les Arahes.

de la conquête. L'in-

philanthropie

homme

:

se

il

l'empêchaient

de guerre. Avec une

volonté multiple, des besoins impérieux et des aspirations généreuses,

mahes

et

il

fat

un assemblage d'ano-

de contradictions;

à la

fois

hbéral,

napoléonien, et ami des princes d'Orléans.

Tels ont été les présidents du Jockey-Club jusqu'en 1846, époque à laquelle j'ai donné

ma

dé-

mission.

Après plus d'un an d'existence rue du Hel(1er,

le

nombre des membres du Jockey -Club

n'excédait pas cent soixante,

quante

sur lesquels cin-

à peine, presque toujoius

se retrouvaient chaque soir limité existait entre nous.

pocrisie était le

:

De

aiissi

les

mêmes,

une grande

moins en honneur. Sur

le bruii

des

sommes énormes perdues au jeu.

cité

de certains paris, les plainiesde quelques

milles,

in-

lous les vices l'hy-

l'excentrifa-

beaucoup de parents empècliaient leurs

fils

de se présenter; néanmoins vers

le

chllfré s'éleva

la fin

de 183(>

lapidement à deux cents. Dès

MÉMOIRES

142 lors,

au prix de 22,000

182C-lft49

fr.,

on arrêta

le

premier

un mobilier somplueux,un nombreux domestique, une organisation de

la rue Grange-Batelière;

mieux ordonnée donnèrent au cercle une apparence plus régulière; des membres des deux chambres, des généraux, des fonctionnaires apportèrent leur sérieux

Club cessa d'effrayer

:

ainsi lesté,

la société

s'y ruiner mais gravement.

;

le

Jockey-

on continua de

Le comte de Cavour,

grand ministre en fit partie, il n'était pas un des moins joueurs, et sortait souvent au jour,

le futur

avec des différences de cent à cent cinquante mille

De

francs dans la nuit. ai

tous les membres, je n'en

connu qu'un seul admis, non

monde, mais comme homme guste et

Romieu

moi de

lettres,

:

la présentation d'un autre

telle

Au-

d'esprit; c'était

ayant parlé, Belgiojoso, Fraser

homme

de

Alfred de Musset, nous trou-

le poëte

vâmes une

comme homme du

opposition que nous

dûmes y

re-

noncer.

Les avantages des associations appelées cles sont évidents

tion qu'avec des

cer-

l'assurance de n'être en rela-

:

hommes de bonne compagnie,

le

luxe, et le confortable relativement à bon marché,

des repas plus sains que chez

le

restaurateur; pas

de joueurs équivoques

comme

les tripots clandestins,

pas de refait de trente et

dans

les cafés

ou

un, de double zéro, pas de prime au profit d'une ban({uc

comme dans

les

maisons de jeu. Mais

ils

MÉMOIRES 1826-1848 ont un envers

comme on

:

143

s'habitue à tuer dans le

métier des armes, dans les clubs on apprend à

Au

ruiner sans remords ses amis.

sarder que la

somme

lieu

de ne ha-

qu'on peut ou qu'on veut

risquer, l'usage de jouer sur parole entraîne le

malheureux dans tune et au delà.

la fièvre

A ma

du jeu à perdre sa foril n'y a pas

connaissance,

eu d'exemple de tricherie

(1),

mais des débiteurs

souvent insolvables, gagnant de temps à autre, et

perdant sans payer.

Il

n'y a pas là un croupier

avec des chances inégales de bénéfices; mais quelle monstrueuse inégaUté

entre les joueurs?

Elle est tellement incontestable que pendant

longue vie

M. des

une

Chapelles et d'autres que je

pourrais citer, ont réalisé annuellement un gain

supérieur à cent mille francs, et pourtant le whist et le piquet,

deux jeux

dits

de commerce, sont

seuls autorisés. Enfin bien des

gens reculaient à

franchir le seuil d'une maison de jeu, d'un enfer

comme disent les Anglais, honorables n'hésitent club que

s'ils

à

maintenant les se

hommes

présenter dans un

ont la crainte de ne pas être admis.

Le monde se contente d'apparences et se paye de de même qu'à la Bourse on ne joue pas, on spécule, on fait des affaires, de même là on fait sa partie, on se délasse d'occupations plus

mots

(1)

:

Le jeune prince de Berghes, qui avait imité

key-Club, n'en a jamais

fait paili
les

jetons du Joo-

144

MÉMOIHF.S 182G-184»

sérieuses

:

l'immense danger de ces ét
est précisément leur respectabilité.

Les idées que je viens d'exprimer sont anciennes chez moi; en 1840, chercliant à mettre l'inexpérience de partie, je •

Romieu

à l'abri des périls de la grosse

avais remis cinq louis, et j'avais

lui

en échange qu'il signât le billet suivant Je m'engage à payer dix mille francs au

'xigé «

:

comte

d'Alton

Shée

si

au

à l'avenir je joue

whist au Jockey-Club à plus de deux francs la fiche.

Je

» l'ai

préservé ainsi pendant un certain temps,

plus tard je

1

ai

jugé assez puni d'avoir manqué

à son engagement sans

Je ne quitterai ce le portrait

le lui

rappeler.

sujpi qu'après avoir esquissé

dudoyen. aujourd'hui défunt, desjoueurs

du Jockey-Club. M. Potter, résidant en France depuis sa jeunesse, avait été beau et à la

au début de

la

mode

Restaurai ion: accueilli dans les

salons du faubourg Saint-Germain,

il

tenait

banque contre tous, et chez mesdames de de***

il

avait coutmne,

quand

d'oublier sous un tiambeau 11

était

un

il

sortait

'*

la

et

gagnant,

billet de mille francs.

remarquable par sa loyale impassibilité.

iJcvonu

en lb)35

le il

bi'au-père fut

du comte de Vaubl;inc,

reçu au Jockey-Club. Habile au

whist, sin-fout vis-à-vis de novices encore en ap-

prentissage,

il

âge, de passer

manquait la nuit,

rarement, malgré son

acceptait les paris les plus

MÉMOIRES 1826-1848 élevés

,

et se

sommes

comme

occasion de veiller, et à bon marché fois,

Guy de

la

MM.

d'Ekmulh Tour-du-Pin me demandèrent de les Potter,

mon jeu. La

compléter en offrant de prendre

se prolongea jusqu'à sept heures

;

avec tous

fis,

les atouts

renonce qui entraîna la perte de ter était

mon

partner et

ma

mes

en main, une

la partie.

M. Pot-

faute lui coûtait qua-

torze mille francs; pour comble,

les

deux jeunes

adversaires riant aux larmes, je fus pris

d'une insurmontable gaieté.

par-

alors, saisi

d'un sommeil invincible et voyant à peine cartes, je

;

vers cinq heures du matin, ayant

besoin d'un quatrième,

tie

gagnant des

d'ordinaire

retirait

considérables. Je ne jouais guère que

mais, une

et

145

moi-même

M. Potter ne proféra

pas un reproche, et sa physionomie n'exprima pas

le

plus léger mécontentement.

Lui aussi

se

Uvrait

bruyants éclats de

à de rares et

parfois

rire; le ressort jouait, pareil

la détente d'un pistolet, et s'arrêtait

Aucun symptôme, aucune figure le passage de

Sobre

rité.

et attendait

et

patient

il

en parcourant

Comme

passion, tait

à

tous les

à l'improviste.

trace n'indiquait sur sa

ces brusques accès d'hila-

de partenaires suffisant whist.

à

arrivait

premiers

des

nombre pour commencer son

les

journaux

hommes

après un certain temps,

le

atteints le

sang

de cette lui

la tête, ses pieds se refroidissaient,

il

monavait

une chancchère pour combattre cet inconvénient.

MÉMOIRES 1826-1848

146 Plus tard

le

stoïque vieillard rencontra de re-

doutables adversaires; sa mémoire baissait, et il

dut restituer avec usure la totalité de ses béné-

mais son humeur ne changea pas.

fices;

Je serai bref sur

les

courses de la Socicté et en-

couragement. Depuis 1834 la race des chevaux

améhorée? Cela me paraît hors nombre des chevaux pur sang demi-sang a centuplé. Les recettes de la So-

en France

est-elle

de discussion et

ciété

à

trois

:

le

époques indiqueront avec l'éloquence

des chiffres les développements de

En

1838,

elles s'élevèrent,

des membres et

le produit

l'institution.

avec la cotisation

des courses, à 46,545

francs.

En En

1857, à 362,000 francs. 1867, année de l'Exposition, à 1,035,760

ft'ancs.

Je ne ferai à

la naturalisation

des courses en

France qu'une seule objection. Je crains que l'invasion de cette habitude dans nos moeurs n'ait ressuscité dans les masses popiUaires, sous une

forme plus attrayante,

la passion

de

la

loterie.

Elles ne sont pas seulement un divertissement,

m:\

spectacle; elles solhcitent le goût des paris. In-

dépendamment de

la tentation

pour chaque spec-

tateur de parier avec ses voisins,

il

y a aujour-

d'hui à Paris vingt bureaux ouverts où, depuis

un jusqu'à

mille francs,

le

premier venu trouve

des engagements pour toutes les courses en Franco

MÉMOIRES

à l'étranger.

et

Un

147

1826-lî5l8

seul de ces

bureaux a rap-

porté l'an passé cent mille francs brut. N'est-ce

pas avec les loteries pieuses sous

le

couvert do

la religion, les obligations mexicaines patronées

comme un placement de

par nos ministres

pargne des

travailleurs, la loterie érigée

tème, encouragée, nationalisée,

et

cela

l'é-

en sysne se

combine-t-il pas à merveille avec l'arbitraire sous

toutes les formes, le privilège des journaux politiques, et cette

non

méthode de gouvernement que

deux mots résumaient sous l'empire romain

Panem

:

et circenses ?

Retournons aux premiers mois de 1835; dans le

monde

politique,

produits.

taient victoire

mière

du

roi, était incontestable. Il s'agis-

recueiUir les

fois,

avantages. Pour la pre-

un désaccord se

royal^ et le pouvoir électif

tervention en Espagne, le

M.

trahit entre le :

pouvoir

sur la question d'inroi et

son ministre.

Thiers, différaient d'opinion; le ministre in-

siste, offre

et

la^

monarchique, due à l'union intime du

paijs légal et sait d'en

de graves symptômes s'é-

Depuis les journées d'avril

sa démission, Louis-Philippe l'accepte,

réclame l'appui de

la majorité

parlementaire

pour un nouveau cabinet composé d'hommes honorables, mais obscurs et dévoués. L'essai ne fut

pas heureux;

le

ministère dura trois jours. S'a-

voiinnt vaincu, le souverain s'empresse de rappeler

M.

Tliiers, qui cette lois rentre

avec M. Guizot,

MÉMOIRES 1826-1849

148

Duperré à

rainiral

la

marine, et

le

marëcliMl

Morlier, président du conseil, aux affaires étrangères. Nullement ambitieux, était plus

sance à la tribune:

dont

il

le

duc de Trévise

que persomie convaincu de son il

insufti-

résigna bientôt des fonctions

avait eu peine à se charger, et, malgré les

vives répugnances du monarque, MM. Thiers et Guizot lui imposèrent une seconde fois le duc de Broglie.

En juin, crits

j'avais atteint les vingt-cinq ans pres-

par la charte pour siéger à

des paiïs

mon

:

la

gement des accusés

d'avril.

vis

néanmoins à

le ju-

Avant trente ans, un

pair ne pouvait ni voter, ni prendre part à j'assistais

chambre

admission eut lieu durant

la plupart

mi

arrêt;

des séances. Je

de la sorte les principaux chefs de l'insurrection

13'^onnaise

:

la belle et

mâle figure de Lagrange,

le

type de l'enthousiaste politique; la physionomie énergique, mélange de bonliomie et de finesse, du

gigantesque Caussidière; j'entendis l'éloquence simple de

noble et

guère alors, que trouverais

dans

les

Baune.

treize

bureaux du journal

trois

doutais

me

re-

hommes,

Réforme, concergouvernement qui confis-

quait le droit de réunion. la plupart

me

ans phis tard, je

en compagnie de ces

tant l'action contre le

de

Je ne

la

Une heureuse évasion

des accusés de Paris abrégea les dé-

bats.

Ce drame terminé,

j'avais repris

mes habitudes

MÉMOIRES 182G-1848 d'insouciante oisiveté, quand, le

drame plus

149

28 juillet, un autre

terrible répandit l'épouvante

dans

la

capitale.

Depuis un certain temps des rumeurs

sinistres,

des renseignements, mais des renseigne-

monts incomplets, étaient parvenus à au ministère de

la police et

on avait parlé de ma-

l'intérieur;

chine infernale, et en dernier lieu, le 21, on avait indiqué le boulevard du

présumé de

En et

Temple comme

lieu

le

l'attentat.

dépit de l'intelligente activité de

M. Thiers

de toutes les précautions combinées, le 28, vers

midi, au

moment

le roi, suivi

où, sur le boulevard du Temple,

de deux de ses

fils,

de ses ministres

et

des principaux dignitaires de FEtat, se penchait sur son cheval pour recevoir une pétition,

un

nuage de fumée bleuâtre s'échappait de la fenêtre du n" 50, une détonation éclatait, semblable à im feu de peloton, de

nombreuses victimes, en

tête

desquelles le maréchal duc de Trévise, tombaient

autour du monarque, admirable de courage et de sang-froid.

L'indignation contre les assassins,

l'enthou-

siasme pour celui qui avait échappé à leurs coups animaient la population. élan passé plus que

mais

il

fit

le roi,

Toutefois,

ce premier

place à de tristes réflexions.

aucun de ses

était évident

fils

Non

n'avait été îdleint,

que, dans les bas-fonds des

partis vaincus,

quelques

par un crime en

finir

avec

hommes la

avaient voulu

dynastie.

150

MÉMOIRES 1826-1848

Le

résultat, fut

double

:



au dehors

il

larme, et en montrant son instabilité,

cause de faiblesse pour vis-à-vis

couragea

comme

contre

une

fut

à l'intérieur

;

la politique conservatrice;

le roi et ses ministres

circonstance

l'a-

gouvernement français

des souverains étrangers

poussa à l'excès de

le

sema il

il

il

en-

à obtenir des

lois

des libertés gênantes,

toutes les libertés, mais utiles à l'avenir

d'une dynastie constitutionnelle. Ce fut une faute

du pouvoir

et

une honte pour M. Thiers, que

l'ar-

non motivée d'Armand Carrel au lendemain de l'attentat une mesure aussi grave ne restation

:

devait être prise que sur des présomptions bien

étabhes, des indices certains.

Du

reste,

ce n'est pas

le

seul reproche que

j'adresse au ministère de cette époque;

il

mérite'

un blâme plus sévère encore pour n'avoir pas osé, sans tenir compte de>< noms, des situations et des partis,

à fond ce ténébreux complot.

éclairer

témoignage qu'à Berhn

L'histoire rend

et

d'autres cours de l'Europe on était averti. fera-t-on croire

que l'assassin gagé,

chi, le bourrelier

Morey,

l'épicier

le

dans

A qui

corse Fios-

Pépin aient été

en rapport direct d'informations avec la diplomatie

étrangère?

Le jugement

n'eut Heu qu'en février 1836;

pourtant j"ai hâte de dire mes impressions assistant

aux débats,

alin

ccmme

de n'y plus revenir.

Elles furent pénibles; j'étais humilié de la jactance

MÉMOIRES 1826-1848 irapiinie,

de

lu familiaritë tolérée

151

du plus

vil

des

misérables, dirigeant les interrogatoires, couchant

en joue

le président

de l'assemblée.

«

Pasquier, aux éclats de rire

Je suppose, monsieur

dent, que vous soyez un canard

moi, jeune et ardent au

plaisir,

;

» j'étais

de

le prési-

indigné,

la frivolité ca-

duque de quelques-uns de mes collègues se pâmant d'aise aux bouffonneries de l'assassin, se disputant ses autographes, ou lorgnant sa

Nina Lassave.

Je souffrais aussi des pleurs, des protestations pitoyables et désespérées de Pépin. Seule, la phy-

sionomie froide, inflexible, impénétrable

me

deMorey

causait un intérêt curieux, passionné; je n'en

détachais pas. mon regard, je l'étudiais sans cesse, car

il

était le secret.

Le

trait

suivant que je tiens

du docteur Serres, appelé à soigner niers,

donnera

la

mesure de sa

les prison-

tranquille énergie

:

pour être plus sûr de son mutisme, se méfiant

même

de

soi,

il

avait essayé avant les débats de

se laisser mourir de

faim; durant trois jours,

il

avait réussi à se priver de nourriture en trom-

pant la surveillance des gardiens. Son extrême faiblesse

le

trahit;

sur

son refus obstiné de

prendre aucun aliment, on fut obhgé de

lui

ingur-

giter de force, à l'aide d'un entonnoir, une quantité

de bouillon suffisante pour prolonger sa vie.

i'^ieschi.

Pépin etMorey, condamnés à mort, furent

exécutés.

Encore à

cette heure,

ma

conviction est que la

152 tête

MÉMOIRES 1826-1848 de Morey en tombant a dû soulager

trine

la poi-

oppressée de plus d'un complice.

Longtemps avant que

coupables eussent

les

porté la peine de leur forfait, avait résolu de recourir à des

le

gouvernement

mesures

restrictives

des libertés publiques. Dès le mois de septembre, le

duc de Broglie présente 1°

Sur

trois projets

de

loi

:

les cours d'assises, autorisant, à l'égard

des citoyens accusés de rébellion, chaque procureur général à abréger les formalités de la mise

en jugement, les présidents à faire enlever de force les accusés qui troubleraient l'audience et k

CONTINUER LES DEBATS EN LEUR ABSENCE. 2°

Sur

le jury,

ordonnant

vote secret, rédui-



sant la majorité pour la condamnation de huit a

SEPT VOIX, et aggravant la peine de la déportation.

3* Contre la presse, punissant de la détention et

d'énormes amendes toute attaque contre

et la

forme monarchique, défendant

DES souscriptions

EN

CONDAMNÉS, établissant

FAVEUR la

le roi

d'ouvrir

DES JOURNAUX

censure des gravures,

Uthographies et pièces de théâtre.

La

majorité parlementaire, non contente

s'associer à ces lois,

vant de

48,œ0

fr.

aggrava

In

à 100,000 fr.

de

dernière en élele

cautionnement

des journaux.

Le

ministère, fort et compacte en apparence,

n'avait qu'à r'^frén'^r le zèle de ses partisans. Pai"

153

MÉMOIRES 182G-1H48

une singularité sans précédent,

prévenu aucun de ses

consulté ni

monte à

la tribune,

get de 1837, que

de

l'intérêt

la dette

moment

collègues,

propos du bud-

et déclare, à

le

termes annoncer tation

14 janvier 183G,

le

M. Humann, n'ayant

ministre des finances,

le

venu de réduire

est

publique; c'était en d'autres

la conversion des rentes.

du président du conseil fut extrême

et le public

avec

lui.

;

il

crut,

que ce coup imprévu, mortel

au cabinet reconstitué du 11 octobre,

était spécia-

lement dirigé contre sa personnalité. Dès faisceau fut rompu,

L'irri-

et

lors, le

des questions de rivalité

habilement exploitées entre

MM.

Thiers et Guizot

permirent au roi d'avoir, selon ses besoins, plu-

de rechange au 22 février 6 septembre MM. Guizot et Mole, 15 avril 1837 M. Mole seul.

sieurs ministères

M.

:

Thiers, au

enfin le

Mais

il

nous faut revenir en arrière, car l'an-

née 1836 a été féconde en

Un an

ne

s'était

tristes

événements.

pas écoulé depuis l'explosion

de la machine infernale allumée quand,

le

25 juin, au moment où

voiture par

le

guichet du

;

il

le roi sortait

en

Carrousel, un jeune

homme, armé d'un fusil-canne, l'atteindre. Le coupable arrêté nommait Alibaud

par Fieschi,

tira sur lui

sans

j

sur-le-champ, se

était

de famille honorable et

pauvre. L'ignorance, une éducation perverse ne l'avaient pas

antécédents,

poussé au crime; en fouillant ses le

ministère pubhc ne parvint à

y dé-

MÉMOIRES

154

couvrir aucune tache

182fi-1848

seul,

:

le

fanatisme

que avait dirigé son bras. Traduit devant des pairs,

il

fut

Fieschi, Pépin

justement condamné

etMorey,

il

polili-

la

cour

comme

:

subit la peine capitale.

Cependant, je ne pus m'empêcher de penser qu'un acte de clémence du souverain eût été plus

digne et plus habile,

des régicides. Cette

aurait

il

fois

rompu

la

chaîne

personne n'avait été

time de l'attentat, et en

le

vic-

commettant, Ahbaud

avait fait le sacrifice certain de sa vie

:

aucun

aïI

calcul d'intérêt ou d'ambition personnelle ne lui était imputable. C'est

mal connaître

maine que de supposer

qu'il aurait

sa grâce pour recommencer croirais pas.

Il

:

la

nature hu-

pu abuser de

l'eiît-il

dit,

je ne le

aurait été retenu par la conviction

du mépris universel.

XVII

MORT D'aEMAND OAEREL.



ÉMILS DE GlRARDIN.

Le 24 juillet 1836, nous revenions d'une joyeuse campagne quand, à Saint-Mandé, notre

partie de

un enterrement. Les amis du défunt étaient nombreux, la tristesse était profonde sur tous les visages; j'en reconnus un et lui demandai comment s'appelait celui qui était acvoiture fut arrêtée par

me nomma Ar-

compagné de

tant de regrets

mand

Absent depuis plusieurs jours, j'a-

Carrel.

:

il

vais ignoré le duel, ses causes et sa fatale issue.

Le

contraste entre la mort du chef du parti répu-

blicain et la gaieté

de mes passe-temps rendit

la

transition plus dure; quoique je n'eusse pas le droit

de

me

dire son ami,

pour que sa perte

fût

il

suffisait

amère

:

de l'avoir connu

fort

peu d'hommes

ont par leur caractère, leurs écrits, leur parole,

souvent à simple vue, inspiré autant de sympathie.

156

MÉMOIRES

1826-1848

l'estime;

forcés de respecter sa

commandait

Il

probité

son honneur, ses ennemis se sont rabat-

,

tus sur l'accusation banale d'ambition,

comme

si

l'ambition n'était pas la qualité, précieuse à tous,

d'un grand talent et d'un grand caractère. Mais

à une mémoire

illustre je dois la vérité,

non une

apologie.

A trente

ans de distance, je veux essayer d'ê-

envers ce noble par excellence, dont

tre juste

généalogie commence et le siècle, il

linil

avec

lui.



de famille bourgeoise, à Rouen, en 1800,

surmonte

la

répugnance de ses parents

et se fait

Sa fîère indépendance

recevoir à Saint-Cyr.

éclate

dans sa réponse au directeur de l'école, qui menaçait de

le

renvoyer mesurer de

— Mon général, mon

la toile

le

dans

de son père.

la boutique

de

la

avec

si

jamais je reprends Faune

père, ce ne sera pas pour mesurer de la

toile.

Sorti officier,

napartistes léonien,

mais et

il

il

:

on

aux conspirations bo-

le voit

d"abord libéral-napo-

est le type agrandi

de sa génération,

ne se sépare pas encore de ses pn^iigés

de ses inconséquences.

En 1823, il

se mêle

il

ainsi

en prévision de la guerre d'Espagne,

donne sa démission, vole au secours de

berté

menacée par

la li-

l'intervention française, s'en-

rôle à Barcelone sous-lieutenant dans un l)a);ul-

lon de volontaires, Français

comme

lui.

11

est à

MÉMOIRES 1826-1848 la

Bidassoa sous

lorsque celui-ci, tricolore

armée

,

(1).

le

157

du colonel Fabvier s'abusant sur l'effet du drapeau les ordres

déploie vainement en face de notre affronte les fatigues et les dangers

Il

lutte impossible

de cette



;

enfin, à Figuières, après

la mort du brave colonel Pachiarotti, et deux

jours d'une résistance désespérée,

Damas une

général baron de

obtient

il

du

hono-

capitulation

rable pour le reste de sa petite troupe et la pro-

messe verbale de procurer des passe-ports aux prisonniers, s'il ne peut empêcher qu'ils soient

un conseil de guerre

traduits devant

bientôt oubliée, car

à mort. Pendant

ils

furent jugés et

:

il

donne



:

faiblit

de leur

pas un

lui

ont été

si

fami-

un jour, se penchant vers son défenseur

Romiguières,

compagnons dit-il.

condamnés

un des premiers exemples de

ces généreux dévouements qui liers

promesse

les interminables lenteurs

pourvoi en cassation, sa fermeté ne instant

:

afin

:

«

de n'être pas entendu de ses

Je voudrais mourir pour eux,

Quelques jours après

ils

»

sont acquittés.

Carrel, arrivé à Paris, brouillé avec sa famille, subit les épreuves de la

gêne

et les excessives dif-

ficultés

de vivre en travaillant en dehors des car-

rières

tracées.

saint-simonien brairie,

il

Secrétaire d'Augustin ,

Thierry,

associé à une entreprise de

ne peut

ni se plier

(1) A'oir EtuJe.i et fiorirnils politiques,

li-

à une existence su-

par M. P. Lanfrey.

,

MÉMOIRES 1836-1848

158

balterne, ni devenir l'apôtre rrime religion industrielle,

encore moins

mais dès

qu'il

le

révèlent pas d'abord,

touche à la politique

souterrain. Ses deux articles de

d'Espagne

le

des affaires.

l'esprit

a-t-il

Ses premiers ouvrages ne

il

signalent à l'attenliou publique;

d'autres écrits leur succèdent; uni à et

Mignet,

Chacun bile

il

fonde

sait la

de cette

Bourbons.

se sent sur

1828 sur la guerre

le

MM.

Thiers

National.

polémique ardente autant qu'ha-

feuille

contre la branche aînée des

Aux ordonnances de

Juillet,

Carrel et

ses deux amis répondent en signant la protestation des journaUstes.

La

révolution s'accomplit.

mier, indique et soutient

Louis -Phihppe est sur

la

Le National,

le

pre-

dynastie d'Orléans;

le trône.

Carrel, chargé

d'une mission dans l'Ouest, la remplit heureuse-

ment; à son retour,

le

Gouvernement, où

MM.

Thiers et Mignet ont déjà trouvé leur place, fait

offrb par

la préfecture

M.

lui

Guizot, ministre de l'intérieur,

du Cantal; proposition dérisoire,

contraire à ses aptitudes, à ses goûts, et qu'il ne

pouvait accepter. Néanmoins, pendant les pre-

miers mois, resté à la tête du journal,

à prêter au

roi

il

continue

un appui indépendant. Sonblàme

éclate sur la question delà guerre ou de la paix;

il

s'indigne des complaisantes avances, dos concessions excessives de la monarchie do Juillet vis-àvis des souverains absolus.

La

scission se fait

MÉMOIRES 1826-1848

159

par degr<^s, également sur la politique intérieure les

dissentiments s'aggravent;

d'abord dynastique janvier 1832,

il

son opposition,

devient radicale

,

écrit sa profession

blicaine, juste sujet d'alarme

de la dynastie. Je ne sais

pour

s'ils

enfin

;

de

pouvoir qu'à l'opposition

:

sentirent alors la

A mon

mieux adaptées au

d'une mâle éloquence,

énergique, libéral autoritaire, ayant

mée

en

les partisans

perte irréparable qu'ils venaient de faire. avis, ses qualités auraient été

,

répu-

foi

foi

dans

l'ar-

contre une coalition européenne ou contre

une insurrection populaire,

il

aurait été

un pre-

mier ministre supérieur à tous ceux qui ont soutenu la royauté orléaniste, à la double condition

que Louis-Philippe n'eût pas revendiqué

vernement personnel, la

le

gou-

admis l'hypothèse de

guerre contre les despotes étrangers.

De la

et eût

son côté, Carrel, lorsqu'il se déclara contre

monarchie,

avait-il

entrevu toutes les consé-

quences de sa résolution? avait-il mesuré la grandeur des obstacles, les longueurs inévitables, les dégoûts, les progrès insensibles de la tâche qu'il allait

entreprendre? Les fréquents décourage-

ments de cet

esprit,

pour qui

l'action rapide était

un besoin, m'autorisont à en douter.

nouveaux coreligionnaires, jalousé par de médiocres ambitieux, ])ientôt il fournit un admirable exemple du Accueilli par les défiances de ses

courage

le plus rare

:

le

président du conseil, Ca-

MÉMOIRES

160

IK26-1S48

Périer, ayant décrété le droit du pouvoir

sirair

d'appliquer aux délits de la presse lés arrestations

préventives, dans un article signé, Carrellui an-

nonce et le

l'intention

met au

déli

de repousser la force parla force, d'entreprendre un pareil acte

Le succès de sa

légalité sur sa personne.

d'il-

légi-

time audace, ses éminentes facultés en font dès lors, et jusqu'à sa

mort,

le

chef du parti républi-

cain;

mais des défauts essentiels l'empêchèrent

de

conduire à la victoire. Celui qui domine

le

tous les autres,

le

miUtarisme, né de son éduca-

tion napoléonienne, lui donne, outre les suscepti-

bihlés du point d'honneur,

un

injuste dédain

de

son parti; en dépit de ses convictions républicaines,

il

n'admet pas

succès du pékin contre

le

le

soldat qui a la puissance de l'uniforme et de la

En 1823,

lorsqu'il luttait jusqu'à la

dernière heure contre

Tarmée française venue en

discipline.

aide à l'armée de la Foi,

il

n'avait derrière lui

qu'une poignée de soldats, mais c'étaient des soldats; en 1830, tant que dure le combat des trois

jours,

il

se

promène au miheu des barricades, une

badine à la main, jouant avec la mort, mais ayant

avec lui tout un peuple contre des troupes réglées, il

ne croit pas au succès de la résistance

plus, l'aveuglement

de

;

bien

sa passion militaire n"(^st

pas modifié par la victoire.

En

1831, quand, à

la

nouvelle de la prise de Varsovie, la nation frémit

de nouveau, au 5 et 6 juin 1832, quand

la troupe.

MÉMOIRES

182G-I848

depuis sa défaite, est pour

recommencer

point de

le ministre

de

la

la

161

première

fois sur le

que

la lutte, qu'elle hésite,

guerre balance, qu'un aide de

camp du maréchal

vient aux

pour conférer avec

lui,

pouvant empêcher

le

il

bureaux du National

persiste à s'abstenir, no

combat.

Même

conduite en

avril 1834.

Cette erreur funeste prête parfois à son ferme

caractère l'apparence de l'irrésolution. S'agit-il

au contraire de son action individuelle isolée il prompt à sacrifier sa vie en 1823, pour le salut de ses co-accusés Toulouse, à en ,

n'est que trop

,

:

;

32, pour la défense du droit des écri-

1830

et

vains.

Malheureusement,

il

la

les plus subtiles délicatesses

en 1833, borie,

il

prodigue aussi pour

du point d'honneur

accepte une rencontre avec

un des preux de

la

:

M. La-

duchesse de Berry,

et

reçoit une première blessure. Trois ans plus tard,

nous

le

verrons, sans nécessité, exiger une répa-

ration par les J'ai

armes de M. de Girardin.

démontré comment

le militarisme lui ôtait

toute foi aux chances de son parti dans la lutte

des rues contre la troupe; d'accord avec les siens

pour

l'abolition

de

la

monarchie,

il

en

différait es-

sentiellement sur les principes du gouvernement qui devait la remplacer. Il lui

avait fallu

un

travail

de sa volonté pour

se défaire de ses préjugés en faveur de la dictature militaire; c'est à force d'intelligence et par

MÉMOIRES 1826-1848

162

.

une ëtude approfondir» de la consiilution américaine qu'il était arrivé à conquérir les saines idées de

liberté;

ment

il

repoussait d'autant plus énergique-

la dictature révolutionnaire, qui était alors

moyen suprême exigé par presque

le

qui marchaient derrière

Sans doute, après

tous ceux

lui.

lui-même,

s'être converti

rien n'eût été plus utile et plus

beau que d'amener

graduellement la démocratie au culte de

On

peut imaginer par la pensée que

vait pas été tranchée,

tâche immense l'heure où la

,

de

il

telle

si

aurait accompli cette sorte qu'en

couronne tombait,

il

1848

y

homme

à

,

un

aurait eu

peuple prêt pour la république et un pable de

la liberté.

sa vie n'a-

ca-

gouverner. Mais, en 1836, combien

le

Carrel était loin de ce rêve

!

Jamais ses

efforts

ne

avaient semblé plus vains, ses peines plus in-

lui

fructueuses

;

il

succombait, inférieur à sa tâche,

désespérant des autres et de hii-môme. J'ai cité les paroles

de glace par lesquelles

il

mes aspirations répubhcaines ; empêcha bien d'autres adhésions

calmait, dès 1831,

dans la suite

il

que la mienne,

et plus importantes.

Sur ce point,

les

témoignages abondent

crit

du 2 Décembre, Victor Hugo, m'écrivant de « J'ai connu Carrel tel que vous le

Guernesey

:

dépeignez;

il

a

fîiit

:

c'est le

grand pros-

aussi ce qu'il a pu pour m'é-

loigner de la république.-»

Depuis plusieurs années déjA,

le

rédacteur du

MÉMOIRES 1826-1848

163

National et l'orateur légitimiste avaient eu des relations réciproquement bienveillantes. "iS

se rencontrent

En

183(3,

:

— J'aurais besoin,

de causer à

dit Carrel,

longuement avec vous ;

il

faut trouver

un

l'aise

lieu re-

tiré.

— de ma porte aucun mystère à — n'en pas

part, répond' Berryer, je n'ap-

;Mais,

est

Il

l'entretien.

ainsi

pour moi;

mon

parti

ombrageux. Vous connaissez Élisa R***; je vais lui demander pour demain soir une tasse de est

thé et la solitude. Ainsi fut fait; la belle personne les laissa dans

im

tête-à-tête qui se

prolongea de neuf heures à

minuit.

Le chef

amers

radical se répandit en propos

sur sa lassitude et son découragement.

— Les

hommes que

je parais diriger ne sont

pas mûrs pour la république que...

;

aucun

esprit politi-

Nous commettons

aucune discipline

faute sur faute. Enfin, s'écria-t-il, je suis réduit

au rôle de marteau; on se sert de moi pour frapper; marteau pour briser, je ne puis rien édifier... L'avenir!

il

est trop lointain

pour que je

l'at-

teigne.

Le surlendemain de

cette triste et notable con-

versation avait Heu le duel entre et le rédacteur

rardin.

en chef de

la

Armand

Carrel

Presse Emile de Gi-

Dans son Histoire de dix

^

a/ts,

Louis Blanc

MÉMOIRES

104

en a raconté

avec

182(i-!84«

les péripéties,

la

sanglante issup,

chaleur de cœur d'un

la précision, la

qui fut témoin de l'agonie

du plus

homme parmi

illustre

les répubhcains.

La polémique acerbe des doux journaux fut l'ocnon

casion,

le motif,

de

la querelle; tout

fit-elle

déborder

en

Les calomnies dont

lui.

l'irritation

au plus

que Carrel renfermait était

il

même

abreuvé,

par les siens, son indigne arrestation après

l'at-

tentat Fieschi, les mesquines persécutions du pou-

voir lui avaient la

donné un dégoiàt violent de la vie ; et les amendes répétées à la

condamnation

suite des lois

de septembre

,

en compromettant

l'existence de la feuille qu'il dirigeait, lui faire

devaient

craindre la suppression de la seule

arme

de guerre encore puissante entre ses mains. Qui sait

où s'arrêtèrent

les suppositions

de son imagi-

nation assombrie, mal protégée par une ignorance vobntaire des questions d'argent? si dans l'établissement de la presse à bon marché, rédui-

sant de moitié le prix de l'abonnement,

il

ne soup-

çonna pas une machination spécialement dirigée contre lui? Quoi qu'il en soit, la mort ne laissa pas à sa loyauté

le

temps de revenir de son erreur.

Aux yeux d'amis ardents, inconsolables de sa fin prématurée, implacables dans leur haine pour riiomme qui

l'avait causée, cette erreur acquit la

force de l'évidence (iirardin

;

ils

voulurent voir dans

un instrument du pouvoir à

M. de

la tête d'une

MÉMOIRES 1826-1818 spéculation lictive, couvrant une

165

manœuvre dont

celui qu'ils adoraient avait été la victime désignée

pour venger

hommes,

le

;

plus généreux, le plus clément des

poursuivirent sans relâche, et por

ils

tous les moyens, celui qui, dans un combat loyal, blessé lui-même, l'avait atteint mortellement.

Dans une

du beau carac-

sincère appréciation

tère de Carrel, j'ai signalé à l'admiration l'édu-

cation hbérale qu'il s'était faite à lui-même avant

de tenter

celle

des préjugés

comme

de son

de l'époque où

hommes

tous les

Je n'ai caché aucun

parti.

qu'il tenait

il

était



:

pohtiques qui l'avaient

précédé, et presque tous ceux de sa génération, il

resta indifférent ou hostile

nomie sociale

aux questions d'éco-

et d'intérêt matériel;

été l'honneur, la gloire

du

parti

aussi a-t-il

démocratique

,

il

n'en a pas été la pensée. Dans la famille des esprits

illustres,

Chateaubriand

m'apparaît

il

avec

;

comme un

lui finit l'ère

fils

de

chevaleresque

du dévouement, du désintéressement. Celle de l'ulihtarisme lui succède. Il

est difficile

on peut en dire

déjuger

le

les morts; néaimioins

mal, et aussi

le

bien qu'on en

pense; à l'égard des vivants, la critique peut [)asser pour de la rancune, l'éloge pour de la

plaisance

:

d'ailleurs

ils n'clit

pas

com-

dit leur dernier

mot.

Malgré ces désavantages, j'entreprends trait

d'Emile de Girardhi.



le

por-

six ans après Car-'

,

166 rel,

MÉMOIRES 1826-1818

combien

est éloigné de lui

il

dans

le

monde

des idées! Rien de plus aisé que de mettre en relief le contraste

des deux natures

:

l'un attirait

d'abord la sympatliie, imposait la confiance, insl'enthousiasme

pirait

;

l'autre

à première vue

,

par ses dehors froids, son aspect concentré, éveille l'inquiétude

on se sent en présence d'une force

;

on ignore

latente dont

mauvaises;

les

tendances bonnes ou

l'un avait la fierté, l'autre

l'un l'incapacité

dédaigneuse des questions d'ar-

gent, l'autre le génie des affaires

commun

en

traits

a l'orgueil;

la résolution,

;

pourtant

l'intrépidité,

ils

ont conquis par l'intelhgence

:

ces

et

singuliers de ressemblance que tous

ont

deux

l'un ses principes

de liberté, l'autre ses idées de morahté; enfin, tous deux sont restés journalistes, sans avoir ja-

mais pu donner la mesure de leurs facultés dans le

gouvernement de

La

leur pays.

naissance d'Emile, le miheu où

il

a été éle-

vé, les premières impressions de son enfance et

de sa jeunesse sont indispensables à connaître

pour qui veut pénétrer cette nature complexe. Fils

Fagnan, femme de M. Dupuy, cour royale de Paris, et du géné-

adultérin de Marie conseiller ral le

à

la

comte Alexandre de Girardin,

nom

l'objet

il

est inscrit

d'Emile de Lamothe. Jusqu'en 1814

des soins

son père, qui

Avec

la

les plus

le traite

sous il

est

tendres de sa mère et de

en futur

héritier.

rentrée des Bourbons, la haiîson dont

MÉMOIRES 1826-1848

167

né se rompt;

le général, rallié au gouvernement nouveau, épouse mademoiselle de Vinti-

il

est

mille, et sacrifie à cette

Pour sa mère

il

union l'enfant illégitime.

n'est plus qu'un regret

amer du

passé, un remords qu'elle voudrait chasser; elle le

déporte dans un village de Normandie, chez

un palefrenier du haras du Pin, chargé, moyennant 1,200 fr. par an, de son éducation. Parmi les

hommes

supérieurs on en citera,

comme Prou-

dhon, dont l'enfance a été plus pauvre, ou qui ont été abandonnés, ainsi qu'Emile,

comme d'A-

lembert ; mais Proudhon avait la famille, d'Alem-

vu la sienne; aucun autre n'a dureté du sort de tomber, à huit ans, en

bert n'avait jamais subi cette

pleine connaissance, de la tendresse à l'indiiïé-

rence, à l'aversion; de quitter un entourage de gâteries et de caresses pour la solitude, sous une surveillance mercenaire.

Un

si

cruel contraste de-

vait serrer jusqu'à l'étoutïer le

me,

le

cœur de

la vic-

rendre à jamais incapable d'aimer, ou

ce cœur

était trop

si

vivace pour succomber, le

nourrir d'amertume, y développer une sensibilité cruelle, incurable.

En le

nant à l'ignorance et à avaient espéré tative insensée

lui faire !

dépaysant, en la

le

condam-

pauvreté, ses parents

perdre leurs traces. Ten-

à huit ans

il

est des souvenirs

ineffaçables. D'ailleurs,

on ne prévoit pas tout

:

à peu de

distance du village s'élevait le château de

M. Du-

108

MÉMOIRES 1826-1848

bourg, dont une

tille,

madame

plus tard

marraine d'Emile, devint

de Varaignes;

trées dans la maison. Sans autre tion,

il

entier de romans.

s'intéresse à

les

li-

composée presque en

,

C'est encore là qu'à dix-sept

madame

connaît

il

d'instruc-

dévora d'abord instinctivement tous

vres de la bibliothèque

ans

eut ses en-

il

moyen

lui,

de Senonnes; cette dame l'emmène à Paris, et son mari,

secrétaire général de la

maison du

roi, lui obtient

une place sous ses ordres. Peu après, M. de Se-

nonnes ayant été révoqué de ses fonctions, Emile crut devoir l'accompagner dans sa disgrâce.

Même

en 1825, l,20i) francs de rente sur

les

fonds espagnols ne suffisaient pas pour vivre à Paris.

joue à

commis chez un agent de change,

est

Il

la

Bourse, perd la moitié de son

pital et quitte le

son emploi.

Il

ca-

petit

veut s'engager

:

on

déclare trop faible pour le service.

Alors, retiré dans une petite chambre, au rez-

de-chaussée de la maison n" 28, avenue des

Champs-Elysées,

il

les ressentiments

de son cœur,

au hasard sur

jette

le

jours présent d'un inique abandon contre une

société qui,

le

papier

souvenir tou,

ses révoltes

en laissant les coupables

impunis, réserve ,1e châtiment à la victime. Auprès

des femmes seulement c'est

il

a trouvé de la sympathie:

à une Mathilde imaginaire

confidences.

pensée

lui

En

qu'il

adresse ses

relisant ces feuilles éparses, la

vient de les publicM-; avec Tappui d'un

MÉMOIRES

1

169

«26-1 848

courageux éditeur, l'ouvrage parut sous à' Emile.

Succès aussi grand qu'imprévu;

nin, bien jeune,

à découvrir

Son tin, le

J.

Ja-

mais déjà célèbre, toujours prompt

le talent

de chef- d'œuvre littéraire

le titre

:

qualitie cette

,

étude intime

Fauteur pénètre dans

par la brèche

qu'il

a

monde

un ma28 entre en grande tenue chez

encore un autre résultat

livre eut

le

faite.

portier du n°

:

son jeune locataire.

— Monsieur, je marie ma de vouloir bien

lui

tille;

j'ose vous prier

servir de témoin. D'ailleurs,

monsieur, quoique je ne sois qu'un simple concierge, mademoiselle Horn, du premier, consent

à être sa demoiselle d'honneur.

Emile accepte,

Horn

et

vitent à

sa

la

cérémonie a

prendre

Peu à peu,

le thé.

deviennent journalières il

lieu;

madame

Anglaises d'une beauté rare,

fille.

:

l'in-

les relations

elles avaient lu

Emile,

était leur héros.

Un

soir,

vers minuit, on frappe à sa porte

— Qu'est-ce? — Clémentine. — Qu'y a-t-iH — Ma mère est blessée Quel

homme

;

ma mère

:

se meurt.

de vingt ans aurait réfléchi avant

de porter secours ? Mais

le

malheur lui a inculqué

la

prudence

et

ne monte qu'accompagné du père Barilh-, son

concierge.

:

il

prend

la

précaution d'un témoin,

MÉMOIRES 1826-1848

170

Madame sa

fille,

Horii, en dépit d'elle-même, rivale de

n'ayant ni assez d'abnégation pour la

marier à Emile, ni assez de fermeté pour renoncer à des visites

chères,

qui lui étaient

avait

cherché une diversion dangereuse dans l'ivresse.

Ce

soir là, sous l'influence violente des spiritueux

et

de la jalousie, après s'être emportée jusqu'à

frapper sa couteau.

fille,

On

d'un coup de

s'était blessée

elle

la secourut, la soigna,

mais

le

len-

demain, Emile, donnant congé de sa chambre, allait

loger rue Saint-Nicolas.

Depuis plusieurs mois,

mère

ni la



fille

quand

Monsieur,

il

n'avait revu ni la

Barillé arrive chez dit

lui

lui.

homme,

ce brave

choses ont bien empiré depuis votre départ

:

les

ma-

demoiselle Clémentine ne peut plus résister aux

mauvais traitements de sa mère, qui est à présent plus d'à moitié folle

;

elle

a absolument besoin de

vous.

— Mais, père comment puis venir en aide — N'importe, monsieur, a ses paquets, Barillé,

-je lui

^

elle

et elle

Emile descend, se raine,

fait

vous attend en bas dans un fait

conduire chez sa mar-

madame de Varaignes,

tent Clémentine en pension.

M. Horn,

qui,

plein

aussitôt prendre sa

fiacre.

Il

et tous écrit

deux met-

à Londres à

de reconnaissance, vient

lille.

Ce simple

trait

montre

l'expérience précoce acquise par celui qui n'a eu

171

MÉMOIRES 1826-1848

pour instituteur que l'adversité, pour conseiller que

la réflexion

;

car Emile, lorsqu'il calcule ainsi

ses moindres démarches, en est à son premier

amour; un mutuel attachement dont quelques lettres sont aujourd'hui le seul témoignage. Dans l'une d'elles, la belle étrangère, pour rendre

sa

passion, a créé un néologisme qu'on est heureux d'avoir inspiré

La

«

:

Je

Cidolise.

un combat.

vie est

»

Ces paroles sem-

blent écrites à l'intention d'Emile il

:

sans soutien,

a dès l'abord à lutter contre deux familles puis-

santes et la vigilante antipathie d'une belle-mère.

La recherche de si

la

maternité est autorisée, mais

graves que soient les torts de sa mère,

qu'elle soit

rité,

il

ferme

En

femme,

accorde.

loi lui

En

suffit

il

n'usera pas du droit que la

il

revanche,

le

jour de sa mnjo-

adresse au comte de Girardin une lettre

et respectueuse, lui

demandant un entretien.

présence de ce père sans mémoire,

il

pelle les souvenirs vivants de son enfance

néral persiste à ne pas

— Je veux,

dit

lui :

rap-

le

gé-

reconnaître.

le

Emile, prendre votre nom, qui

est le mien.

— Je m'y oppose. — Faites-moi un procès. Soit!

Dès

lors

il

sa vengeance

signe Emile de Girardin.

comme on

noble vengeance. Son plan est

songeante son père

:

«

Il

poursuit

poursuit un amour, une fait

;

il

se dit en

Vous m'avez abandonné.

172

MKMOIRKS 1826-1848

je vous forcerai à être fier de moi: je serai riche,

vous prêterai

influent, je parviendrai; je

me

que vous tion

;

l'aide

deviez; je protégerai votre ambi-

je vous ferai député, pair de France.

rêve sera un jour réalisé

»

Ce

mais, à cette heure, à

;

l'exception de la volonté, tout lui manquait.

Parmi

habhués du

les journalistes

Paris, j'ai déjà cité Lautour-Mézeray,

un peu plus âgé qu'Emile de Girardin. son compagnon d'enfance; pohtiques le succès

feuilles il

lui

brouillé

nuisait cité

Il

avait été

en Hsant dans les

littéraire

de son ami,

accouru de sa province, certain d'arriver

était

avec

Café de

Normand,

à

la

fortune

.

parlait mal,

S'il

devenir journaliste

:

était

son ignorance ne

avec l'orthographe,

en rien à son aplomb.

s'il

Il

voulait avec téna-

Emile l'ayant présenté

inutilement à la rédaction de divers organes de la publicité

:

— Je ne vois

plus qu'un mo3'en,

contenter ton envie; c'est de fonder

lui. dit-il,

de

nous-mêmes

un journal.

— Pourquoi pas? — Mais

l'argent?...

Après beaucoup de ils

conil)inaisons impossibles,

eurent l'idée d'une feuille qui reproduirait les

meilleurs articles de tous les journaux.

— Quel donner Lautour proposa La Lanfetmo mnqiqve. — Non nous n'aurions pour abonnés que des titre lui

?

:

:

173

MÉi^îOIRES 1826 -1«48

Notre chance de succès est d'avoir

'^nfants.

courag-e d'être vrais

;

prenons pour

titre

le

Le Vo-

:

leur.

Henri Monnier, fait la vignette,

les vers

le

de Voltaire

Au peu

dessinateur en vogue, leur

au-dessous de laquelle

d'esprit

il

insciit

:

que

le

bonhomme

avait

Lesprit d'autrui par complément servait;

U

Les pour

compilait, compilait, compilait.

rédacteurs l'invitent à déjeuner semaine suivante. îCmile réussit à em-

futurs

la

P'\m.er cinq cents francs, à peine de quoi impri-

mer

le

premier numéro ; aussi se garde-t-il bien

de les employer en

irais

d'impression ; il place

LA TOTALITÉ DE LA SOMME EN ANNONCES. LeS abonnements pleuvent; le jour où Henri Monnier se rendait à leur invitation,

ils

avaient déjà reçu

par la poste une dizaine de mille francs

:

je laisse

à juger

si le

déjeuner fut gai. Six mois après,

Le

Voleur

tirait

à 2,500, rapportant par an 50,000

fr.

net

à ses fondateurs. Que ceux qui ont connu

Lautour-Mézeray se

le

l'inventaire, incapable

de faire une multiplication,

représentent

couché sur une main de papier dont IfHiilles

le

il

jour de

joint les

par des pains à caclieter, sur une inter-

minable colonne se livrant à d'interminables additions, et répondant sans s'émouvoir aux raille-

MÉMOIRES 1820-184»

174 ries

de son co-intéressé

de procéder.

Chacun a sa manière

«

:

»

Pareil accueil du public à une autre création

de Girardin

:

le

journal

La Mode.

Il

touchait à la

richesse, quand survient la révolution de Juillet

Dans

le

voyait sa

madame Sophie Gay, Emile

salon de

Delphine,

fille

un ma25 juin 1831. Tout

belle et poëte

riage d'inclination les unit, le

compte

:

recommencer.

tout est à

Le Voleur

fait,

corbeille payée,

il

et

restait

La Mode

vendus, la

aux nouveaux mariés

une trentaine de mille francs

:

il

fallait aviser.

Emile obtient de Casimir Périer d'être sous-préfet à

;

Langres; mais

la

promesse

le ministre,

ami du général de Girardin, cédant à

voisin et

l'intercession hostile de la comtesse, revient sur

son engagement. Forcé de renoncer à la carrière administrative,

le

sous-préfet,

préventivement

disgracié, cherche une autre voie. Il

n'est pas

une entreprise de Girardin qui

n'ait

pour fondement une idée juste, un besoin pubhc à satisfaire; ses moyens sont publicité. utiles,

«

Il

le

bon marché,

hi

invente le Journal des cofinama/icea

enseignant à chacun ses droits, ses de-

voirs, ses intérêts, » prix

4

francs par an. il dk-

PENSB SANS HÉSITER TOUT SON AVOIR EN ANNONCES.

En un an 230,000 abonnés

:

une fortune

est sa

récompense. D'autres entreprises: VAmanach de Finance, tiré

à

1,300,000 exemplaires, Y Al-

las

wiiversel,

MEMOIRES 1826-1848

175

Journal des

pri-

le

Instihiteurs

maires^ etc., etc., viennent constater la puissance

du bon marché. Ses idées se généralisent; s'élevant de

la spéculation individuelle

à l'intérêt col-

propose à M. Conte, directeur général des postes, la suppression des onze zones, rem-

lectif,

il

placées par l'abaissement et l'égalité de la taxe

des lettres;

son plan,

traité

de chimérique

et

d'impraticable, est adopté huit ans plus tard en

Angleterre, d'où

il

revient en France avec la

sanction du succès.

Emile peut maintenant

pi

'ler

des projets de généreuse vengeance

à l'égard de son père

il

:

a fondé

à l'exécution qu'il

a conçus

l'institut

agri-

cole de Coëtbo, trente-quatre caisses d'épargne

dotées à ses frais de

13,600 francs; mettant à

profit jusqu'à la date incertaine

de sa naissance,

en 1834, à l'âge de 28 ans, il est nommé, à la presque unanimité, député de Bourganeuf, et

prend place au centre gauche de l'assemblée. trace en ces termes la ligne qu'il suivra le

gouvernement dans tout

l'arrêter

dans tout

le

le

mal

:

Il

« Aider

bien qu'il veut faire,

qu'il

peut

faire. »

Il

parle et vote contre les lois de septembre, de non révélation, de disjonction.

Là s'arrêtent pour lui

les faveurs

de la fortune:

sa première proposition économique, la réforme postale, avait été repoussée

comme

l'utopie d'un

cerveau malade; la réduction démocratique du

MÉMOIRES 1826-1848

176

prix des journaux à ftO francs lui suscita des en-

nemis acharnés.

Par une anomalie tilités

singulière, les premières hos-

camp réBon Sens commen(;a comment Carrel, circon-

contre l'idée nouvelle vinrent du

La

publicain.

rédaction du

l'attaque. J'ai déjà dit

venu, fourvoyé par la situation précaire de son journal, avait vu dans cette innovation la perte de la dignité, do l'indépendance de l'écrivain

;

comment, préoccupé de

du

l'invasion

mercantilisme par la nécessité des annonces,

il

avait négligé la considération libérale, toute-puis-

sante, de l'immense accroissement des lecteurs.

La mort de

homme

cet

héroïque fut

le

signal

d'une guerre à outrance contre son adversaire

:

on abusa du malheur de sa naissance pour contester au rédacteur de la Presse sa nationalité ;

fouilla sa vie: provocations, insultes, procès,

on

rien ne lui fut épargné.

Malgré

l'habile et

énergique appui

qu'il avait

prêté au ministère du 15 avril, les haines

sées contre Girardin étaient

venimées,

que

Mole,

n'osa

l'État,

mais il

lui

en faisant

Alexandre

femme,

la

le

lui

était

confier

amassi

en-

du Conseil, comte

aucune fonction dans

heureux de s'acquitter envers

nommer

de

si

président

redoutables,

pair de

Girardin.

France

Cette fois

le

général

encore,

sa

belle-mère d'Emile, informée à temps,

voulant, à tout prix, éviter la reconnaissance du

MÉMOIRES 1826-1848 père envers son

fils,

177

empêche, par ses démar-

ches, la nommation.

Les ministères

se succèdent.

De 1841

à

46

directeur de la Presse donne son concours

cabinet dont

M. Guizot

est le chef.

le

au

Sous une ad-

ministration opposée à l'extension des droits pohtiques, mais soi-disant favorable tions matérielles,

dans

le

aux améhora-

Girardin a l'espoir d'occuper

gouvernement un poste qui

permettra

lui

d'exécuter quelques-unes des réformes dite

il

;

ment des

désirs secrets de son père.

ambition n'est satisfaite qu'à demi est la devise slatii

qu'il

mé-

poursuit aussi avec passion le contente-

:

Sa double le

progrès

menteuse du ministère, en réahté

qno, l'inertie

:

le

seulement le général de Girar-

din sera pair de France.

Le

légitimiste rallié est

reçu en audience du roi; mais une parole blessante de

marché,

M.

Guizot, faisant de sa nomination un

irrite le

général, déjà aigri par les sug-

gestions de l'implacable belle-mère, refus.

Toutefois

il

notifie

son

Emile a conquis et conservé

jusqu'au dernier jour l'affection de son père.

Dès

lors,

dans son journal, à la tribune, Gi-

rardin fait une guerre sans trêve et sans pitié au ministre elle

qui a

trompé toutes ses espérances

ne cesse qu'avec

la révolution

de Février.

:

On

se rappelle sa présence d'esprit à l'heure où tout se décide, ses efforts audacieux, mal secondés,

en faveur de

la régencf^

:

proclamée par Lamar-

MÉMOIRES 182G-1848

178

A une

tine, la république l'emporte.

inquiète

de

immédiatement d'exemple, se jours

le

bourgeoisie

trouver sans roi, Girardin crie

se

Confiance

:

pendant

fait

confiance

!

les

!

prêche

premiers quinze

plus ferme auxiliaire du gouvernement

provisoire.

Qui n'aurait cru, après

cérémonie de

la

la trans-

lation des cendres de Carrel, après la réconcilia-

Na-

tion officielle de Marrast, son successeur au tional,

membre du gouvernement provisoire,

directeur de la Presse, à

un

utile oubli

et

du

du passé

?

Girardin avait pour ami Lamartine, l'orateur intrépide et populaire, le sauveur de la bourgeoisie

républicaine, le pacifique ministre des affaires

étrangères

;

il

apportait à ses alliés politiques son

journal, sa plume, son talent, ses facultés de simplification, d'organisation, tout

dées neuves et praticables

femme du monde,

;

un ensemble

madame

d'i-

de Girardin,

esprit supérieur, attirant, grou-

pant déjà autour d'elle les littérateurs et les poètes, noble, éloquente,

passionnée, offrait son sa-

lon à la société nouvelle, qui auraii trouvé là un centre, un précieux point de réunion.

Des animosités mesquines,

invétérées, font dé-

daigner tous ces avantages; la barrière qu'on avait abaissée,

une injure

on

l'idée

la relève

de

;

on repousse comme

la participation

de Girardin au

pouvoir; puis l'on s'étonne de rencontrer en adversaire.

Aux

lui

un

jom'nées de Juin, abusant de la

MÉMOIRES 1826-1848 dictature, rite

à

sans

on l'arrête, on

met au

on l'iine prévoit pas que, rendu n'existera que pour se venger. Il a le

secret,

le tuer, et l'on

la liberté,

il

pressenti la puissance du

premier

179

il

pose dans

nom de Napoléon

;

le

Presse la candidature à la

la

présidence du neveu de l'Empereur.

Il

espère

contenter à la fois son ressentiment et son ambition

;

mais, au 10 décembre, la vengeance seule

a son jour. Je ne dépasserai pas

me

suis imposée.

cun des

hommes

Il

me

la limite suffit

de 1848 que je

de constater qu'au-

soutenus ou arrivés par

lui

au

pouvoir n'a tenté d'utiliser ses facultés dans des fonctions publiques. L'expérimentation des théories

de l'auteur de

La

Politique universelle reste

encore â faire. Je le regrette pour le

principe, le

moyen ou

formes, est la liberté.

le

ma

part

;

car

but de toutes ses ré-

XV COMPLOT DE STRASBOURG. — ÉTAT DE l'OPINION NAPOLÉONIENNE. LE PRINCE LOUIS-NAPOLÉON. VERDICT DU JURY ALSACIEN LOIS DE DISJONCTION, ETC., ETC. LE JOURNAL La ChaHe de 1830. NESTOR ROQUBPLAN. MA RÉFORME.











:



Douze années séparent

la

première tentative

du prince Louis-Napoléon Bonaparte, au mois d'octobre 1836, de sa nomination à la présidence, le

10 décembre 1848.

de Strasbourg, que

le

ment à amoindrir sous

A

la nouvelle

le

nom

d'échauffourée, la

surprise du pays légal fut extrême. elle

n'était

rien

du complot

ministère cherchait vaine-

moins que motivée

au lendemahi des journées de

Cependant, :

sans doute

Juillet, la

présence

du duc d'Orléans à Paris, son habileté, sa popularité,

sa nombreuse famille, les vertus de la du-

chesse sa femme, la camaraderie de ses la

lils

avec

jeunesse universi
gnement du duc de Reichstadt, en

parti otage, en

MÉMOIRES

18 i

1820-1 S 13

partie prince autrichien, élevé sous la

M. de

lance de

surveil-

Metternich, dans une cour étran-

gère, avaient écarté l'idée du retour à la dynastie

A

peine sur le trône, Louis-Phi-

lippe avait rallié

par toute la France la classe

napoléonienne.

moyenne,

intelligente,

el pacifique,

dont il

commerciale, industrielle

était le véritable représentant.

Toute cette portion éclairée de la nation avait l'énoncé aux tendances napoléoniennes mêlées au libéralisme de l'opposition sous la branche aînée

des Bourbons

;

Sainte-Hélène

,

mais

la

légende du prisonnier de

restée la religion

du peuple des

campagnes,

et

pas atteints

la foi républicaine, était surtout puis-

dans les

sante dans l'armée. lu fion

de ceux que n'avait

Le journal du

de 1830, n'existait plus

principal

mais

villes

le

,

^L James Fazy,

:

parti, la

son rédacteur

résidait à

duc de Reichstadt mort,

Révo-

les

Genève

deux

iils

;

de

l'ancien roi de Hollande, frère de l'Empereur, s'é-

en combattant, en 1831, pour l'indépendance itahenne l'aiiK; avait trouvé une taient fait connaître

:

tin

glorieuse, suite de ses blessures; le second,

cinq ans plus tard, vivifiait par une audacieuse entreprise ses prétentions à l'empire. Enfin, après les défaites de juin la

1832, d'avril 1834, et depuis

mort de Carrel, parmi

les

ennemis de

la

mo-

narchie plusieurs avaient tourné leurs espérances

vers ce prince.

On a

dit et répété,

non sans raison, que

le

gou-

182

MÉMOIRES 182G-1848

vernement

était

renseigné, que le préfet,

M. Chop-

pin d'Arnoiivillo, avait un agent secret dans timité

du prince.

en est ainsi,

S"il

j'ai

l'in-

peine à

comprendre que Louis-Philippe, au courant des

du complot, en

préparatifs

ait toléré

Texécution,

surtout voulant user de clémence envers le chef.

Un

fait capital, et

dément un

qui devait atfecter bien profon-

au moins par moitié

roi qui s'appuyait

sur l'armée et sur la garde nationale, c'est

croyable

facilité

l'in-

avec laquelle des régiments en-

tiers, oflîciers et soldats, s'étaient

rangés sous

le

drapeau du prétendant. Les répubhcains de Strasbourg,

ralliés

à

lui

pour renverser, avaient prêté

leur concours, le peuple les suivait.

Arrivons au dénoûment.

Le matin du 30

octobre, tout réussit d'abord à

souhait au prince et à ses aventureux compagnons: le 3' et le 4°

le colonel

Vaudrey,

enlevé par

de

:

le

d'artillerie,

le bataillon

ayant en tête

des pontonniers,

lieutenant Laity, marchent au cri

Vive l'Empereur

la Finkmatt, là,

régiments

!

On

se rend à la caserne de

où se trouve

le

46* de ligne

par une fausse manœuvre, la tête de

la

mais

;

colonne

s'égare; au Hou de prendre le large chemin du

rempart, qui permettait à Louis- Napoléon

ploiement de ses forces, et tiaite facile "(iielle

la

lui

le

dé-

assurait une re-

en cas d'échec, on s'engage dans la

étroite qui conduit

cour de la caserne;

à l'entrée principale de

le pri ice

y pénètre,

suivi

183

MÉMOIRES 1820-1848

seulement d'une vingtaine de ses partisans. Tou-

rent

;

et les

clame

nom

au

tefois,

de Napoléon, les fantassins accou-

un vieux sergent

mains du prince

saisit les

embrasse en pleurant; on s'émeut, on acle

nouvel empereur

mais un adroit men-

;

songe, répandu à propos, vient changer des choses

le

:

la face

prétendant ne serait qu'un neveu

nom

du colonel Vaudrey usurpant un mée. Furieux d'être

cher à

pour dupes,

pris

l'ar-

les soldats

du 46* transforment leur ovation en menaces

;

le

lieutenant Pleignier s'élance vers le prince pour

lui-même par

l'arrêter; arrêté

les

artilleurs,

il

se débat, ses soldats s'apprêtent à le dégager.

D'un côté,

le colonel Taillandier,

hommes du 46% de

voix et du geste les

une quantité

animant de la

avertis

d'artilleurs,

l'autre

du danger, se

précipitant dans la caserne et avec eux soixante

canonniers à cheval.

engageait

qm

Un

A

combat.

le

coup de ce

feu,

une parole

moment suprême

décide de la victoire ou de la défaite, la réso-

lution

du prince

faiblit

:

faut-il

attribuer

trouble à l'inexpérience ou au. remords

son

de voir

tant de braves gens sur le point de s'entre-tuer

pour l'ambition d'un seul? C'est ce qu'expliquera la suite

de sa

donner

le signal

Quoi

vie.

cès était perdue.

:

dès

Il

qu'il

rejeta de

nutes plus tard, l'offre de Querelles de

lui l'iayer

en

soit,

lors, toute

il

refusa de

chance de suc-

même, quelques mi-

MM.

de Gricourt et de

passage l'épée à

]i

main.

MÉMOUŒS

181

Louis-Napoléon, dant Parquin,

comman-

cdoiiel Vaudrey. le

le

le

lS-2«-1848

lieutenant Laity, etc., furent

arrêtés.

Le 9 novembre, séparé de prince, en proie arrivait

aux plus

ses co-accusés,

h^.

sinistres pressentiments,

en poste à Pains; aussi, en apprenant

qu'on se contentait de renvoyer en Amérique, écrivit

la

il

à Louis-Philippe une lettre où. demandant

grâce de ses complices,

il

adreseait l'ex-

lui

pression de sa gratitude.

Un

autre incident, non moins grave que la dé-

fection des troupes, fut le verdict

du jury alsa-

cien prononçant l'acquittement de tous les accusés.

Rien de plus logique au fond que

sentence; car soustrait à

le

cette

principal coupable ayant

la justice

nationale,

été

son impunité

devait également assurer celle de ses complices,

mais politiquement ce résultat pour

De

était

menaçant

la dynastie.

tous les conspirateurs acquittés, je n'en

connaissais qu'un seul, le marquis de Gricourt,

un Français de la Fronde, aimable, galant etbrave; en 1835,

il

duHallay; jeune ami

avec

le

avait été présenté au Jockey-Club par celui-ci, le rôle

prenant d'office envers son

de tuteur,

lui

avait

ménag'

marquis de Jumillac un premier duel,

bientôt suivi de plusieurs auti'es.

nées de la vie de

plaisirs,

Après peu d'an-

Gricourt était entré, à

Baden, en relation avec Louis Bonaparte. Sahar-

185

MÉMOIRES 182C-1SI8 diesse, sa gaieté donnaient

au complut quelques

de ressemblance avec

traits

les

conspirations,

sous Louis XIII, de l'abbé de Gondy, de SaintIbal,

de Varicar ville,

etc., contre le cardinal

Ri-

clielieu.

Avant de revenir à ce qui me regarde personnellement,

me

il

faut encore indiquer les consé-

quences de ces derniers événements sur notre politique intérieure.

du

roi

:

Deux

attentats contre la vie

en décembre celui de Meunier,

vier celui de

le

dénoncer ses complices, assombrissaient bleau.

19 jan-

Champion, se suicidant pour ne pas

A une situation

si

ta-

le

périlleuse on cherche des

remèdes dans la compression

et

un essai

d'inquisi-

tion politique.

Sous l'administration du 6 septembre, nistre des affaires étrangères,

comte Mole, an-

cien fonctionnaire de l'Empire, mettant (lu roi les

lui

mi-

le

au service

plus mauvaises traditions du despotisme,

proposait

comme sauvegarde de

présenter une

de sûreté générale, disposant, en dehors de

loi

la légahté,

de la liberté des citoyens. M. Guizot

repoussait cette

loi

des suspects; mais, afin de

ne pas sembler trop inférieur à son collègue en zèle il

monarchique, après avoir consulté ses amis,

consentit à

y

disjonction^ de

substituer les trois projets

:

de

déportation et de non-récélation.

Les deux dernières mesures,

et surtout la

plus

odieuse, celle qui punissait de la prison ceux qui

186

MÉMOIRES 1826-1848

se refusaient au lole de délateur, n'ont pas été

débattues

la

;

preuve de

loi

de disjonction

A

la discussion.

inégalité des peines pour

subit seule l'é-

cette

monstrueuse

un crime exécuté en

selon que les coupables étaient civils ou

commim,

uns jugés par

militaires, les

le

jury, les autres

traînés devant le conseil de guerre, la conscience

des magistrats se souleva

:

MM.

Dupin, procu-

reur général, Nicod, conseiller à la cour de cassation, remontrèrent

quité

du

projet.

défendre

avec une ferme raison

Lamartine eut

le

l'ini-

malheur de

le

son antipathie napoléonienne, son désir

;

d'empêcher

le

retour d'un verdict pareil à celui

du jury de Strasbourg, ne sont que des circonstances atténuantes.

Mais Berryer, alors oratoire, porta le tion

:

«

à l'apogf'e de sa puissance

coup mortel à

la loi

de disjonc-

Supposez, s'écria-t-il dans un magnifique

mouvement d'éloquence, supposez que vous l'eussiez eue, cette loi, la veille de l'attentat commis à Strasbourg que serait-il arrivé ? Que serait-il arrivé si, le jury restant imbu des opinions que :

vous redoutez,

le conseil

de guerre avait été ani-

mé, au contraire, des sentiments de rigueur que vous attendez de lui ? Que serait-il arrivé après l'acquittement prononcé par l'un des deux tribunaux

et la

Quoi! en

condamnation prononcée par l'autre? temps, dans la même ville, deux

même

portes se seraient ouvertes

:

ici

la

marche

finirhre

187

MÉMOIRES 1826-1848

des condamnés à mort, là l'ovation aux cotipables

acquiues et à leurs juges

Et vous auriez

!

laissé

passer le convoi à côté de ces joies bruyantes des triomphateurs de la justice contre

Dès

!

»

211 boules noires

209 blanches décidèrent du lors, et

malgré

démenti

le

niteur, le ministère était

rejet de la officiel

mortellement

du

loi.

Mo-

atteint.

Le

projet d'apanage en faveur du duc de Nemours, perdu dans l'opinion par le pamphlet de M. de

Cormenin, mit

fin

à son agonie. Après plusieurs

combinaisons sans

vitalité,

15

le

avril,

Louis-

Pilippe, soulagé de l'élément doctrinaire, choisit et favorise de sa haute prédilection un cabinet composé du comte Mole, président du conseil, comte Montalivet à l'intérieur, etc.

Aussitôt l'horizon s'éclaircit portation et de aussi cettte

visir,

les projets

demande d'apanage

conmae l'envoi par son

:

de dé-

non-révélation sont retirés

sultan

le

du

,

et

qui

semblait,

fatal

cordon à

n'avoir pour but que d'abréger l'exis-

tence d'un ministère.

En

mai, une mesure géné-

reuse et populaire, l'amnistie, est signée par roi et saluée

par

le

la nation. L'administration, fai-

ble à sa naissance, vivant

de la tolérance de la

majorité parlementaire et de l'appui un peu dé-

daigneux de M. Thiers

et

du centre gauche de

l'Assemblée, se consolide.

Le mariage du duc

d'Orléans, libéral

comme

tout héritier présomptif,

avec une pnnco>se protestante,

gracieuse, ins-

188

MÉMOIRES 1S26-1848 appfpciée pour- ses qualités sérieuses.

iruii<\

encore un sujet de

me faut ma façon

11

de

En

r>st

joie.-

pour donner une idée

maintenant,

de vivre, rétrograder d'une année.

1837, par Lautour-Mézeray j'avais connu

nouvellement

Girardin;

de la rue Saint-Georg-es,

femme, qui

m'avait présenté à sa

il

étonnait, charmait avec le courrier

vicomte de Launay avait connu

dans son hôtel

installé

ma

la société

mère,

et l'une

parisienne.

du

Elle

de ses sœurs avait

épousé O'Donel, un Irlandais, Français

comme

moi. Des amis plus intimes ont déjà dit en meilleurs termes tout le bien que je

femme

pense de cette

Mais en voyant l'essor de son ta1850 on se désole du long

célèbre.

lent dramatique depuis

temps pendant lequel ce génie le

la tragédie.

quiproquo n'a provoqué un

franc que dans les

a été retenu

plumes de plomb de

captif sous les

Jamais

ailé

le

Chapeau chm

rire

horloi/er;

plus

jamais

nuances d'une situation touchante, rendues

avec un art

mes que

infini,

n'ont fait verser plus de lar-

la Joie fait peur ;

entiers de

Lady

des scènes, des actes

Turta/Je sont de la haute et bonne

comédie. J'aurai plus d'une suite de ces ^^lémoires

fois

occasion dans la

de revenir sur

madame

de

Girardin et sur son salon, un des derniers qu'ont

animé de leur tistes

mêlés à

souffle la

poètes, littérateurs et ar-

bonne compagnie.

Sans avoir l'énergie

d'interronipi'e

mes

plaisirs

MÉMOlKES

pour la

me

livrer à l'étude, depuis

Chambre des

que à

mon

stitué

à

pairs, je

du monde

insu,

mes anciennes

189

182
me

mon

admission à

rapprochais, pres-

politique. J'avais sub-

aspirations hbérales et ré-

publicaines une indifférence au moins apparente,

plus conforme au miheu où je vivais.

J'avais été

homme d'esprit, de compagnie. Au 6 septembre, il

en relation avec M. Malacq, talent et de

bonne

devint chef de cabinet du ministre de l'instruction

pubUque, M. Guizot, dont il était l'ami. Chaque jour il

transmettait le

mot d'ordre

à

un journal créé

défenseur officieux du ministère, qui paniissait sous

nom

de

Charte de 1830. J'étais hé avec les deux principaux rédacteurs de cette feuille Nes-

le

:

la

:

tor Roqueplan,

temps

qui avait

abandonné dès long-

de l'opposition, et Mahtourne.

les rang-s.

Deux de mes amis du Jockey-Cliib

le

nand de Montguyon,

emprisonnant

brillant oisif,

de rares facultés dans le

le

cercle étroit

comte Fer-

du

plaisir

;

marquis de Lavalette, nouvellement diplomate,

concluant et

fin,

l'agréable, et

avant

d'aller,

dans

la salle

nistère

le

à

whist, fumer quelques heures

de la rédaction.

à

il

En aucun

endroit

la

n'était

préfecture de police,

chronique scandaleuse, prit;

d'utile

moins question de pohiique. paresseux, Nestor aUait et venait du mi-

d'ailleurs

Actif et

mêlant toujours un peu

moi, nous avions pris l'habitude

Malitourne

qu'il

s'arrachait

recueillant la

animait de son essans peine,

pour

MÉMOIRES lezc-isis

190

causer avec nous, à un article terminait jamais;

Edmond

commencé

qu'il

Texier, Ourliac,

ne

Gé-

rard de Nerval, Théophile Gautier, Achille Brin-

deau discutaient

littérature et beaux-arts.

furent inventés les plus célèbres canards de

poque la

:

le

Là l'é-

Gaspard Hauser,

Brifiand Schibrij,

Mère de mademoiselle Nau, sauvant en Amé-

rique sur la corde, au milieu d'un incendie, deux

jumeaux

qu^elle rapportait à

balancier, etc., etc.

Un

ancien saint-simonien,

que Nestor avait surnommé tion, appointé

chaque bout de son le

nègre de

à ICX) francs par mois,

la

rédac-

faisait le

journal qui, devant paraître le soir, n'était

distri-

M. Duvergier de Hauranne,

bué que le matin.

député influent de la majorité, zélé, laborieux,

envoyant mi compte rendu à la tin de chaque séance importante de la Chambre, était le plus souvent cause de ce retard. Nestor demanda s'il ne vaudrait pas mieux transformer la Charte eu journal du matin.

— Non,

raîtrait plus

dit

M.

que

Guizot, en ce cas

elle

ne pa-

le soir.

Peu d'hommes ayant connu

l'ancien fondateur

du Figaro ont été capables de résister à Tattrait de sa conversation, aux grâces de sa camaraderie. 11

a l'esprit toujours présent,

sans s'appauvrir, ture,

deux

le

courage,

qualités trop

qu'il

prodigue

autre don de na-

adorées des Français,

qui les aiment pour elles-mêmes,

indépendamment

101

M'ÉMOIRES 1826-1848

de l'usage qu'on en

fait

il

;

possède encore une

une insouciance ornée de Mais à quoi

constitution do zouave,

philosophie, une verve endiablée...

bon décrire et parler

?

celui

que Beaumarchais a

Figaro, c'est

agir

fait

lui.

Lorsque M. Guizot, cédant la place au comte Mole,

me

dans la vie privée, Malacq

fut rentré

présenta à l'ex-ministre

;

son petit logement de la

rue de la Ville-Lévêque était encombré d'amis politiques convaincus de sa prochaine rentrée

pouvoir.

Il

me

dire, n'ayant

reçut avec politesse; mais, à vrai

encore pris aucune part aux affaires

publiques, n'ayant en rien donné vais à ses

au

yeux

ma

mesure,

j'a-

la valeur insignifiante d'un trois-

centième de la Chambre des pairs.

De mon

côté,

étranger aux sujets de tant de préoccupations passionnées, au langage, aux allusions, aux plaisanteries

mêmes de la coterie doctrinaii^e,

je

m'en-

également

intro-

nuyai gravement et ne reparus plus.

A

quelque temps de

duit,

sans que je puisse

là, je fus

me

rappeler par quel in-

termédiaire, chez le ministre de l'intérieur, comte

de Montalivet; entré hi

Chambre des

pairs,

comme moi il

veillance; mais quoique je

paré de

lui,

mes

efforts

par hérédité à

m'accueillit avec bien-

me

pour

politique restaient sans suite.

sentisse moins sé-

me

rattacher à la

Je revenais à la vie

do plaisir avec l'ardeur qu'on met aux choses qu'il faut bientôt quitter.

MÉMOIRES

19? J'ai déjà dit

lS'26-l«4ft

comment, dès 1834,

mon majorât

au seul revenu de

Une

au moins en appa-

d'accidents heureux,

série

j'étais réduit

inaliénable.

rence, le partage de la dot de

ma sœur

aînée, au

jeu quelques gains imprévus, m'avaient permis

de continuer

les

mieux, pour un jeune

m'a démontré que

les

même que le pire de tous

dangers est d'y arriver lentement à l'âge où

devient impossible de se relever par

mais alors j'envisageais avec tendre, puisa

m'exposer à nu



si

indulgente et

dans sa tendresse le vrai

de

ma

Jusqu'ici, tu n'a fais tort

le travail;

la nécessité

etFroi

d'une transformation. Ala sœur, si

le

de consommer

est

oisif,

promptement sa ruine, de

il

désœuvrement.

jouissances du

Aujourd'hui l'expérience

la force

de

situation.

qu a toi-même

;

un

pas de plus, tu entres dans la voie des dettes dont

on ne peut assigner ni prévoir

Au

le

remboursement.

milieu de tes folies, tu as préservé ton

neur, tu

n'auras

rage

!

le

même pas la pitié de tes compagnons. Cou-

M. Berryer t'offre de passer quelques mois

à la campagne près de réfléchir, arrêter

Je l'avoue à

ment

hon-

risques aujourd'hui. Si tu tombes, tu

fut

une

lui, là

une hgne de conduite etla suivre.

ma

honte,

mon premier mouve-

extrême contre

celle qui

la quittant, je protestai

par une

irritation

me sauvait. En

au moins tu pourras

dernière partie de plaisir; mais le lendemain je

me

rendais en poste chez Berryer.

XIK

SÉJOUIl A AUGEKVILLE.



MA SŒUR.

ARfilVKE DE

LECTURES, KTUDES.



Houroux entre tous ceux à reille terre d'exil ])l('au.

!

M. JAUBERT.

qui échoit une pa-

Voisin de la forêt de Fontaine-

traversé par l'Essonne

,

renfermant dans

son parc des prairies, des rochers et des bois,

le

château d'Atigerville, avec ses tourelles, ses fossés d'eau courante,

sa bibhothèque,

moderne de son ameublement

table

le

confor-

et par-dessus

tout la présence de son propriétaire, est un déli-

cieux séjour.

Madame Berryer, aussi bonne

avait été belle, sa

qu'elle

compagne, Tamie dévouée,

parfois l'excellent conseil de son mari, l'habitait

avec tait

lui.

Au ti
Leur

alfection presque paternelle facili-

l'exécution de

début, je

mes

me

projets.

fatiguais par

je me plongeais dans Manon Lescaut, dont la

d'exercices violents

les hvres

:

je dévorai

une accumula-

;

MÉMOIRES 1826-1848

104 lecture Scott.

longtemps, je repris Walter

m'attrista

Pour moi

le

charme

et le

mans de l'enchanteur écossais

danger des roétaient

me

de

transporter au milieu de ses personnages et à leur

ma

époque, au point que

vie réelle

ne tenait plus

que la seconde place, une suite d'opérations machinales dont je m'acquittais avec ennui. Sorti de ces passe-temps stériles, je m'attachai

à Montaigne, Fauteur par excellence,

celui qui,

soulevant les questions, les examinant sous leurs laces diverses, élargit la pensée et provoque la

discussion intérieure dans tout cerveau capable

de réflexion. Son exemple, ses fréquentes

me

tions m'incitèrent à

remettre au

cita-

latin. Suéton(;

parcouru, je déchiffrais laborieusement Catulle,

Perse et Juvénal, lais

et

s'il

faut tout dire, je fouil-

souvent un énorme glossaire afin de trouver

l'expUcation des termes aujourd'hui otibhés des

débauches césariennes. Avec Tacite

et Salluste,

je rentrai dans le sérieux de l'histoire. C'est alors

que, pour la direction de je

mes études

demandai conseil à Berryer. J'avais

roh/tmiy de

politiques, lu la

M. Thiers mais en dehors des

toires et conquêtes,

:

Révic-

de la défaite de Waterloo et

de la double invasion, j'ignorais la contre-révolution organisée par le génie

du despotisme. Je

sa-

vais superficiellement l'histoire des quinze années

de

la Restauration.

Mon

guide lumineux m'enga-

gea à étudier au Moniteur

la période révolution-

MÉMOIRES 1S2G-1848

195

naire; sa conversation suppléa à l'absence d'une histoii'e

exacte de l'Empire;

me montra

il

l'ad-

ministration, la législation, la politique, la reli-

gion,

instruments centralisés de la volonté d'un

seul; puis

il

m'indiqua, pour la Restauration, le

résumé des premières sessions parlementaires par Fievée, et à dater de 1818, V Annuaire hislorique

dô Lesur. J'avais

maintenant pour un long séjour une

besogne toute tracée; je m'y

Après plusieurs mois

,

avec ardeur.

livrai

me promenant

avec Ber-

nouveau sur

moyen de

rjer, je le consultai de

le

procéder- à im stage oratoire.

— Ta

situation est différente de la

chemin m'a été Mais tu n'as pas d'autre chose glais surtout

;

facile fait

il

traduis

!

mienne

;

le

je n'ai eu qu'à plaider.

ton droit,

voyons

;

:

faut

du

donc essayer

latin,

de l'an-

tu acquerras de la sorte une facihté

d'expression, des habitudes de langage, et avec les orateurs

du Parlement britannique

les

formes

parlementaires.

Nous parcourions une

allée

bordée de noyers

dont les jeunes plants ne nous venaient pas à la ceinture. les

Il

changea de

sujet, et s'absordant

joies futures du propriétaire



Vois -tu mes no^'ers,

bien!...

Ce

dans

:

comme

ils

poussent

diable de soleil est piquant... mais,

bah! dans quelques années, mes noyers nous on préserveront.

100

MÉMOIRES 182G-1848

Et

il

se mit à marcher

comme

si

déjà

eût été

il

protégé par leur ombrage.

— Quand

seront gros,

ils

la moitié

pour

autres...

Aimes-tu

qu'ils

ne

il

meubles en noyer?

les

— Certainement. — Tu as

raison, c'est plus

cajou...

avec ces noyers-là,

dis

campagne que il

?

Pour toute réponse, je formidables noyers, et

le

sautai par-dessus

cher maître

cœur. Peut-être jugera-t-on superflue partie la

l'a-

faudra meubler

du second, hein? Qu'est-ce

toutes les cliambres

que tu en

foudra en arracher

s'étouffent pas les uns les

de cette conversation ; pourtant

rit

un des de bon

la dernière elle

prouve

puissance de Berryer à créer l'avenir et à s'y

réfugier quand le présent

lui

pèse;

elle éclaire et

exphque l'homme.

En que

rentrant, je

à Augerville

mis à l'œuvre; c'est ainsi

près de deux volimies de Georges

j'ai traduit

Cannmg. M. Jaubert

me

et

;

ma sa^ur

avaient passé Taulonme

en sentant approcher l'ouverture

de la session, je leur communiquai à chacun en ])articuher et

mon

dessin de tirer parti de

mes efforts M. Jau-

d'aborder la tribune. Je trouvai dans

l'homme de mœurs sévères qui avait déploré mes foHes sans les comprendre, un encouragement inattendu, tandis que ma sœur ch('rie, celle qui, «'exagérant autrefois mes dons naturels, bert,

MÉMOIRES avait i"evé

197

1ÎÎ26-1848

pour moi toutes

les

ambitions

et

tous

les succès, déchue de ses espérances, m'inlligeait

En me

de mes années d'oisiveté.

la juste punition

voyant prêt à adopter une résolution aussi téméraire, elle

douta de moi,

sa tendresse

lui faisait

à l'égal d'une chute

;

elle etit

redouter

peur. L'excès de

tin

début médiocre

les diftictdtés apparaissaient

agrandies à son imagination tourmentée d'3

songer à

la

moyenne des

comparait à celui qu'elle avait sous l'orateur.

Dans sa

sinua d'avoir recours à fait

par un autre,

lui

telle était

:

mon

réciter

me

yetix,

elle

à

m'in-

un discours

le droit

de m'indi-

humihation. Ai-je besoin d'a-

jouter que, dès qu'elle eut entendu elle

elle

au fond sa proposition.

Je refusai, mais ayant perdu gner, je tus

les

faiblesse pour moi,

au Heu

:

parleurs,

mon

refus,

mit un zèle extrême à m'affermir? L'opinion

de M. Jaubert, motivée avec un admirable bon sens, était que

ma

situation,

vaise, devenait excellente.

moi

s'il

;

était

à force d'être mau-

On n'attendait

rien de

invraisemblable d'espérer que

mes

récentes études m'eussent déjà donné les qualités

de l'orateur,

le

seul

uni de m'entendre

deman-

der la parole causerait à mes collègues un éton-

nement de bon augure de la part d'un jeimehomme connu seulement par le bruit de ses plai;

sirs,

un discours modéré, énoncé en bon termes.

obtiendrait certainement l'approbiii ion de la surbrise.

198

MÉMOIRES

Pour apprécier

l'influence

ma

xime Jaubert eut sur cessaire de

le

18-2(5-1848

que

de M. Ma-

l'avis

détermination,

il

est né-

peindre en peu de mots. Son père,

d'une famille de robe, avant d'être magistrat avait

à Aix en Provence, l'avocat de Mirabeau

été,

dans ses procès contre sa femme

;

c'est ainsi que,

homme

né en 1781 Maxime avait connu le grand ,

Attirée par

qui le faisait sauter sur ses genoux.

cette protection puissante, sa famille vint à Paris,



il

fut élevé

pendant

la période révolutionnaire.

Jeune employé à l*armée

compagner son

admis à ac-

d'Italie,

du général

frère aîné, interprète

Br^naparte pendant l'expédition d'Egypte,

déjà beaucoup vu quand, en 1803,

le

il

avait

premier

consul signa sa nomination aux fonctions de substitut

à la Cour d'appel, plus tard à

riale

de Paris. Les qualités qui font

gistrats,

le

calme

,

l'impartialité

inflexible lui étaient naturelles la plus

;

il

haute idée de ses devoirs,

Cour impé-

la

les ,

la

bons madroiture

avait en outre le

respect et

le

goût des traditions des anciens parlements. Sans être

indifl'érent

en politique,

il

s'en tenait

à

l'écart.

La justice en Aux

une preuve.

lui

coulait de source

;

en voici

plus mauvais jours de la

Res-

tauration, le journal le Consùhitionnel2c^îi\\i été traduit devant le jury, son défenseur épuisa d'abord le

(lu

nombre de

ses récusations; quand ce fut le tour

ministère pubhc,

M.

Jaubert, alors avocat gé-

.

MÉMOIRES néral, apercevaui tants celui

parmi

1S26-1848

les

19î)

noms des jurés

de Micliaud, rédacteur de

clenne, le récusa sans hésiter, et contribua

Le

à l'acquittement de la feuille libérale.

main,

le

procm:eur général Bellart

dans son cabinet

— Êtes-vous

res-

Quoti-

la

par là lende-

le faisait

venir

:

Êtes-vous fou? C'est vous,

traître?

Jaubert, qui venez en aide aux ennemis du gou-

vernement, aux professeurs d'anarchie

A

cette

furieuse

diatribe,

mon

! . .

beau-frère,

étonné, répondit avec une simphcité qui n'était pas

sans grandeur

:

— Mais, monsieur, je ne pouvais cependant pas

laisser Il

juger le Constiùitionnel par

en

Deux blesse.

fut quitte

la Quotidienne.

pour une menace de destitution.

autres traits résument ses titres de no-

A

la

mort d'un gros financier qui avait eu

de nombreux procès, on trouva une note à con-

noms des magistrats

sulter contenant les

moyens celui

et les

d'influence à exercer sur eux; à côté de

de Jaubert on

lisait

sur ses conclusions,

:

une

inabordable. Enfin, fortune considérable

ayant été adjugée à un plaideur,

il

trant la visite de l'autre partie.

L'homme, d'un

âge mûr, s'avance vers remercîinents

;

lui

reçut en ren-

en exprimant de

M. Jaubert présume

cela arrive parfois,

il

a^ait

mal compris

noncé du jugement. Muis point

:

vifs

qu'ainsi que le

pro-

sa reconnais-

sance portait sur l'impariialité avec laquelle

l'af-

MÉMOIPRS

Î.00

l^ire avait été

lS-2()-lH48

exposée par l'avocat général,

qui,

tout en rappelant sans en oublier un seul les ar-

guments du perdant, avait su lui faire admettre la raison déterminante en faveur de la partie adverse; rare exemple de la conversion d'un plai-

deur par l'éloquence d'un magistrat

de

disait

lui

seul ennemi.

«

;

Dupin aîné

!

Je ne connais pas à Jaubert un

»

Son courageux sang-froid ne tenait aucun compte du danger le 27 juillet 1830, au milieu :

de

enjambant

l'insurrection,

rendait au Palais

comme

les barricades,

il

se

d'habitude, et revenait^

surpris de s'être trouvé seul à son poste.

à la Cour de cassation. Hors de ses fonctions, aimable,

Il était

conseiller

philosophie pratique,

profondir

jeunesse cances, et

;

:

il

il

tolérant, de

traversait la vie sans ap-

aussi avait-il conservé la gaieté de la

pendant sa m'avoit

tutelle,

emmené

à l'époque des va-

souvent en voyage,

malgré une différence de trente ans, je

mais eu de plus agréable compagnon. La ces "Mémoires

complétera

le

seulement

d'expliquer

comment

son

utile

intelHgence

,

la

portrait;

modération

n'ai ja-

suite il

de

était

l'égahté de

de

ses opi-

nions donnaient une grande sûreté à son juge-

ment.

Mon

parti était pris, je

fis

plusieurs

discours

dont aucun n'a été prononcé, et en décembre je revins à Paris.



XX WE LOGE PRES DE LA CHAMBRE DES

JE

POSITION DE MES COLLÈGUES.



PAIRS.

— DIS-

MU. VILLEMAIN,

COMTE MOîsTALEMBERT, MARQUIS DE DREUX-BRÉZÉ. COMTE MOLE.

MON PREMIER DISCOURS.



Déterminé à ne revoir au Jockey- Club

comun succès, pour mieux rompre mes habitudes, je louai une chambre rue de Tournon', à deux pas du Luxembourg* pag-nons de

les

ma jeunesse qu'après

:

mes journées le 18,

étaient consacrées à l'étude. Enfin,

la session s'ouvrit

j'assistais

:

assidûment

aux séances, à la discussion préparatoire des bureaux, mais j'avais peu de relations. Un concours de circonstances bizarres et quer, contribuaient à

me

qu'il

me

faut indi-

créer une position tout

exceptionnelle.

Ma

connaissance avec

quier, en

gréable

:

le chancelier,

duc Pas-

1835, avait été singulière plutôt qu'acomi)romis dans une rixe de quelques

loges contre

le

partene, à

la salle

Chanlereine,

202 à

MÉMOIRES

la suite d'une plainte

traité

1826- hs48

déposée par

le plus

mal-

de nos adversaires, d'après la Charte, j'en-

traînais tous les accusés devant la

M. Pasquier me

Cour des Pairs.

pria de venir chez

lui, et

m'a-

dressa une longue remontrance ; dans ce cas particulier

,

elle était

imméritée

.

car injuriés, puis

attaqués par une foule irritée, nous n'avions

fait

que nous défendre. Pourtant je l'écoutai patiem-

ment

tant que je crus à son. désir de nous venir

en aide; mais je coupai court dès que je fus certain d'un ennui sans compensation. l'instruction

Heureusement,

commencée, M. Zaugiacomi nous

ayant confrontés avec

le

plaignant, celui-ci crut

devoir ne pas nous reconnaître. Néanmoins, les petits journaux blic, plusieurs

ayant porté

l'alfaire

devant le pu-

de mes collègues en avaient reçu

une impression fâcheuse.

En outre, mes anciens rapports me signalaient comme républicain,

avec Carrel et l'amitié

du

chef du parti royaUste, en butte lui-même aux visites domicihaires et fort surveillé

ne diminuait pas

par

la

pohce,

les préventions.

Enfin, à l'époque où la

Cour jugeait

les

accusés

de Lyon, à la suite d'une séance émouvante, soir,

à souper, avec

le

prince Belgiojoso,

le

le

ma,-

jor Fraser et Alfred de Musset, j'avais, dans une

improvisation dont l'ironie légère

fonds sérieux, embrassé

de

la faim.

Mon

couvrait

un

la cause de ces insurgeas

indignation contre un pouvoir

203

MÉMOIllIiS 1826-1848

tuant avec la mitraille ceux qui demandaient à

VIVRE EN TRAVAILLANT

mes compagnons à un ;

neur de Caussidière,

communiquée à

s'était

toast chaleureux en l'hon-

ils

avaient répondu en bu-

vant successivement à la santé des principaux

détenus

:

une

fois lancés

dans cette voie, j'aurais

peine à dire où s'arrêtèrent nos toasts incendiaires.

Le garçon

qui nous servait, espion trop zélé,

avait grossi tout cela au point qu'un rapport avait été adressé les

au ministre de

l'intérieur,

contenant

propos séditieux, serments terribles d'un jeune

pair de

France conspirant avec deux révolution-

naires étrangers

;

on avait omis

le

nom

dupoëte.

Telles étaient les principales charges qui pesaient sur

moi

:

aussi,

un

pair, le

baron de Crou-

seilhes

demandait sérieusement à son ex-pupille,

Ali'red

de Bethmont,

s'il

me

croyait

homme à

venir à la tête d'une bande armée attaquer la

Chambre; un autre, mon cousin, zac, avait la

près

vue

si

mon premier

basse

qu'il

duc de Fesen-

me reconnut qu'a-

ne

Le

discours.

le

vide se faisait au-

tour de moi.

Un

de mes meilleures amis,

le

vicomte Paul

Daru, m'avait présenté à son frère aîné,

comme moi un homme austère, qui

Napoléon, jeune

le

comte

produit de l'hérédité, ,

travaillant seize

res par jour, ne concevait pas

ma

heu-

présomption

de vouloir prendre la parole dans une discussion publique.

MÉMOIRES

204

18)20-1848

Par contre, quelques-uns des pairs de

Res-

la

tauration éprouvaient une sorte d'intérêt bienveil lant envers

leur jeune collègue:

remarquables qui composaient

hommes

des

groupe des

le petit

opposants accueillaient avec indulgence une nouvelle recrue;

M. ViUemain,

l'ami de

resté

sœur, se souvenait de m'avoir témoigné de fection,

il

m'offrait ses précieux conseils; le

de Montalembert, à peine

mon

mn l'af-

comte

mais déjà

aîné,

éloquent et écouté, sans s'inquiéter de la diffé-

rence de nos antécédents et de nos cro3'"ances, ne

compte que des rapprochements d'âge, de

tenait

gaieté,

d'indépendance de caractère, et m'en-

courageait à suivre son exemple

le

:

marquis de

Dreux-Brézé, cœur chaud, esprit généreux, ne m'accordait pas moins de sympathie.

de

la discussion

de l'adresse on distribua les rôles;

n'ayant aucune spécialité, on tion de l'Algérie. Je

que

la

me

parmi

me

me désigna

la

ques-

mis au travail et dès

commission eut déposé son rapport, para-

phrase élogieuse du

pour

Au moment

les

partie la

couper la

discours de la couronne, retraite, je

orateurs contre

moins

difficile

de

me

l'adresse

ma

fis :

tâche.

inscrire

c'était la

Comme

presque tous les débutants, j'avais appris discours écrit par cœur; j'obtins de

mon

ma sœur

et

de ceux qui m'étaient chers la promesse de ne pas assister à un essai qui pouvait être un désastre.

MÉMOIRES

Le grantl jour arrivé,

M.

chez

Villemaiii,

sa bibliothèque et répétition.

il

matin à Flnsiitut

j'allai le

promena avec moi dans

se

mo

Intiinirlé

205

18 20-1 «48

proposa, tête à tête, une

par

le talent, la

réputation

de cette persoinialilé railleuse en dépit de ses

in-

lentions amicales, je balbutiai quelques phrases

incohérentes, et

ma

dans

d'ailleurs

fus forcé de naliu'O

de

in'arrêter.

me

laisser

Il

est

domhier

par rembarras devant une ou deux personnes, et

de

le

surmonter devant une

A

assemblée.

Chambre mon suppUce dura

la

plusieurs séances;

n'avant pas l'habitude desdfjbats oratoires, j'avais

mal role

calculé ceUe où viendrait :

mon

tour de pa-

ces émotions renaissantes m'avaient telle-

ment énervé que lorsque je ne fus plus séparé du

me

dang-er que par l'orateur qui tribune, je

parla

me

fuite.

précédait à la

sentis sur le point de

Par

m'y dérober

leurs exhortations, leurs chaleu-

reux serrements de main, Montalembert et Brézé relevèrent

mon

énergie.

Le

dernier m' ayant dit

qu'un exorde dans lequel je demanderais à scml^lée

membre ,'lfroi

de

l'indulgence pour son

serait d'im effet sûr, je

me

plus

l'as-

jeune

rappelai avec

que cette phraséologie de convenance et de

pohtesse manquait absolument à I/avis était essentiel, aussi,

mon

quand

quier eut prononcé la formule

:

le

discours.

duc Pas-

Comte d'Alton

SIiPC vous avez la parole, j'improvisai avec plus de faciUté

que je ne l'aurais espéré unn série

d'utiles

206

MÉMOIRES 1826-1848

Ma

banalités.

pensée

était nette,

seulement la

ti-

midité produisait en moi des résultats singuliers

ma bouche était desséchée; ma voix, naturellement forte,

s'entendait à peine;

grâce au conseil du marquis de Brézé,

toutefois,

la prédiction

de M. Jaubert se réalisa

:

un mur-

mure d'approbation parcourut l'assemblée maiden speech bienveillante

Mes

obtint

du comte Mole, président du

elles consistaient

mon

conseil.

résumer en un point

à reprocher au

d'initiative et

et

l'honneur d'une réplique

critiques pouvaient se

manquer

;

je croyais crier, et

:

ministère de

de décision^ d'hésiter entre

la satisfaction de l'esprit français de gloire et de

conquête, et la

stérilité

des dépenses onéreuses

qu'entraînait l'occupation africaine

;

de s'apprêter

à suivre l'opinion de la majorité, quelle qu'elle fût, au lieu de lui faire adopter celle qu'il jugeait la meilleure.

Le blâme que j'infligeais au

ministère, on aurait

pu justement le retourner contre moi, car et le travail m'avaient

mie conviction raisonnée sur mais voir.

mon

A

le

temps

manqué pour me former

excuse c'est que

la question d'Alger;

je n'étais

pas

le

pou-

envisager aujourd'hui cette question de

nos conquêtes en Algérie, on peut dire que l'expérience a prononcé contre

le

système de vaste

occupation et de colonisation. Cent millions par

an

la location

et de

d'un immense

champ de manœuvres

combais, cent millions par an l'avantage de

MÉMOIRES 1826-1848

207

dresser des soldats à tuer et à se faire tuer, d'en-

une pépinière de généraux africains,

tretenir

c'est

évidemment beaucoup trop cher quant au prétexte de civiliser les musulmans, de les christia;

niser,

Un'y apas

conversion, mille

De

l'aveu du

eu, en trente-huit ans,

une seule

serait dérisoire d'en parler.

il

clergé,

et,

à ce

moment même,

plus de cçnt

Arabes mourant de faim au miheu de nous

témoignent

de la

civihsation que

bienfaisante

nous leur avons apportée.

La sagesse

froide et

clairvoyante du roi avait pressenti les résultats inchnait vers l'opinion du député Des-

négatifs

;

jobert,

l'adversaire convaincu et persévérant de

il

l'occupation

que

s'il

Mais

d'Afrique.

prévoyait aussi

il

refusait à l'agitation des esprits,

Waterloo un forcée en

déri^•atif

en Algérie,

Europe pour

aux

aspi-

au souvenir de

rations belliqueuses de la nation,

il

aurait la

main

guerre de propagande

la

révolutionnaire, et quoique avec répugnance, des

deux maux il

il

crut choisir le moindre.

En

cela,

se trompait et dans l'intérêt français et dans

l'intérêt

turelles,

dynastique; la question des frontières na-

d'une solution facile

en

1831, quand

partout les peuples voulaient s'annexer à nous, a

pesé sur tout son règne la

;

en servant d'ahment à

rehgion napoléonienne,

elle

a facihté

le

nou-

vel empire.

Je

le répète,

en Europe ou en Afrique, une

iruerre était inévitable

:

les sacrifices

d'hommes

2ns

MEMOIRES

ei d'nrfrent ont-ils

été

combats en

et les

*

1826-1818

moindres par rocciipation

détail depuis trente-huii ans

que par une g-rande g"ucrre européenne immédiate et

rapide? Je suis loin de

le croire

:

la

dépense a

de près de quatre milliards en Algérie:

éli'

chitîre exact

de tous

les

hommes

lement sur les champs de

le

morts, non-seu-

bataille,

mais par

les

lièvres, la dyssenteri(^ et toutes les maladies des

armées en campagne, nous

ferait reculer d'épou-

vante. Ces deux systèmes pourraient s'appeler du

nom

de deux de nos maréchaux qui

cessivement pratiqués en Crimée

l'homme aux bonnes

Canrobert,

ménager de

disant

la vie

du

:

ont suc-

les le

maréchal

intentions, soi-

soldat, restant dix-

huit mois devant Sébastopol, plutôt que de ris-

quer un assatit meurtrier, ne perd que quelques centaines

d'hommes par jour dans

la tranchée,

quelques centaines gelés ou malades, mais teint le

en

somme

le

chiffre ellVayant

maréchal Péhssier,

le

il

at-

de 80,0(X)

;

dur soldat, otiVe résolu-

ment au dieu de la guerre plus de 20,(J0( victimes en un jour, mais ce jour-là aussi s'empare de Sé)

bastopol et termine la série des massacres.

Revenons à mon discours lendemain à ma sœur

:

Berryer écrivait

le

:

«...

Mon

Dieu, que je suis en joie, pour vous

pour lui, du changement de position d'Edmond plus de coiic'est tout à fait iuhî ère nouvelle

et

î

:

liance en lui-même, plus de goût au travail et aux

.

MÉMOIRES occupations sérieuses opinion de

tre

cier.

lui et

;

200

1820-184 8

autour de

lui

une tout au-

une autre façon de l'appré-

Voilà un grand bien! J'en ai eu contente-

ment fraternel ou paternel. Aussi mon premier empressement ce matin a été d'ouvrir /e Moniteur k la huitième colonne, et je me suis écrié à chaque alinéa

:

Bon comme !

mon

eût dit

ex-collègue

Martineau. Oui, je suis content de la forme et du fond, de l'à-propos de plus d'un trait et de la con-

venance du ((

tout.

En

Allons, bon!

A mon

voilà

un de sauvé

!... »

mes recommandations, major Fraser et Auguste Romieu, alors préfet de la Dordogne, avaient été insu et malgré

deux camarades,

témoins de

mon

le

succès.

Romieu est bien connu comme le masque co-

en un sens; sa figure a été

mique de sa génération; son esprit mystificateur, son goût pour le Champagne, sa mine d'employé des pompes funèbres, son imperturbable gaieté ont été trop de fois racontés dans les journaux ou reproduits par la caricature. L'élève de l'École

Polytechnique

,

l'administrateur et l'écrivain ont

disparu sous la charge; cela n'est juste qu'à moitié.

En

force, et

politique, il

il

était porté d'insthict vers la

la devinait là



elle était

sous Louis-Philippe, dès 1836,

il

encore cachée; avait adopté le

général Bugeaud. Beaucoup plus tard, ses deux brochuiLîs

:

ont eu une

le

Spectre ivuye

réolh*

et

inipoi tance

l'

:'

Ere iks Césars

elle eût éié

iiu-

1».

210

MÉMOIRES

1826-1848

mense avec une autre signature que

De

la part

de l'opposition, la discussion de Va-

dresse âvàit été brillante à la

Pendant

la sienne.

le reste

Chambre des

pairs.

de l'année, un peu négligés par

l'opinion publique, nous avions en cette occasion

l'avantage

d'aborder les questions

principales

avant la Chambre des députés. Encouragés par ce retentissement inaccoutumé

Montalembert

,

et

moi, afin de rendre un peu de vitahté au corps politique dont l'idée

nous faisions partie, nous eûmes

de réclamer pour les bureaux la nomination

des commissions, désignées d'ordinaire par

le

chancelier; notre but était de forcer ainsi la plu-

part de nos collègues à assister et prendre part à la discussion provisoire des bureaux.

Les craintes

que soulevait notre innocente conspiration, les timides adhésions, la peine que nous trouvions à l'organiser, me donnaient une première fois la mesure de notre

manque d'indépendance. Le

suivant montrera

la surveillance pohcière

trait

à la-

quelle nous étions exposés et l'intimidation qu'elle

exerçait sur quelques-uns.

Le duc de

également respectable par son âge à*

carrière administrative, cédant

consentit à attacher le grelot

avec

lui

:

et

Bassaiio,

sa longue

nos instances,

nous coiifcnions

sur ce sujet, le comte Montalembert et

moi; quelle ne

fut

pas notre surprise, en

le

voyant

s'alarmer, s'arrêter court à l'aspi^-t d'un huissier, et,

comme

je continuais à parler haut^

me

pi-ier

MÉMOIRES 1826-1848 d'attendre que le danger fût passé!

211

Le 17 janvier,

je pris la parole dans la discussion de cette proposition, qui n'eut d'ailleurs

Une

loi

aucun succès.

destinée à améliorer le sort des aliénés

avait été soumise à nos délibérations; après une

étude consciencieuse du projet, des envisages des principaux aliénistes et la visite de plusieurs établissements de l'État

,

entre autres de la Salpê-

trière, je pris la parole le

à

la loi

7

février.

Je reprochais

son caractère provisoire, insuffisaut, la

timidité de ses progrès,

et, lorsqu'on n'hésitait

pas à dépenser des milhons pour l'essai d'un sys-

tème

cellulaire

quinerie

à l'égard des malfaiteurs,

la

mes-

des allocations attribuées par TEtat à

l'améhoration du sort des ahénés* J'appuyais sur cette circonstance libres, destinés

que

si,

dans

les établissements

aux riches, beaucoup de fous

s'é-

taient rendus par leurs vices coupables de leur folie, la

plupart des pauvres pour lesquels je solla construction d'établissements

licitais

conve-

venables par l'État avaient été conduits à

mence par 1838,

misère. C'est cette

la

qu'il s'agit

loi,

la

dé-

votée en

de refaire et de compléter au-

jourd'hui.

Le 2

avril,

toujours préoccupés de l'anémie

poUtique de la pairie, nous renouvelons la proposition

de faire

nommer à

l'avenir les

cominissiniis par les bureaux;

membres des

elle est prise

en

considération, discutée, mais les conclusions du

MÉMOIRE?

212

1820-1 S4«

rapport, adoptées par la majorité, rendent presque

nouveau mode de nomination. Toute-

illusoire le

plusieurs

fois,

conservateur, cher, etc.

,

hommes

considérables du parti

baron Mounier, M.

le

de Tas-

s'émeuvent et forment une réunion

préparatoire, en dehors des séances, à laquelle

duc de Grillon

Mais

et

moi,

à

en

faire partie.

cet effort de vitaMté ne tarda pas à se ra-

lentir;

un vote approbatif étant toujours

noûment mois

son salon; nous fûmes in-

otfrait

Montalembert

vités.

lo

dé-

le

de ces essais d'opposition, après

deux

la réunion fut dissoute.

De

d'expériences vaines, je

série

cette

fus

amené à concltu^e que l'état léthargique de la Chambre des pairs était constitutionnel et que ,

c'était

dans la Charte seule

de riiérédité

qu'il fallait

désir d'indiquer le

brochure

:

De

la

et

dans la suppression

en chercher la cause. Le

remède m'inspira

Chambre

l)ientôt

des pairs dans

le

la

fjoa-

vernement représen tatif.

Mais avant de parler de

cette brochure et de

ses résultats, je veux terminer l'exposé de

travaux pendant

la session.

mes La Chambre des dé-

putés, usant de son initiative, avait proposé

adopté, malgré le ministère, une

et

décidant

la

conversion des rentes. Bien plus, se méfiant de

la

volonté du pouvoir exécutif, elle

en

d('pit

loi

lui

avait imposé,

de la résistance désespérée du président

du conseil,

lui

article

8 ordonnant que, dans

les

MÉMOIRES

18.:

deux mois d'ouverture de

213

..-1848

la session suivauie,

donné connaissance de l'exécution de

serait

il

la

nîesure. C'est cette loi, soumise à notre vote, dont

commission de la Chambre des pairs, par l'organe du comte Roy, son rapporteur, proposait le la

rejet

elle

:

s'appuyait principalement sur l'inop-

portimité politique et linancière.

A mon

tour, et

par des motifs contraires, je crus devoir en de-

mander

l'adoption.

Cette fois, (léjà plus à Taise dans l'expression

de

ma

pensée,

me

dégaireant des formes conve-

nues de la rhétorique parlementaire, et faisant un

pas décisif vers

la

gauche, j'abordai hardiment

la

question politique. Je rappelai que, constitution-

nellement, après le vote d'une vait, le ministère aurait

que cependant, que renfermait

loi qu'il

désapprou-

dû donner sa démission;

malgré

la

méfiance injurieuse

l'article 8, le

ministère était resté

«

ferme dans sa place

{mouvement),

qu'il

avait

survécu à ses défaites, et que, meurtri de tant

de chutes,

il

messieurs

le ministère

,

semblait rester inamovible. Enfin, s'est résigné

{murmures) à ime dernière source forts tive,

:

et

hors d'état de se soutenir contre les et-

combinés des membres de il

pour vivre

dangereuse res-

la

Chambre

élec-

n'a pas craint de mettre en présence» deux

desgi-ands pouvoirs de l'Elat. Après s'élre soutenu

pendant un au. par l'appui successit

gauche

et

du

ceiitie droit,

voyant

et

du centre

l'inipossibiUté

214

MÉMOinKS 18201S48

quelque nouvelle alliance dans une autre en-

lie

ceinte,

vement), il

a déplacé

il

nous a mis

il

s'est fait le

reste à savoir

si

la

la

main, et

Chambre des

Chambre des

la

[mou-

bataille

armes à

les

témoin de

pairs

:

pairs voudra se

»

de mes attaques, j'avais étonné,

la vivacité

irrité la

quis

champ de

champion du ministère.

faire le

Par

le

majorité de l'assemblée, mais j'avais con-

mon rang comme

orateur. Plusieurs de

mes

collègues, à Fissue de la séance, se hasardaient

à

me

donner discrètement ce que

Montalembert appelait loir,

La

les

comte de

approbations du cou-

tribune des députés m'avait applaudi, et

l'un de ses dical,

:

le

membres,

le chef

éminent du parti ra-

Garnier Pages, entra de ce jour en relations

amicales avec moi.

On

a pu voir, par ce résumé succinct de mes

mon

travaux, que

un

seul jour.

La

ardeur ne

pas ralentie

session terminée, je pubhai la

brochure citée plus haut

damment la perte de

comme

s'était

:

elle

prouvait surabon-

notre indépendance pohtique

pairs de France, et elle demandait ins-

tamment qu'on nous la rendît, non dans l'intérêt de la Chambre, mais dans un intérêt constitutionnel primordial, au lection.

avait

Une

donné

moyen de

l'hérédité

lecture attentive des débats auxquels lieu la

suppression de

l'article

la Charte dans les deux Chambres,

naître eu

ou de Té-

moi

la

23 de

avait

fait

pensée qu'en 1831 l'hérédité au-

215

MÉMOIRES 182G-1848 rait

eu pour adversaires, non-seulement les répu-

un progrès vers la supmonarchique, et la foule

blicains, qui voyaient là

pression de l'hérédité

peu éclairée des hommes qui voulaient punir un corps politique de sa rigueur excessive dans le

jugement du maréchal Ney, ou de son indulgence à l'égard des ministres coupables de Charles X,

mais encore

souverain nouvellement élu. De-

le

puis, d'autres faits ont transformé cette

une ferme conviction. Enfin,

ma

pensée en

brochure conte-

à l'ordre du jour, contre

nait les accusations

le

cabinet du 15 avril, d'insuffisance, contre Louis-

Phihppe de gouvernement personnel,

et semblait

un prélude aux

EUe

tée,

de

luttes

la

Coalitmi.

commentée, approuvée par

fut ci-

la plupart

des

journaux, combattue par quelques-uns.

Avant de raconter faveur du principe vas, et la part

:

la coahtion parlementaire

Le

que j'y

sable d'exposer

roi règne et

ai prise,

je crois indispen-

sommairement la situation, à

époque, des trois pouvoirs,

en

ne gouverne

le roi,

Chambre des députés; du corps

cette

la pairie, la

électoral, de la

garde nationale, du peuple, du clergé, de Tindustrio;

ce coup d'œil général fera

pitres suivants.

le sujet

des cha-

XXI LA.

CHARTE DB 1830

n'pète en tête ae ce nouveau fragment Mémoires ce qu'on va lire n'est qu'un (le mes exposé sommaire de la Charte, des trois pouvoirs

Je

I'.^

:

constitutionnels en 1838, lorsqu'éclate la guerre

entre la royauté et la

question pas.

Le

:

Le roi rkjne du

portrait

Chambre

élective sur cette

etcjoiwenie, ou ne gouverne

roi, l'esquisse

ims des principaux orateurs,

de quelques-

tableau des partis

le

va pas au delà.

et des classes ne

Charte de 1830. Le nom de Tarchitecte monument la Chambre des DÉPUTÉS DÉCLARE, ETC.... Aiiisi dcs joumahsies apparaît au seuil du

:

ont protesté, des citoyens en uniforme de garde nationale, des élèves des écoles Polytechnique, d'Alfort, des étudiants ont dirigé les

bandes in-

surgées, le peuple a vaincu, et la Chaml)re des Dr'-putés, hostile

en majorité

qui la résistance



la

révolution, chez

armée comptait à peine quel-

217

MÉMOIRES 1826-1848 ques timides partisans

;

la

Chambre des Députés,

diminuée par soixante-treize démissions

,

s'em-

pare de la victoire, confère la couronne, inspire et vote la

a

Charte nouvelle. Je sais tout ce qu'on

des exigences de la raison d'Etat

dit

le droit

:

divin supprimé, l'avènement de la bourgeoisie, intelligente et riche, était

dans l'ordre, et

pouvait mieux se personnifier que dans

de la maison d'Orléans. Mais assises plus larges,

un appel

il

elle le

ne

chef

semble que des

non au

fait,

suf-

frage universel, mais à celui des gardes nationales,

une Chambre

sortie d'une loi

moins restreinte, sans rien changer à tion

à

électorale la désigna-

du monarque, auraient donné plus de sohdité

l'édifice.

Les modifications de la Charte de 1830 sont elle supprime le préambule de 1814, remplace les libertés octroyées par les droits

importantes et

:

naturels.

Le drapeau

tricolore

tion triomphante

A

bas

de

:

les

Vive

;

Sûmes! la

les

a été

cris

:

celui

A

de l'insurrec-

bas

retentissaient,

Charte! Article 67,

les

Jésuites

\

mclés à ceux elle

adopte les

couleurs nationales; renonce, article 6, au catho-

Hcisme, rehgion d'Etat, qu'elle quahfîe de culte

DE LA MAJORITÉ DES FRANÇAIS ; article

et

désormais,

13, aucune troupe étrangère ne pourra

être admise au service de l'État qu'on vertu d'une loi.

218

MÉMOIRES 182G-1848

Des

trois pouvoirs

dont se compose la machine

constitutionnelle, la Charte 1°

Limite

:

pouvoir du roi par l'abohtion des

le

tribunaux d'exception, article 54; par la suppression de l'article 14, qui n'était à vrai dire qu'mi

danger, des

elle lui

lois,

la

enlève

le

monopole de

du président de

désignation

Chambre des Députés; mais la

Chambre des Pairs 2°

Au moyen

elle l'accroît

à vie de tous

droit de nomination

l'initiative

les

par

la le

membres de

;

du nouvel

23, qui rem-

article

place l'hérédité par le choix du roi renfermé dans le cercle

des catégories,

elle

annule

le

deuxième

pouvoir pohtique de l'État, celui de la Chambre des Pairs, dont

mais

ronne;

elle fait lui

elle

une annexe de

la cou-

accorde la pubhcité des

séances et étend ses droits

comme

cour de jus-

tice;

3° Article 37, elle

Députés

la

cle 15, elle lui fait

la

Chambre des

47, elle

arti-

partager avec la royauté et la

Chambre des Pairs article

donne à

nomhiation de son président;

le droit d'initiative

lui r(^connaît le droit

des lois;

d'accuser les

ministres sans condition de haute trahison ou de

concussion. Article 66,

la Charte confie le maintien des

droits qu'elle garantit

au patriotisme des gardes

nationales et de tous les citoyens français. Ainsi, on le voit, la bourgeoisie, à son avéne-

,

219

MÉMOIRES 1826-1818

ment,

d'abord ses limites

fixe

:

la

garde nationale

sera le point d'appui du nouveau règne ; les autres

CITOYENS ne sont et il

nommés



comme

que

appoint,

parce qu'au lendemain des journées de

y

aurait eu imprudence à les omettre.

ple, elle n'accorde

aucun

cun droit politique ou

69

L'article

profit

à l'exception de

Deux de ple

peu-

social.

juillet,

celle

qu'on a ap-

peu à peu,

réalisées

qui devait déterminer la

responsabilité des ministres et agents et de celle relative

Au

de la victoire, au-

et dernier conlient ce

pelé les promesses de

juillet,

du pouvoir,

à la liberté d'enseignement. le

peu-

du contingent annuel de

l'ar-

ces promesses intéressaient

:



La

fixation

mée; 2° L'organisation

Mais

le

communale.

vote du contingent appartient aux dé-

putés, et le peuple ne concourt

même

pas à leur

nomination.

Le choix des aux plus

fort

conseillers

municipaux est dévolu

imposés de cliMquo commune, dans

la proportion d'un dixième

pour les communes

de 1,000 âmes et au dessous. Il

en est de la constitution de la commune

comme de

la

nomination des députés,

la composition

comme de

de la garde nationale elle-même

partout un cens électoral, des droits de patente,

un

triage,

non fondé sur

la possession

de cer-

220

MÉMOIRES 1826-1848 connaissances indispensables,

tailles

mais

siu*

une richesse relative partout, exclusion du peuple, ;

des

c'est-à-dire

classes

Consignons toutefois que

nommés par parmi

les

le roi,

membres

pauvres les

et

salariées.

maires et adjoints,

ne pouvaient être pris que

élus des conseils municipaux.

Deux observations compléteront ce résumé de la Charte de 1830.

dhtat a

la religion

maintenu

Comme

on

on a

été supprimée, mais

budget des cultes

le

vu, article 6.

l'a

;

seulement on est

entré dans cette voie déraisonnable et contradictoire

de salarier indistinctement

rehgion de

Bientôt après

cultes chrétiens.

10

février

,

par une

1831, l'État soldera encore

antichrétien des Hébreux. cette

le catholicisme,

majorité des Français, et les autres

la

généreuse tolérance,

Ce

loi

du

le culte

qu'il faut voir

sous

c'est la volonté persis-

tante des gouvernements de maintenir à tout prix leur autorité polixique sur les ministres des di-

verses reUgions

:

payer pour asservir.

Le même désir de conserver un puissant moyen d'action sur les classes riches a décidé, article «

Le

Ç)'^.,

le

maintien des

roi fait des nobles

obéissant jours, en

au

souffle

de noblesse

titres

à volonté.

»

égalitnire

1832 on abroge

l'article

toute valeur

cette

aux

premiers

des

259 du Code

pénal, qui punissait l'usurpation des

prétend, par

titres.

nouvelle tolérance,

titres

:

Néanmoins,

On

enlever

dont chacun pourra désoi-

MÉMOIRES

221

1826-1848

mais s'affubler avec impunito

mais au fond on

;

ne veut pas plus la suppression de la noblesse, ancienne et nouvelle, qu'on ne veut la suppres-

On ne

sion d'un clergé salarié.

veut se dessaisir

ni de Tinfluence que la nomination aux dignités

ecclésiastiques, les traitements qui

y

sont atta-

chés, toute l'habile organisation du Concordat,

assurent au souverain, ni de la ressource presque inépuisable que

lui

procure

de créer des

le droit

nobles à volonté.

En somme, La nie

qu'est-il résulté

de l'abrogation de

259?

l'article

vanité française s'est-elle apaisée

des

sociales

distinctions

Bien au contraire

en a été de

il

:

comme de

faux titres

la

La ma-

?

diminué?

a-t-elle

la faciUté

des

fabrication des bijoux

faux; plus l'imitation des perles et pierres fines est parfaite et

à bon marché, plus la passion des

1830 a vu éclore

bijoux se généralise.

breuse génération des nobles spontanés

prenant

tement

le

,

nom

les

la ;

nom-

les

uns

de leur village ou de leur dépar-

riches

de leur terre

voyageant pour essayer leurs

titres

:

autres

les

à l'étranger

;

d'autres recevant leur blason des mains de leur carrossier, des domestiques

admis;

pourtant

les

du club où

hommes

ils

scrupuleux

sont se

mettent en règle, les sollicitent et les achètent.

Au

total,

de

la vanité.

il

y a eu recrudescence de

cette

forme

XXII

LE ROI.

Mes

rapport3 personnels avec

nastie d'Orléans offrent

peu

le

chef de la dy-

d'intérêt.

A partir de

1836, je faisais chaque année une Tuileries

;

j'étais invité

dîner auquel je

me

visite

à un bal,

soit

soit

aux à un

rendais ponctuellement, afin

de bien établir que, membre de l'opposition constitutionnelle, je n'étais ni légitimiste, ni républi-

Un

cain.

dans

le

jour

j'ai

eu audience de Sa Majesté,

but d'obtenir la pension de 12,000 francs

dont jouissaient la plupart des pairs de la Restauration

:

il

me

fut

répondu que cela

impossible depuis la fixation de la

1831. Chaque

hppe

me

fois

qu'il

me

était

liste

civile

rappelait qu'il avait beaucoup

à l'occasion de

en

voyait, Louis-I'lii-

M. de Shée, mon grand-père. Par en 1841,

devenu

cOnnii

exception,

la loi sur les fortifi-

cations de Paris, la conversation se prolongea

;

223

MÉMOIRES 182G-1848

mon grand

mais, à

regret, je laissai le souverain

de ses eiforts poui- me mal ramener à son opinion. Tel a été l'état des choses jusqu'à la fin de 1846, époque à laquelle j'ai satisfait

me

cessé de

Ce

de

l'inutilité

rendre annuellement au Château.

donc que par la lecture des mémoires

n'est

publiés sur sa jeimesse, à l'aide de quelques paroles dignes de foi de ceux qui l'ont connu, et par

pu arriver à une appréciation équitable de l'homme qui gouvernait l'étude

de ses actes, que

alors la

France depuis huit années.

A

mesure que

l'histoire

j'ai

se

fait,

la vérité

des

actes et des caractères se dégage de la légende,

des mensonges

officiels et

des fausses impres-

du moment. Dans son admirable histoire de Napoléon I", M. P. Lanfrey fait justice de cette sions

eiTeur accréditée qui consistait à voir dans

hommes

parte deux

L'un,

le

diiférents

premier

consul,

Bona-

:

génie universel,

guerrier, législateur, administrateur, pansant les plaies de la

France répiibHcaine, concihant une

sage hberté avec les bienfaits

le

rétablissement de l'ordre,

de la paix,

et qui finit

en 1803

;

L'autre, dont l'ambition grandit sans mesure

avec l'empire, renversé deux des peuples et des rois

fois

par

qu'il avait

les efforts

foulés

aux

pieds, et par l'abandon des Français, las de sa

tyrannie.

Il

le

prend dès l'enfance,

jusqu'à l'évidence qiie la vie entière de

et

prouve

Napoléon

MÉMOIRES 1S2G-1R48

224 n'a

que

éiéf

le

développement d'un caractère

des premières impressions

On

peut dire de

né avec

même

les grâces,

qu'il

que

et

a reçues.

le

comte d'Artois,

l'affabilité,

la noblesse des

manières, tous les avantages d'une écorce de roi,

mais léger, compromettant, ignorant

le

dan-

ger, le premier à prendre un rôle dans le Mariafjc

de Figaro,

le

Charles X;

le

même

c'est le

gnements de votion

premier à émigrer. indiquait déjà jeune

homme

l'exil et

comme il

annonçait le vieillard

:

caractère qui, malgré les ensei-

de l'âge, poussé par

l'eût été

dé-

la

quarante ans plus tôt par

la galanterie, portait fatalement

en

lui l'élévation

au pouvoir d'une maîtresse ou d'un favori, et la frivole sérénité avec laquelle, en 1830, il a signé les

ordonnances.

méthode d'investigation

Cette

est

celle

que

j'emploierai à l'égard de Louis-Phihppe.

L'aîné des

en 1773

;

il

fils

du duc de Chartres vient au monde

est désigné d'abord sous le

duc de Valois. Dès

qu'il

père, dont on connaît l'intimité avec

Genhs,

la consulte sur le choix d'un

à donner à son

Schomberg

tils.

nom

de

a atteint huit ans, son

madame

de

gouverneur

Après avoir indiqué M. de

et d'autres contre lesquels s'élèvent

diverses objections, le duc de Chartres

à elle qtii élève déjà ses les fonctions de

filles,

lui

propose,

de reiuplir également

gouverneur.

Madame

de Genlis

accepte, à la condition d'omnipotence. Elle s'éta-

MÉMOIRES blit

225

1826-1848

à Belle-Chasse avec

duc de Valois

le

et ses

deux frères, de Penthièvre et de Beaujolais, les deux princesses, Adélaïde et sa sœur, auxquels elle adjoint sa nièce et une jeune lîlle nommée Paméla. Son système d'instruction

et d'éducation

un progrès notable sur ceux en

réaliserait encore

usage de nos jours;

il

était

alors aussi neuf

qu'ingénieux. Elle a à sa disposition les ressources

de la richesse, et

sert avec discerne-

elle s'en

ment pour rendre à ses élèves l'étude facile et souvent attrayante. Des domestiques anglais, des l'aident elle

des professeurs italiens,

allemands,

jardiniers

dans l'enseignement des langues vivantes ;

invente la lanterne magique historique, les

spectacles-voyages, intéresse les enfants en leur

donnant des rôles dans des scènes d'histoire dont le peintre

David dirige

la

de botanique

musique

et

de

chimie;

aux jeunes

oreille ni voix,

gymnastique,

et la

le

composition;

elle

a

fait

qui n'avaient ni

remplace par

le dessin, la

tient

Son

elle

enfin

activité est in-

un journal quotidien dont dans les

de nombreuses citations

publiées

voit souvent répétées

caractère du duc de Valois turel

,

jardinage, etc.; c'est

Leçons dune Gouvernante,

On y

elle fait quitter la

princes

qui les instruit en littérature.

cessante; elle

M. Lebrun

mathématiques, M. Alyon

est leur professeur de

peu commun...

11

:

en 1790.

ces indications du «

aime la

Un bon sens naraison comme les

226

MÉMOIRES

1826-1848

autres enfants aiment les contes frivoles...

moire étonnante. dre, raison.

En

1786,

mort, son

Et plus

»

loin

devient cHef de la maison, et le duc

Malgré

l'instruction

Mé-

Esprit d'or-

grand-père du duc d'Orléans étant

le

fils

perficielle.

«

»

de Valois prend à son tour Chartres.

:

le titre

la diversité

du jeune prince est solide

Madame

de Genlis

de duc de

des occupations,

lui fait

et

non su-

apprendre

successivement plusieurs métiers, entre autres

ceux de tourneur, gaînier, fabricant de porteconstructeur de plans en relief;

feuilles,

dans

il

excelle

la menuiserie. Elle le conduit visiter les

ma-

nufactures non-seulement à Paris, mais en province

:

à ce

elle veille

qu'il ait

des notions d'hy-

giène, qu'il sache saigner, panser les plaies, et

dans ce but

elle

le

mène

tout un hiver à l'hô-

pital.

Sur Louis-Phihppe, jolie,

l'influence

pédante, ambitieuse et intelligente, a été

immense. Jusqu'à dix-sept ans verneur, sa confidente, tains passages, qu'elle

de cette femme,

a

éveillé

il

et,

elle

après avoir lu cer-

est impossible de

en

lui

:

DE CHARTRES.

»

«

LiNE

mon opmion

réprimande a

«

Je suis contente de vous tous.

tt

M.

le

ne pas croire

un premier sentiment d'a-

mour. Je transcris à l'appui de pièce intitulée

a été son gou-

m. le

la

duc

duc de Chartres est un peu plus à

la

j

MÉMOIRES

«

me

et moins occupé de

« société

227

182(3-1848

poursuivre et

de se mettre dans ma poche. 11 sait

((

combien de prix j'attache à son amitié

ne doit attribuer qu'à la mienne

«

mais

«

nière fâcheuse dont je

«

qu'il

<(

me

il

oubhe tout ce

le reçois

qu'il doit

la

ma-

souvent lors-

aux autres pour

suivre, se mettre à côté de moi, et enfin ne

donne

l'air

pas

s'é-

«

s'occuper que de moi, ce qui

«

niais

<(

loigner une

((

leurs, toutes ces

«

importunes et ne constituent pas la véritable

d'un petit garçon qui

minute

lui

n'ose

mentor.

de son

D'ail-

préférences exclusives sont

démons-

((

amitié ; ce ne sont point ces petites

ce

trations

((

caresses

((

La

((

nus, l'inviolable fidélité, voilà ce qui nourrit

«

l'amitié. ((

qui la fortifient

manières aux femmelettes.

ces

et

confiance

,

faut laisser les

il

:

l'estime

,

les

procédés soute-

Enfin, je ne trouve rien de plus puéril, de

pour un homme, que cette manière

<(

moins

<(

d'aimer que vous avez continuellement avec

«

moi, et qui

«

gardez que moi

u

invincible

«

voiture à côté de moi, etc., etc.

((

nières vous rendent

«

vous devez être certain que

«

tous les

«

fait

fait

que vous n'écoutez ;

et

ne re-

que vous avez une tristesse

quand vous ne pouvez vous placer en

Vous n'imaginez pas à

quel point ces

maussade pour

moments de

la vie,

jo.

ma-

les autres

;

vous aime dans

mais

si

vous avez

228

MT^MOIRES

«

envie de

«

monde.

me

plaire, soyez aimable

la

sermonneuse, encore

duc de Chartres

ans

est

il

éducation

finie,

Ea

demande

il

trait

;

c'est

à

fait

madame

il

sauve un

elle qu'il

de

lui

envoie une

a été décer-

de courageuse humanité, re-

a donnée

lui

de son action. C'est près

la dé'struction

club des

de

garnison à Vendôme,

portant à l'éducation qu'elle

à

et obtient la faveur

les leçons

de la couronne civique qui

née pour ce

rite

belle, sur

émancipé par son père, qui déclare son

douanier à la nage feuille

le

était tel que, lorsqu'à dix-sept

de continuer pendant un an de Genlis.

pour tout

»

L'empire de le

182f.-1848

la Bastille

le

d'elle qu'il ;

elle le

Cordeliers, et se défend

mé-

assiste

conduit au

mal de

l'avoir

recevoir au club des Jacobins. Rien d'ailleurs

de plus incohérent que les idées politiques de cette ambitieuse;

tout se

Mais bien son

les convictions sont absentes,

résume en un mot

:

parvenir.

qu'elle continue

à rester l'objet de

culte, d'autres influences surviennent qui,

politique, balancent et surpassent la sienne

du duc son père, membre de le

la

:

en

celle

Convention sous

nom de Philippe-Égalité, de MM. de

Sillery (1),

de Laclos, de Dumouriez, celle enfin du grand révolutionnaire Danton. Officier général de l'ar-

mée (1)

républicaine, le jeune duc contribue très-

De

Genlii.

229

MÉMOIRES 182C-1848

énerg-iquement au gain de la bataille de Jem-

mapes, en ramenant sur ralliées

les redoutes ses troupes

enlève au cri de

qu'il

«

:

Bataillon de

Jemmapes, en avant! » Il n'est pas moins brillant à Valmy; à Neerwinden, il fait preuve de sang-froid en couvrant la retraite.

Revenu sans ordre à avait eu

l'armée,

il

Danton,

lié,

Paris, avant de rejoindre

une dernière entrevue avec

comme on

par des attaches ds

sait,

diverse nature et par une sympathie personnelle

au

fils

de Philippe-ÉgaHté.

Un homme

d'esprit, le

bibhothécaire et l'ami du roi, Vatout, m'a ra-

conté cette conversation singulière, qu'il tenait du

monarque, sur qui

elle avait fait

sans "doute une

profonde impression. Je dois au comte de Montaancien collègue à la Chambre des

mon

livet,

Pairs, la confirmation du fait ainsi que l'exactitude des détails. Instruit

Danton

de la présence du duc de Chartres,

le fait

venir place

Vendôme, au

ministère

de la justice, dans son cabinet, dont les fenêtres donnaient sur une allée de

tilleuls qui existe

en-

core aujourd'hui.

— Jeune homme, •pas votre place là

qu'on est

le

;

que faites-vous

Ce

ici?

n'est

retournez à l'armée. C'est encore

plus en sûreté

:

tâchez de vous con-

server.

Et

comme

le

prince protestait contre la préoc-

cupation de sa conservation personnelle

:

230

MÉMOIRES 1826-1848

— Quand

je

vous demande de vous conserver,

ce n'est pas pour vous, mais pour les autres

la

:

France peut avoir besoin de vous. Ni les ardeurs de la lutte, ni les ruines dont était entouré, ni la dictature

exercée au

République n'obscurcissaient

le

nom

de

il

la

coup d'œil poli-

Les paroles qu'on vient de lire commentaire de sa phrase célèbre

tique de Danton.

semblent «

On ne

le

:

détruit que ce qu'on remplace.

Forcé d'opter entre

»

duc

la g-uillotine et l'exil, le

de Chartres, mêlé à la défection de Dumouriez, passe

mais aussitôt se sépare de son

la frontière,

général, refuse de se joindre à Tennemi et se réfugie en Suisse. Il

reste plusieurs mois avec sa

madame de

cesse Adélaïde et

quitter, let

voyage à pied,

et

Il

la prin-

Genlis, obligé de

changer souvent de résidence sence trahit son incognito.

sœur

partout sa pré-

:

se décide enfin à les

demeure jusqu'en

juil-

1794, professeur d'histoire et de mathémati-

ques au collège de Reichenau, canton des Grisons, sous le Il

nom

de Chabaud-Latour.

connut alors la pauvreté,

contait

un demi-siècle plus

à la reine Victoria,

il

et,

tard,

comme

il

le ra-

au château d'Eu,

avait vécu longtemps sur le

pied de quarante sous par jour. Jusqu'en 96,

parcourt les contrées septentrionales

époque, sur laire

la

demande du

;

Direôtoife,

cesser la captivité de sa

mère

et

il

à cette afin

de

de ses

MÉMOIRES 182C-1848 frères, détenus

Amérique

;



en France,

il

consent à aller en

est accueilli par

il

231

Washington,

et

trouve une bienveillante hospitalité.

De

retour en Europe, en 1800, iljoint à

Lon-

dres les princes de la branche aînée des Bourbons, et réussit à un rapprochement mal.cré le souvenir du vote de son père. Jusqu'en 1807, il réside avec ses trères de JMonipensier et de Beaujolais à

Twickenham, qu'il ne quitte que pour accompagner à Malte son jeune frère atteint d'une maladie mortelle. De là, il va à Palerme auprès du roi

Ferdinand IV, dont, en 1809,

tille

aînée,

C'est

Marie-Améhe. peu de temps après,

et

il

épouse la

comme pour don-

ner un gage de la ferveur de ses sentiments royaqu'ayant été appelé par la junte de Séville

listes,

à se mettre à la tête du parti national pour repousser l'invasion française, ville,

il

se rend dans cette

adresse des proclamations, mais abajidonné

mêmes

par ceux-là

qui l'avaient invité

à venir,

se rembarque pour la Sicile.

En

1814,

il

revient en France, accueilU d'abord

très-froidement par Louis

même

le

titre

XV III,

qui lui refuse

Les sontiments

d'altesse royale

datïection qui unissent la famille des Bourbons

l'emportent cependant sur les répugnances personnelles lui

d'mi

du

roi

;

le

duc d'Orléans est investi par

commandement

supérieur.

du débarquement de Napoléon,

il

A

la nouvelle

court à Lyon,

-32

MÉMOIRES 1826-1848

ei forcé de rétrograder,

mécontent de

gouvernement,

la faiblesse

il

de

irrité

refuse d'accompagner Louis

de

l'inertie

du

la défense,

XVIII à Gand

et

retourne en Angleterre. Quelle doit être la part de responsabilité du duc

d'Orléans dans les etforts tentés par Fouché, duc d'Otrante, vers la faire décerner,

des Cent-Jours, pour

fin

au congrès de Vienne,

ronne de France ? C'est encore de

l'histoire.

Mon

la

lui

cou-

un point obscur



impression, fondée sur l'étude

de son caractère, est

borna plutôt à laisser

informé, mais se

qu'il fut

faire.

Fouché

avait d'excel-

lentes raisons pour préférer au chef de la branche

aînée le

fils

de Phihppe-Égalité

il

;

envoya donc

à Vienne M. de Saint-Léon proposer ture au trône de Louis-Phihppe ; le

rond vint de surcroît dans

le

la

candida-

comte de Mont-

même

but.

L'am-

bassadeur, prince de Talleyrand, entra dans le projet;

il

savait

combien l'empereur Alexandre

avait été blessé des airs de supériorité et de la roi(leur maladroite

de Louis XVIII à son égard lors

de la première Restauration indiquer, avec

;

il

se hasarda à lui

tous les arguments à l'appui, le

choix du duc d'Orléans. Aussi, à la réunion suivante, l'empereur de Russie proposa inopinément

au congrès d'examiner en quoi

le

duc d'Orléans

pourrait convenir à la France et à l'Europe. surprise fut extrême

;

le

La

représentant de l'Angle-

terre, lord Clancarthy, se détiani

de

la

proposi-

233

MÉMOIRES 1826-1848 tion russe, la

fit

échouer en déclarant n'avoir pas

pouvoir pour traiter cette question nouvelle.

— Mais,

dit-il,

personnellement, je pense que

ce serait remplacer une usurpation militaire par

une usurpation de famille.

En rand,

voyant ce mauvais succès, M. de Talley-

comme

s'il

fût resté

étranger à ce qui venait

de se passer, avertit Louis XVIII par une dépêche que Chateaubriand prétend avoir eue entre les

mains

(1).

Cette tentative avortée de

royauté, ainsi que

la conspiration militaire qui avait éclaté le

20 mars, à

mêlé

laquelle était

peu avant

nom du duc

le

d'Orléans, et dont Lefebvre-Desnouettes

chef le plus compromis, jointes au soin

fiit

eu de se séparer des membres de la branche née, causèrent la disgrâce du prince au

cement de

la

seconde Restauration.

à Twickenham, où

il

Il

resta jusqu'en

sur l'intercession pressante

le

qu'il avait aî-

commen-

dut s'exiler

1817. C'est

du comte d'Artois

que Louis XVIII consentit à écrire au duc d'Orléans une lettre de rappel. aide de

Le comte de Bruges,

camp de Monsieur^

qu'après avoir signé, Louis

— Tenez, mon

elle

frère, et

racontait à ce propos

XVIII

:

;

pourra vous servir un jour à signer votre ab-

dication.

(1)

aurait dit

gardez cette plume

Chateaubriwid, Mànnirei d'outrf-tumli.

234

MÉMOIRES 1826-1848

On m'assure que cette plume, donnée ensuite au comte de Bruges, figure encore aujourd'hui dans les souvenirs historiques de sa famille. Pliihppe d'Orléans, rentré

dans sa patrie et

dans ses immenses domaines

beaucoup de prudence moins

il

ne peut

et

nom

tion libérale.

Il

se conduit avec

doute ne veut pas empê-

et sans

cher que son

,

de modération; néan-

serve de ralliement à l'opposi-

faut repousser

comme

sans valeur

à une prétendue protesta-

les assertions relatives

du duc de Bordeaux

tion lors de la naissance

;

son mécontentement, d'ailleurs fort naturel, ne se trahit

par aucun acte. Autant par goût que par

calcul,

il

envoie ses

au collège,

fils

il

est univer-

sitaire, anti-congréganiste.

De tous

la peinture qu'il préfère

admet dans son

mité Horace Vernet; rité

les

;

il

il

Il

à

s'associe

du peintre des scènes mihtaires de l'Empire.

les arts, c'est

et

la

inti-

popula-

des batail-

voit des députés, des écrivains,

des avocats, Lafayette, Benjamin Constant, Du-

pm, Barthe, Mérilhou,

le

comte de Kératry, Sal-

vandy,

Cauchois-Lemaire,

Jacques

Laffitte,

le

banquier libéral

lepoëte Béranger. Enfin,

monte ses habitudes d'économie en propos quelques secours à des solde; mais

il

officiers

est loin de cou ;pirer.

Il

il

sur-

distribuant à

en demi-

a gardé de

ferme résolution de ne plus émigrer, de son ancienne pauvreté un désir d'amasser, une

l'exil la

crainte excessive de se trouver jamais, lui et les

MÉMOIRES siens,

au dépourvu

:

235

1826-1848

avant d'être ambitieux,

il

est

propriétaire.

En lS22j M. Madier de Montjau,

à

conseiller

de Nîmes, avait adressé aux Chambres des pétitions dénonçant des actes de

la

cour royale

violence et de réaction

dans

cesse

Midi sous l'impulsion d'un gouvernement

le

occulte. tice,

renouvelés sans

Mandé

M. de

à Paris par

Serre, et

ministre de la jus-

le

jugé disciplinairement par

la cour de cassation, la hardiesse l'avait fait

de sa démarche

adopter tout d'abord par les chefs de

l'opinion libérale

;

il

au Palais-Royal.

lut accueilli

Un mot

du duc d'Orléans à M. Madier de Montjau résume, à mon sens, le plan de conduite que ce prince s'était tracé.

— Croyez-moi, monsieur,

il

nière raisonnable de conspirer tion

à portes ouvertes

tout, et

;

dans

n'y a qu'une :

ma-

c'est la conspira-

celle-là

on gagne

on ne perd jamais rien, parce qu'on ne

met pas d'enjeu. Des prévenances envers

les favoris

de

la

popu-

de bonnes paroles, des serrements de main aux mécontents, quelques places données aux

larité,

destitués pour opinion, c'est là tout ce

permet;

En roi, la

il

18*27,

à une grande revue passée par

garde nationale a osé proférer

pétés de

Charles

:

qu'il se

s'observe et il observe.

A

bas Villèle

X a commis la

!

A

bas

les

le

les cris ré-

ministres

I

faute impardonnable de la

236

MÉMOIRES

1826-1848

dissoudre, Louis-Philippe la rétablira

;

il

la

comme la base la plus mais aussi comme le guide,

dra non-seulement

de sa royauté,

prenlarge

ba-

le

romètre à consulter pendant son règne.

a été également témoin de l'indépendance

11

d'une Chambre des pairs héréditaire

par ses votes les projets de

arrêter

importants de la couronne

:

l'a

il

;

vue

lois les plus

le droit d'aînesse, la

conversion des rentes, modifier la

du

loi

sacri-

lège, repousser la censure, contribuer à la chute

d'un ministère, et puiser une

telle

force dans

ce

principe d'hérédité qu'une fournée de soixantetreize

membres

venu chef de

n'a pu modifier sa majorité. De-

l'État, loin

pour conserver

l'hérédité,

à ceux qui veulent

de tenter aucun il

l'abolir,

s'associera volontiers

à

la condition qu'on

réserve la nomination des

lui

effort

membres de

la

pairie.

Enfin, en 1830, la révolution éclate, elle

M.

a

le

dessus,

Thiers;

il

il

attend;

ouvertures

écoute les

se fait demander,

il

il

cède,

il

de

se dé-

voue.

Je n'examinerai pas

ici s'il

a tenu assez grand

compte des hens de famille, et s'il n'aurait pas dû risquer son avenir et celui de sa dynastie pour se faire accepter régent pendant la minorité de

Henri

V

:

ces cas de conscience personnelle n'in-

téressent pas la nation.

Je suis d'aiUeurs con-

vaincu qu'à Paris, après la lutte des trois jours.

MÉMOIRES

237

18-26-1S.18

aucun membre de

la

branche aînée des Bourbons

n'était admissible

il

a été accepté quoique Bour-

;

bon, parce qu'il était le représentant accompli de la classe

intelligente et riche, bénéfi-

de la révolution de

ciaire tels

moyenne,

Juillet.

que Lafayette, Jacques

Béranger, du National ont réussi à le faire

les rédacteurs

acclamer du peuple publiques

»

;

comme

« la

Un

meilleure des ré-

une Chambre des Députés amoindrie

nommer avant de

et dépréciée s'est hâtée de le

mourir.

Des parrains

Laffitte,

véritable ambitieux aurait fait pro-

céder à une élection solennelle force de cette élection;

lui,

;

il

aurait tiré sa

se contente d'à peu

près, s'offrant à ses frères, les souverains étran-

gers,

comme un

Le nouveau

pis-aller roi

humain, prudent,

du

droit divin.

a cinquante-sept ans,

instruit, bienveillant,

irréprochables, ferme et courageux lateur,

fin,

;

de

il

est

mœurs

mais calcu-

rusé, inaccessible à la poHtique de

sentiment, aux élans d'imagination; il a une médiocre opinion de ses semblables, une dissimulation expansive, la passion des la capacité, la

apanages, avec

volonté de gouverner et la vanité

de paraître gouverner.

La

simplicité de

ceux qui

ont,

patroné cette

royauté en l'entourant d'institutions répubhcaines,

a

été de

ne pas comprendre que l'équivoque ne

pouvait pas se prolonger; que, fatalement, la république devait dévorer la monarchie,

ou

la

monar-

238

MÉMOIRES 1826-1848

chie la république. roi

opter, et le choix du

Il fallait

ne pouvait être douteux

:

aussi mit-il d'abord

ses soins à miner les institutions républicaines,

puis à s'en affranchir par une lutte ouverte.

soumis trop aisément à

s'est

mais, pour être juste,

gratitude; naître

la nécessité

qu'après les victoires

il

de

Il

l'in-

faut recon-

sanglantes

de la

guerre des rues, Louis-Philippe a su régner et prospérer avec une liberté limitée. Politiquement ses fautes les plus graves selon

moi avaient été jusqu'en 1838

De



n'avoir évité

:

la guerre qu'au prix

de

notre prestige, en sacrifiant successivement nos aUiés naturels

:

la

Pologne aux insolences du

czar, l'Italie à Yultimatum

nich

;

du prince de Metter-

en renonçant à rendre française la Belgi-

que, qui se donnait à nous.

mieux que

de la guerre

cendance

Peut-être l'audace

la faiblesse aurait-elle conjuré le fléau :

en tout cas

le

système de condes-

et d'oubli des injures, antipathique à la

nation, diminua le souverain, échaidfa les haines, et substitua la

2" tion

guerre

civile

à la guerre étrangère.

Roi constitutionnel, d'avoir aidé à l'annuladu pouvoir modérateur. De sorte qu'à

partir

de 1838, l'ordre matériel rétabU, Louis-Phihppe et la

Chambre

face,

sans intermédiaire capable d'amortir les

élective se sont trouvés face

coups ou de pacifier

le

gouvernement du pays.

débat,

se

à

disputant le

MÉMOIRES 3°

La

plus grave de toutes,

souffrons aujourd'hui,

239

1826-1848

celle

dont nous

a été d'avoir amené

scission entre le peuple et la bourgeoisie

n'a

les

même

hommes

il

On

des classes aisées.

peut

dire qu'en s'étendant jusqu'à la garde na-

tionale, sa

vue

était plus

longue que

geoisie, tous malthusiens, croyant

cessaires, la misère, il

l'ignorance,

celle

de ses

de la bour-

conseillers et des principaux chefs

eux,

la

mais

en cela que partager l'erreur de presque

fait

tous

;

aux maux néetc.

;

comme

jugeait l'instruction primaire gratuite et

obligatoire,

une chimère;

une chimère;

un mal trop vriers de

le droit

intense,

au

le suffrage universel,

travail,

comme

Lyon en 1831

une chimère.

la détresse

et

34,

des

A

o.u-

l'insurrection

il apphquait des calmants, mais jamais une solution économique il ne la connaissait ni

vaincue,

:

ne

la cherchait.

Les deux premières ques,

lui

fautes,

purement

politi-

sont personnelles; la troisième, politique

et sociale,

a été

celle

de sa classe et de son

temps.

Je

le louerais volontiers

d'avoir recherché

liance de la libre Angleterre,

dans ses bras,

il

si,

l'al-

avant de se jeter

n'avait épuisé la série des avan-

ces dédaignées vis-à-vis de la Russie.

Au

point de vue philosophi(pie, et son système

de paix absolue une aurait pu,

lui

,

fois

admis, Louis-Philippe

dire avec vérité

:

«

Mon

rèijne^

240

MÉMOIRES 1826-1848

c'est la

paix. »

a plus d'une

Il

fois

répété

«

:

ce pas une belle chose que d'avoir une

N'est-

armée

capable de vaincre et de ne pas s'en servir

Sans doute,

\

»

une plus belle chose encore eût

et

été la suppression de l'armée elle-même. Mais,

quoi qu'on fasse,

est impossible d'oubher quel-

il

les considérations

d'égoïsme politique se mêlaient

en lui à un sentiment supérieur d'humanité. Comme il

est

advenu au

siècle

passé de

l'esprit

de loca-

Uté et de province, le patriotisme aussi tend à

:

rapport, le roi devance son

sous ce

décroître;

époque

vmgt ans

pendant

l'Europe et l'Amérique, polite, plus le

humain que

exilé,

parcourant

est rentré plus

il

patriote.

cosmo-

Tel m'apparait

souverain qui, confiant dans sa capacité per-

sonnelle, après avoir usé en quelques mois

Dupont de l'Eure, avoir

fayette, Laffitte et

La-

utilisé

Casimir Périer jusqu'à la mort, subissait impa-

tiemment

le

ministère présidé par le duc de Bro-

ghe, ayant pour collègues puis,

à mesure que

MM.

Thiers et Guizot

vaincue, l'ordre matériel affermi', se débarrassait inflexible

du chef de ce cabinet, adversaire

de sa prédominance dans

ment; employait toutes dissolvant;

avoir relayé le

gouverne-

chaque ministère un

stimulait les rivalités

22

6 septembre avec

le

les ressources d'un esprit

inventif à introduire dans

germe

;

armée était à deux reprises

la révolution

février

MM.

;

après

avec M. Thiers

Guizot

et Mol*',

,

le

c^nipo-

MÉMOIRES 1826-184^ sait enfin, le

24\

15 avril 1837, une administration du

comte Mole aux

affaires étrangères,

du comte de

Montalivet à l'intérieur, serviteurs intelligents et rlévoups de sa pensée politique.

XXIII

LA CHAMBRE DES PAIRS

Je n'énumérerai pas la

liste

trop lonp-iie des

services que la pairie indt'pendante a rendus à la liberté sous la Restauration; j'ai déjà

dans

sion

mon

étude sur

le roi

eu occa-

de signaler les

plus importantes.

De que

si

tous ces

faits,

il

serait

permis de conclure

l'hérédité n'eût pas existé

en 1830,

elle

aurait dû être réclamée à cette époque, pour la pairie,

comme

la garantie essentielle de son

voir modérateur.

Ce

son déplorable effacement pendant

de

Juillet,

pou-

fut le contraire qui arriva les

:

journées

son mutisme et son inertie devant

l'audacieuse violation de la Charte par les ordon-

nances avaient permis de révoquer en doute hté de son rôle politique tés, constituante sans

:

la

l'uti-

Chambre des dépu-

mandat, expulse arbitraire-

MÉMOIRES 1H26-1848

ment tous quatre,

Comme

sous Charles X.

cour de justice, la chambre des pairs

condamné

avait

au nembre de quatre-vingt-

les pairs,

nommés

243

le

maréchal

avait gardé la mémoire.

Un

Ney

;

la

France en

autre procès, celui

des mmistres de Charles X, augmenta, dans la capitale au moinsi son impopularité cette fois la Cour des pairs mécontenta Paris par l'atténuation de la peme. 3ous cette double impression de rigueur et de clémence, aux élections de 1831, ;

.

beaucoup de mandats impératifs contre l'hérédité furent imposés aux nouveaux députés.

A

généralement mauvaises à

ces dispositions

l'égard de

la pairie,

tionnel de

deux ambitions

il

que sur un seul point dépendance. De

faut joindre l'accord excep-

:

la part

rivales

ne s'entendant

la suppression

de son

des répubUcains,

d'annuler la puissance pohtique de la

in-

le désir

Chambre

des Pairs afin de n'avoir plus à combattre que la

royauté directement aux prises avec les représentants de la nation était fort naturel.

De

la part

d'une royauté sincèrement constitutionnelle, ce

même

désir était insensé.

J'ai indiqué

comment

Louis-Philippe

et sou* quelle impression

sur le trône tut l'adversaire de

l'hérédité. Plusieurs

preuves à l'appui de cette

accusation se sont déjà

fait jour, d'autres avec le temps ne manqueront pas de se produire. Qu'on rehse tous les journaux ministériels de l'époque,

MÉMOIRES 1826-1848

244

dans la presse

on ne

et semi- officielle

officielle

trouvera pas trace d'une pensée favorable à l'hérédité. Si,

et

à

la

Chambre des Députés, M. Guizot

M. Thiers en

geusement

la

prirent éloqiiemment et coura-

défense, c'est,

il

faut le dire à leur

honneur, que tous deux étaient constitutionnels aussi bien que royahstes

;

et Berryer. ils se rendaient

comme Royer-Collard compte des nécessités

du gouvernement représentatif; en 1838, on les retrouve encore luttant, à la tête de la coalition, pour Mais

le

maintien du gouvernement parlementaire.

les

hommes,

et instruments de

confidents

la volonté royale, ont tous parlé et voté

suppression de

On

comment

sait

23 de

l'article

M. Barrot, après

pour

la

la Charte.

l'opposition

,

guidée

par

avoir voté cette suppression en

haine du privilège, fut battue à son tour par une majorité

de

faire passer

vingt-huit

voix quand

elle

voulut

un système d'élection combiné qui

cherchait à assurer d'une autre manière l'indé-

pendance politique de

la pairie

:

de sorte que

le

pouvoir royal seul gagna, par ce vote, une dan-

gereuse extension.

A la

Chambre des

pairs, qui devait

consommer

son suicide, les indications sont plus nettes. C'est d'abord le duc Decazes, rapporteur, insérant, au

nom

significative

:

«

de la commission, cette phrase

La royauté

gagner en pouvoir ce

qu'elle

seule pourrait croire

perd en

stabilité. »

MÉMOIRES Puis

le

collègues

245

1826-1848

marquis de Dreux-Brézé disant à ses :

— Le pouvoir

est ligué contre votre existence

avec un faniôme d'opinion.

Le duc de Fitz-James, accompagnant sa démission de cette déclaration solennelle



La

:

suppression de Thérédité conduit à la

république ou à un ministérialisme sans frein et

sans été

Des mandats impératifs ont

contrôle

imposés à beaucoup de députés par leurs

électeurs, mais ces électeurs ont été trompés;

il

eût été imprudent de leur laisser voir que c'étaii le

renversement du gouvernement représentatif

que l'on avait en vue

On condamne

Thérédité

parce qu'elle est un privilège, mais en face de la souveraineté

du peuple, qu'est-ce donc que

le

cens, sinon un privilège électoral?

Le comte Siméon, avec

la lucidité

de sa longue

expérience, résumait le débat par ces paroles

remarquables

— De

:

la question d'hérédité

dépend

la réalité

des trois pouvoirs, ou leur rédaction à deux,

avec l'ombre et l'insignifiance d'im troisième. Enfin, le duc de Coigiiy, reprochant nistres leur indifférence et

aux mileur abandon, h mu-

tisme de leurs journaux, les accusait d'avoir laissé

coue immense question avant toute discussion dans les coll(.'ges électoraux. (Milevor

246

MÉMOIRES 1826-1848

La réponse du

curieuse à conserver

— Nous n'avions,

prendre

M. de

ministre,

Montalivet, est

:

que deux partis à

disait-il,

ou faire de l'hérédité une question de

:

cabinet, ou la livrer à l'opinion pure de toute in-

tervention ministérielle. c'était

Dans

le

premier cas,

à l'avance la rendre impopulaire.

Ainsi un ministre, sorti de la majorité parle-

mentaire, justifiait son abandon en disant que

s'il

n'avait pas défendu l'article 23. ae la Charte,

s'il

n'avait pas fait de son maintien une question de cabinet,

c'était

par crainte de c(ynpromettre la

question, en la faisant participer à son impopularité.

Le

rité,

contraire eût été plus exact. Mais la védégagée des ménagements du langage par-

lementaire, c'est que le roi était non pas indifférent,

mais opposé à l'indépendance de

Deux

En

me

faits qui

cette opinion

Chambre

sont personnels confirment

:

des pairs dans le

En démontrant

nommée

ma

pubhe

1838, je

sentatif.

par

la pairie.

brochure

:

De

la

gouvernement repré-

qu'une Chambre viagère,

le roi, n'était

plus qu'une annexe du

pouvoir royal, je m'efforçais d'éveiller les sympathies du dité, ou,

A mon

monde

comme

politique en faveur de l'héré-

pis-aller,

agréable surprise,

consacra un

article

de Félection combinée. le Journal des Débats

ma

important à l'éloge de

publication. J'allai remercier

son directeur

:

il

247

MÉMOIRES 1826-1848

me témoigna une amicales

Armand

vive sympathie, et des relations

Peu de temps

s'ensuivirent.

Bertin

— Mylord,

me

disait

en riant

après,

:

vous ne vous doutez guère que

vous avez valu au journal une grosse semonce de

Sa Majesté

on ne veut plus, en aucune façon,

:

entendre parler de l'hérédité.

Le second fait est autrement grave et concluant.

En

1839, je combattais, dans les rangs de la coa-

empiétements de la prérogative royale dernier pouvoir resté debout, la Chambre

lition, les

sur le

des députés.

Je voyais souvent M. Thiers,

le futur

chef du

cabinet du 1" mars; un jour que je cherchais à lui

démontrer

la vie à la

ministre

main

la

l'utihté constitutionnelle

Chambre des

qui

se

réforme électorale, et de l'autre l'hérédité

de la pairie

— Ah

!

:

me

dit-il,

je le crois bien

rédité je donnerais le suffrage

mon programme Et sur

mon

— Ëh

bien,

vous

ai

!

contre l'hé-

universel.

est déjà trop chargé

j'y inscrive encore

je

de rendre

beau rôle du présenterait demandant d'une pairs, et le

que'

une question aussi épineuse.

insistance

:

voyez M. Pasquier,

engagé à en causer avec

dites-lui

que

lui.

Le lendemain matin j'étais chez notre Avec la chaleur de ma conviction

dent.

Mais,

pour

présije

lui

MÉMOIRES

248

mon

exposai

M.

plan

:82fi-)318

du nom

m'aulorisant

,

de

Thiers.

— Je

me

suis trop vieux,

rien à faire.

il

n'y a

et vous,

vous

répondit-il,

M. de Montalembert

êtes jeunes, voyez, essayez, j'applaudirai à vos efforts.

Puis, enfin, impatienté

:

— Vous voyez ces deux cartons, ma

ils

contiennent

correspondance avec Casimir Périer en 1831

au sujet de l'hérédité

:

eh bien

!

n'en voulait

il

pas, ou du moins au-dessus de lui on

7i'en voulait

pas.

D'après cela, je ne mets pas en doute que les

Mémoires du duc Pasquier, tion,

ne corroborent

ma

lors de leur publica-

manière de voir sur

la

part que Louis-Philippe a prise, en 1831, à l'a-

de l'hérédité.

bolition

En

insistant sur ce point capital, je n'ai, évi-

demment, d'autre vérité historique. vifs alors ils

parce

intérêt

que

la

recherche de la

Mes regrets de l'hérédité

qu'ils étaient

étaient

mêlés d'espérances;

seraient aujourd'hui sans objet. Profitant de

la disposition

sincérité vaillais

générale des esprits à réclamer la

du gouvernement

représentatif, je tra-

de toutes mes forces à

la

résurrection

d'un pouvoir, condition essentielle de ce gouver-

nement.

Quand

il

sera décidément mort, en 1848, je

j)eindrai do souvenir ses principaux orateurs; je

249

MÉMOIRES 1826-1848

me

contente à présent de les indiquer

celier

:

chan-

le

Pasquier préside et dirige les débats; les

comtes Mole, de Montalivet sont au pouvoir

;

par

son caractère, son âge, sa position de président

du

conseil, qu'il

a deux

fois

occupée,

le

duc de

Broglie, chef du parti doctrinaire, est le plus considérable des

main

M.

membres de

plus

le

brillant

l'opposition,

de

M.

ses orateurs

Ville-

puis

;

Cousin, plus spécial et moins politique, le duc

d'Harcourt, la Lozère,

le

comte de Pontécoulant, Pelet de

Bignon,

le

duc de Bassano;

mité avait pour interprètes

Brézé

et le

le

la légiti-

marquis de Dreux-

vicomte du Bouchage; sans être en

dissentiment habituel avec le ministère, le comte

Siméon, le

le

baron Mounier faisaient autorité enfin ;

comte de Montalembert, jeune, ardent, aussi

libéral

que pouvait

l'être le

chef du parti catholi-

que, grandissait en éloquence et en réputation.

La Chambre

abondait en spécialités.

XXIV

LA CHAMBRE DES DËPUTKS

En

1830, l'avènement de la bourgeoisie se ma-

nifeste

j.^ar

ks

actes de ses députés

:

celui qu'ils

proclament roi des Français est son véritable représentant;

goûts;

il

en a les qualités, les défauts et les

il

a autani qu'elle

la richesse et

méfiance, l'amour de

la

du pouvoir:

aussi,

Charte, prennent-ils leurs sûretés, celui qu'ils ont choisi. Plus tion,

la

contre

de tribunaux d'excep-

de milice étrangère ou de garde royale pri-

vilégiée; la lui

remaniant

même

Chambre, magnifique envers son

élu,

vote mie Mata civile de 12 miUions, et l'auto-

à ne pas réunir ses biens personnels à ceux de la couronne, mais elle partage avec lui l'ini-

rise

tiative des lois,

serve

le droit

les ministres

;

désigne son président et se

l'é-

sans limite de mettre en accusation car à côté du roi inviolable sont les

ministres responsables». Louis-Philippe ne pourra

MÉMOIRES

]

251

826- 1848

créer un sous-préfet, ni destituer un garde pêtre,

sans

le

cham-

contre-seing du ministre. Après

changer son ministère, de briser une majorité opposante par une dissolution ; mais ça, libre à lui de

après des élections successives, la majorité

si,

persisie,

sera constitutionnellement forcé de

il

puiser ses agents responsables au sein de cette

Le roi règne et ne gouLa Chambre commet pourtant une in-

majorité; là est le terme

verne pas.

conséquence

elle,

:

:

dont tout l'échafaudage élec-

toral repose sur le privilège de la fortune,

aboht laisse

le

privilège de

au roi

la

eUe

héréditaire, et

la pairie

nomination des membres de cette

assemblée.

Jusqu'en 1836, la Chambre des Députés a présenté

le

unie par le rier,

MM.

tableau d'une majorité

compacte,

danger, disciphnée par Casimir Pé-

Guizot et Thiers. Avec la dissolution

du ministère du 11 octobre commencent ses hésitations; elle se divise quand, au 22 février,

M. Thiers compose une de Téléraent doctrinaire

M.

Thiers,

exclu

administration en dehors ;

quand, au 6 septembre

à son tour, forme avec 1&

centre gauche un parti dont le

il

est le chef. Enfin^

ministère du 15 avril a été pris en laissant de

côté

MM.

Thiers et Guizot,

et le centre

gauche,



dans



les doctrinaires

la majorité qui ac-

cepte le gouvernement personnel.

Pendant un an l'orage gronde,

les défections

252

MÉMOIRES 1826-1848

se préparent au milieu des luttes intestines; des élections générales ont rendu les hostilités plus

ardentes.

Au

à Foccasion

printemps de 183
des fonds secrets, un premier engagement a

Avec sa parole

spirituelle

et incisive, le

lieu.

comte

mais M. Guizot ne peut so résoudre à attaquer franchement ceux qu'il a si

Jaubert ouvre

le

feu

longtemps défendus

;

:

dans son trouble

regret, et le plus souvent tire en l'air

sa faiblesse,

M. Thiers garde

;

il

frappe

."i

témoin de

le silence

:

ba-

la

remise à la session prochaine. Les diverses fractions dont se composent deux armées sont Pour l'opposition,

taille est

les

:

La droite légitimiste, guidée par M. Berryi;r. Le duc DE Fitz-James, grand seigneur libéral, ayant trop de talent pour connaître l'envie, avait

donné l'exemple de

la discipline.

Sa mort

fut

une

perte, et pour son parti, et pour celui qui en avait la direction.

jour

le

:

duc de

Des rivahtés médiocres

marquis de

Valmy

s'étaient fait

La Roche.tacquelein

et le

supportaient impatiemment la su-

périorité d'un simple avocat, admise sans conteste

MM. de Larcy, de îSurrian, de Laboulie, DuGABÉ, et une vingtaine d'autres. La GAUCHE républicaine, dont François Arago

par

était l'illustration. taire,

etGAiiNiER-PAOÈs aîné, secré-

de 1830 à 1834, do la société

ciel t'aidera, le

membre

le

A?ffe-foi, le

plus important.

MÉMOIRES 1820-18

Les

premiers

Jacques Laffitte

et

le

;

Louis-Philippe,

Dupont de l'Eure

maréchal Clauzi;:.,

l'Algérie, et le général

main

de

s'y étaient,

Audry de Puyraveau, Voybr-d'Argen-

ralliés;

soN,

ministres

253

18

ex-gouverneur de

Thiars leur donnaient

la

venait d'acquérir deux précieux talents

elle

de tribune de Bourges

Martin de Strasbourg

:

et

Michel

Salvbrte tenaient une

position

;

CoRMENiN

était Fécrivain

Mauguin

et

du

parti

;

isolée entre les radicaux et les dynastiques.

Le centre droit ou. les doctrinaires. L'homme le plus justement considéré de l'Assemblée, celui qui avait le plus fait

ment de hbertés

pour l'établisse-

constitutionnelles

,

et

dont les

discours sur la presse et sur le jury n'ont laissé à ses successeurs que la ressource de le citer à

propos,

M. Royer-Collard,

par la

attristé

chute de la branche aînée, depuis l'abolition de

du dé-

l'hérédité de la pairie, gardait le silence

.couragement.

Le

M. Gui-

parti marchait sous la bannière de

zot; les plus considérables

écrivains, sont

MM.

comme

orateurs ou

:

de Jaubert, dont j'ai déjà parlé

;

DucHATEi,, de l'école du bon sens en politique,

comme Ponsard en

httérature, sans élévation,

mais spécial sur beaucoup de questions

De

;

iihiMUSAT, esprit généraUsateur, libéral ei

MÉMOIRKS

254 philosophique,

pensée à

fin et

l'action

1826-1848

délicat, préférant trop la

;

DuvERGiER DE Hauranne

courageux, cons-

,

ciencieux, développant les doctrines constitutionnelles, et allant jusqu'où la logique le

Dlmont, caractère

mène;

incertain, paresseux,

mais

d'une éloquence facile et persuasive;

HÉBERT, ViTF.T

clair,

sagace, énergique;

d'HAUBERSAERT

et

Confidents

,

de

M. Guizot; PiscATORY, ex-officier de cavalerie, repartie vive et franc parler

;

plus remuant sans contredit,

Le

Sans principe bien

défini,

le

M. Janvier.

centre gauche

ressemblait aux terrains formés d'alluvions: des ministres en espérance, des ministres tombés en

composaient les diverses couches. Les orateurs

nombreux MM. DupiN aîné, procureur général à la Cour de cassation, quand il n'était pas président de la étaient

:

Chambre

;

Sauzet, son compétiteur au fauteuil; Vivien, conseiller d'Etat;

DuFAURE Pâssy

et

et

Billault, avocats ;

GouiN, financiers

;

Thiiîrs, l'âme, le chef reconnu de tant d'ambitions indépendantes, et ses

dans les manœuvres de taire

:

les

la

deux aides de camp tactique parlemen-

comtes Roger du Nord

DE LA ReDORTB.

et

Mathieu

MÉMOIRES 18Î6-1R48

255

ho gros de l'armée, la gauche dynastique, était commandé provisoiremeDt par M. Odilon Barrot, ayant pour lieutenants MM. Chambolle et Havin;

MM.

NicoD, mag-istrat, dont la parole trop

rare exerçait une juste influence

Glais-Bizoin,

le spirituel

:

interrupteur

Lherbette, l'adversaire de

;

la Liste civile, le

dénonciateur des coupes sombres;

Le marquis de Mornay, gendre du maréchal Soult, DE Charamaule, Isaaibert étaient les plus marquants.

Le centre, gouvernemental, en nombre pourtant

défection

la

membres du riorité

surpassait encore

les diverses fractions

des

de l'opposition;

doctrinaires

et

des

centre gauche avait diminué sa supé-

numérique

et l'avait privé

de ses organes

Ses chefs actuels, les comtes DE Montauvet, appartenaient à la

les plus éloquents.

Molé

et

Chambre des

pairs.

Malgré une parole facile, MM. de Salvandy, Martin (du Nord) et Lacave-Laplagne étaient secondaires. Charles Teste avait plus de talent que de considération. M. Viennet était un ami violent et dangereux.

A

l'exception

camp du

de

M. Liadièrks,

roi prenaient

les aides

de

rarement la parole.

philosophe Jolfproy, dégoûté et morieliemenL malade, donnait des conseils, soufL'illustre

MÉMOIRES 1826-1848

256 fiait

des citations, suggérait des idées plus volon-

tiers qu'il

Emile

ne se mêlait aux

de Girardin

luttes

de la tribune.

était

plus

redoutable

comme orateur. Un excellent homme, M. Cunin-Gridaine, prêtait ses salons et son nom à la réunion des comme

publiciste que

conservateurs.

M. DE Lamartine

Seul, rité la

apportait à la majo-

puissance encore neuve de sa parole.

La grandeur de la question, la différence minime du nombre des votants des deux parts devaient passionner le débat. Convaincre et détacher

une vingtaine

d'esprits flottants, indécis, partagés,

incapables par mière,

eux-mêmes

attendant la lu-

et

tel était le but, et tels

sont en

somme

les

plus beaux triomphes de l'art oratoire.

Parmi

les chefs de l'opposition, quatre ont été

ou sont encore

de

la gloire

excellant par des

moyens

la tribune française,

divers.

Rien

d'ailleurs

de plus personnel, de moins imitable que quence.

Un génie,

l'élo-

quel qu'il soit, ne sajirait faire

école.

Grands orateurs

MM.

petits

et

liommes

n'ont entre eux

Guizot et Thiers

d'Etat,

aucun

autre trait de ressemblance. D'abord journahste,

M. Thiers,

député, a fait sou apprentissage aux

dépens de ses collègues

;

mais

il

n'a pas tardé à

passer maître. Sa parole est simple et familière, elle captive par un air de bonhomie

et

de camaraderie,

257

MÉMOIRES 1826-1848

en amusant

éclaire

elle

dépouillée de pédan-

;

tisme, elle est une sorte d'enseignement mutuel il

commun;

s'adresse au sens

question

si

d'esprit

il

et

;

il

;

n'y a pas de

aride qu'il ne relève par des traits

abuse des protestations de bonne

d'honnêteté,

pourtant,

et

côté faible est la moralité

;

les

foi

en politique, son

mesures

qu'il

dé-

fend ou combat sont à ses yeux, politiques ou

droit,

ou

habiles

impolitiques,

devoir,

maladroites; justice,

en parle, ne tiennent que

s'il

le

second rang.

Dans

financières,

éblouit et s'éblouit lui-même par

les

il

les

masses d'hommes

faisant dire

aux

et

questions militaires

de millions

chiffres

et

aux

qu'il

et

remue,

statistiques ce

veut. Je cherche souvent avec inquiétude

qu'il

ce qui peut être le plus funeste aux

hommes, ou

comme M. Thiers, la rehgion du comme M. Guizot, des princi-

de pratiquer,

succès, ou d'étaler,

pes supérieurs qu'on soins de sa cause. ble,

a

l'art

de se

fait

M.

faire

jusqu'au bout de ses

pendant sert sur

fléchir suivant les

be-

Thiers, prolixe, intarissasuivre plus

de ses auditeurs

longues harangues;

ces huit premières années,

il

ne leur

chaque question que de la science toute

fraîche à l'appui d'idées déjà vieilles

des autorités

:

;

il

a adopté

Talleyrand, affaires étrangères

Napoléon, guerre

;

l'abbé Louis, finances, et

ne s'aperçoit pas que ces

hommes de

;

il

la (Jonsti-

tudnte,de l'Empire ou de la Restauration, nés un

25H

MÉMOIRES

iS-2f;-184R

demi-siècle plus tard, aiircueiit pris l'ëtat présent

comme mêmes

point

progressé sur eux-

et

perçante arrive aux

petite, sa voix

sontie est oreilles

de départ

de là ses théories surannées. Sa per-

:

les plus

endurcies, son geste est vif et

provoquant: sa personnalité est énorme

pas

la politique

paix ou de guerre, mais

pas il

mon

France, mais

la

;

il

ne

dit

de conservation ou de liberté, de

ma

politique

pays.

:

il

ne

dit

Non- seulement

est toujours convainbu que la raison est de son

côté, Foutrecuidance de sa conviction est encore

un de ses moyens dé persuasion « Je mets au ment est irréfutable :

n'y a que des insensés tester

sont les

»

Il

est

défi

Il

absurde de con-

:

ses auditeurs convertis

se trouvent de l'esprit, du bon sens, question, j)ossèdent la vérité, et

argu-

habitudes un peu proven-

çales de sa difilectique

grammes

Mon

savent

répètent ses

la

(«pi-

prennent leur part de son triomjihe.

Enfin, souvent ingrat envers la Révolution et la liberté,

et son

dès

qu'il les

défend

il

s'ennoblit, grandit,

enthousiasme éphémère parcourt l'assem-

))lée.

La

tête

de M. Guizot dépasse de bien peu

de M. Thiers, mais il y a tant de dignité dans son maintien, de majesté dans son geste, de domination dans son regard, que personne,

celle

je

crois,

ne

s'est

aperçu

organe est beau. L'histoire

qu'il

fût

petit:

son

et la philosophie sont

MÉMOIRES 1826-1848

de son domaine ; lise,

les

monte avec

nuages;

il

la

élève la discussion, la généra-

métaphysique jusque par delà de se voir transpor-

l'auditoire, flatté

ter à de telles hauteurs,

admire de confiance, ap-

plaudit sans comprendre.

;

Les mots

ordre, paix,

:

sont les points de repère de ses dis-

stabilité,

cours

259

déhcieux reposoirs pour les membres sade la majorité, étoiles fixes du

tisfaits

trinaire. S'il

il

doc-

veut empêcher une réforme, arrêter

un élan généreux, Hberté,

ciel

obtenir

une

contre

loi

la

descend des sphères sereines, assom-

brit l'horizon,

la cupidité,

déchaîne les tempêtes,

à

par

la peur, et,

fait

l'autorité

appel à

de son

langage, apprend à ceux qui sont atteints de ces passions basses à ne plus en rougir;

il

impose

plus qu'il

ne persuade. Longtemps exercée dans

les cours

de la Sorbonne, sa parole est pure et

sévère

;

en dehors de l'instruction pubhque,

étranger aux questions spéciales,

abordé les discussions de toute sa valeur l'opposition,

Pour

il

comme

recte,

à M. Thiers.

Son improvisation

niais

M. Guizot a

danger du panégyrique, je suis

en quête de reproches à adresser orateur.

est

jamais

orateur du pouvoir; dans

est inférieur

éviter le

chiffres.

et n'a

il

à Berryer

est souvent

incor-

comment égaler l'ampleur de sa

phrase, la mâle expression de sa pensée, l'ordre habile de son argumentation,

les belles

tions de son discours, le tact, la

propor-

mesure, qui au

MÉMOIRES

2G0

Ift26-184R

milieu des orages les plus violents, dans les plus

véhémentes apostrophes, sans

le

atteindre le but

lui fait

dépasser jamais? Les principes du défen-

seur du droit divin sont antipathiques à l'assem-

mais le son de sa voix, son geste, son regard le mettent d'abord en communion avec elle ; blée,

il

lui

expose

de chiffres les plus ar-

les questions

dues, et elle en saisit les moindres détails

où l'honneur,

les discussions

engagés, nie de

il

;

dans

patriotisme

sont

ou s'indigne avec

elle s'élève

Berryer est poignante

liance anglaise, QiiAis

le

prononce ce seul

— de manière à

ment de sa parole,

hommes

le

la raison lui appartiennent

qu'ils adorent.

il

retentisse-

le

cœur l'emporie sur

de plein droit

qu'ils détestent,

Le lendemain,

il

l'art

:

il

les

à mépriser ce

est vrai, s'effa-

cent ces prodigieuses métamorphoses

pas espérer que

;

les organisations nerveuses,

chez lesquels

force à adorer ce

les souve-

Waterloo

général Jacqueminot, l'em-

le

brasse en pleurant. Tant que dure

les

l'al-

— l'An-

un député dévoué à

la tribune, et

Louis-Phihppe,

mot

réveiller tous

nirs de Poitiers, d'Azincourt et de

descend de

L'iro-

lui.

ennemi de

;

de la parole

;

il

aille

ne iaut

jamais

plus loin.

Garnier-Pagès. Le passé est vaincu, on s'en éloigne sans le craindre; au contraire l'aveniiest

menaçant

de

la

:

là est

le

secret de la tolérance

majorité à l'égard des légitimistes, quand

MÉMOIRES 182G-1M8

261

au moindre mot d'une profession de républicaine. Garnier-Pagès a été nommé

elle s'irrite

foi

le département de l'Isère, à mie immense majorité; malgré ses préventions

député en 1831, par contre

le

secrétaire

Ciel t'aidera, la

Casimir Périer,

de la société Aide-toi,

Chambre dut

l'admettre

;

le

st^ul,

se levant à la contre-épreuve,

protesta contre cette admission.

La

position de l'orateur radical est dangereuse

entre toutes

:

une délicatesse

dence consommée,

alliées

à

infinie,

une pru-

la jeunesse,

aux

ar-

deurs des convictions généreuses, la souplesse et la droiture, la

modestie et

le talent lui

sont né-

cessaires pour se faire écouter...

En

1834,

il

proteste avec énergie contre la

loi

qui interdit les associations.

— La ^

société Aide-toi vous paraît nuisible de-

puis que vous vous en êtes ser-vis et que vous

avez profité, depuis que par

elle

eii

vous êtes deve-

nus ministres.

Et prédisant l'avenir

:

— Sachez-le, dès qu'on ne pourra plus s'associer légalement,

En

on conspirera.

finances, en industrie, en

commerce,

il

in-

dique déjà une capacité supérieure.

En

1838, la question agrandie du gouverne-

ment royal ou du gouvernement parlementaire permet aux opinions extrêmes de s'associer à la conlition; sans rien céder de ses principes,

il

15.

ré-

?62

MÉMOIRES

clame

le

gouvernement par

pas décisif vers

elle-même bition,

182(!-1848

:

il

les élus

du pays

gouvernement de

le

combat sans

mais avec une

l'égal,

par

la nation

illusion et sans

am-

activité infatigable.

Les sessions suivantes révéleront toutes ses qualités d'orateur; la

mort seule arrêtera ses pro-

grès.

A côté de ces quatre orateurs, commence

sans soldats,

Lamartine, chef

à déployer ses ailes;

il

plane suspendu entre de vagues instincts de ré-

forme sociale, liberté,

ruines

MM.

le

l'esprit

goût de l'ordre, l'amour de la

de conservation,

le centre,

:

décapité par

le

respect des

la volte-face

de

Thiers et Guizot, sera son armée.

Après ceux que je viens de

citer,

tous les

autres, quels que soient leur importance et le

nombre de leurs adhérents, même M. Odilon Barrot, ne sont que de second ordre. Un vieux carliste, ennemi acharné de notre révolution, disait

de

lui

:

Doublement si niais,

«

C'est ^Jocrisse chef de brigands. »

M. Odilon Barrot n'est pas membres de la gauche, méri-

injuste

et nous,

:

tions bien plutôt d'être appelés le parti des

bonnes

intentions.

A

la tribune,

sa voix, éclatante au début de

chaque période, terminait

la

phrase en basses

profondes inaccessibles à la moyenne des auditeurs,

d'autant plus émouvante qu'elle semblait

se perdre dans les replis de sa conscience.

Il

avait

-

MÉMOIRES

18'2r,-1848

honnête et convaincue

la parole

263

,

,

solennelle et

emphatique de M. IMarty dans le Bourreau d'Amsterdam; comme M. Moëssard (1), il était le prix de vertu de l'opposition jusqu'au jour où, reniant son passé, ministre de Napoléon, complice de l'expédition romaine..

Mais je

me

console en songeant que

moires n'allant pas au-delà de

mes Méde

la révolution

Février, je n'aurai pas à noter la plus inexcusable de ses faiblesses. Il

ne savait rien en finances, rien en économie

peu de chose en administration intérieure, moins encore en pohtiqu'^ étrangère mais il était sociale,

;

le

porte-voix de l'indignation pubUque

dans

les incorruptibles, flétrissait

les courtisans, la

reusement

la

:

il

excellait

d'un fer chaud

vénaUté et l'agiotage. Malheu-

fermeté manquait à l'avocat des

nobles sentiments, et bientôt nous le verrons cé-

der en

M.

fait la

direction de ses gros hataillons

à

Thiers, le tacticien habile et résolu du centre

gauche.

(l) Artiste

estimable

«le

Montyon décerné par l'Aca

la

Porte Saint-Martin, qui obtint

l>'mie fraiiçaigp.

le

prix

XXV LA BOURGEOISIB

La bourgeoisie

avait supplanté au pouvoir la

minorité î///;'«-royaliste et ?//^y'«-catholique Texerçaiî,

sous Charles X, et

masses en conférant tous la richesse.

La

le

g-oût

qui

des

les droits politiques

à

plupart des intelligences cultivées

sortaient de son sein, et

peu

,

s'était isolée

de

néanmoins

l'intellig-ence

elle avait si

que, pendant dix-

huit ans, elle se refusa à radj onction des capaci-

gouvernement de ses

tés. Elle voulait le

pour

l'instruction

ligion

pour

elle, la liberté

les autres.

et industrielle

fait

les

Une

pour

députés-,

elle, la re-

aristocratie financière

emprunts, maintient

les

droits prohibitifs et protecteurs, et n'a construit

jusqu'en 1838 que des chemins de fer de luxe

comme ceux

de Saint-Germain, Versailles rive

droite, Vei'sailles rive g.iuche

de la

rivalité

;

résuhal

ruineux

des Rothschild et des Fould, qui do-

MÉMOIRES 182G-1848

26,")

valent ajourner en France l'esprit d'association.

La garde nationale,

expression la plus large

de la classe moyenne, a combattu l'émeute avec

un courage qui va parfois jusqu'à a l'amour de Tordre elle souffre

dans sa

et

la fureur

fierté

de

l'attitude

du

l'égard des puissances étrangères; elle est jorité

;

elle

de la paix^ et pourtant roi

à

enma-

de l'opposition dynastique, et verrait volon-

tiers s'abaisser

jusqu'à elle

le

cens électoral.

XXVI LE PËUPLB

Le PErpLE. Trop peu

éclairé

dans Napoléon le vrai coupable, ris

avait gir le

chaque

fois

cœur

les

le

pour discorner peuple de Pa-

deux invasions,

de la rentrée des Bourbons.

suivies

Un

roi

cul-d'i-jatte (1) et un roi jésuite [2) ne lui avaient

inspiré ni sympathie ni respect;

noms de

de Benjamin

il

connaissait les

Manuel, du général Foy,

Lat'ayette, de

Constant et chantait Bérang-er;

mais,étrang'er aux droits politiques, ni

ne conspirait.

les efforts

faire

n'attaquait

En 1830, pendant deux

jours,

de la bourgeoisie furent vains pour

comprendre

la

lui

portée des ordonnances et la

violation de la Charte

l'appel

il

:

la

fermeture des ateliers,

des ouvriers typographes, l'exemple de

quelques gardes nationaux et de la jeunesse des

(1) et (2) Sobi-ii|uets populaires.

567

MÉMOIRES 1826-1848

écoles rentraînèrent, et la vue du drapeau tricolore le

soideva. Mais

Vive

la

Charte ! pour ceux de

dons î

A

bas

Après mirable

!

les

Suisses

renonça

il

l

A

bas

magnanime

!

au

bas

de

cri

:

Bour-

les

les calotinsl

on l'appela

la victoire,

vite

A

:

:

On honora

héroïque

ad-

!

on

ses morts,

soigna ses blessés, on souscrivit pour ses orphelins et ses

veuves: quelques-uns

la décoration

même

de Juillet, présent funeste

recurent

dont

port devenait bientôt un motif d'arrestation, tout au moins de surveillance de la police. les cris

du combat je

n'ai

pas

cité celui

de

le

ou

Parmi :

Vive

laRéjjubliquel parce qu'à cette époque c'était surtout dans la bourgeoisie et

les lettrés

que

En dehors de

ces

parmi

se trouvaient les républicains.

souscriptions et de ces honneurs, aucun droit po-

hiique direct ou indirect ne fut reconnu au peuple;

aucune préparation à l'exercice d'un cune espérance ne matériel,

comme

lui

fut

droit,

au-

donnée; dans l'ordre

toujours au lendemain des ré-

volutions, les octrois,

les

impôts de consomma-

tion, privatifs pour le pauvre, furent momentanément supprimés, puis quand la ville eut réparé doucement le désordre de sa toilette, que chacun se fut casé, on les rétablit tout fut oublié. :

Les efforts de l'assistance pubhque sous le nouveau règne ont été louables, mais quand leur résultat aurait

été

double ou

triple,

quand

les

dons, cessant d'être volontaires, auraient revêtu

268 la

MÉMOIRES 1826-1848

forme de l'impôt,

énorme de

fre

la

et se seraient élevés

au

cliif-

taxe des pauvres en Angleterre,

en admettant que la distribution en eût été

et

d'opinion ni de croyance,

il

faite

sans distinction

civec intelligence et impartialité,

n'y aurait eu encore

qu'un palliatif onéreux et insuffisant; car la



masse saine du peuple ne peut être satisfaite que par le travail. Des caisses d'épargne furent fondées et leur nombre s'accrut rapidement ; mais cette institution, excellente

pour

la petite

bour-

geoisie et la domesticité qui n'a pas à pourvoir à ses premiers besoins, ou libataire,

même pour l'ouvrier

cé-

amère dérision aux

devait sembler une

fomilles de prolétaires traversant la vie entre la

misère et la pauvreté. L'instruction primaire avait été une des pro-

messes de

juillet.

(obligatoire

comme

comme

Gratuite

l'impôt du

la

sang,

lumière,

elle

aurait

élevé l'intelligence du peuple et sa moralité, aurait préparé de loin son admission

aux

politiques, et Teût incorporé à la bourgeoisie.

1833,

M.

elle

droits

En

Guizot, ministre de l'instruction publi-

que, a eu l'honneur de faire presque doubler par les

Chambres

le

chitfre

de

consacrés à l'instruction; que

boré seul

le projet,

rapportées par

magne, mais

il

ou

l'ait

1,900,C)0(.) francs,

M. Guizot

ait éla-

rédigé sur des notes

M. Cousin de sa

mission en Alle-

cela n'enlève rien au mérite du ministre; est triste

de penser

qu'il

a

fallu

son talent

269

y.ÉMOlRES 1826-1848 et

son autoriié pour faire accepter des Chambres

une allocation de

trois millions sur la répartition

du budget, quand cinquante millions auraient été nécessaires pour conférer les connaissances premières à tous les Français. Nul

fait

peut-être ne

montre plus clairement l'insouciance maladroite de la bourgeoisie à Fégard « de la vile multitude (1), » et sa répugnance à se l'assimiler. Je n'entends nullement rendre le gouverne-

ment responsable des conséquences inévitables de toute révolution.

Le faubourg Saint-Germain,

privé de son roi

légitime, suspendait ses dépenses; les industries

de luxe chômèrent; les troubles pohtiques inquiétaient le

commerce, effrayaient

les capitalistes;

on vendait peu on cessait de fabriquer ;

souffrit et devint

à

;

le

peuple

mécontent. L'ouvrier, condamné

l'oisiveté, assistait à l'émeute, s'y mêlait quel-

quefois.

hommes

A

côté des besoins, les sentiments; ces

à l'intelligence inculte,

engourdie par

l'excès des travaux journaliers ou par les dures

privations du

chômage, incapables de défendre à la gran-

leurs intérêts, sont sensibles à la gloire,

deur du

nom

français, oublient leurs

maux pour

épouser la cause d'une nation opprimée achetée par rabandon de

la

Pologne

:

la paix

les

avait

indignés. Ses colères, qui avaient éclaté à l'oc-

(1)

Expression de M. Thiera.

270

MÉMOIRES 182«-1S48

casion de

prise de Varsovie, jointes

la

au sou-

venir encore chaud de la victoire de Juillet, au

dénûment, au mépris de

la vie, à l'attrait

du dan-

ger avaient poussé en juin 1832 plus d'un enfant de Paris à s'unir aux insurgés républicains

il

:

y

en eut moins en 1834.

Les Paroles dun croyant, lues par tous ceux qui savaient

lire,

avidement écoutées par

tres, avaient fécondé le

masse tendait à se séparer de mais

n'était

les

au-

germe démocratique. La bourgeoisie,

la

encore ni républicaine

ni socialiste

:

de

membres de la Société des Droits les premiers propagèrent l'Homme i\\\\

les

doctrines

sont les

ce

,

communistes dans

crutement;

y

il

classe

ou-

comme moyen de

et principalement

vrière,

la

re-

avait d'ailleurs analogie entre

des Jacobins autoritaires et des communistes autoritaires.

Après il

la loi de

1834 contre

les associations,

arriva ce que Garnier-Pagès avait prévu, elles

se transformèrent en sociétés secrètes et en foyers

permanents de conspiration. Les révolutionnaires les plus ardents de la Société des Droits de

l'Homme

créèrent la Société des Familles: en 1836,

bre des avorté

initiés

amena

s'élevait

à

le

nom-

1,200; Un complot

l'arrestation des principaux chefs;

une nouvelle organisation eut

lieu

sous

le

nom

de

Société des Saisom, qui ne comptait pas plus d'un millier d'adhérents.

Par

là,

il

est facile de

voir

271

MÉMOIRES 1826-1318

combien

était restreint le

nombre des

soldats ré-

guliers de rémeute.

Deux hommes remarquables par leur

leur vertu et

dévouement à l'enseignement du peuple,

Buonarrotti

,

ancien carbonaro

,

babouviste,

et

Charles- Antoine Teste avaient groupé autour d'eux

des jeunes gens pauvres, laborieux, et quelques ouvriers

;

avec des nuances,

le

communisme,

clest-

à-dire le sacrifice de la hberté à Fégalité était le

fond de leurs doctrines, seul

il

avait prise sur le

peuple; car le saint-simonisme, né sous la Restauration et qui avait eu son éclosion en 1830, avait passé sans exercer sur lui presque

aucune ac-

tion; le Positivisme était trop scientifique, le jFo//-

riérisme, quoiqu'il parlât à l'imagination avec sa

théorie passionnelle et ses déductions féeriques,

n'y avait

pas trouvé d'accès; jusqu'en

on ne pourrait pas

1838,

citer dix ouvriers phalansté-

riens.

Plus tard, j'aurai à constater une expansion graduelle des idées de réforme sociale et la nais-

sance d'un certain nombre de feuilles populaires.

Je résume ainsi la situation du peuple en 1838 il

:

ne comptait pas à Paris et à Lyon plus de huit

à dix mille républicains, mille socialistes,

plus de trois à quatre

à peu près tous communistes;

mais, quoique moins misérable qu'en 1831,

il

était

mécontent.

Tenu à

l'écart

du pays

légal,

il

s'habituait à ne

272

MÉMOIRES 1826-1848

rien attendre, à ne rien espérer de son roi ni de

son gouvernement.

La fonde.

scission

devenait chaque joui' plus pro-

XXVII

LE CLERGE

De 1815

jusqu'à l'assassinat du duc de Berry

du clergé avait

l'action

terraine l'aimait.

:

Louis XVIII

été restreinte

ou sou-

le craignait plus qu'il ne

Cependant l'entrée aux

affaires

de MM. de

ViUèle et de Corbières avait accru son influence

:

les jésuites multipliaient leurs écoles, les mission-

campagne de Maistre, de Rode La Mennais avaient fondé et achevé l'édi-

naires entraient en nald, fice

de

\di

1825, Charles

:

philosophie catholique idtramontaine.

le

X

En

clergé était monté sur le trône avec ;

par ses

affiliations laïques, la

grégation envelop])ait les hautes classes

dans un réseau; mais

la bourgeoisie,

en grande

partie, le peuple entier, lui étaient hostiles.

vaincre cette opposition,

le

Con-

comme Pour

clergé en majorité se

montrait intolérant, provocant, persécuteur, soutien zélé de l'arbitraire,

mauvais conseiller de son

MÉMOIRES

274 roi.

Comme

de Damas, volution

Charles

:

il

X,

Paul par

saint fut

de il

1826 1848

la foudre sur la route

soudainement éclairé par la résous

petit

et intrigant qu'il

se

grand pour se mettre au

veau du peuple

fit

qu'il voulait

était

ni-

conquérir.

son immixtion à la politique

Ses fautes, avait fait perdre un terrain immense: alors, durant plusieurs années, son impopularité

lui

et

était

que dans nos rues un vêtement ecclésiastique exposait à l'insulte les scènes de destruction de

telle

:

Saint-Germain-l' Auxerrois

et

de l'archevêché don-

nent la mesure des haines que le clergé avait soulevées. Il voulut être modeste, désintéressé, mais

indépendant

:

les

abbés de

La Mennais, Gerbet,

Lacordaire et leur aUié le comte de Montalembert ont eu la gloire de réclamer les premiers la suppression du budget des cultes et la séparation de l'Église et de l'État

;

ils

professaient les principes

d'une démocratie universelle

:

à l'égard du

Gou-

vernement, leurs etforts furent vains: ultramontains, ils furent condamnés, même par le Pape, leur chef spirituel.

Néanmoins, Topinion leur sut

gré de leur généreuse tentative, et. chose bizarre, la publication des Paroles dtiin croyant, qui signalait la

rupture de

La Mennais avec

le clei-gé, et

déversait les plus terribles accusations sur

le

pape

souverain temporel, contribua à diminuer cette aversion dont

Moine

le

prêtre était l'objet.

deiuiis qu'ils avaient

perdu dans M. de

MÉMOIRES

275

18:ii«)-1848

La Mennais, l'homme

qui les remorquait à la

do sa popularité, les membres du

suite

clerg-é

avec un habQe empressement toutes occasions où leurs consciences de catholiques les saisissaient

comme

leur permettaient, et

à

propos de la Pologne

de l'Irlande, de soutenir la cause de l'indé-

pendance.

S'ils

de rÉtat,

c'était

ment

attaquaient l'enseignement laïque

au

nom

de la hberté d'enseigne-

leur jeune chef, le

:

comte de Montalem-

malgré sa soumission à l'Encyclique qui l'avait forcé à renier la plus forte part de ses docbert,

trines, continuait

Une grande

à se croire libéral.

ligne de démarcation divisait le

clergé en deux classes Gallicans. rituelle

du pape

les

Vltramontaim mais

et des conciles,

montains voulaient la

:

et les

Tous reconnaissaient la suprématie le

spi-

les ultra-

gouvernement de

l'Église,

nomination aux dignités ecclésiastiques dépen-

dant uniquement du saint-siége dacteurs

;

les anciens ré-

de V Avenir, les jésuites, les moines,

toute la partie mihtante et envahissante, était ul-

tramontaine. Par un étrange abus du mot hberté, les

galhcans se disaient défenseurs des

fjallicanes,

libertés

parce qu'ils préféraient à l'autorité du

pape l'asservissement au pouvoir

Pour Napo-

politique.

ne pas remonter plus haut, Louis

XIV

et

léon ont été les représentants absolus de ces bfrtés;

Bossuot

les a subies, le

a formulées dans

le

comte Portalis

Concordat;

MM.

li-

les

Dupin,

MÉMOIRES

276

1826-1848

Thiers, et successiveineiil presque tous les ar-

chevêques étaient gallicans. voulu faire précéder d'un étal de situation

J'ai

France en 1838

de la

Mémoires. Ce

mon compte, rait

travail,

ei

la continuation

de ces

je l'avais fait alors pour

sur beaucoup

de points,

diffé-

il

du tableau que je viens de tracer. Je tendais mes efforts vers la réalisation du

alors de tous

gouvernement

me

constitutionnel, doni les conditions

semblaient être

:

uji

roi

régnant et ne gou-

vernant pas; une Chambre des Pairs indépendante par l'hérédité ou par l'élection; une Cham-

bre des Députés rendue plus libérale par

une

large reforme électorale ; des ministres désignés

au choix du

roi

par la majorité parlementaire et

sérieusement responsables; l'abrogation des

lois

de septembre.

Mes

idées politiques n'allaient pas plus loin.

J'ai dit le succès

que m'avait valu à la

de

tin

la session,

auprès des membres des deux Cham-

mon

discours sur la conversion des rentes;

bres, la

presse en général m'avait

traité,

et

le

également bien

nouveau directeur du Messager,

le

comte Walewski, comme moi membre du JockeyClub, ayant publié un article (Mogieux dans son journal, j'allai jour ont daté

lui faire

mes

mes remercîments de :

relations plus intimes avec

ce

lui.

»

XXVIII

— MA COOPERATION AU .VES — MA CONNAISSAN'OE AVEC ALPHONSE KaRB. — PROCÈS GISQUET. — LE SALON DE M. THIERS. — MA PRÉSENTATION CHEZ M. ODILON BARROT. — LES

LA COMTE WALEWSKI. SÀGEJi.

CONQUÊTES DE M. THIERS.

Quel

était le

comte Waleswski?



le

4 mai

1810, au château de Walewice, en Pologne, de la belle

comtesse de Walewska, remariée depuis

au général comte Ornano

du grand capitaine

et

(1),

un des lieutenants

parent des Bonaparte,

Alexandre Walewski Colonna perdit sa mère de

bomie heure,

et

fit

ses études à Genève.

beaucoup de ses compatriotes, faciUté

encore,

il

Comme

parlait

avec

plusieurs langues, et quand, bien jeune il

se rendit pour la première fois en

An-

gleterre, sa naissance presque illustre, sa figure et sa fortune lui valurent

(1)

Nommé

un

maréchal de France après

accueil exceptionnel

le

coup d'Etat.

278

MÉMOIRES 182G-1848

A

du monde aristocratique. à peine

quittent

les

mode

héros de la

où d'autres

l'âpre

bancs du collège,

et lié

alors dans tout l'éclat de sa réputation.

une

an de mariage. Dès le commencement de il

patrie,

11

épousa

de lady Sandwich, qui mourut après un

fille

naise,

un

fut

il

avec lord P.ilraerston.

pren

l

combat

l'insurrection polo-

activement part à la défense de sa à la bataille de

cause de ses relations,

il

Grochow,

est choisi

avec

et,

MM.

à

Za-

moyski

et Wielopolski pour aller à Paris et à Londres tenter de concilier à son pays l'appui de

ces gouvernements; mais, quoique lord P.iiiners-

ton fût à cette époque ministre du Foreign office^ ses efforts furent vains froideur de la France terre.

:

;

il

ne put surmonter

ni l'indifférence del'Aiigle-

Varsovie prise, la ruine de

sommée,

ni la

la

Pologne con-

comte Walewski entre au service de

le

France, capitaine dans

la légion étrangère,

10 août 1833, en septembre,

il

le

passe aux chas-

seurs d'Afrique. Après s'être acquitté d'une mission confidentielle auprès d'Abd-el-Kader. avoir

rempU

les fonctions

de chef de bureau arabe,

est naturalisé Français, sert, en

d'hussards.

En 1838, ayant

d'un journal du

soir,

le

1835, dans

il

le

acheté la propriété

Messager,

il

donne sa

démission.

L'habitude du monde, la distinction, Cfcur et la

la

don-

réserve des formes, une mollesse qui

279

MÉMOIREâ 1x20- 184S n'est pas sans grâce, ordinaire

aux natures des-

une ambi-

tinées à l'embonpoint, la générosité, tion vague,

la curiosité

de s'essayer dans des

carrières diverses, le goût des plaisirs élégants

sont les principaux traits de ce caractère bien-

en dépit de ses précoces succès.

veillant

J'ai dit

ciements:

comment il

il

mes remer-

avait accueilli

ajouta que

si

je croyais

lui

quelque chose, je pouvais m'acquitter en

devoir

lui

don-

nant

mon

était

en possession du Messager, un M. Foucaud,



avis sur une affaire grave. Depuis qu'il

par un sentiment de vengeance contre

l'an-

cien préfet de police Gisquet, lui avait apporté

des preuves irrécusables de la mauvaise adminis-

de ce magistrat au profit de ses passions

tration

personnelles. Devait-il s'en servir et les publier?

Ma réponse

fut

que contre Gisquet fonctionnaire,

je n'hésiterais pas pour l'affirmative, mais qu'il avait été destitué; que, député,

il

il

s'était joint

à

gauche; que, préfet de pohce pendant six ans,

la

savait bien des choses; que, par suite,

vait être

France

une force pour l'opposition

était le

;

il

pou-

qu'enfin, la

pays des apparences et de l'oubh

:

par ces motifs, je conseillaile silence. «



Mais

le

journal a déjà annoncé hier, sur

son compte, d'importantes révélations. «

de

la

Je



En

chose

me

ce cas, faite.

il

faut tirer le nieilleiu* parti

»

mis à l'œuvre,

et j'écrivis

un

article qui.

MÉMOIRES

280

en traçant

le

1828-1848

devoir des publicistes à l'égard des

fonctionnaires,, élevait et grandissait le rôle

Messager.

Telle

Walewski

et

de plusieurs journaux qui reprodui-

sirent l'article

accrut près de

lendemain.

le lui

mon

Ce léger

— La

du journal.

:

le

nous sommes d'accord sur

but que nous poui'suivons.

Le comte Waleswski obstacle

:

il

j'y

je ne pourrais acheter la

moitié de votre propriété, et j'ignore litique

mais

proposition est séduisante,

vois deux objections

service

influence au point qu'il

m'offrit de partager la direction «(

du

au moins l'impression de

fut

si

en po-

les principes et

»

leva de suite le premier

entendait garder seul les charges de

sa propriété. Après quelques conversations sur les plus

importantes questions du moment, nous

parvînmes à nous entendre également sur

cond Il

le

se-

point. fut

convenu que notre opposition

constitutionnelle, notre but le

lementaire, notre entre le

moyen

serait

gouvernement par-

la coalition, notre place

Comtitutionnel et

le

Siècle

;

que nous

marcherions à côté de M. Thiers, mais non derrière lui; qu'une discussion préalable aurait heu,

entre nous, des sujets

nouveaux à mesure

qu'ils

se présenteraient.

Quant aux considérations personnelles, plus honorable et de moins mystérieux ski,

:

rien de

Walew-

déjà naturahsé Français après sa campagne

28]

MÉMOIRES 1826-1848

d Afrique, ambidonnait

de grande na-

les lettres

turalisation qui lui donneraient le droit

senter sa patrie il'adoption et j'ai

comme

de repré-

député ou pair;

à peine besoin d'indiquer l'avantage pour

moi de soutenir à

l'avenir

à

la tribune les

ques-

tions telles que nous les aurions posées dans le

journal, et surtout d'avoir un journal soutenant les questions telles

que je les aurais posées à

me

tribune. Cet appui de la presse

Chambre de mon isolement je ;

et,

même

dans l'enceinte

tirait

parlais

législative,

la

à la

au dehors,

mes paroles

acquéraient la valeur du journal et de la nuance

que je représentais. Eatiu, en

compte-rendu des séances de pairs, je poursuivais vitahté, et peut-être

ma

me la

réservant

le

Chambre des

tâche de donner de la

de l'indépendance au pou-

voir dont je faisais partie. J'avais, en outre, le droit de

Ma

rédaction quand bon

me

conviendrait.

collaboration était gratuite.

Tous ces arrangements conclus, Walewski me fit connaître la rédaction du journal.

En premier

lieu, Hoilay, intelhgent, fin, lettré,

prompt à découvrir

les meilleurs

arguments à

l'appui de la flirse indiquée; talent souplo, habile

à s'assimiler les idées et

même

recteur au point que, plus lard, 'Il

riant

articles

le style

d'un di-

M. Thiers

disait

ne plus pouvoir distinguer ses propres de ceux

qu'il lui inspirah.

Charles Rabou, hoiuu'ie et iiip'nipux, tour à

282

MÉMOIRES 1826-1848

tour publiciste et romancier, grand amateur d'an-

cienne musique et de contre-point. Achille Brindeau, un de nos amis, habitué de la

Charte de 1830, avait été recommandé par Nestor Roqueplaii au comte Walewski Enfin, le capitaine Tanski,

l'homme des nouvelles

et

comme

gérant.

officier polonais,

des correspondances

étrangères.

Au

rez-de-chaussée, deux écrivains fournis-

roman

saient le

et le feuilleton des théâtres

joh compagnon,

brillant, susceptible,

l'un,

:

redoutable

adversaire, frappant fort et juste, maniait avec

non la plume le premier à Tescrime, baron de Bazancourt vivait comme littérateur dans une banale obscurité; l'autre, M. Edouard art l'épée,

;

le

Thierry, le regard discret, les cheveux plats et gras,

doux

l'air

subalterne,

et

des

alignait

phrases correctes et étudiées aussi dépourvues

de

de la forme que de l'originahté de la

l'éclat

pensée.

pour

le

Au bout

mon

de quelque temps, dans

succès de la feuille à laquelle

associé, je proposai inutilement à

il

zèle

m'avait

Walewski de

chercher à les remplacer par Alphonse Karr

et

Nestor Roqueplan.

Personne

d'ailleurs n'avait

moins que

le

direc-

teur du Messager la vocation du journaUsme

quahtés

lui

attaques,

il

nuisaient

:

il

;

ses

regrettait la vivacité des

avait remords de blesser, et retran-

chant avec soin les paroles dures et acerbes, les

283

MÉMOIRES 1826-1848 traits satiriques,

ne servait aux lecteurs qu'une

il

polémique inotfensive, sans autre assaisonnement

que la froide raison. Le bon-goût, ses

mondaines

relations

marche

;

lui

il

eût été trop pénible de rencontrer

personnages dont

le soir les

fautes et les ridicules. Je

me

aurait grossi les

il

souviens de sa répu-

gnance à accepter pour nous qui, disait-il,

de

la quantité

gênaient dans sa

le

le

mot de

coalition

ne se prenait qu'en mauvaise part.

A Paris, j'assistais

souvent

Wa-

matin chez

le

lewski à la préparation quotidienne du journal.

La

session terminée, je lui adressai d'Augerville

une série

d'articles

sur la réforme électorale.

J'avais lu le Uvre de Girardin

De

:

l'Instruction

publique, et frappé de la disproportion entre les crédits alloués et les fonds nécessaires à l'ensei-

gnement primaire, trouvant une connexion immédiate entre

une large réforme électorale

néralisation

pour

par

titre

à

des

mon

connaissances, travail

:

l'instruction primaire.

remarquable par

la

De

la

j'avais

gé-

donné

réforme électorale

était

Il

et la

d'ailleurs

pou

forme, mais l'association des

idées était juste.

Le 19août, une causerie d'Alphonse Karr dans la

Presse, commençait ainsi «

:

Quelques écrivains moroses vont se plaifjnant

que

la gaieté française est

çais

ne

sait plus

morte, que

aimer, boire

le

Fran-

et sp battre, et

ce vieux vert-galant ne chante

c|ue

|)kis ni le vin,

m

284

MÉMOIRES 1826-1848

Y amour,

ni rien autre chose.

ni les belles,

ne savons cependant rien de

Nous

gai que les gueu-

si

letons politiques qui se commettent dans les dé-

avec circonstances aggravantes de

partements,

toasts et d'improvisations a

La

politique bachique

me remet

en mémoire

un des plus splendides gueuletons de la Restauration. Il

libéral fins

nommer un

de faire

s'agissait

candidat

dans un arrondissement situé sur les con-

de la Normandie

;

les

amis du candidat et

le

candidat lui-même allaient visiter les fermiers et

sympathiser avec eux. Puis détails

il

»

racontait avec sa spirituelle ironie les

du

festin

tieuse, répétée

terminé par

la

de couteaux sur les verres, et

en

il

plets les plus saillants.

Le y^i'néral Yundamme Avant perdu sa femme. Dit c'est bien malheureux :

De

les pleurer tous deux.

CHŒUR. Tirelonlaine, tirelonla.

II

Le général

A

la

chanson sédi-

en chœur avec accompaprnement

KIcIkm-

porte d'Enfer, etc.

/

citait les

cou-

MÉMOIRES

Au

dernier, l'on faisait

tiques

retirer

domes-

les

* :

La garde Et Et

nationale

la

garde royale

la

gendarmerie

La troupe de

me

L'envie

prit

personnage d'un signai

285

1826-1 «48

ma

Ma

lettre

ligne aussi..

de

répondre en adoptant

Pnidhomme

Un

:

lui

Tirelonlaine.

politique

,

et

le

je

électeur des 221.

plaisanterie réussit au point

que, la se-

maine suivante, Alphonse Karr se moquait en ces termes de son correspondant ;

«

Notre dernier

il

nous a attiré une lettre amers entre ces reproches

article

pleine de reproches

;

en est que nous reconnaissons fondés

tres contre lesquels

et d'au-

nous nous permettons de ré-

clamer

Nous allons

«

transcrire plusieurs passages de

cette lettre signée

:

Un

électeur des 221.

Dimanche, 20 août 1838. «

C'est avec

« vu,

dans

un sentiment bien pénible que

votre

feuilleton de

la

j'ai

Presse de ce

«

jour, tous les efforts de votre esprit employés

«

à ridicuhser les généreuses menées des élec-

«

teurs libéraux de la Restauration

H

au sarcasme

((

(lu

député.

»

le

doul)le sacerdoce

à livrer de l'avocat et

MÉMOIRFS

28() (!

18'2G-1848

Notre correspondant ne songe pas qu'avouer

des menées c'est admettre la condamnation des

démarches que

l'on appelle ainsi

soi-même. Je ne

répondrai que par ces mots :1a scène que j'ai retracée a eu lieu, et elle a eu lieu

comme

je

est comique.

n'est pas

ce

l'ai dit;

Le Tartufe

précisément

ma

faute

elle

si

n'attaquait pas la reli-

gion, mais les faux dévots; les plaisanteries contre les élections

grotesques et les guetdetons poli-

tiques n'attaquent que les gueuletons politiques et les élections grotesques. «

C'est ce que je répondrai encore à l'électeur

des 221.

— Quand

convenablement

me

il

reproche de traiter peu

les souvenirs

de l'Empire

:

per-

sonne de notre temps ne se défend d'une grande et sincère admiration

compagnons de sa

pour Napoléon

et

pour

les

gloire; personne n'y est étran-

ger et ne peut compter ses parents sans retrouver quelque soldat de l'Empire. C'est une raison

de plus pour s'élever contre l'abus et le trafic qui se font des choses glorieuses. C'est une raison de plus pour traiter d'indigne bouU'oimerie la lentative

du jeune homme

déguise en empereur

Cirque - Olympique

,

et

qui,

à Strasbourg, se

comme M. Edmond du croit

faire

des

révolu-

tions

« Si, «

comme

des 221),

moi, monsieur (continue l'électeur

vous aviez passé votre vie en pro-

MÉMOIRES 1826-1818

287

— MERCI — vous sauriez qu'on n'a

«

vince

«

en préludant par des repas à des opérations plus sérieuses, que se soumettre à Tusag-e enra-

a ((

!

ciné et constaminent suivi lorsqu'il

« traiter d'affaires «

avec des palais

commerciales. usés,

comme ceux

s'agit

— Sans

des estomacs

fait,

de

doute

affaiblis

et

des viveurs parisiens,

«

surexcités

« «

méthode pourrait avoir quelques inconvénients mais chez nous autres provinciaux, race

«

robuste et

cette

;

INTELLIGENTE,

fumées du vin

les

ne peuvent troubler la cervelle ou dominer la lu« cidité de l'esprit. » ((

Je ne suis pas Parisien, monsieur, répon-

«

dons-nous à

l'électeur, je

ne suis pas Français;

sans cela je trouverais fort mauvais pliihisie et

grande

d'imbécillité

ville et

aune

le

brevet de

que vous donnez à une

— Du

capitale.

reste, j'ad-

mots facilement, monsieur, que vous tenez plus de vin que moi, et je ne conteste pas votre capacité

;

je ne vous connais pas, monsieur, et je dois

m'en rapporter à vous sur vous-même, ô

homme

robuste et intelligent! «

Ensuite (ajoute toujours notre robuste élec-

teur), je

vous demanderai pourquoi vous vous

permis de changer

le refrain.

Par

a\ez-vous substitué au refrain

si

êtes

quelle i)erfi, lie

populainî de

Larifla flffïajarifla, la répétition de Tireloulainey tireluidu,

terminaison de la JRétjence, accoiiipa-

MÉMOIRES 1826-1848

288

gnement ordurier des couplets de Firon.

Vadé

et de

»

Pour compléter mon succès, je me dénonçai en Karr de dîner avec quelques amis communs. L'auteur de tant de romans délicieux, priant Alphonse

de pages pleines d'observation

cœur

aussi droit

que

l'esprit

de poésie, a

le

à ce prologue

si

et

:

gai de notre connaissance a succédé entre nous

une sérieuse amitié.

Vers

cette

époque eut

mation motivé par

lieu le

la publication

procès en

dans

le

diffa-

Messager

des pièces compromettantes pour l'administration

de l'ex-préfetde police. Le pauvre Gisquet, aban-

donné par l'opposition, livré avec entrain par le pouvoir aux sévérités de la magistrature, vive-

ment attaqué, faiblement défendu, subit la parole violente et cruelle de Plougoulm au nom du ministère public. Par une décision tout à fait imprévue, le jury ayant déclaré

envers

le

privé, le gérant fut

mende

;

le

Messager coupable

non envers l'homme condamné à cent francs d'a-

fonctionnaire et

le directeur avait

lui-même présenté sa

défense avec convenance et modération.

Je fus présenté successivement chez M. Thiers et chez

M.

Barrot.

Le salon du chef du centre gauche, place SaintGeorges était des plus animés des groupes nombreux de députés et de journahstes s'entre,

tenaient des préparatifs de la

;

campagne parle-

MÉMOIRES 1826-18

on causait lactique

raeiitaire;

289

18

er stratégie;

comptait; négligeant ceux dont on était caressait les douteux et les tièdes,

on se

stir,

on déchirait

on les

traîtres. Ce n'est pas un des moindres mérites de M. Thiers que l'amitié inaltérable qu'il a su ins-

pirer à des sin lité

:

hommes

tels

que

MM.

Mignet

et

Cou-

leur foi presque absolue dans son infailhbi-

est la meilleure justification de celle qu'il avait

dès lors, et qui s'est fortifiée, avec les années, de la supériorité

Malgré

de sa raison.

la récente alliance

et la

gauche,

leur

camp

;

MM.

avec

les doctrinaires

Barrot etGuizot restaient dans

les blessures

mal

cicatrisées reçues

en ^e combattant pendant huit années, des scrupules de dignité personnelle les empêchaient de se rencontrer à mi-chemin place Saint-Georges;

mais

il

n'en était pas de

même de MM.

de

Rému-

Duvergier de Hauranne, Chambolle Léon Faucher les séductions de l'esprit, le charme familier de M. Thiers les attiraient; casat, Jauberfc,

et

;

chant avec art l'action graduelle de sa volonté,

il

les habituait

à sa direction, substituait une fusion

dont

l'âme à la coalition de trois armées

il

était

distinctes, et se

ménageait des soutiens dévoués

dans

la presse et

fut tir

cabinet

des collègues dociles pour un

Jo tenais peu de place dans ce monde politique par goût, je recherchais

femmes,

d'ailleurs

fort

la

conversation

clair-semées.

;

des

Madame n

290

MÉMOIRES

Dosne

hoimeuis

faisait les

la vivacité

1826-1 «48 ;

de son langage,

elle m'intéressait

la

par

chaleur de son ad-

miration et de ses antipathies, par une sorte d'élo-

quence naturelle

La johe

et passionnée.

figure de

madame

Thiers exprimait un

ennui que je partageais tout en regrettant d'être inhabile à le

La

dissiper.

parmi tant d'hommes noirs blait

une

tête

beauté de sa sœur, et

mal tournés, sem-

de Raphaël dans une collection de

CaUot.

De temps à autre, les boucles blondes de madame de Rémusat, le charme de son regard, la finesse de son rire, la fraîcheur de son teint, la

blancheur de ses épaules éclairaient un groupe

d'heureux causeurs l'approcher; mais

.

qui

elle

avaient la

chance

de

ne venait que par excep-

tion.

C'est de jour que je il

me

rendis chez

M. Barrot

:

avait présidé un comité électoral, m'accueillit

avec bienveillance

MM.

et

me présenta homme de

Chambolle, Bissette,

aussitôt

à

couleur, et

Havin, qui faisaient partie du comité. Je

le revis,

mesure que j'apprenais à le connaître, il me facile de découvrir que si beaucoup de talent,

et à fut

une loyauté

et

une honnêteté reconnues, une

longue pratique de la vie parlementaire l'avaient placé à la tête de son parti, l'aspect rigide de sa

physionomie faible

servait d'armure

et hésitant

;

à

un caractère

sa profondeur n'était qu'à la

MÉMOIRES 1826-1848

291

surface, son ambition timide inclinait à se subor-

donner à une influence supérieure.

et

Il y avait beau temps que M. Thiers le savait ménageait d'autant plus ses susceptibilités qu'il

à l'occasion de

était sûr J'ai dit

blait

un

parler et agir.

le faire

que M. Thiers, grand orateur,

petit

en expliquant

me sem-

homme d'Etat, et je persiste, mais ma pensée. Il possédait plusieurs

qualités essentielles

du génie politique

la déci-

:

sion, la promptitude, l'habileté, la finesse, sinirulier d'attraction.

Ce

qui lui

un don

a toujours man-

qué, selon moi, c'est la solidité des principes et la

grandeur du but. Il

devinait que la France voulait, par une

atti-

tude ferme et digne au dehors, fût-ce au prix

d'une guerre, se replacer en Europe au premier

rang

;

mais alors pourquoi

s'était-il

opposé à

la

défense de la Pologne? Pourquoi n'avait-il pas

réclamé

le veto

de

la

trichienne en ItaUe?

Espagne

était-elle

France à l'intervention au-

Sa volonté

d'intervenir en

donc cette occasion tant atten-

due^ Que devons-nous penser, surtout en 1840, de son dessein de guerroyer seul contre l'Europe coalisée, afin de conserver

au pacha d'Egypte

notre protection contre le sultan? Il

arrivera ministre, imposé par une majorité

parlementaire.

Le

«

Mais ce pouvoir, qu'en

pourra-t-il porter seulement?

fera-t-il

»

fera-i-il?

Quelle idée

triomphera Est-ce l'instruction primaire?

~^2

MEMOIRES 1826-1S48

programme. Est-ce

Elle n'est, mèiiie pas sur son la

réforme électorale

mission.

session suivante.

la

grand; quoi

lift

qu'il

l'art d'inspirer

A mon

en il

soit,

Il la

dans

remet à

nom

à rien

sphère des

la

déploie de l'habileté;

me prouver

confiance et sympathie.

qu'il

Walewski chercha à

y aurait avantage pour nous à se

plus étroitement avec

M.

Thiers, et à

mettre la direction du Messager. Jo

que sans contester

le

nence, je préférais

lui

moms du monde

lui

lui re-

répondis

sa préémi-

continuer un appui indé-

pendant. Toutefois, voyant

mon ami

propriétaire

du journal, décidé à abdiquer, j'ajoutai était le meilleur

A l'avenir

il

retour des chasses en Picardie, au dé-

but de la session, le comte

lier

rentes?

n'attachera son

Il

umbitions secondaires, .1

Tenterrera dans une com-

Il

^

La conversion des

ma

juge de ses

l^

'il

intérêts, et je bornai

coopération au compte-rendu des

séances de la pairie. Je n'en restai pas moins

avec Walewski et en bons termes avec

lié

le véri-

table chef de la coalition. Il

serait trop long

quêtes de

d'énumérer toutes

M. Thiers;

j'en citerai pourtant une

des plus curieuses et des plus durables sures énergiques

Rerry,

le

les cou-

à l'égard

d(3

la

:

ses

me-

duchesse de

souvenir de Deutz, ses boutades révo-

lutionnaires n'avaient pas suffi à arrêter le pen-

chant qui entraînait

Berryer vers

d'ailleurs naturel et réciproque

:

lui;

il

était

un certain mys-

MÉMOIRES 1826-1848

augmentait

tère. inutile aujourd'hui, en

Les

la salle des

couloirs,

293 l' attrait.

conférences n étaient

pas les seuls lieux de rendez-vous. Dès 1836, un premier dîner tête à tête avait eu lieu au ministère de l'intérieur, plus tard on se retrouvait en

maison

tierce.

Deux dames du faubourg Saint-Germain ayant Walewski le désir de connaître le monstre, il nous réunit M. Thiers, la duchesse de Grammont, la comtesse Alexandre de Girarmanifesté à

:

din,

Berrjer,

millionnaire

le

marquis

Jean

,

Brézé

de

GretFulhe

échange d'anecdotes

et

,

,

un cent

Un

moi.

et d'attaques bienveillantes

entre les deux chefs pohtiques mit chacun à l'aise.

Puis Berrjer, s'effaçant, laissa la parole à

l'his-

torien de la Révolution, qui, sans trop de détours, il

amena

seconde campagne d'Itahe, dont

la

raconta deux épisodes

tels

toire

comme

à peu près qu'on peut les

du Consulat

et

il

lire

sait raconter,

dans son

Hh-

de l'Empire ; car, suivant la

préoccupation du moment,

essaie en conver-

il

sation des fragments de ses discours ou du hvre qu'il écrit.

Le repas

fut

animé, et

la

verve du persoimage

en exhibition intarissable. Par un suprême eôbrt

de galanterie, res,

il

surmonta, entre neuf et dix heu-

ce sommeil de

monde

la

digestion auquel tout le

avait été préparé.

comphmeuts,

et,

même

On

lui

prodigua

après son départ, on

les le

294

MÉMOIRES

1826-1848

déclara éblouissant, étourdissant, adorable! Rien

de mieux

que

justifié

Néanmoins,

il

y

riiitcréi qu'il avait excité.

avait dans ces empressements et

du premier rôle

ces rapprochements un indice

que son nait

:

talent, aidé d(^s circonstances, lui desti-

les

femmes devinent

la

force et sont por-

tées d'instinct vers le triomphateur.

Garnier-Pagès et la sûreté

insensible

avec son ironie tranquille

aux séductions de M. Thiers. Tout en

gouvernement personnel par sa ses votes, il se tint constamment en

combattant parole et

seul,

de sa méfiance républicame, restait

garde contre

le

les illusions et les

espérances qu'on

plaçait dans le futur représentant

ment parlementaire,

et je dois

du gouverne-

à ses

tissements les précautions que

utiles

j'ai prises

tribune, en 1840, contre l'inconsislance

dent du 1" mars.

averà la

du prési-

XXIX DISCUSSION DE L ADRESSE A. LA CHAMBRE DES PAIRS ET A LA CHAMBRE DES DÉPUTÉS.

A

la fin

de décembre 1838, la discussion de

l'adresse eut lieu d'abord à la

Chambre des

pairs;

l'évacuation d'Ancône fut blâmée par le duc de Brog-lie, le

partage de la Belg-ique par

le

comte

de Montalembert. Cousin dénonça en termes énergiques rance des prêtres refusant

la sépulture

l'intolé-

au comte

de Montlosier, parce qu'à sa dernière heure celui-ci

ne consentait pas à désavouer son célèbre

Mémoire à

consulter contre les Jésuites.

Il

re-

procha au ministère son indifférence devant

les

scandales de Clermont, devant les empiétements

du clergé à Reims

et

à Lyon, et devant la résur-

rection des collèges tenus par un ordre légale-

ment chassé de France. Malgré les dénégations du Minisire de

l'in-

296

MÉMOIRES

struction publique

main

insista

lS'2rt-1818

comte de Salvaiidv. M.

à son tour sur

le réveil

Ville-

de cet esprit

envahissant du clergé.

De mon de

côté, j'attaquai les tendances générales

la politique extérieure

du ministère; sa neu-

favorable aux partisans de don Carlos, en

tralité

Espagne,

et surtout

gard de guerre

son action oppressive à

la Suisse,

si

qu'il

elle n'expulsait pas

l'é-

menacée de

avait

le

la

prince Louis,

revenu d'Amérique à Arenenberg auprès de sa mère.

On

sait que,

pour éviter un

conflit, le

prince

dut aller demander un asile en Angleterre.

La

discussion générale close, le débat recom-

mença avec

vivacité sur

de l'Adresse, malgré probatifs.

A

main dit que

l'occasion «

chacun des paragraphes

la certitude

de

la

des votes ap-

Suisse,

M.

Ville-

soustraire Louis-Napoléon aux lois

du pays, par respect pour une sorte de légitimité impériale que l'on voyait rayonner de sa tête: déférer le procès Laity à la Cour des Pairs, que l'on établissait ainsi

puis, par naître,

juges en matière de presse;

un abus du

droit

du plus

dans la conduite avec

la

fort,

mécon-

Suisse, ces prin-

cipes généraux du droit public que les grands

États doivent proclamer et maintenir en faveur

des

petits, c'était

autant de fautes successives

reprochait au gouvernement.

Le président du

qu'il

»

conseil rempli! la tâche facile

de se défendre au milieu des applaudissements de

297

MÉMOIRES 1826-1848 la Pairie.

Mais

l'attention publique se

sur les débats de la

trait

La nomination à

Chambre

concen-

élective.

Dupin, can-

la présidence de

didat du gouvernement, contre Passy, de l'opposition, fut

emportée à une majorité de cinq voix;

au contraire, parmi

les

sion de l'Adresse, six

:

membres de

MM.

la

commis-

Thiers, Guizot, Du-

vergier de Hauranne, de la Redorte, Etienne et

Passy appartenaient à la coalition; trois seulement MM. de Jussieu, de la Pinsonnière, De:

belleyme, au ministère.

Une Adresse telle

qu'on n'en avait pas vu de-

puis celle des 221 fut rédigée par la majorité de

commission. Tous les griefs de l'opposition y étaient énergiquement reproduits; la protestation

la

en faveur de la nationalité polonaise,

le

reproche

de ne pas intervenir en Espagne conformément

au

traité

de

la

d'avoir évacué

quadruple alliance, l'accusation

Aucône sans

nécessité et sans

dignité, une appréciation sévère des dissentiments

suscités entre la

France

et la Suisse

;

la

commis-

sion exigeait en outre la conversion des rentes, et

résumait sa pensée dans cette phrase significa-

tive «

:

Nous en sommes convaincus.

Sire, l'intime

union des pouvoirs contenus dans leurs limites constitutionnelles peut seule fonder la sécurité

pays

et la force

de votre gouvernement.

ministration ferme, habile,

du

Une ad-

s'appuyant sur

les

298

MÉMOIRES 1826-1848

sentiments généreux, taisant respecter, au dehors, la dignité

de votre trône et

de sa responsabilité, est

le le

couvrant au dedans

gage

plus sûr du

le

concours que nous avons tous à cœur de vous prêter. »

La

minorité ministérielle présenta en vain un

contre-projet.

Le président Dupin,

de droit présidant

et

poche un papier <(

et dit

la

élu par elle,

commission,

tira

de sa

:

Messieurs je ne veux pas que l'on puisse

penser que je cherche à m'envelopper par une inviolabilité sournoise. » Il lut

M. Mole

à son tour un factum contre

ses collègues, qu'il gourmandait de ne pas

ver l'administration aux yeux du pays.

»

et

« rele-,-

Devant

cette volte-face impudente du hérault qui procla-

mait la victoire, les uns s'indignèrent, les autres eurent peine à conserver leur sérieux.

La

discussion générale s'ouvrit, le 7 janvier,

parle discours d'un aide de camp du dières, contre l'Adresse.

La

roi,

M.

Lia-

physionomie tragique

de l'orateur formait un contraste piquant avec les

épigrammes

qu'il lanoait

aux principaux ré-

dacteurs.

A

son appel, M. Guizot

prit la parole et eut

pour contradicteur son ancien collègue du 6 septembre, le flans cette

président du 15 avril.

poshion,

difficile et

Le premier,

nouvelle pour

d'opposant, se montra égal à lui-même;

le

lui,

second

MÉMOIRES

299

18,iG-l848

surpassa en éloquence l'attente de ses meilleurs amis.

De

part et d'autre on sentait une rivalité

d'ambition, une animosité personnelle qui n'existait

même

pas au

degré chez

M.

rappelle

On

se

de

à passionner

Tacite au sujet des courtisans

pro dominatione,

Mole

<(

:

disait

Ce

des ambitieux.

:

le

débat.

Omnia

belle réplique

et la

n'était

Omnia

:

autres adver-«

les

Guizot terminant par la citation

saires, et contribuait

serviliter

du comte

pas des courtisans que Tacite

serviliter

pro dominatione,

c'était

»

M. Thiers donna à son

tour

:

il

eut le rare

bonheur, en déployant toutes ses qualités, de ne

pas être long

et

de n'avoir à regretter aucune pa-

role imprudente.

Malgré son habileté l'intérieur

nuer qu'en partie

Après

conciliante, le ministre de

comte Montalivet ne parvint à atté-

MM.

l'effet

du précédent discours.

Passy, Billault et

travaux publics,

le ministre

M. Duvergierde Hauranne,

des s'at-

taquant à la corruption administrative, citant des faits et

des noms, était interrompu par cette apos-

trophe du comte Mole. «

Votre discours n'est qu'un

phlet.

mauvais pam-

»

Ces éclats de colère permirent à M. OdilonBarrot, dans un langage politique et modéré, de

demander qu'on en

unît avec 'les personnes et les

récriminations sur le passé, pour en revenir aux

300

MÉMOIRES 1826-1848

préoccupations du présent, aux questions constitutionnelles posées dans l'Adresse.

Bien que

générale eût été close,

la discussion

celle

du premier paragraphe en

tion.

Aussi, Garnier-Pagès dit-il qu'il ne

comme M.

vait admettre

passé

dans

que

;

le

présent et dans

politique

sion

le

passé

parce que

c'est

elle attaquait la

immuable du gouvernement! Cette adhé-

ainsi

de Garnier-Pagès

motivée

d'être fatale à l'adoption de l'Adresse

de

:

utile

,

à

manquer

l'opinion qu'il représentait, ne pouvait

la

pou-

Barrot l'amnistie du

votait l'Adresse,

s'il

continua-

était la

le ministre

Barthe, s'en empara pour effrayer

la justice,

majorité conservatrice.

Alors M. Guizot, répondant à

Pagès

et

à Garnier-

la fois

à Barthe. maintient etgloritîe

que du juste-milieu

;

ce n'est pas

lui, c'est le

nistère qui la

déserte aujourd'hui

blesse et son

insuffisance,

l'anarchie.

il

la politi-

;

par sa

livre le

mifai-

pouvoir à

prenant l'adresse paragrapho

Puis,

par paragraphe, dans un admirable commentaire, il

s'attache à prouver qu'elle est à la fois libérale

et pacifique, conservatrice et consliiulionnelle.

Dans

cette lutte acharnée,

M. Guizot

appelle

invinciblement le comte Mole à la tribune. «Je reconnais,

dit

le

président

du

Conseil

Adresse n'est pas révolutionnaire, mais

,

h'

votre

elle est

in-

constitutiomK41e. xPuis, s'adressantàMM.Thiers et Guizot

:

«

Au

fond, messieurs, on a beau par-

MÉMOIRES d'anarchie, c'est

1er

le

SOI

1826-1848

pouvoir que l'on veut.

Non, réplique M. Thiers; car si j'avais voulu du pouvoir aux mêmes conditions que vous, j'y serais maintenant à votre place

a

:

Ce que nous

voulons, c'est empêcher la répétition des fautes qui ont perdu la Restauration.

Et

»

il

montrait

l'administration, par son origine et par ses actes,

entachée d'inconstitutionnahté.

Le comte de Montalivet que

pelant avait été

reproche

ce

se défendait en rap-

d'inconstitutionnahté

déjà adressé autrefois par

M. Barrot à

Thiers, ministre du 11 octobre, qu'il accusait

M.

de laisser remonter la responsabihté jusqu'à la couronne,

Lamartine

s'était

élancé à la tribune, et refu-

de céder la parole à

sait

M.

Thiers, qui voulait

réjjUquer au ministre de l'intérieur

mime

s'ensuivit, ironique et hautaine

du poëte, les

une panto-

:

dont la grande

marches de

teur, irrité

de la part

exhaussée par

dominait son compéti-

la tribune,

du silence que

taille,

lui

imposait cette résis-

tance inattendue.

L'orateur réclama d'abord la liberté de la

tri-

bune, qui ne devait pas être un monologue au profit

de certains députés.

défenseur du

Il

ne se portait pas

à la hauteur des nécessités du pays mitait qu'il

l'action

le

cabinet, qui peut-être n'était pas ;

mais

constitutionnelle de la

il

déU-

royauté,

ne voulait pas voir reléguée hors du mouve-

MÉMOIRES 1^20-1848

302

ment Il

politique

((

comme une

aux chefs de

disait

Ne

vous

fiez

abstraction couronnée.

la coalition

:

pas tant à vos talents; ce ne

sont pas les talents, ce sont les caractères qui

soutiennent les empires. Si vous nous présentiez un programme conforme à de grands principes de progrès social si vous étiez des hommes nouMais tant qu'il veaux, je voterais avec vous ;

ne s'agira que de renverser des hommes sans toucher aux choses, je continuerai à voter pour le

ministre de Famnistie et de la paix contre ces

ministres énigmatiques, dont les uns ont un pied

dans

compte-rendu,

le

septembre,

et

les autres

dans

les lois

de

dont l'aUiance suspecte et antipa-

thique ne promet à

mon pays que deux

résultats

funestes qu'il vous était donné seuls d'accomplir

à

la fois

:

la

dégradation du pouvoir et la décep-

tion certaine de la hberté.

Par compensation, décidait,

le

»

philosophe Joutfroy se

quoique à regret, à voter contre un

cabinet dangereux par sa faiblesse

pour cette

fois

dans

;

s'il

l'opposition,

se rangeait

c'était

d'obtenir un gouvernement parlementaire

afin

appuyé

sur une forte majorité.

M. Amilhnu présenta au paragraphe premier un amendement qui, au Ueu d'attribuer à la Chambre seule la prospérité de la France et Enfin,

k'

repos du monde, proposait d'en féhciter le gou-

vernement du

roi et les

pouvoirs de l'Etat. Cet

MÉMOIRES

303

182b*- 1848

amendement, combattu par MM. Sauzet ne

"l'ut

et Guizot,

Aoté, au milieu d'une extrême agitation,

qu'à une majorité de sept voix

La deuxième

partie de

216 contre 209.

:

l'amendement, qui ap-

prouvait la politique extérieure du ministère, et

du paragraphe 2 de

entraînait la suppression

l'Adresse, fut remise après la discussion et le

vote séparé de chacime des questions de politique étrangère.

Successivement des amendements de M. La-

nyer sur

M.

paragraphe

le

relatif

à la Belgique, de

iJebelleyme sur l'évacuation d'Ancône, et

rejet

du paragraphe 5 sur

la question

le

suisse,

volés à une faible majorité, avaient transformé

ou supprimé

blâme que l'Adresse

le

chacun des actes de

la pohtique

cabine i, quand la discussion sur et sur la

deuxième

M. Amilhau,

partie de

le

infligeait

à

extérieure du

paragraphe 2

l'amendement de approuvant

l'un censurant, l'autre

l'ensemble de cette politique, rendit une nouvelle

ardeur au débat.

Tous

les

hommes marquants ou

illustres

de

l'Assemblée s'étaient déjà jetés dans la mêlée; Berryer, seul, se réservant, suivant de

l'œil les

fortunes diverses, s'apprêtait à décider le sort du

combat;

le

moment venu

fait le frappait

tout d'abord

singulière de toutes les partis sous le

prit

il

;

la parole.

Un

c'était cette fusion

opinions et de tous les

drapeau de l'opposition

;

c'était cette

MÉMOIRES 1826-1848

304

hommes

réunion étrange de tous les

qui,

jus-

que-là, et avant le cabinet actuel, avaient exercé

pouvoir; c'étaient leurs sentiments

le

ment manifestés

dans l'Adresse,

et

fense de l'Adresse.

pouvoir?

et

si

haute-

daus

la dé-

D'où venait Tisolement du

en trouvait l'explication dans la né-

Il

cessité subie par les ministres actuels d'accepter l'héritage, les engatrements, les paroles

données

de leurs prédécesseurs; en un mot, la continuation d'une pohtique permanente, avec l'impuis-

sance d'en

sortir. Il pouvait, lui, l'adversaire

de

tous les cabinets depuis huit ans, donner son

La Pologne,

opinion sur cette politique.

catho-

hque, guerrière, avant-garde de la France, la

Pologne n'était plus; en Espagne, depuis tion successoriale,

rien; en Belgique,

la

ques-

où tendait notre politique? il

A

aurait fallu miner les résis-

tances séculaires de l'Angleterre et attendre le

moment de heu de

cela,

réunir la Belgique à la France: au

on avait donné

la

couronne à un

prince appartenant à trois royaumes

d'origme,.hé à l'Angleterre,

La «

lié

Allemand

;

à la France.

question à présent était insoluble.

Je

me promène autour de la carte

ajoutait l'orateur,

et

je

de France,

demande à tous

les

points qui nous touchent quels sont leurs senti-

ments pour nous. Je

vois,

au midi, l'Espagne,

déchirée par deux partis qui, l'un et l'autre, au

jour de

la

paix, seront vos ennemis.

Au

nord, la

305

MÉMOIRES 182C-1848

Belgique que vous n'avez pas soutenue, que vous avez trahie dans son mouvement de Belgique, que nous ne pouvons ses sentiments généreux

assez froissée? .amis

y a dans son

l'Italie, s'il

sein des

de vos principes,

de votre système,

la

l'avez-vous

la Suisse,

:

juillet;

protéger dans

votre politique, cro3'-ez-vous qu'ils

do

s'éveilleront

maintenant pour vous? Non, vous êtes abandonnés partout, vous êtes isolés, et voilà où en est réduite la France. jeteii.dans l'urne

Ma main

se séchera avant de

une boule qui dira qu'un

tel

mi-

nistère est jaloux de notre dignité, qu'une telle

pohtique est conservatrice de notre dignité, de

nos alhances

:

jamais

!

jamais

!

»

Puis, publiant du haut de la tribune son estime et

ses sympathies pour

M.

Thiers,

il

ne craignait

pas d'approuver certains actes de son administration. «

Conséquent avec vos principes, avec

lution qui s'était faite, pliait

avec

le

en France par la révolution,

président du

22

février,

la révo-

système qui triomdisait-il

au

vous avez usé de ses

forces pour soutenir la dignité et les alliances de

France

Vous avez voulu

intervenir en

Espagne pour

être conséquent avec

vous-même;

la

vous avez voulu conserver la position d'Ancône ;

vous avez et

si

fait là

deux actes honorables, monsieur

;

vous revenez au pouvoir, quelque distance

qui doive naturellement subsister toujours entre

306

MÉMOIRES

nous deux, d'utile,

laites

'S2(!-lft4ft

pour

la Fi'aiice

parce qu'après tout je suis né en France,

dii'ai,

veux rester Français.

et je

quelque chose

d'honorable, de grand, et je vous applau-

»

Detix conséquences à cette magnifique haran-

gue

:

d'abord, la nécessité de substituer à une

politique fatale,

à

permanente,

la politique

mualle, acceptée par

le

comte Mole

ini-

et ses col-

lègues, qui la couvraient de leur responsabihté,

une politique parlementaire, digne, hardie, concordant avec

l'intérêt

désignation de

M.

de

la

France

;

ensuite la

Tliiers, le seul qui fût sorti

du

pouvoir plutôt que de s'associer à cette politique,

comme

le

chef du futur cabinet que la coahtion

imposerait à Enfin,

la

couronne.

amudant tous

précédents par

les votes

une impression <]ominatrice,

elle

subjugua l'As-

semblée.

En

vain

M. Mole, mettant à

profit la coideur

légitimiste de l'orateur, chercha à

ses coups portaient moins sur

que

sur la

révolution

le

démontrer que

ministère actuel

de Juillet elle-même

M. Odilon-Barrot revendiqua au nom de che

les paroles patriotiques

la

:

gau-

de Berryer.

Après des cxphcations plus habiles que concluantes de

M.

des sceaux,

et

(le

M.

celle

Thiers,

Guizot, combattues par le garde

un résumé sohde,

énumérant

les

clair et concis

trois politiques

:

d'enthousiasme et de propagande, celle des

MÉMOIRES 182«-1848 alliances naturelles,

307

de l'isolement; accu-

celle

sant le pouvoir d'avoir préféré

la

dernière, et

chambre patriotique de redresser fléchissait chaque jour davantage, on vota l'amendement de M. Amilhau fut suppliant une

une politique qui :

rejeté par

219 voix contre 210.

J'ai dit déjà

combien

quence sont éphémères

les

triomphes de

l'élo-

il

est d'ailleurs

sans

;

exemple qu'au lendemain d'une résolution énergique contre

le

pouvok-,

ne se manifeste pas

il

une tendance réactionnaire. Le 17, craintive, fatiguée d'émotions,

ses votes précédents, que

la

Chambre,

embarrassée par

M. Cunhi-Gridaine

lui

remettait sous les yeux, malgré les encourage-

MM.

ments de tions

M.

de

Vivien et Piscatory, les objurga-

Thiers, se laissa persuader par le

du conseil de rejeter

jji-ésident

le

paragraphe de

l'Adresse.

Le 19

venait en discussion le dernier paragra-

phe celui qui indiquait à quelles conditions couronne pouvait compter sur le concours de ;

la la

Chambre.

M. Debelleyme, au nom de

la minorité

commission, présenta un amend(;in(}nt

qui,

de la sans

en supprimer tous les termes, en atténuait singulièrement la portée.

La

lutte

A M.

continua par des efforts désespérés.

Dufaure, affirmant

bre en cas d'insuflisance

le droit

de

la

Cham-

du ministère d'en

faire

MÉMOIRES

308

1826-1848

remonter raveitisseniPiu jusqu'au trône, Laniai' mais en réalité sa réponse était tine répondit ;

22

dirigée tout entière contre le président du

dans

vrier, car, sissait

son adversaire, et

majorité

chef

cette terrible mêlée, le

gouvernementale

proclanif''

delà

différend consistait,

manifestée par

M.

nouvel orateur de voulait

coalition.

selon

fô-

chacun choi-

La

pays, en l'absence des Chambres, dans :

or,

l'esprit

le

volonté

la

Thiers, ministre, d'entraîner

vention espagnole

la

vraie cause du

dans

lui,

frapper

le

l'inter-

général de l'A-

dresse indique une tendance radicale à substituer à la politique de paix suivie depuis

1830 une

poli-

tique de guerre.

Les grandes ambitions qui s'agitent aujourd'hui pour arriver aux affaires, se diront L'Europe, déjà inquiète, l'Europe, qui depuis 1830 «

:

reste

comme

indécise, ne sachant pas

si le

monde

reprendra son aplomb, l'Europe nous donnera des griefs

;

nous menaçons

les traités,

non pas de

1815 seulement, mais de 1830, comme en Belgique, et une fois entrés dans une série de cultés au dehors, si

la situation

diffi-

de la France sera

grave, qu'elle se pressera, au

nom de

son pa-

triotisme, autour de nous, qu'elle nous donnera

majorité dans les Chambres, et qu'étant une fois

au pouvoir, on ne nous en laissera pas descendre car, tantôt fer(Mis

un

au nom d'une

titre



la

victoire dont

;

nous nous

reconnaissance du pays, tan-

MÉM0IUB:S

au nom d'un

tôt

309

1826-1848

péril, tantôt

au nom d'une défaite

à réparer, nous viendrons demander durée, force argent,

hommes,

l)re, et la

dictature ministérielle

àlaCham-

Chambre, pressée entre des nécessités

impérieuses, ne poiura rien nous refuser!

Nous

dominerons aussi longtemps que l'on nous sentira nécessaires, et les circonstances fortes feront durer la nécessité. «

Oui, voilà la pensée non de

particuher

i^n

— mais, je

— peut-être

(|u'

l'aftirme, voilà la

tel

ou

aucun ne

tel

homme

l'a

conçue,

pensée instinctive du

pensée qui ressort de toutes les

parti, voilà la

phrases de votre Adresse «

M. Thiers a

dit

dans la question belge

qu'il

se refuser à l'exécution des traités dans

lallait

leurs conditions territoire fait-là

résume

aux déchirements de

relatives

du Limbourg

et

du Luxembourg

la politique incendiaire de la

:

ce

coa-

lition. »

Le représentant de

M.

la paix

dans

la coalition,

Guizot, protesta contre les intentions calom-

nieuses qu'on prêtait à ceux qui en faisaient partie. Il

ajouta que c'était la responsabilité morale et

non légale que

le

Le ministre de et

courage à

ministère ne couvrait pas assez. l'intérieur tenta

la majorité,

de rendre force

en grossissant ses im-

perceptibles triomphes, et en attribuant à une sorte d'obscurité son uni({ue défaite. «

Messieurs,

dit

M.

Thiers, par ccLie modeste

.

310

MÉMOIRES

182<î-1848

Chambre

apologie, le cabinet semble dire à la

Vous ne voulez pas me

me blâmez

ne

«

ne

pas

me

:

mnis

résig-ne;

pas, je reste

Je pense que

s'agit

louer, je

ici

le

cabinet n'a pas la force,

o\

il

de talent, n'a pas, dis-je. la force

politique, la force parlementaire, la force

(in-

fluence, de volonté, de caractère qu'il faut avoir

lorsqu'on est à la tête d'un gouvernemeni

.

»

L'éloquent orateur, président du 15 avril, tête

fois à ses nombreux ennemis M. Barrot, déplorant la pénible agonie

encore une

Puis.

dans laquelle cria

fit

;

<(

le ministère épuisait ses forces, s'é-

Se réfugier

ainsi derrière des questions

de personnes, croyez-moi, c'est mal couroimer

une administration.

Au

»

scrutin, le ministère obtint

7voix de majorité,

et

une

de plus

fois

13 voix sur Tensemble de

l'Adresse.

Le tableau rapide de

la plus

grande

parlementaire qui se soit livrée sous

bataille

règne de

le

Louis-Philippe est forcément incom|)let

:

ce que

je n'ai pu rendre, c'est l'attente du public, l'émotion des tribunes, l'aspect houleux de l'Assemblée, les

courses rapides des aides de camp, ragitatlon

fiévreuse des chefs,

murmures,

les

le

tumulte des bravos et des

tempêtes furieuses,

le

silence de

l'admiration, et, derrière les grands orateurs re-

nouvelant à la tribune les merveilles de

qutnce,

les

l'élo-

sarcasmes du président Du})h),

1<"^

311

MÉMOIRES 1826-1848

ou grotesques de

scènes violentes

la salle

des

conférences, les bons mots des couloirs, les calem-

bours de

MM.

Sauzet et Fulchiron;

qu'à des chansons.

rant

J'ai

Quatre voix de majorité, faveur de la royauté, Dieu la belle victoire

En

!

Tu

toi

qui

l'as

porté I

dois en être bien flaUé.

A

y eut jus-

retenu le couplet sui-

:

D'Orléans,

il

ta santé!

L'on ne saurait trop boire.

,

XXX —



DEMISSION DU ÉLECTIONS DE 1839. MINISTÈRE MOLE. DIVERSES CABINET PROVISOIKE. COMBINAISONS. MINISTÈRK ATTENTAT DU 12 MAI

niSSOLUTION.

— —

— —

DU 15 MAI.

Pendant de

les

premières années de la monarchie

Juillet, la classe

ment

unis, avaient

moyenne

et

son

comprimé, par

roi, étroite-

les

armes

les lois^ l'esprit révolutionnaire se manifestant

l'insurrection.

Depuis 1835,

les

deux

alliés,

et

par

ras-

surés sur le point essentiel de la sécurité publique s'étaient divisés sur l'exercice

de Tautorité

:

appartiendrait la direction politique, ou de

à qui l'oli-

garchie censitaire de la C'hambre élective, ou de la

couronne

Au

a^'^ant

comme

appendice la Pairie?

dehors, l'unité de volonté avait longtemps

maintenu l'équivoque entre les rivaux; mais à présent, l'inexécution des

trail('s

alliance, le refroidissement

de la quadruple

avec l'Angleterre, les

313

MÉMOIRES 1826-1848

avances

aiix.

gouvernements absolus, l'évacuation

d'Ancône dénotaient une politique royale opposée à celle de la Chambre.

A

l'intérieur,

on avait successivement renversé avaient la confiance de l'As-

les ministères qui

semblée

22

6 septembre ou avait fait refuser par la Chambre des pairs la conversion des rentes, votée deux fois en masse par la Chambre des députés il était :

le

11 octobre, le

février, le

;

:

temps pour diquer leurs

du pays de reven-

les représentants

droits,

annulés à leur tour

s'ils

ne voulaient se voir

comme

les

membres de

la

Pairie.

Or,

le

des votes ne

résultat

voir héréditaire, malgré sa stabihté, ses

moyens

aucun

laissait

doute; la majorité dérisoire obtenue par

pou-

le

immenses

d'influence et l'habiUté de ses défenseurs,

équivalait à la défaite.

Avant de s'avouer vaincus, nistres eurent recours

prononcée

le

le roi

et

à la dissolution;

ses mielle fut

31 janvier 1839.

Partout en France l'ardeur de la lutte électorale fut extrême.

MM.

Thiers à Aix, Odilon-

Banot à Chauny, Guizot à

Lisieux, Duvergier de

Hauianne à Sancerre, Chanibolle à NapoléonVendée pubhèrent des manifestes combattant les envaliissements

de

la

prérogative

n"eut pour soutien indépendant que

royale,

qui

Royer CoUard,

doni la voix, jadis écoutée, se perdit au miUeu ]8

314

du

MÉMOIRES

182fi-lfi48

de la lerraentation générale. A la du comité républicain, Garnier-Pngès, Tau-

luiuiilte et

tête

cien secrétaire de la société Aide-toi, dera, avait conservé une

f ai-

le ciel

correspondance, aussi

active qu'étendue, avec ses débris dans tous les

départements

;

Arago,

anciens

il

etc.,

Marchais

de

aidé

membres de

d'Etienne

,

cette société,

eut une part considérable au succès.

Les élections avaient eu elles assuraient le

lieu les

2

et

6 mars

;

triomphe de la coalition. De-

vant la démission définitive du comte Mole et de

com-

ses collègues, ses chefs se réunirent afin de

poser une administration qui, en dehors des deux fractions extrêmes,

légitimiste

et

républicaine,

donnerait à tous une juste satisfaction, et pourrait

répondre à l'appel que sans

MM. net.

doute,

soit-

le

souverain adresserait

maréchal

au

Soult,

soit

à

Thiers ou Guizot, pour la formation du cabi-

Sous

la présidence

du maréchal,

la

nomina-

M. Thiers aux atfaires étrangères, de M. Guizot à l'intérieur semblait une équitable rétion de

partition

du pouvoir entre

le centre

doctrinaires, et l'élection de la

gauche

et les

M. Odilon-Barrot à am-

présidence de la Chambre contentait les

bitions

faciles

de la gauche dynastique.

Cette

combinaison avait l'inconvénient de livrer l'administration intérieure,

électorale à

M.

les préfectures

et l'action

Guizot, le récent défenseur de

loi (le flisjnnrtion, et

la

Ta '.lié bien nouveau de l'op-

315

MÉMOIRES 18a6-1848 position

remettait en présence deux rivalités,

elle

;

MM.

de

celles

à ranimer au

peut-être

viendrait

prédominance la

Thiers et Guizot, que

;

pourtant

elle

le roi

par-

de sa

profit

était la meilleure,

seule qui permît de transformer en fusion la

M. Thiers y donna son adhésion et celle de M. Barrot. Mais, pendant sept

coalition.

obtint

années, la guerre entre la gauche et le chef docavait été trop violente, les différences

trinaire

trop tranchées, la défiance à son'égard était telle

que

amis de M. Odilon-Barrot menacèrent de

les

l'abandonner

persistait à livrer le ministère

s'il

de l'intérieur à M. Guizot. Avec la connaissance

que

acquise du caractère de ce dernier, je

j'ai

crois

que cette défiance fut une faute

d'imposer au roi

le

était alors sincère

sée

le

électorale, et

trahison

que

le

etàt

si,

il

;

programme

acceptait sans arrière-pen-

hbéral, y compris la réforme

plus tard,

été sans

le

il

avait dû trahir, sa

excuse.

Ne

lui

concéder

poste de ministre de l'instruction pubUque,

c'était l'amoindrir plus

en

sa volonté

:

gouvernement parlementaire

que de raison;

c'était,

blessant mortellement, le rejeter tôt ou tard

vers la prérogative royale.

du mohis

faute, j'ai

je dois

me

de zèle à

le

En

insistant sur cette

mérite de la franchise,

ranger parmi ceux qui ont

la

commettre.

Informé du consentement de M. Barrot, je rendis chez

<'ar

njis le plus

lui, et

mis tant de vivacité à

lui

me

expri-

316

MÉMOIRES 1826-1848

mer mes

craiuips, à

inoulrer les dangers du

lui

comme ministre de l'intérieur, communiquai ma conviction, et ne le

choix de M. Guizot

que je

lui

quittai

que lorsqu'il m'eut promis de s'opposer

sa nomination.

Malheureusement, sa

facilité

recevoir l'empreinte d'une conviction forte ne

En

permettait pas la stabilité.

sortant de chez

à ;'i

lui

lui.

je vis s'arrêter à sa porte un petit fiacre qui con-

M. Thiers. et le soir, place Saint-Georges, madame Dosne se moqua agréablement de l'invi-

tenait

tilité

de

ma

poUtique personnelle, ainsi que du

ma démarche:

succès, heureusement passager, de

M. Thiers Mais

le

avait tout réparé.

lendemain,

hommes

les

les plus

impor-

tants de son entourage parvinrent à réveiller les

M. Barrot; le risque d'une division membres de la gauche le ramena déti-

scrupules de

parmi

les

nitivement au S3'stème d'exclusion.

Dans une conférence suprême taient

MM.

à laquelle assis-

M. de Ré-

Thiers, Guizot et Barrot,

musat, déployant une remarquable prévision pohti([ue, défendit,

et Guizot, le le faisceau

avec l'approbation de

planque

que

la

j'ai

MM.

déjà indiqué

coalition avait

il

:

Thiers

montra

formé seul ca-

pable d'arrêter les empiétements de la prérogative royale, le danger de bilité

le

de ceux qui, on

de l'asservissement de

comment, dans

la

rompre,

le bi-isant,

la

et la

responsa-

seraient cause

Chambre.

Il

exphqua

combinaison proposée, chaque

MÉMOIRES 1K26-18IX

pan

sa

fracii"!! avait

317

légitime, et déclara au

nom

de ses amis être prêt à faire de la nomination de

M. Barrot à la présidence une question de cabinet. M. Chambolle. ayant cherché à justifier les l'épugnances de la gauche à accepter M. Guizot comme ministre de l'intérieur, s'efforça de prou\

er que la présence d'un

un cabinet

était

le

homme

supérieur dans

point capital, et le choix du

M. Gui-

question secondaire; que

[)ortefeuille la

zot ministre de l'instruction

pubhque aurait tou-

jours dans le conseil la valeur et l'importance de

M. Guizot.

dans sa

Cehii-ci prit alors la parole

propre cause, repoussa d'injurieux soupçons, l)0ur mettre fin à

une discussion pénible,

et,

offrit

de

prendre la présidence de la Chambre, laissant

le

ministère à

M. Odilon-Barrot.

Cette dernière proposition n'ayant pas été acceptée, la rupture fut

Cependant,

le

consommée.

31 mars avait eu

nation d'un ministère intérimaire

MM.

lieu la nomicomposé de :

de Montebello, Gasparin, Girod de l'Ain,

Cubières, Tupinier et Gauthier; son rôle, annoncé

au Moniteur,

était d'ouvrir la session,

temps aux partis de se compter, former un cabinet parlementaire.

le

Les

le

de donner

au

roi

de

suites déphjrables de la discorde entre les

(Uverses fractions (1<''S

et

début de

d^'

la

coahtion furent évidentes

la session

;

M. Passy,

qui avait

été l'année précédente le candidat de l'opposition,

MÉMOIRES 1826-1848

318

devint celui du g:ouvernement;

fortifié

d'une dé-

droit et du centre gauche, il fut 227 voix contre M. Odilon-Barrot, qui

du centre

fection élu par

n'en compta que 193.

L'absence d'un pouvoir sérieusement responsable arrêtait l'examen et la discussion des lois,

de M. Pelei de Pairs n'obtenaient Chambre des la que des explications insuffisantes, même au Luxemet

pendant que Lozère à

les interpellations

la

bourg", des combinaisons

ministérielles sans vi-

sans accord préalable sur les questions ca-

taUté,

ou condamnées d'avance par la mauvaise volonté du roi à un avortement inévitable, se succédaient au milieu du mécontentement général. pitales,

Il

serait trop long

et ces

d'énumérer ces essais

mesquines intrigues. Le

laint est le désir

plus sail-

trait le

de se passer de M. Thiers

le compromettre; aussi le voyons-nous

leries,

à

la

stériles

de

aux Tui-

cinquième tentative échouée,

pièges contre lesquels sa finesse

et

luttait

irrité

des

en vain,

en découvrant que ses futurs collègues l'abanla question espagnole et sur celle

donnaient et sur

de

la



conversion des rentes, s'écrier «

Je vous

le disais bien. Sire,

:

que ces mes-

mieux que moi. » Durant cet interrègne chaque député influent dressait sa liste, et un jour que l'on demandait à sieurs valaient

Garnier-Pagès pourquoi les rangs,

il

répondit

:

il

ne se mettrait pas sur

319

MÉMOIRES 1826-1848



«

J'accepterais volonlieis

la condition

ambassade.

La

A

crise

un ministère à

que Louis-Philippe accepterait une »>

cependant ne pouvait

bout d'expédients,

le roi

aller plus loin.

semblait se résigner à

ime sixième combinaison présentée par M. Thiers,

quand de

dimanche 12 mai, pendant qu'une partie

le

popidation était aux courses, au miheu de

la

Paris à moitié désert et du calme

plus parfait,

le

une bande de deux cent cinquante à

trois cents

insurgés, mal armés, essaya une révolution. Ja-

mais entreprise plus insensée ne fut soutenue avec

un plus aveugle courage; les initiés

les

serments prêtés par

de la Société des Saisons, l'exaltation

communiste

et

républicaine

heures durant une

prolongèrent trois

on détruisit

barricades;

on releva

les

commencements de

les blessés

et les

presque tous les conjurés furent niers.

Partout

le

Puis l'ordre

lutte impossible.

se rétablit;

morts

:

prison-

faits

peuple, surpris, était resté in-

dilïérent.

Soit qu'il s'y attendît, soit rapidité de son

d'œil politique, le roi tira

ce déplorable incident. les proportions

juin la

Pour

1832

immédiatement le grossit,

on

parti de

lui

donna

d'une guerre civile; on voulut ef-

frayer la société

ments.

On

coup

menacée jusque dans ses fonde-

réveiller les craintes salutaires de

et d'avril

1834, on déféra

les

accusés à

Cour des Pairs. Par un mot d'ordre transmis

MÉMOIRES 1820-18)8

320 à

la

presse gouveriieinentale, les bona journaux

retentirent du récit des danp:ers auxquels on ve-

On ne se fit pas faute d'imputer aux mauvaises passions, déchaînées par la coali-

nait d'échapper.

tion, cette terrible levée

moyen

de boucliers. Enfin

un ministère ayant à sa tête avec le

,

au

d'un certain nomltre de défections, on créa

MM.

le

maréchal Soult.

Ducliatel, Dufaure, Villemain, Passy,

général Schneider. Duperré. Cunin-Oridaine

sous

coup d'une panique

le

cabinet s'intitula

nouveau dévouement »

factice, le

ministère du

« le

:

pu s'appeler ministère d'occasion. Le 13 mai, le maréchal Soult, au nom de ses collègues, lut successivement aux deux Chambres un programme pohtiqiie, qui devait mettre finaux et aurait

luttes parlementaires, rappelait les motifs

vouement

qui avaient présidé à sa formation, et

annonçait que

dans

de dé-

« la

France retrouverait toujours

les discussions

des questions étrangères les

sentiments du vieux anhlut de l'Empire, qui sait

que

le

pays veut

glorieuse.

la

paix, mais la paix noble et

»

Puis les deux Chambres se rendirent en corps

aux Tuileries

féliciter

Louis-Philippe de l'insur-

rection vaincue.

Cette habile mise en scène n'empêcha pas, le 14, la

Chambre des députés de

parties presque égales

son président

:

213 voix

pour

le

se scinder en deux

remplacement de

ralliées furent

données à

MÉMOIRES

M.

206

Sauzet.

A

321

1S-26-1S48

restèrent fidèles à

M.

Thiers.

défaut d'aucune des grandes mesures éner-

giques ou libérales à l'extérieur ou à l'intérieur inscrit-^ s

sur

le

drapeau de

mi-

la coalition, les

nistres déclarrreut l'intention de mettre fin à la

corruption politique, de supprime!

aux

feuilles officieuses, et firent

du

secrets, réduits de 1,.^00,()00 r. à la

les

subsides

^

ote des fonds

1

,200,000

fr.,

question de confiance qui déci' itérait de leur

avenir.

Après une discussion à laquelle

les prin-

cipaux orateurs demeurèrent étrangers, ces fonds furent votés au Palais-Bourbon et au

Luxembourg,

malgré un remarquable discours du marquis de Brézé, où, passant en revue les intrigues de la période intérimaire, «

il

accusait le gouvernement

de fonder en France l'aristocratie de la mé-

diocrité. »

Sur

la proposition

du baron Mounier, usant du aux trois pouvoirs, une

droit d"initiaiive conféré loi

sur la Légion d'honneur fut discutée et adop-

tée par la

Chambre des

pairs

;

elle avait

but, en réglant les avantages accordés

pour

aux

lé-

nombre des nominations. vif le baron fut Mounier insista sur le Le débat chiffre effrayant de 50,000 chevaliers, double ei

gionnaires, de hmiter

le

:

triple,

malgré

ui^e

paix continue, de celui des dé-

corés sous l'Empire. Le ministre de l'instruction publique,

M.

Villemain, ayant

fait

observer

était impossil)le de fixer des bornes à un

qu'il

inoven

322

MÉMOIRES

1826-1848

d'action, ou tout au moins de justice, entre les

mains du souverain,

et

que Napoléon, un an après

la fondation de l'ordre, avait enfreint

lui-même

les

limites qu'il s'était imposées, je répondis qu'il n'y

avait aucune analogie à

nement despotique que

si la 1

)i

étal:»lir

entre un gouver-

régime constitutionnel;

et le

votée posait aujourd'hui des limites,

les ministres seraient bien forcés

J'ajoutais

:

Sans doute,

«

d'honneur

de la respecter.

si

la distinction

qu'un

n'était

moyen de

de la Légion justice laissé

entre les main:^ du roi, ou pour mieux dire du ministère, on ne devrait pas en limiter le

mais

il

est arrivé trop souvent que ce

;

devenu un moyen d'action politique si j'ose m'exprimer ainsi, un autre genre de

justice est c'est,

nombre

moyen de ;

fonds secrets. (Mouvement.) le dire,

il

En

effet,

y a des hommes honorables

il

faut bien

qui repous-

seraient avec indignation toute tentative de cor-

ruption pécuniaire, et qui,

cependant, par une

étrange capitulation de conscience, se trouveront très-faibles,

de

quand

la foi politique

neur.

»

il

faudra accepter en échange

une distinction, un signe d'hon-

XXXI JUGRMENT DES ACCUSÉS DE l'aTTENTAT DU 12 MAI.



BARBES.



— LES

URUKUft JUDICIAIRE.

SOCIÉTÉS

SECRÈTES.

Le 27

juin, la Pairie se réunit

en cour de jus-

à l'effet de juger les accusés du complot du

tice,

12 mai;

le

chancelier

Pasquier présidait, et

M. Franck Carré remplissait les fonctions de procureur f^énéral.

Dix-neuf accusés composaient une première série;

à l'exception de deux,

il

n'avaient pas

trente ans. Ils

étaient

défendus par

:

Emmanuel Arago,

Dupont de Bussac, Coraly député, Paillet, Jules Favre, Nogeut-Saint-Laurent, Grévy, Madier de Montjau,

etc., etc.

Je n'ai jamais été communiste, je n'étais pas encore républicain, pt pendant imn année

âge

me

mon

dispensait du devoir de juger les coupa-

324

MÉMOIRES 182G-1«48

gène l'indépendance de mes

aussi rien ne

bles;

irap^ession!^.

J'ai dit déjà,

au chapitre du Peuple, que

ciété des Saisons s'était

débris de la société des Familles; qu'elle tait

un

Son organisation

millier d'affiliés.

la

So-

formée, vers 1837, des

comp-

avait été

entourée de toutes les précautions que suggère la

méfiance du conspirateur

chaque chef de groupe

six,

crutement et de quels lui,

divisée en groupes de

:

de

cer à

telle sorte

la

des cinq

l'initiation

commandait

il

chargé du re-

était

et qui

hommes

aux-

ne connaissaient que

qu'un traître n'aurait pu dénon-

pohce que cinq des conjurés

;

six

mem-

bres composaient également le comité supérieur,

chargé d'indiquer l'heure ou d'une prise d'armes tains signes, et les

qui

se révé-

du combat.

prouve avec quel soin

avaient été choisis, c'est que, tiers, trois

revue

on se reconnaissait à cer-

membres du comité ne

laient qu'à l'instant

Ce

:

et le lieu d'une

cents environ,

le

les

hommes

12 mai, près du

avaient été exacts au

rendez-vous. Mais malgré les menaces de mort, et cette accumulation d'obstacles

serait

à la trahison,

il

absurde d'imaginer que quelques espions

ne s'étaient pas ghssés parmi les mille affiUés; la

pohce avait très-certainement connaissance de l'existence de la Société, et

il

m'est

ne pas voir l'action des agents de

dans

la

pression qui avait

('té

difficile

de

la préfecture

exercée, à l'appro-

MÉMOIRES

325

1820-1FS48

che du 12 mai, par les groupes sur les membres

du comité pour le déterminer à précipiter un dénouement qui venait si à propos mettre fin aux embarras de la royauté. Il n'était pas besoin pour cela que les traîtres fussent nombreux, car parmi des

hommes jeunes

et ardents,

grande

la plus

influence est toujours à ceux qui proposent les résolutions les plus téméraires

ce

;

les objections contre

qui n'est ni opportun ni praticable exposent

aux soupçons. Le dévouement généreux dujeime chef réclamant pour lui seul la responsabihté de l'attentat

ne peut rien contre l'évidence des

du comité pour

l'ordre

Sur

les six

faits

;

que vient l'impulsion qui détermine

c'est d'en bas

l'insurrection.

membres du comité

supérieur,

Ar-

mand Barbes, Martin Bernard qui sont restés dans l'opinion

et Auguste Blanpubhque les vérita-

bles chefs de la société des Saisons.

Le en

patient et habile organisateur Blanqui était

fuite.

La

taille

élevée

de Barbes, l'élégance et

distinction de sa tournure, sa contenance fière,

la

chaude

et

«

;

sa parole

convaincue, son langage imagé;

on se rappelle entre

gue suivant



la

et

beauté de sa physionomie frappaient

d'abord d'une involontaire sympathie était

mâle

le

chanceher et

lui le

dialo-

:

Quand

le

sauvage est

fait

prisonnier,

il

se défend plus et abandonne sa tète àrcimemi. JO

ne

MÉMOIRES

326

— —

«

Vous avez

1826-1818

com-

raison, Barbes, de vous

parer à un sauvage. «

Le sauvage, monsieur,

n'est

qui est scalpé, c'est celui qui scalpe.

Son

intrépidité était reconnue,

pas

celu^

»

son abnégation

chevaleresque, et pourtant, outre les charges générales relatives à la conspiration,

d'assassinat pesait sur lui

Assassinat

!

mot

!

s'appliquera un

terrible qui

jour également à tous les sive,

une accusation

mais qu'aujourd'hui

faits

de guerre offen-

les partis jettent suc-

cessivement à la face des vaincus. Le crime, énorme à mes yeux, de Barbes et de ses compagnons fut de vouloir imposer, par la violence, à leur pays une réforme politique et sociale le principe admis,

lement

tel

ou

;

mais

est puéril d'inculper spécia-

il

tel fait

:

en guerre appelle t-on

assassmat un embuscade?

Comment

trois cents

hommes, si fous qu'on les suppose, auraient-ils pu tenter une révolution en plein jour contre une armée de 15 à 20 mille hommes sans profiter de la

première surprise de ceux qu'ils attaquaient.

Martin

Bernard,

trente

ans,

compositeur

d'imprimerie, grand, vigoureux, énergique, participait

de

la

bravoure de Barbes

et

de la fine

intel-

hgencc de Blanqui; très-aimé des ouvriers typographes, qui, dans

le

cours du procès firent de

nombreuses démarches auprès de mes collègues, et

même auprès

de moi, en faveur de leur cania-

MÉMOIRES 1826-1848 rade,

il

constamment de générosité avec

lutta

Barbes pour assumer sur de

327

lui la

plus grosse part

la responsabilité.

L'acte d'accusation

l'œuvre d'un magis-

était

trat éclairé et consciencieux

;

je n'en citerai que la

au meurtre du lieutenant Droui-

partie relative

neau, attribué à Barbes, parce qu'elle est une

ef-

frayante démonstration de l'incertitude des juge-

ments humains. «

Les factieux

se présentèrent devant le poste

du Palais-de-Justice de haute

:

à leur tête était un

homme

ayant une longue barbe et des

taille,

moustaches, vêtu d'une redingote courte, de cou-

boutonnée jusqu'en haut

leur sombre,

armé d'un mandait

le

fusil

vait pas tenu

démentir

le

était

il

poste, le lieutenant Drouineau, avait

été prévenu qu'il allait être attaqué

tour de

:

à deux coups. L'officier qui com-

compte de

calme profond

lui, et

;

mais

il

n'a-

cet avis, que lui semblait qu'il

voyait régner au-

ce fut seulement quand l'attroupe-

ment armé parut aux yeux du factionnaire que Tordre de prendre les armes

les soldats reçurent

et

de se ranger en

fusils n'étaient

devant

bataille

poste; leurs

pas chargés. L'officier

ques pas vers les factieux

;

le

pouvait être douteuse

:

fait

quel-

chef de ceux-ci

intime l'ordre de rendre les armes.

brave,

le

lui

La réponse ne

Plutôt mourir! s'écrie

le

auquel on ne craint pas d'adresser une

proposition déshonorante. Aussitôt celui qui

l'a-

328

MÉMOIRES

vait faite

abaisse son

1826-1848

fusil,

successivement

tire

deux coups presque à bout portant, et l'officier qui, animé d'une confiance généreuse, s'était

les

porté au-devant des agresseurs, tombe sans vie

aux pieds de son assassin « Barbes commandait la troupe par laquelle a été assailli le poste du Palais-de-Justice. gnalement donné du chef de cette troupe,

impossible de ne pas

le

témoins auxquels

a été représenté,

il

cinq qui ont certifié

Au il

si-

était

recomiaître, et parmi les

l'identité

il

y en a

de la manière la

plus positive. L'un d'entre eux a prêté son témoi-

gnage avec une émotion qui sant

encore.

On

doit

le

rend plus impo-

heutenant Drouineau qui, sur

son refus,

Ainsi voilà un

montrée

:

sont sans valeur et

:

;

de rendre ses armes,

a donné

la

mort.

et

»

dont l'évidence semble dé-

fait

le ministère

témoins affirment

Arago

lui

comme sommé le

donc considérer

constant que Barbes est l'homme qui a

pubUc

est convaincu, les

les dénégations c'est

à peine

si

de l'accusé

Emmanuel

Dupont de Bussac, dans leurs éloquentes

plaidoiries, luttant contre l'apparence

de toute la

force de la vérité, parviennent à jeter quelque

doute dans l'esprit des juges.

Eh

bien.

Barbes

lieutenant Drouineau

est innocent

du meurtre du

!

Longtemps avant la journée du 12 mai, mon ami Emmanuel Arago était hé avec Barbes et

MÉMOIRES

329

1826-1848

Martin Bernard; appelé successivement auprès d'eux,

il

responsabilité de la conspiration,

toute la le

convenu que Barbes revendiquant

fut

Dupont de Bussac la défense

afin

et s'adjoindrait

de pouvoir présenter éga-

de Martin Bernard.

par l'homme en qui

Interrogé

ne

l'accusation relative à la

défendrait que de

mort du lieutenant Drouineau, lement

il

il

plaçait toute

sa confiance, Barbes

lui

neur n'avoir pas

sur Drouineau, et connaître,

sans vouloir



En

«

prévois

le

tiré

nommer,

ce cas,

comme

:

avait affirmé sur l'hon-

l'auteur

Arago,

lui dit

du meurtre. voici ce

chef avoué de l'insurrection,

votre condamnation à mort est inévitable si

Dupont de Bussac

et

De

là les

mais

qualifiée d'assassi-

une commutation. efi'orts

;

moi nous parvenons à

vous disculper de l'accusation nat, j'espère

que je

»

désespérés des deux avocats

pour démontrer que sur ce point

la

condamnation

de Barbes serait une erreur judiciaire.

Quoique moins affirmatifs que dans tion, les

témoins persistaient à constater

semblance de Barbes avec

un matin, un bords

homme

dont

était rabattu sur les

Arago

l'instruc-

qui,

le meurtrier,

chapeau à larges

le

yeux

au premier abord,

la res-

quand,

est introduit chez croit reconnaître

Barbes.



mais

«

ma

Vous vous trompez, ressemblance avec

dit

l'inconnu;

lui serait

cause de sa

lui

330

MÉMOIRES

182C-1848

condamnation. Écoutez, je ne peux cependant pas laisser tomber sa tête à la place de la mienne,

moi

c'est

qui ai tué Drouineau... J'ai hésité à

devant les juges, j'avouerai

La

me

mais à présent conduisez-moi

livrer; c'était dur;

tout. »

position d'Arago était pleine d'angoisses

car en profitant de l'odre qui

lui était faite,

;

il

sauvait peut-être la vie de son ami, mais à coup

sûr

prit le

nom

promesse

et l'adresse

à mort.

quisition, et lui

près de

11

réfléchit,

du coupable, exigea

qu'il se présenterait

demanda de

pont de Bussac la faite

homme

condamnait un

il

la

à sa première réauprès de Uu-

faire

même démarche

qu'il

avait

lui.

Cet incident avait redoublé l'énergie de la défense; néanmoins, arrêt

la

En

«

Attendu

dernier, truire le

ce qui concerne qu'il est

Armand Barbes

Attendu

qu'il est

le

but de dé-

convaincu, dans l'exécution

d'avoir

été

un des auteurs du

meurtre volontaire commis sur lieutenant Drouineau

:

convaincu d'avoir, en mai

commis un attentat dans gouvernement

dudit attentat,

((

Cour rendit son

:

((

«

12 juillet,

le

la

personne du

;

Attendu enfin, que

la

peine doit être pro-

portionnelle à la participation que chacun a prise

au crime d'attentat

;

«Condamne Armand Barbes A la peine de mort. »

331

MÉMOIRES 1826-1848

Emmanuel Arago met-

Aussitôt l'arrêt prononcé, tait

en demeure

le véritable

auteur du meurtre de

Drouineau, et se rendait auprès du ministre de la justice, Teste, à qui

vérité; celui-ci partait

collègues, et

lui

déclarait en hâte toute la

il

pour une réunion avec ses

promit d'en instruire

chal Soult, président du Conseil, à

le

qui

il

marél'enga-

gea à aller plus tard répéter les mêmes confidences. Vers six heures, Arago, s'étant présenté de la part du ministre de la justice, fut admis chez le

maréchal

n'obtint

;

mais quoi

qu'il

pût dire ou faire,

il

du vieux soldat diplomate que des paroles

évasives; celui-ci, affectant de ne pas le comprendre, se borna à lui réitérer qu'il n'avait pas siégé

comme

Pair pendant

le

procès, et par conséquent

n'avait aucune part à la sentence.

Pendant ces démarches,

celui qui

avait été

fatalà Barbes par sa ressemblance avec

à sa parole, se mettait à

la disposition

si

lui, fidèle

de Dupont

de Bussac.

Quand

la nouvelle

de la condamnation

répandue dans Paris, plus de

trois

gens, étudiants et ouvriers, avaient

s'était

mille jeunes fait

une

dé-

monstration pour demander la grâce de Barbes

;

mais cette manifestation, aussi menaçante que suppliante,

manqua son

majorité

des

but, et le soir,

ministres,

voulant

d'énergie, opina pour l'exécution.

au Conseil, faire

la

preuve

MÉMOIRES

332

Le

1826-1848

commutation de peine

roi s'y refusa, et la

fut décidée.

Cette résolution du roi fut-elle due aux com-

munications du ministre do la justice, aux prières

de la sœur de Barbes ou à un sentiment naturel d'humanité? Je voudrais la louer sans restriction;

mais la commutation de d'un

à Tégard

la peine capitale

homme comme Barbes

en

celle

des travaux

forcés à perpétuité en diminuait singuHèrement le

mérite.

Le

lendemain

Moniteur

y

court,

,

la

commutation

insérée au

encore ignorée à la prison. Arago

était

demande Barbes, met au

teur, et ce brave

homme ému,

le

fait

direc-

joyeux, se retire,

feignant d'oubher la clef de la double grille qui

sépare les deux amis.

— Je n'espérais plus vous Barbes. — Soyez-en nous nous verrons bien sourevoir, dit

sûr,

vent encore.

— Ma peine commuée?... En quoi? — Je ne commutation mais — J'en content pour ma sœur. est

sais...,

est offi-

la

cielle.

»

suis

Coupant

la camisole de

force,

Arago put

lui

serrer la main.

Le

mua

roi, sur

des observations pressantes, com-

de nouveau les travaux forcés en détention

perpétuelle.

Les

faits

qu'on vient de

lire, attestés

par

Em-

MÉMOIRES

333

1826-1848

manuel Arago, confirmés par M. Dupont de Bussac, ne laissent aucune prise au doute l'huma:

de Louis-Philippe a donc seule préservé

nité

la

justice politique d'une confusion qui entraînait la

mort.

Malgré des sympathies personnelles, sans adoucissement

12 mai était

:

donné

pensée sur la tentative du

son but, la dictature révolutionnaire,

moyens violents pour y arriver coupables en somme, elle fut pour la

mauvais ;

étaient

ma

j'ai

les

;

royauté une bonne fortune. Si,

maintenant, je veux apprécierla question des

sociétés secrètes, je dois avouer qu'en dépit de

toutes les précautions elles ont toujours laissé pé-

nétrer dans leur sein des espions; qu'en subissant la

pression des plus téméraires, elles sont sou-

vent un danger pour leur cause ingratitude

iniquité

et

services

qu'elles ont

à

mais

;

nier

les

y aurait immenses

il

rendu à l'indépendance

à la liberté des nations. Chez tout

peuple

subit la domination étrangère, elles sont

chez l'homme \ ie

:

le

,

les

carbonarisme

pulsations

,

le

comme

révèlent la

qui

a resurrectionné

on France, la ^ociéXé Aide-toi

l'Italie

;

ciel t'aidera

a préparé les élections de 1827 et 1830;

a organisé la résistance

et

qui

elle

aux ordonnances,

et

ses débris ont activement concouru aux élections

de 1839.

Mais

l'association secrète

n'a

pu

être

utilu

334

MÉMOIRES

qu'à la condition

tendre que et

le

de

1826-1848

défendre un

soulèvement fût dans

droit, les

d'at-

cœiirs,

de servir de centre aux grandes insurrections

populaires.

TABLE DES MATIÈRES

I.

— Mon



origine,

Hoche à mon

Ma

— Lettre du généi*al — Place d'Alton à Bou-

granJ-pi-re.

logae II.

1

— Comment, à hérédité,

ma III.

mère.







mon

tuteur

11

1822. — Entrevue



Mes

mon

croyances,

incrédulité.

La Jfar«ei7/aw«, première impression tien de

V.



avec le duo collège Henri IV en Efforts religieux de la Restauration, de Chartres.

Le

— IV.

je devins pair de France par Mort de enfance à la campagne, Le mari de ma sœur, M. Jaubert, avo-

neuf ans,

— Mon

cat général,



mon

tuteur avec Charles



17

,. ,

politique.

— Entre-

X

28



Education religieuse et militaire, Je Les pages. Les cours reçois en secret le Journal des DitMts. Les offide MM. Villemain, Guizot et Cousin. Mon dernier jour de service ciers, les professeurs. le

9 août 1829.





— —

Nomination du ministère

Po3.'

lignac

VI.



Pages

famille,

Sorti ofticier, je pars pour l'Italie avec le vicomte de Jiéranger, lîome. Ma démission. Lanoue.



— — — Lord Aylmer. — Les Cala— Malte. — L'aminil Malcolm,

M. Drouin de Lhuys. bres ot la Sicile. lord



Adolphus Fitz Clarence.

Iles Ioniennes.

— Le capitaine Cooling.

10

33B

TABLfi DES MATIÈRES

VII.







Diiponchel. Révolution de Séjour à Navarin. Pronuncinmienlo du gt^nie et de l'artilJuillet.



— Fabreguet. — Le général — Résistance de l'amiral de Rigny. — Intentions de l'escadre anglaise, sympathies de la population grecque. — Offre du commandant do lerie

à la citadelle.

.Schneider passe le lendemain à la révolution.

liostiles

Fresne

;

je

reviens

De Toulon à

à Toulon sur l'Atalante:



Paris

50



VIIî.



Paris.

ÎX.



.Jugement des ministres.

Enthousiasme des premiers jours. teaubriand et Berryer

— Cha.'57

— Émeutes. — Le café

de

Paris

X.

mand

XL

61

— Achille Bouchet. — Mes aspirations républicaines. — Kaulin, rédacteur du National, me présenta à Armand Carrel. — Emeute à l'occasion de la prise de Varsovie. — Ma conversation avec Ar—

Carrel

^9

Littérateurs, artistes, économistes,



Le journal l'Àfenir. de la pairie XII.

— Baron de giojoso.



saint-simoniens.

Abolition de

l'hérédit-'"

77

Rosemberg. — Prince Le major Fraser

et princesse Bel-



XIII.

— Alfred de Musset. —

XIV.



Bellini.



84

Henri Heine





106

Vains essais de travail. Gérusez. Berryer. Simple spectateur des événements politiques. Funérailles du général Lamarque. 5 et 6 juin





1832

V.



Guerre

115 civile

— La duchesse de Berrj, octobre. — Insurrection d'a-

dans l'Ouest.

— du 11 1834, à Lyon, Paris, Lunéville, Arbois, — La Mennais. — Paroles'd'un croyant XVI. — Voyage. — Mon admission au Jockey-Club et h Chambre des Pairs. — Procès d'Avril. — Attenfi.t Fieschi. — Lois de septembre. — Dissolution du ministère du 11 octobre. — Alibaud XVII. — Mort d'Armand Carrel. — Emile de Girardin ilinistère

vril

«te.

124

la

XVIII.



134 155

Complot do Strasbourg. — État de l'opinion napoléonienne. — Le prince Louis-Napoléon. Verdict du jury alsacien. Lois de disjonction, etc. Le journal L>i Chnrte de 1830. Xe«tor Ro-



queplan.



:



Ma

réforme.





180

337

TABLE DES MATIÈRES XIX.



Séjour à Augerville.

ma

vée de

XX.



Je

me

sœur.

— Lectures, études. — — M. Jaubert

Arri-

193



loge près de la Chambre des Pairs. Dismes collègues. MM. Villemain,



position de

comte Montalembert, marquis des Deux-Brézé. Comte Mole Mou premier discours.







— La Charte de 1830 — Le XXIII. — La Chambre des Pairs XXIV. — La Chambre des Députés XXV. — La bourgeoisie XXVI. — Le peuple XXI.

XXIL

218

222

roi

XXVII.

-

Le Clergé

XXVIH.



Le comte Walewski. sager.

242 252 .•.

273



— Ma coopération au MesMa connaissance avec Alphonse Karr.

Ma présentation M.

conquêtes de

— —

XXX.





Le salon de M. Thiers. Les chez M. Odillon Barrot. Thiers



Discussion de l'Adresse à la à la Chambre des Députés

Chambre des Pairs

295









— 312

Ministère du 15 mai



Jugement des accusés de Barbes.



l'attentat

Erreur judiciaire.



du 12 mai.



IMCRIMERIJ;



Les Sociétés 323

secrètes

l'ARlS

276

et

Démission du Élections de 1839. DiMole. Cabinet provisoire. verses combinaisons. Attentat du 12 mai.

Dissolution.

ministère

XXXI.

264 266

— Procès Gisquet. —

XXIX.

201

L.

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