Le syllabus : l'Église et les libertés

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PAPES

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CLIQUE

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CONTRE-RÉVOLUTION. CURA )>. -

LE SYLLABUS.

LE

NATURALISME CONTEMPORAIN. - LA RÉORGANISATION NATIONALE. - LA LIBERTÉ DES CULTES. - LA LIBERTE

D'ENSEIGNEMENT.

- LA ÉlBERTÉ

DE

LA

PRESSE.

K 115 NOUVELLE

LIBRAIRIE NATIONALE

11, RUE DE MÉDICIS — PARIS MCMXIII

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L'ÉGLISE ET LES LIBERTÉS

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OUVRAGES DU MÊME AUTEUR :

Le moine bénédictin. Paris, Oudin, 1898, in-8°

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2 fr. 00

Les moines d'Orient. Paris, Oudin, 1899, in-8°

.

.

7 fr. 50

Le monachisme africain. Paris, Oudin, 1899, in-8° .

2 fr. 00

Les études ecclésiastiques d'après la méthode de Mabillon. Paris, Bloud, 1900, 2e éd.

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Les moines de l'ancienne France. 1. 1. Période mérovingienne. Paris, Jouve, 1907, in-8°. (Couronné par l'Académie française.)

Abbayes et prieurés de l'ancienne France. Paris, Jouve, in-8°. (En cours de publication). 7 vol. ont paru. Le cardinal Pie. Paris, Librairie des Saints Pères, in-16. 2 fr. 00

Le Ralliement (sous le pseudonyme Léon de Cheyssac). Paris, 1906, Librairie des Saints Pères

3 fr. 50

Veillons sur notre histoire.

Église et Monarchie. Paris, Desclée, De Brouwer et Cie, 1910, in-12

3 fr. 50

Aux Catholiques de droite. Paris, Desclée, De Brouwer et Cie, 1910, in-12

3 fr. 50

"Le Catholicisme libéral. Paris, Desclée, De Brouwer et Cie, 19H in-12

3 fr. 50

La Question scolaire. Paris, Nouvelle Librairie Nationale, 1912. 0 fr. 75 i;

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LE SYLLABUS

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LES LIBERTÉS

Ml NOUVELLE

LIBRAIRIE NATIONALE

11, RUE DE MÉDICIS, 11 PARIS 1913

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C/i/u licentia superiorum Imprimatur Parisiis, die 2 Januarii 1913 IL Odelin, v. g.

TOITS DROITS RÉSERVÉS.

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A VANT-PROPOS.

Cet ouvrage,« L' Eglise et les Libertés », renferme les cours donnés à /'Institut d' Action Française en avril et mai 1911. V auteur n'a rien voulu changer au caractère des leçons. Il en résulte quelques dé¬ fauts que le lecteur excusera. Ce qui lui semblera une redite a été généralement motivé par la com¬ position de l'auditoire et la volonté d'être, avant tout, compris. On s'est jnontré surpris en certains cercles de voir tm religieux accepter une chaire à /'Institut d' Action Française. Cette stirprise est faite pour étonner. Car l'Eglise a un enseignement politique. Les Papes du dix-neuvième siècle lui ont fait dans leurs Encycliques une part considérable. PieX s'inspire de leur exemple. La doctrine ainsi donnée doit être mise à exécution. Cela ne peut se faire qu'avec le concours des laïques. Ils sont tenus de conformer leur langage et leur action politique à cet enseignement. C'est pour eux af¬ faire de conscience et d'honneur.

Mais comment appliquer cette doctrine sans la connaître ?

Comment la connaître sans l'avoir

apprise? Comment V apprendre, si personne ne l'enseigne ? Qui V enseignera, si les prêtres qui ont mission d' enseigner les fidèles gardent ces vérités pour eux ? Ils 11' ont pas à en instruire la masse des paroissiens réunis dans les églises. Elles ne

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AVANT-PROPOS

les intéressent pas. Mais, par contre, tons ceux qui se mêlent d'une manière ou d'une autre de poli¬ tique ont le devoir de les apprendre. Quel endroit convient mieux à cet enseignement que celui où ils se réunissent pour lire, étudier, écouter ? Que peut faire un prêtre, s'il se trouve parmi ses auditeurs des incroyants ? Poser la question, c'est amener la réponse. Car nul n'oserait dire : Que le prêtre s' abstienne. Le respect qu'un homme de bon sens se doit arrêterait ce langage au seuil de sa bouche. ;

Que fera le prêtre, si des incroyants se trouvent parmi les organisateurs et les directeurs des réunions ? La situation reste la même.

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Des incroyants peuvent s'accommoder de toutes les applications des enseignements de l'Eglise à V organisation et au gouvernement d'un pays. Ces vérités, dont l'Eglise a la garde, procurent le bien de la société civile comme de la société religieuse. L'intérêt de la société civile détermine alors l'in¬

croyant à accepter et à suivre une politique dont

la société religieuse est la première à profiter. C'est une politique catholique dans ses origines et dans ses effets, nonobstant l'incroyance person¬ nelle de ceux qui en sont les agents. Du reste, la collaboration qu'ils donnent à cette politique est en elle-même un grand bien.

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L'ÉGLISE

ET LES

LIBERTÉS

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PREMIÈRE LEÇON LES DROITS DE L'ÉGLISE DANS LA SOCIÉTÉ

Droits essentiels de l'Église. — Son existence, et sa mission. — Sa constitution. — Droits secondaires de l'Église. —, Leçons du passé. — Unité religieuse. — Rôle politique. — L'Etatisme et ses dangers. — Résistances nécessaires. — Illusions du pacifisme.

L'Église existe dans tous les pays où il se trouve des Catholiques. Elle y est avec sa mission et les énergies surnaturelles dont elle dispose; elle y est avec sa dignité et avec ses droits. Mais cela ne sau¬ rait suffire. Il faut que son existence, sa mission et ses droits soient en fait reconnus.

Cette reconnaissance ne va pas toute seule. Elle subit les conditions que lui imposent les milieux politiques. Aussi est-elle plus ou moins complète et sincère. Il peut même arriver que, par malveillance ou sottise, elle soit refusée. Alors l'Église est, aux yeux d'un pays, comme n'existant point. Cette situation d'humiliée

ne

fait

rien

au

droit

lui-même.

Car

il

existe indépendamment des hommes.

Cette reconnaissance cependant est nécessaire à l'exercice des droits de l'Église. L'expérience nous

apprend qu'elle est généralement en raison du nom¬ bre et de l'influence des Catholiques. J'ai dit: gé¬ néralement, parce que diverses circonstances peu¬ vent

intervenir

et

L'Église et les libertés.

modifier

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dans

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l'église et les libertés

sens ou dans un autre. Il n'y a donc pas lieu d'être surpris, si l'on constate des applications très va¬ riées de ce droit chez des nations voisines ou chez

un même peuple au cours de son histoire. Une unité rigoureuse est impossible. Il serait inutile de la de¬ mander au passé ou de l'attendre du présent. Néanmoins quelques-unes de ces applications sont de partout; elles constituent, pour ainsi dire, la pra¬ tique essentielle de ce droit. Elles sont d'une nature telle qu'un État ne peut les refuser, sans violer par ce simple fait la plus élémentaire justice. Les droits de ses citoyens se trouvent lésés en même temps que les droits de l'Église. Cela crée une si¬ tuation violente, à laquelle les Catholiques ne sau¬ raient se résigner. Leur devoir est alors d'user de tous les moyens légitimes pour conquérir les libertés

religieuses qu'on leur dénie. Les plus importants de ces droits ont un carac¬ tère nettement religieux. Cela se comprend. Mais ce ne sont pas les seuls. L'Église en possède d'autres, que lui ont acquis des services anciens et continus. C'est, à la fois, le legs d'un passé glorieux et la garantie de services futurs. Ils varient forcément avec les lieux et les époques. Car ils subissent, beau¬ coup plus que les droits strictement religieux, l'action des circonstances. Leur variété et le manque de fixité que l'on y découvre ne sauraient être un motif de les nier ou d'atténuer leur caractère. Il n'y aurait pas moins d'inconvénient à n'en tenir aucun compte. Ce sont des faits qui s'imposent à l'attention de l'observateur et de l'homme politique. Celui qui les étudie doit éviter, par-dessus tout, les généralités. Il lui faut une précision, en quelque

sorte, scientifique. Le mieux pour lui est de les aborder bien de face et dans un pays déterminé. C'est ce que nous allons faire.

Notre propre pays nous fournira un excellent sujet

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LES DROITS DE L'ÉGLISE DANS LA SOCIÉTÉ

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^observations. Nous resterons ainsi sur le domaine

de nos traditions françaises. Nous verrons comment

les droits de l'Église font, en principe, partie intégrante de notre droit national et comment on peut, de nos jours leur donner une application pratique. C'est à cette condition que la France redeviendra chrétienne. Je n'en connais pas d'autre.

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Les droits essentiels de l'Église sont faciles à éta¬ blir. On les exprime aisément en quelques mots: l'Église a le droit d'exister et de remplir sa mission. Ce double droit en implique d'autres qui sont assez nombreux. L'accord au sujet de ce droit est facile. C'est un fait. Nous n'avons pas à développer ici les raisons sur lesquelles sa légitimité se fonde. Je le ré¬ pète: c'est un fait. Il s'impose. Nous le prenons pour ce qu'il est. Ce droit est un fait, parce que l'Église existe. Impossible de le contester, sans s'at¬ taquer aussitôt à cette existence elle-même. L'Église existe et elle est une société. Comme toute société, elle a sa constitution. C'est cette constitution qui la fait ce qu'elle est. Modifier cette constitution

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serait modifier son être. Son divin Fondateur la lui a donnée. Elle s'est dé¬

veloppée à travers toutes les phases de sa longue histoire, conformément au principe surnaturel de vie, qui lui a été communiqué par ce même Fon¬

dateur. L'Église est donc ce qu'elle est et les hommes ne peuvent rien sur son organisation. On devine en quoi consiste son droit à l'existence. Il lui faut être et rester ce qu'elle est et, pour cela se gouverner elle-même d'après son droit propre et sa coutume, maintenir tous ses membres sous l'au¬ torité très réelle de sa hiérarchie, conserver intacte et transmettre la révélation dont le dépôt lui a été

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l'église et les libertés

confié par son Fondateur et garder religieusement ouvertes les sources de vie surnaturelle que ce même Fondateur a fait jaillir dans son sein.

Ce nest pas tout. L'Église remplit une fonction. Elle en a reçu la mission de son Fondateur, NotreSeigneur Jésus-Christ. Elle s'en acquitte par l'exer¬ cice d'un ministère varié, que les membres de son clergé exercent en son nom. Ce sont eux qui communiquent aux hommes la vie surnaturelle par l'administration des sacrements,

dans des conditions qu'il appartient à 1 Église de déterminer. Les fidèles attendent d'eux l'enseigne¬ ment des vérités révélées et de la morale chrétienne

avec la science de leurs applications à la vie des in¬ dividus et des sociétés. Ils ont, en outre, à présider les exercices du culte, guidant amsi les hommes dans l'accomplissement du grand devoir de la prière pu¬ blique. Le clergé a besoin d'une longue préparation au ministère qu'il remplit. Il doit veiller à ce qu'il n'y ait dans son exercice aucune interruption et à cet effet, assurer son recrutement. Ce qui suppose une organisation scientifique et des ressources. Il lui faut pouvoir vaquer librement à ses tra¬ vaux professionnels et ne pas être contraint de cher¬ cher par ailleurs un moyen de vivre. En d'autres termes, sa fonction doit fournir au prêtre le pain de chaque jour. Il doit vivre de l'autel. Ce serait im¬

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possible si l'Église n'avait pas à' sa disposition les ressources nécessaires à l'entretien de ses ministres,

Le culte qu'elle rend à Dieu ne peut s'exercer n'importe où. Il exige des édifices construits à cette fin et un outillage spécial. L'Église doit en avoir la libre disposîtion""15l, par conséquent, la propriété.

Elle ne saurait donc se passer ni d'églises, ni d'évê¬ chés ou de presbytères, ni de séminaires. Tout cela doit lui appartenir. C'est à cette con-

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LES DROITS DE L'ÉGLISE DANS LA SOCIÉTÉ

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dition seulement

qu'elle

sera maîtresse

chez elle.

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Les biens, avec lesquels il lui est possible de pour¬ voir ä l'existence de son clergé et à l'exercice du culte, doivent, pour le même motif, être sa propriété. L'Église est faite de ses fidèles. Ils lui appartien¬ nent, comme des enfants, à leur famille. Elle a le droit de les conserver. Mais cela ne peut se faire

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tout seul dans une société où mille influences con¬ courent à les soustraire à l'action de sa doctrine et f

de sa morale. Comment pourrait-elle les protéger sans en avoir la possibilité? Cette possibilité dépend de conditions sociales et matérielles, qui ne sauraient lui être refusées.

On ne peut restreindre ses droits aux seuls croyants. Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui est venu sauver tous les hommes, les lui a donnés en partage. Il lui reste maintenant à les conquérir. Elle le fait par son apos¬ tolat. Ce prosélytisme est pour elle un besoin inné, résultant de sa propre fonction. Elle l'a toujours exercé et il en sera toujours ainsi. Les facilités, que cela suppose, doivent lui être fournies par la so¬ ciété. Elle y a droit.

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Ce

sont

les

droits

essentiels

de

l'Église.

Leur

légitimité paraît d'une évidence telle que toute dé¬ monstration devient inutile. Ils s'imposent pour le moins autant que cet ensemble de droits et de libertés que nous embrassons de ce mot assez général: le droit naturel. Ils s'y trouvent à côté des droits de la famille et des autres groupements humains, nécessai¬ res au fonctionnement normal d'une société. Les uns et les autres sont antérieurs à l'État et ils

lui sont supérieurs. L'État est pour eux; ils ne sont point pour l'État. L'État ne saurait être admis à les contester ou à les altérer pour les adapter à son

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l'église et les libertés

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caprice ou à ses convenances. Sa nature même l'oblige à les prendre respectueusement tels qu'ils sont et à s'organiser lui-même en raison de ce fait. Car ces droits résultent de faits ou, ce qui est encore

mieux,

d'êtres

vivants.

Ces affirmations déconcertent tous les théoriciens de l'Étatisme moderne. Ils refusent de s'en accom¬

moder. Mais leurs répugnances nous laissent in¬ différents. Elles n'équivalent point à une raison* Ceux qui les émettent déraisonnent. Ils pensent et ils réclament en dehors de ce qui doit être. Leurs théories sur l'État et ses attributions sortent d'une

philosophie monstrueuse, ni plus ni moins; elle est contre l'homme et sa nature et, par suite, contre la société. Le temps est venu, non seulement de lö peinser, mais encore de le dire bien haut et surtout d'ap¬ puyer ses paroles par des actes.

La résignation aux envahissements et à la; tyrannie de l'État est un mépris des droits et des libertés, que les hommes tiennent de leur Créateur. On ne saurait, sans s'avilir, en faire une vertu. La vertu con¬

siste plutôt à réagir contre elle de toutes les forces de l'esprit et de la volonté. Je ne sais aucun autre moyen de faire à l'Église dans la société la place qui est la sienne.

L'État est donc tenu d'accepter l'Église telle qu'elle est et de disposer ses forces autour d'elle comme une garantie de ses droits. C'est ainsi qu'il se com¬ porte avec ses citoyens et les associations qu'ils for¬ ment pour mieux atteindre leur but.

L'État n'existe pas pour lui. Il est et ir fonctionne pour le pays et pour ce qui le constitue. Or, l'Église est une partie intégrante de la nation. Grâce à elle et aux moyens dont elle dispose, les citoyens ont toute facilité de poursuivre la plus importante des

fins qui leur sont assignées par le Créateur, je veux dire, leur fin surnaturelle.

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LES DROITS DE L'ÉGLISE DANS LA SOCIÉTÉ

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L'État ne peut donc s'en désintéresser. Aucun pré¬ texte né l'y autorise. Il doit à l'Église une protec¬ tion efficace. Et rien ne saurait l'en dispenser. Cette protection consiste à lui garantir l'existence, la possibilité de se gouverner d'après son droit et de remplir sa mission. Il ne s'agit pas d'une garantie quelconque, due à la bienveillance d'un gouverne¬ ment. Cette garantie a sa place dans le droit pu¬ blic. Ses effets se font nécessairement sentir sur tout

l'ensemble de la législation. **

L'État, quand il en arrive à traiter avec l'Église — et c'est bien le cas — tient forcément compte de sä constitution. Elle est une société parfaite avec un gouvernement autonome. Ce gouvernement est re¬ connu. Son chef a le rang de chef d'État. C'est donc

un souverain. Il jouit des prérogatives attachées à cette fonction. Il se comporte dans les relations avec les gouvernements, comme il sied à un souverain. Les chefs d'État et leur gouvernement le traitent en conséquence.

Les garanties auxquelles l'Église a droit sont placées sous la sauvegarde du Pape. Les conditions qu'elles entraînent, doivent être stipulées d'accord avec lui. Cela se fait dans un traité en règle, qui engage les deux parties contractantes. On lui donne le nom de Concordat. Cet acte assure à l'Église une situation officielle; il n'en fait point cependant une branche de l'administration publique. Par un concordat, un gouvernement reconnaît, d'une manière officielle, les droits de l'Église et il lui en garantit le plein exer¬ cice. C'est tout cela; mais ce n'est pas autre chose. Le Concordat, qui donne à l'Église sa situation offi¬ cielle, consacre ses droits fondamentaux. Mais il ne peut les embrasser tous. Ce serait impossible. Et

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l'église et les libertés

même, si cela se pouvait, il faudrait l'éviter à tout prix. On forgerait ainsi des chaînes à plaisir. Une grande souplesse dans ces rapports du spirituel et du temporel est nécessaire. A côté des contacts indispensables, il est bon d'a¬ voir des distances, respectées de part et d'autre. C'est le meilleur moyen de faire durer bunion et de diminuer le nombre et la gravité des heurts. Il n'y a point à recourir, hors de propos, aux règlements administratifs. Ce serait provoquer les légistes et les canonistes méticuleux, qui multiplieraient les entraves avec des articles organiques.

Les droits essentiels, dont il a été question, restent toujours les mêmes, malgré les circonstances de temps, de personnes et de lieux. Il n'en est pas de même des droits secondaires. Aussi voit-on ces der¬

niers prendre dans la pratique les formes les plus diverses. Cependant ils conservent des traits com¬ muns, qui sont nombreux. C'est une conséquence de l'unité de l'Église. Leur ensemble équivaut à une coutume de la chré¬ tienté. Comme toutes les coutumes, ils se dévelop¬ pent et ils s'affirment lentement, au jour le jour, suivant les besoins. On y retrouve les souplesses et les variétés de la vie. L'Église ne les abandonne pas néanmoins aux caprices des circonstances et des hommes. Ce serait dangereux. Car elle s'exposerait aux incohérences de l'anarchie.

Les troubles, qui rendirent possibles les succès du Protestantisme, montrent que ces dangers ne sont pas chimériques. Pour échapper à ces inconvénients,

l'Église affirme ses droits, lorsqu'il est opportun de le faire. Elle le fait alors dans la plénitude de son autorité.

LES DROITS DE L'ÉGLISE DANS LA SOCIÉTÉ

9

Ces déclarations, si l'Église en est réduite à sa seule autorité, pourront, comme toutes les déclara¬ tions de principes, satisfaire sa conscience et sauve¬ garder son honneur. Ce sera quelque chose, mais ce ne sera pas assez. Elles n'auront qu une portée éphémère. Il en sera après, comme si rien n'avait été fait.

Le concours éclairé et généreux de ses fidèles lui est, en pareil cas, indispensable. Il leur appartient, d'abord, de lui assurer le libre exercice de ses droits. L'influence qu'ils sont obligés de conquérir dans et sur l'État leur donne les moyens de lui poser leurs conditions. Ce seront, d'ordinaire, celles de leurs chefs hiérarchiques. Ce rôle politique est pour eux un droit et un de¬ voir. Il est, en réalité, une forme de la vertu de religion. C'est à cette condition seulement qu'ils peuvent, au sein de leur cité et dans sa vie, se com¬ porter en catholiques. Leur intervention doit être

énergique et continuelle. Grâce à cela, le droit de

l'Église finit par entrer dans le droit public de la nation et par se confondre avec sa coutume. La nation devient ainsi catholique et elle le reste. Tout serait vite compromis, s'ils avaient l'impru¬ dence ou la faiblesse de se départir de leur attitude. Les dispositions favorables d'un chef d'État ne sau¬ raient la rendre inutile. Car, sans eux, elles ne résis¬ teraient pas longtemps à l'opposition de leurs adver¬ saires.

Nous aurons à examiner quelques-uns de ces droits et à en chercher les applications. Mais il faut, au préalable, avoir une idée juste des conditions dans lesquelles cette application a pu se faire et se déve¬ lopper. La connaissance du passé est nécessaire pour

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L*ÉGLISE et les libertés

cela. Il n'y a pas lieu cependant de lui demander un type sur lequel le présent et l'avenir auraient à se reproduire.

Le spectacle que nous offre l'ancienne France ne doit pas trop nous retenir. Je l'ai déroulé sous vos yeux durant la première année de mon en¬ seignement. Ce n'est pas la crainte des redites qui me porte à le négliger. Mais j'aurais peur, en évo¬ quant trop son image, de soulever dans vos esprits des nuées d'équivoques. Ce serait assez pour vous dérober la vue des situations actuelles. Or il importe, avant tout, de les envisager telles qu'elles sont.

L'Église eut en France une situation exception¬ nelle. Ce mot « exceptionnel » m'est suggéré, moins par une comparaison avec ce qu'elle fut dans les autres nations de la chrétienté que par la pensée de ce que l'avenir lui réserve. Avant les bouleversements de la période révolu¬ tionnaire, la France religieuse ressemblait beaucoup à, ses voisins de l'est et du midi. Les traits communs

qui en résultaient ne contribuaient pas peu au main¬ tien de la chrétienté. Le schisme et l'hérésie n'avaient

pas réussi à effacer complètement ces caractères chrétiens de la vie publique chez les peuples qui en avaient les tares. Ils persistaient, malgré tout, en Russie et en Angleterre. Ils y sont encore. Aussi ces pays présentent-ils, de nos jours, une surface de chris¬ tianisme qu'on ne rencontre plus dans les, contrées

où la révolution a promené ses erreurs et ses ravages. La notion de l'État avait partout une forte em¬ preinte de théocratie. Il en était pénétré. La poli¬ tique et toutes les autres manifestations de la via

publique prenaient une allure religieuse assez nette.

Personne ne le trouvait intolérable.

L'Église avait, dans le fonctionnement de l'État, un rôle politique et social, qui lui venait des circons¬

tances. L'importance de sa fortune territoriale y était

LES DROITS DE L'ÉGLISE DANS LA SOCIÉTÉ

11

pour beaucoup, à une époque où la grande propriété n'allait point sans droits politiques étendus. On peut en dire autant des services de toutes sortes que ses ministres eurent à rendre.

Ses évêques avaient pris une part active au travail de l'organisation nationale. Leur influence put s'exer¬ cer, parce que déjà elle était considérable. Elle exis¬ tait longtemps avant la monarchie capétienne. On s'ex¬ plique, dès lors, la place qui fut faite à l'Église. Il n'y eut même pas à la faire. Elle l'occupait. Que chacun pense de cette situation ce que bon lui semble; le fait n'en existe pas moins. Il a été un des facteurs les plus importants de notre prospérité na¬ tionale et religieuse. Ce passé mérite l'admiration. Il faudrait avoir l'es¬ prit bien mal fait pour la lui refuser. Ce n'est pas une raison cependant de l'exalter outre mesure et d'y voir

une

forme

nécessaire

de

la

civilisation

chré¬

tienne. Les conséquences de cette exagération se¬ raient fâcheuses. Elles se retourneraient, un jour ou l'autre, contre l'Église elle-même. Il n'y a donc point à enchaîner son présent et son avenir à des circons¬ tances qui ne peuvent plus se représenter. Le pouvoir politique peut être pénétré de la pen¬ sée chrétienne sans qu'il ait à prendre pour cela un caractère théocratique. La théocratie, qui réunissait sur une seule tête l'autorité civile et l'autorité religieuse, n'a jamais existé en France.

Il est nécessaire de le dire.

L'union des deux puissances ne se fera pas forcé¬ ment sur le plan de jadis. Il faut en prendre son parti.

Nous avons besoin, aujourd'hui, de voir les deux puissances spirituelle et temporelle moins exposées à se confondre. L'État et l'Église ont un égal intérêt à ce que les fonctions religieuses ne soient pas trop mêlées aux travaux de la politique. Les inanipula-

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nun

l'église et les libertés

12

tions de la politique, de nos temps surtout, ne con¬

viennent guère aux membres du clergé. Le bon ordre demande que chacun s'applique le plus possible à ses devoirs professionnels. L'histoire nous révèle les inconvénients auxquels

nos pères furent exposés. Ce serait bien pis dans les

conditions actuelles de la société. Les abus se¬

raient plus nombreux et plus graves. On y remédie¬ rait malaisément.

L'art du gouvernement a fait, depuis un siècle et demi, des progrès réels. Les besoins d'un pays se sont multipliés. Il a fallu créer des fonctions nouvelles et surtout les mieux distinguer les unes des autres. Les attributions de chacune sont devenues plus pré¬ cises. Il en est ainsi dans toute la structure et la vie de la cité moderne. Certains désordres inhé¬ rents à l'ancien état de choses sont désormais im¬

possibles. On ne les supporterait pas, s'ils venaient à se présenter. La distinction des pouvoirs et de leur exercice est une condition de l'ordre dans un pays. Il ne faut jamais l'oublier. Mais cette distinction n'a rien de

commun avec la séparation et l'isolement, qui en ré¬ sulte. Elle écarte les heurts et les troubles, qui en sont l'effet; elle ne saurait jamais produire; une dis¬ location dans l'organisme national. L'Église peut et doit bénéficier de ces besoins nouveaux et de ce qui à été accompli pour les satis¬ faire. * • **

Au Moyen-Age, l'unité religieuse chez un peuple était de rigueur. On ne concevait pas sans elle l'unité nationale. Il en était ainsi dans toute l'Europe. Per¬ sonne ne s'insurgeait contre ce principe ou contre ce fait. Cet état des esprits et des choses eut une in-

LES DROITS DE L'ÉGLISE DANS LA SOCIÉTÉ

13

fluence décisive sur la situation que l'Église eut dans la cité et dans la vie publique. L'influence prépom dérante qu'elle exerçait s'expliquerait difficilement

sans cela. Le Protestantisme inaugura contre cette loi de l'unité religieuse une réaction violente. Cela lui réussit en France.

Mais, en Angleterre, en Hollande, dans les pays Scan¬ dinaves et dans une grande partie de l'Allemagne, ses

1

promoteurs trouvèrent avantageux d'exploiter à leur profit ce monopole, dès qu'ils purent se l'assurer. Ce fut pour beaucoup dans leurs succès. On s'explique, dès lors, tout ce qu'ils entreprirent contre la hiérar¬ chie de l'Église et ses privilèges, afin de se concilier les faveurs des princes. Ils les gagnaient à leur cause, en leur abandonnant les domaines et les droits ecclé¬

siastiques. Et, quand la tête d'un peuple s'engageait avec eux, il fallait bien que les membres et le corps entier suivissent.

Cette unité religieuse d'une nation n'est plus dans les mœurs, parce qu'elle n'est plus dans les faits. Elle serait un bien. Mais comment la réaliser ? Je n'en vois

guère le moyen. L'Église peut y tendre de toutes ses énergies. Force lui est cependant de tenir compte, dans ses exigences, de l'état des esprits et des choses. Il y a et il y aura encore chez nous, en nombre plus ou moins considérable, des hérétiques et des incroyants, c'est-à-dire des Français qui n'appartien¬ dront point à l'Église. Ce sont des citoyens français cependant. Ils ont à ce titre, des droits qui s'impo¬ sent au respect. L'Église doit s'en accommoder, tout en restant la maîtresse chez elle. **

L'épiscopat et le clergé abandonnèrent à la nation tout le domaine ecclésiastique. C'est sans retour. Cette fortune était légitime, sans être indispensable

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L'ÉGLISE ET LES LIBERTÉS

14

à l'existence de l'Église et au succès de sa mission.

Les ressources nécessaires peuvent lui revenir sous une

autre forme, qui lui serait également avanta-

geuse.

Au Moyen-Age et sous l'Ancien Régime, l'Église bé¬

néficiait de tous les privilèges politiques et sociaux, inhérents à la grande propriété. Ils contribuaient,

pour une part très large, à l'influence prépondérante de ses évêques. Mais la propriété a perdu ses droits politiques. L'Église, si par hasard son domaine était reconstitué, ne retrouverait pas forcément sa situa¬ tion historique.

J'en dirai autant des droits particuliers, lui venant

des services, dont elle avait assumé la charge, tels

que l'instruction et l'assistance publiques. Ce n'était point de sa part un empiètement sur les attributions

d'autrui. Elle remplissait ces fonctions, parce qu'elle en avait le droit et que personne, en dehors d'elle,

ne s'en occupait.

Le temps, depuis, a marché. Les révolutions sont survenues. L'État s'est mis à accaparer le plus grand nombre de services possibles. Lorsqu'il sera contraint de se replier sur ses fonctions propres, l'Église ne réclamera plus les monopoles, que nul jadis ne lui contestait. Ce ne sera pas nécessaire. D'autres grou¬ pes sociaux participeront, à des titres divers, aux mêmes droits et aux mêmes services publics. Il y avait lieu de faire ces constatations, pour bien mettre en évidence cette vérité: l'Église n'a pas be¬ soin de reconstituer l'ancienne France, telle qu'elle était au Moyen-Age ou sous le gouvernement des Bourbons. Elle peut, dans un' état politique et social différent, réaliser un ordre chrétien, à la condition qu'on lui en donne la; facilité.

On nous attribue des pensées contraires. C'est ainsi que se forment et se propagent les légendes, aux¬ quelles nous nous heurtons. Ceux qui prétendent

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1 LES DROITS DE L'ÉGLISE DA.NS hk SOCIÉTÉ

15

renouer la chaîne rompue de nos traditions religieu¬ ses et nationales ont tout intérêt à les détruire. Leur

propagande doit commencer par là. Cela fait, ils au¬ ront moins de peine à rattacher l'avenir au passé. Les droits essentiels de l'Église resteront les mê¬ mes; l'application s'en fera dans des conditions dif¬ férentes. Les principes, sur lesquels reposent les droits accidentels, ne sauraient changer; ils s'adapteront à des circonstances nouvelles. La France du vingtième siècle aura, avec, la France des siècles antérieurs, d'in¬ nombrables traits communs; et il y aura, entre l'une et l'autre, des différences moins fortes. Ce sera un effet de l'évolution à laquelle les peuples sont sou¬ mis.

Je n'entends pas dire qu'il faille négliger les types politiques disparus. Cela serait impossible, même quand nous le voudrions. Les vivants n'échappent jamais à l'action des morts. En outre, la science du

passé est indispensable à qui veut avoir l'intelli¬ gence du présent. Il suffit de ne pas s'en faire un objectif, comme s'il était question de le ressusciter.

Il

faut

se

mettre

en

face

de

la

France

actuelle.

Tout est loin d'y être parfait. L'ordre politique est défectueux; l'ordre social n'en est pas un. Mais ce désordre couvre un état économique des personnes

et des choses, qui reste, malgré tout, celui de la France. Il est ce qu'il peut être. Nous ne saurions lui en substituer un autre.

Il suffirait de doter le pays d'un ordre politique et social, qui lui convienne, pour remettre tout on place. Celui que l'Action Française professe, à la suite des représentants autorisés de notre tradition monar¬ chique, remplit cette condition. Les preuves en sont

données ailleurs. L'Église y trouvera des facilités

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l'église et les libertés

pour marquer fortement de son empreinte chrétienne un monde nouveau.

Nous n'avons pas à nous occuper ici du problème politique. Supposons-le résolu. Quelle sera la solution du problème religieux? C'est le seul qui nous inté¬ resse pour le moment. Le Roi est donc sur le trône. 11 professe la religion catholique. L'Église est en possession de tous les droits. Comment les choses vont-elles se passer?

Représentons-nous l'Église dans la situation qui lui est faite en ce moment. La République l'ignore, après avoir confisqué tous ses biens. Son gouvernement a congédié le nonce, que lé Pape avait auprès de lui, et il a rappelé son ambassadeur. Cette injure diplo¬ matique est une déclaration de guerre. Comme le Souverain Pontife n'a ni flotte ni armée, la Répu¬ blique n'a pas de mobilisation militaire à opérer. Elle agit avec la violence d'un vainqueur à qui la force rend tout possible en rompant d'elle-même un traité qui engage sa conscience et son honneur. Rome n'avait qu'à lui rendre, en l'ignorant, la mon¬ naie de sa pièce. C'est ce qui a eu lieu. Les actes lé¬ gislatifs accomplis contre l'Église sont dépourvus d'autorité. Le Pape les envisage comme n'existant pas et il prescrit aux évêques la même conduite. L'État français peut user de la violence. Mais la violence ne saurait créer un droit. En justice, sa loi ne signifie rien. L'Église se comporte comme si, de fait, elle

n'existait pas. Son droit lui suffit. Elle en prend ce qu'elle peut.

Le Roi, dès son retour, commence par traiter le

Pape en souverain. Les relations diplomatiques sont immédiatement rétablies. Les rapports de l'Église et de l'État seront ensuite déterminés à l'amiable.

Il y a en France des diocèses, qui forment autant d'Églises particuilères. Leur existence est officielle¬ ment reconnue et ils ont la personnalité civile, avec

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LES DROITS DE L'ÉGLISE DANS LA SOCIÉTÉ

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17

tous les avantages quelle comporte. Ils sont gou¬ vernés et administrés, d'après le droit ecclésiastique, par les évêques auxquels le Pape les a confiés et qui restent en communion avec lui.

Ces mêmes évêques sont les représentants^TilTr^^ trés de leur clergé, des fidèles et des intérêtsvspP' fl * rituels ou temporels de chacun de leurs' diocèsési ^.

Le Roi et tous les dépositaires des pouvoirs publics ^ \ les traitent en conséquence. I ^ r Il faudra leur restituer, dans des conditions qui seront stipulées au moment voulu, cè ' que là République a pris à nos Églises. Car la France tient



à payer ses dettes. Inutile, pour le faire, de verser

chaque membre du clergé la part qui lui revient^-

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Cette participation individuelle au budget le .trahs-^.l>^ formerait en fonctionnaire. Une expérience longue d'un siècle a manifesté les inconvénients de cette assi¬

milation. Il serait préférable de faire ces restitu¬ tions aux évêques, qui ont à pourvoir aux besoins des curés et des paroisses. Le clergé dispose des églises, des édifices, en un mot, de tout ce qui lui appartient. Il enseigne la religion, il administre les sacrements, il remplit ses fonctions. La vie surnaturelle circule.

Dieu reçoit

le culte qui lui est dû. L'Église, en somme, existe et elle poursuit librement sa fin. Nul ne la trouble chez elle. L'État la protège dans l'exercice de ses fonctions, sans lui faire payer ce

bienfait par des tracasseries administratives. Elle fait oeuvre durable. L'avenir ne lui cause pas d'inquié¬ tude. L'administration et la jouissance de ses biens lui sont garanties. Le pays a sous les yeux un corps qui s'impose à son admiration. Ses chefs n'ont qu'à la gouverner sagement et à mener eux-mêmes une existence digne. De la place qu'elle occupe, il leur sera facile d'exercer sur la société tout entière une action religieuse et une L'Église et les libertés,

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18



l'église et les libertés

influence bienfaisante. Le prestige du génie et de la sainteté ne leur est point nécessaire. Il leur suffit

de pratiquer les vertus et d'avoir le sens que l'on peut attendre d'hommes sérieux. L'Église, ainsi conduite, ne satisfait pas seulement les chrétiens capables d'apprécier sa mission sur¬ naturelle et sa grandeur morale. Les citoyens, avides de connaître et de réaliser dans la société les con¬

ditions de l'ordre, y découvrent sans peine un fac¬

teur puissant de la vie publique et sociale d'un peuple. Son rôle fait un peu songer à celui de l'âme dans un corps humain. **

L'État est tenu de protéger l'Église. C'est enten¬ du. Mais il serait imprudent de trop compter et surtout de ne compter que sur lui. Les Français s'abandonnent volontiers à une telle exagération.

Les théories et les pratiques de l'Étatisme leur ont faussé le caractère plus encore que l'esprit. Ils ont contracté la

mauvaise

habitude

de

tout

demander

au gouvernement. Le régime actuel, dans sa course au collectivisme, inculque de toutes façons cette supersti¬ tion philosophique et politique d'un État-Providence. Les citoyens n'auraient qu'à recevoir de lui le pain du corps et la pensée dont l'intelligence se nourrit. Il est presque impossible de résister à cette ten¬ dance générale. Elle survivra au régime qui l'ex¬ ploite. Force est donc de nous mettre en garde dès aujourd'hui. Le meilleur moyen consiste à réagir pour son propre compte. Chacun le fait, en prenant sur lui toutes ses responsabilités et en obligeant l'État à se contenter de ses attributions. Cette atti¬

tude serait indispensable, au lendemain d'une res¬ tauration monarchique. Il faudrait la continuer jus¬ qu'au jour lointain où d'autres habitudes auraient

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LES DROITS DE L'ÉGLISE DANS LA SOCIÉTÉ

19

été enfin prises. Car tout pouvoir politique est, de sa mature, porté aux empiètements. Les citoyens qui savent lui résister, en s'exposant à lui déplaire, font œuvre de serviteurs éclairés.

Personne ne doit être pénétré de ces sentiments plus que les membres du clergé. Leur fonction dans

la société est de servir T Église. Leur intelligence, leur dévouement, toute leur vie lui appartiennent. Leurs qualités surnaturelles et naturelles contribuent, dans une mesure très large, à. mettre en valeur ce qu'elle est. Tel clergé, tels fidèles et telle Église. Les vertus ordinaires lui suffisent habituellement.

Mais souvent elle a besoin du concours que des évêques docteurs et saints peuvent seuls lui donner. Il lui faut, en outre, des prêtres et des religieux d'une

sainteté

éminente

et

d'une

doctrine

sûre

et

étendue. Ils sont capables des efforts héroïques. Les énergies divines qui s'accumulent en eux ont raison de tous les obstacles. On les voit briser les chaînes

de l'Église et sortir le peuple chrétien de l'igno¬ rance et du vice où il croupissait. C'est par ces ins¬ truments dociles que Dieu agit aux heures décisives Leur action se fait sentir longtemps. Quand, au contraire, le clergé se maintient mal au niveau surnaturel qui lui est assigné, l'Église le suit dans sa déchéance.

S'il est sans vertu et sans

prestige, comment en espérer davantage de ceux qu'il conduit? La lumière pâlit et le sel perd sa vigueur. Les évé¬ nements se tournent alors contre l'évêque, le prêtre et le religieux pour infliger à leur indignité le ch⬠timent qu'elle mérite. Par malheur, ils se tournent aussi contre l'Église, et c'est elle qui a le plus à pâtir. Les forces lui manquent pour s'opposer aux envahissements du pouvoir civil. Celui-ci en profite. On ne le voit ensuite jamais abandonner ce que les circonstances lui ont une fois permis de prendre.

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l'église et les libertés

20

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Le clergé ne saurait à lui seul donner aux droits de l'Église une garantie suffisante. Les moyens dont il dispose sont limités. La nature de son ministère ne lui permet pas de recourir aux procédés d'une action politique efficace. Mais les laïques sont te¬ nus à moins de réserve. Ils se mêlent beaucoup plus à la vie de la société. Les fonctions qu'ils exercent

leur donnent une grande influence. L'Église peut en bénéficier. Cela dépend d'eux seuls. Dans les milieux où ils se trouvent, en se mon¬

trant ce qu'ils sont, catholiques, ils mettent toute leur autorité sociale à son service. Les uns prennent au

gouvernement une part active. Grâce à eux, la pensée chrétienne pénètre la législation. L'organisation du pays s'en ressent. D'autres enseignent, écrivent ou parlent. Ils fournissent des sentiments et des idées à leurs concitoyens. Ce sont forcément des sentiments et des idées imprégnés de Catholicisme. Il en est qui exercent leur activité dans l'industrie, le commerce et ailleurs encore. Leur influence est moins intellec¬

tuelle. Elle se fait sentir quand même. Et c'est tou¬ jours une influence catholique.

Tous ces hommes appartiennent à l'Église. Ils sont soumis à leurs évêques et ils ont des prêtres pour les guider. C'en est assez pour établir entre leurs esprits et leurs volontés des liens très forts, qui

mettent dans leur action une unité réelle. Ils ont, par le fait, une puissance qui est à la disposition de

l'Église. Cela crée autour d'elle une force morale, qui donne une garantie à ses libertés. L'opinion pu¬ blique n'échappe jamais à cet ascendant. Si, par malheur, les incrédules ou les hérétiques entraient en campagne contre la foi ou les institutions ecclé¬

siastiques, cette force passerait de l'ordre moral dans celui des faits. L'Église aurait des défenseurs.

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LES DROITS DE L'ÉGLISE DANS LA SOCIÉTÉ

21

Los hommes, même les mieux disposés, n'acquièrent pas spontanément de telles dispositions. 11 faut les cultiver en eux. Les prêtres, qui assument la tâche de les éduquer dès leur jeunesse, feront bien de s'en préoccuper. La fidélité aux vertus de la vie privée ne saurait

épuiser tous les devoirs d'un chrétien. Sa vie pu¬ blique n'échappe pas aux obligations qu'impose leCatholicisme. Il doit, s'il y est engagé, professer sa foi au grand jour et défendre, autant qu'il le peut, les intérêts de l'Église. Ces concours divers acquis au clergé créent né¬ cessairement dans une nation un état d'esprit chré¬ tien. Ils obligent le Souverain à remplir lui-même ses devoirs et à ne point reculer devant les intri¬ gues et les menaces des adversaires de nos croyances.

Je me résume, en disant que chacun a dans la dé¬ fense des droits et des intérêts de l'Église une part très réelle de responsabilité. Si j'ai tant insisté sur cette vérité morale, c'est pour prémunir les esprits contre les mauvaises habitudes que les pratiques de l'Étatisme auraient pu leur faire prendre. Nous se¬ rions, en effet, victimes d'une illusion dangereuse, si nous nous reposions de tout sur un Souverain, fût-il le plus catholique des hommes, et sur une constitution même très sage et forte. Le Souverain ne suffirait pas à la tâche et la cons¬ titution céderait sous les coups qui lui seraient por¬ tés. Les choses allèrent ainsi en 1789 et en 1830.

L'Église a besoin de cette triple garantie que peu¬ vent donner à ses libertés le Souverain, les insti¬ tutions et les citoyens, qui lui appartiennent. On ne saurait dire laquelle de ces trois protections lui est le plus nécessaire. Si l'une ou l'autre vient à lui

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22

l'église et les libertés

manquer, il importe de suppléer par ailleurs et sans retard à ce défaut; faute de quoi, la paix religieuse se trouverait bientôt gravement compromise. Il n'y a pas à rechercher sur terre une paix par¬ faite. L'Église est militante par vocation. Les ennemis à repousser et à combattre ne lui fe¬ ront jamais défaut. La conservation de sa vigueur morale est à ce prix. Le meilleur des gouvernements n'a donc point à lui donner une sécurité absolue. Ce serait un rêve paradisiaque. Or l'Éden terrestre est définitivement clos. L'humanité n'y pénétrera plus. Le clergé et les fidèles .auront toujours devant eux des esprits disposés à repousser leurs croyances, à critiquer leur morale et à combattre leurs ins¬ titutions religieuses. Ces attaques varieront à l'in¬ fini avec les milieux et les époques. Les défen¬ seurs attitrés de l'Église ne peuvent les rendre im¬ possibles. Il leur suffit de veiller à ce que, entourée des égards qui lui sont dus, elle puisse quand même remplir sa mission. On doit, tout au moins, lui assurer le respect ac¬ cordé à la magistrature, à l'armée et aux grandes institutions nationales.

Les

membres

de

sa

hiérar¬

chie, ses doctrines, les préceptes de sa morale, son culte et ses biens y ont également droit. Il est né¬ cessaire de prévenir ou de réprimer les infractions à ces droits. Cela entre dans les attributions de la

.

police et des tribunaux.

Si jamais l'État venait à manquer à cette partie de sa mission, les citoyens catholiques auraient à y suppléer par les moyens légitimes dont ils disposent. La légitimité, en pareil cas, s'accommode fréquem¬ ment de la violence. Il peut même arriver qu'elle l'exige.

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DEUXIÈME LEÇON. LES

PAPES

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ET LA CONTRE-RÉVOLUTION.

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La Révolution et l'Eglise. — La doctrine révolutionnaire. — Clairvoyance des Papes. — Pie VI. — Pie VII et la Restau¬ ration. — Grégoire XVI et l'encyclique Mirari vos. — Pie IX. — Léon XIII et le Libéralisme politique. — L'encyclique

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Rerum no var um. — Le Ralliement .

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L'Église, comme la France, aurait pu s'accom¬ moder de la Révolution et accepter ses résultats,

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si elle s'était épuisée en transformations politiques

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et sociales. L'histoire conserve le souvenir de bou¬

leversements au cours desquels un régime en a remplacé un autre et un peuple a changé de maî¬ tres. Ils sont la conséquence tantôt d'une guerre extérieure, tantôt d'une guerre civile. Le sang coule alors en abondance et les ruines sont innombrables.

Mais les vivants oublient vite les morts, dont ils prennent la place, et on se fatigue de verser des larmes sur ce qui n'existe plus. Les désastres se ré¬ parent; les vides se comblent. Il reste néanmoins des victimes, qui transmettent à leurs descendants, avec des regrets, des haines tenaces. Mais le Lot de la vie emporte ces mécontents et leurs haines sont aussi stériles que leurs regrets sont vains. Le senti¬ ment de l'intérêt commun fait de ces résignations une nécessité et quelquefois même un devoir. Aussi longtemps que la constitution intime d'un pays n'est pas transformée et que sa vie continue tranquille et forte, il est sage de s'accommoder des circonstances pour en tirer parti. Ainsi pense l'hom¬ me politique.

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l'église et les libertés

L'homme d'Église a le même sentiment. L'intérêt général, qu'il a à cœur de servir, l'empêche de s'ar¬

rêter immobile en présence de ces événement. Il console ceux qui souffrent de ces malheurs. Il garde à ce qui n'est plus un souvenir mérité. Mais il ne lui vient pas à l'esprit de lier le sort de l'Église à celui d'institutions caduques.

L'Église est dominée

par les devoirs que sa mission lui crée. Elle s'appli¬ que à sauver les hommes dans tous les milieux où ce lui est chose possible. Il se trouve des catholiques assez superficiels pour assimiler la Révolution à l'une de ces catastrophes. Ç'a été un parti-pris chez tous les libéraux pendaat le dix-neuvième siècle. Les démocrates chrétiens de

ces dernières années sont allés plus loin encore, en affectant d'y voir une phase glorieuse dans l'é¬ volution de la France vers le progrès. C'est une illusion. Ses victimes ne se comptent plus. L'expérience qu'ils en ont faite a été lamentable. Car les erreurs que la Révolution charrie forcément avea elle trouvent leurs esprits sans défense. Ils en su¬ bissent, à des degrés différents, la contagion. Il ne faudrait pas cependant courir à une exa¬ gération contraire et porter sur toutes les œuvres

de la Révolution un jugement uniforme. Il y a lieu de distinguer. Toutes les destructions accomplies ne sont pas regrettables. Certaines constructions peu¬ vent passer pour bonnes. La France a continué sa vie comme elle a pu, en dépit des fous qui dé• tenaient le pouvoir.

Il est des destructions et des constructions que l'on est tenu de condamner en bloc. Elles se sont

effectuées dans l'ordre politique et social. Il existait une France chrétienne. La Révolution lui

a arraché la constitution qui la faisait être ce quelle était. Du système imaginé pour en tenir la place, Dieu se trouve rigoureusement banni. On ne sait

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LES

PAPES

ET

LA

CONTRE-RÉVOLUTION

25

où mettre l'Église. La nation est livrée à toutes les aventures.

Nous pouvons nous résigner à la disparition des trois Ordres, du moins en la forme où ils existaient et fonctionnaient jadis. J en dirai autant de la trans¬ formation de la propriété ecclésiastique, de l'abandon des privilèges et des modifications administratives. Cependant la rupture avec un état des choses pu¬ bliques, où elle avait une place dix fois séculaire, n'allait pas sans de graves inconvénients pour l'ɬ glise. Elle y avait vécu; elle s'y était développée. La part glorieuse qu'elle avait prise à la formation de la patrie est connue. Elle y jetait des racines nom¬ breuses et profondes. C'est un monde qu'elle im¬ prégnait. Le bouleversement qui suivit cette rupture lui fut une source d'embarras multiples. On y vit pour elle une diminution immédiate. On aurait pu craindre une ruine définitive. Mais ce sont là dommages ré¬ parables. Elle n'avait qu'à en prendre bravement son parti et à se faire, avec des éléments nouveaux, une situation à neuf. L'Église l a fait au milieu de

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difficultés sans nombre et en courant des risques de toutes sortes. Elle n'a perdu ni sa peine ni son temps. Ce travail a rempli le siècle passé. * **

La France présente un spectacle curieux. Ses élé¬ ments constitutifs se sont mis en action malgré les entraves de la politique révolutionnaire, avec ses énergies propres et en dépit de son gouvernement, de ses erreurs et de ses vices

La nous deux chose

Révolution n'a pas tout détruit. Le principal reste: l'Église et la France. Ce ne sont pas mots vides de réalités. Ils représentent quelque qui vit et qui a des intérêts. En d'autres ter-

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26

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l'église et les libertés

mes, la France est sortie des ruines de la Révolution. Elle est amoindrie et défaite; c'est toujours la France.

Elle poursuit son existence et sa mission tant bien que mal, et, dans cette France, l'Église vit toujours, en continuant, elle aussi, sa mission. Ces faits sont hors de conteste.

Il nous faut pénétrer plus avant. Car les transfor¬ mations extérieures cachent des erreurs, qui agissent sur la constitution et les institutions d'un peuple

et par elles sur sa vie, à la façon de germes morbides. Le mal, qui leur est propre, se propage forcément dans les milieux où elles se développent. La benne vo¬ lonté des gouvernants et des citoyens est impuissante à le comprimer. Il n'y a qu'un moyen à prendre, la réaction. Si les hommes manquent, pour s'y ré¬

soudre, d'intelligence et de caractère, la nature s'en charge. La réaction se fait ainsi par la force des chosss et, au besoin, malgré les répugnances des intéressés. C'est ce qui se passe en France. On le reconnaît à des phénomènes caractéristiques, qui se renouvel'ent par secousses plus ou moins violentes, de période

en période. Cependant le pays n'a jamais eu la force d'expectorer les causes de son mal. Les erreurs, dont il souffre, persistent dans le corps politique et dans les intelligences. Leur action désorganisatrice con¬ tinue sans relâche.

Cette réaction ne tombe pas avec les secousses qui la manifestent. Elle reste à l'état chronique. Ses effets sont reconnus par des esprits clairvoyants, habitués à saisir, longtemps d'avance, ce que tout le monde reconnaîtra un jour ou l'autre. Ces esprits contribuent à faire l'opinion et ils en sont des types représentatifs. La contre-révolution intellectuelle, dont

ils sont les maîtres autorisés, a été ininterrompue en France. M. Dimier en a fourni les preuves dans la première série de ses cours à l'Institut d'Action

LES PAPES

ET LA CONTRE-RÉVOLUTION

27

française. Ne nous arrêtons pas aux témoignages de cette élite de penseurs. Négligeons aussi, pour le moment, les phénomènes naturels nationale. nous

D'autres maîtres

de

la

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de la réaction

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contre-révolution

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sollicitent.

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Une conspiration philosophique contre la société chrétienne avait précédé la conspiration révolution¬ naire, qui éclata après 1789. Les Papes en discernèrent bientôt le danger. Leur devoir était de le dénoncer très haut. Ils n'y ont jamais failli. Ce système d'er¬ reurs a été signalé par eux dès l'origine et condamné tantôt dans son ensemble, tantôt dans le détail de ses propositions. Ils ont, de la sorte, suivi les dévelop¬ pements intellectuels du dogme révolutionnaire et ses applications à la société. Les nécessités de la défense des graves intérêts, dont ils ont la charge, leur interdisaient la moindre négligence. Ils restent dans leur rôle, toutes les fois qu'ils opposent à une négation de l'erreur une af¬ firmation de la vérité, et à la contradiction d'un droit la déclaration du principe qui le soutient. Les occasions de le faire ne leur ont jamais manqué. La France, où se trouve une partie de l'Église qu'ils ont à gouverner, a été construite en raison du système préconisé par les philosophes, ancêtres de la Révolution. Napoléon ne répudia rien de leurs doctrines. Seuls, les désordres qui en avaient ac¬ compagné l'application lui causèrent de l'horreur. Son génie ne put les supporter. Il

réussit

à

établir un

ordre

administratif.

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C'est

lui qui a communiqué aux œuvres sociales et poli¬ tiques, exécutées par les hommes de 89, la possi¬ bilité de durée. Il est l'un des fondateurs, et, sans nul doute, le plus puissant de la France contem-

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l'église et les libertés

28

poraine. Les conditions politiques auxquelles il l'a soumise n'ont jamais été favorables à l'Église, mal¬ gré certaines apparences pouvant faire illusion. L'ad¬ ministration gouvernementale a multiplié, comme à plaisir, autour d'elle les difficultés. Ses propres enfants n'acceptaient pas toujours ses directions religieuses. Ils étaient sollicités tantôt à droite, où s'exerçait son influence, tantôt à gauche, où ils trouvaient les doctrines et les tendances qui

lui répugnent. La gêne qui en résulta éclatait en idées fausses et en prétentions inadmissibles. De là, des conflits qui se renouvelèrent à propos de tout. Les Souverains Pontifes avaient la mis ion de he

pas abandonner les fidèles à eux-mêmes, dans des situations aussi complexes. Ils ont défendu de leur mieux, contre les empiètements du pouvoir, les in¬ térêts généraux de l'Église. Les vérités qu'ils ont promulguées à cette occasion ne peuvent être passées sous silence. Elles appar¬ tiennent à l'Église entière. Le retentissement que les circonstances leur donnèrent n'a pas peu contri¬ bué à les graver dans les esprits. Les actes qui nous les

conservent ont tous un caractère

Ce qui leur donne force de loi.

offic el.

Il suffit de les

examiner attentivement pour y découvrir une contrerévolution théologique. Ce sont les sources authen¬ tiques des droits de l'Église au dix-neuvième siècle. Elle y dit elle-même, par l'organe de ses Papes, ce qu'elle attend de la société contemporaine et- ce que cette société lui refuse. **■

Un acte de Pie VI ouvre la série de ces documents

C'est un bref, adressé, le 10 mars 1791, au Cardinal de La Rochefoucauld, à l'archevêque d'Aix et aux autres Archevêques et Evêques, membres de l'Assem-

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LES PAPES ET LA CONTRE-RÉVOLUTION

29

blée Nationale. Il a pour objet la Constitution Ci¬ vile du clergé. Dans cette critique très ferme de la

Constitution, de ses principes et de ses applications, le Pape se plaît à mettre ses auteurs en contradiction

flagrante avec nos traditions nationales. C'était, du reste, chose assez facile. Il n'y a pas à insister da¬ vantage sur ce point. L'occasion était bonne pour Pie VI de déclarer ce qu'il pensait des événements survenus en France. Il s'exprime avec une entière franchise. Le but pour¬ suivi par les fauteurs de la Révolution est manifeste à ses yeux. Le voici: anéantir la religion catholique et, avec elle, l'obéissance due au Roi. « C'est dans cette vue qu'on établit, comme un droit de l'homme en société, cette liberté absolue qui, non seulement, assure le droit de n'être point inquiété pour ses opinions religieuses, mais qui ac¬ corde encore cette licence de penser, de dire et d'écrire et même de faire imprimer impunément, en matière de religion, tout ce que peut suggérer l'imagination la plus déréglée: droit monstrueux, qui paraît cependant à l'Assemblée Nationale ré¬ sulter de l'égalité et de la liberté, naturelles à tous les hommes. Mais que pouvait-il y avoir de plus insensé que d'établir parmi les hommes cette éga¬ lité et cette liberté effrénée, qui étouffe complète¬ ment la raison, le don le plus précieux que la na¬ ture ait fait à l'homme et le seul qui le distingue des animaux?

Dieu, après avoir créé l'homme, après l'avoir établi dans un lieu de délices, ne le menaça-t-il pas de la mort, s'il mangeait du fruit de l'arbre de la science du bien et du mal? Et, par cette première défense, ne mit-il pas des bornes à sa liberté? Lorsque, dans la suite, sa désobéissance l'eut rendu coupable, ne lui imposa-t-il pas de nouvelles obligations par l'or¬ gane de Moïse? Et, quoiqu'il eût laissé à son libre

30

l'église et les libertés

arbitre le pouvoir de se déterminer pour le bien ou pour le mal, ne l' environna-t-il pas de préceptes et de commandements, qui pouvaient le sauver, s'il voulait les accomplir? » Passant ensuite aux déclarations des politiciens

philosophes de 1789, Pie VI se borne à leur poser une simple question, à laquelle ils étaient incapables de répondre:

«Où est donc cette liberté de

penser et d'agir que l'Assemblée Nationale accorde à l'homme social, comme un droit imprescriptible de la nature? Ce droit chimérique n'est-il pas con¬ traire aux décrets du Créateur suprême, à qui nous devons l'existence et tout ce que nous possédons? Peut-on d'ailleurs ignorer que l'homme n'a pas été créé pour lui seul, mais pour être utile à ses sem¬ blables? »

Et, s'en prenant aux extravagances prétentieuses de Rousseau, il donne cette explication des origines de la société: « Car telle est la faiblesse de la nature

que les hommes, pour se conserver, ont tesoin du secours mutuel les uns des autres; et voilà pourquoi Dieu leur a donné la raison et l'usage de la parole, pour les mettre en état de réclamer l'assistance d'autrui et de secourir, à leur tour, ceux qui im¬ ploreraient leur appui. C'est donc la nature ellemême qui a rapproché les hommes et les a réunis en société. »

L'esprit est beaucoup plus satisfait de ces déclara¬ tions que des rêveries du Contrat social. Il se sent en présence du réel. Après avoir rappelé la soumission que l'homme doit

à son Créateur, le Souverain Pontife ajoute: « Puis¬ que, dès son enfance, il faut qu'il soit soumis à ceux qui ont sur lui la supériorité de l'âge; qu'il se laisse gouverner et instruire par leurs leçons: qu'il apprenne d'eux à régler sa vie d'après les lois de la

raison, de la société et de la religion. Cette égalité,

LES PAPES ET LA CONTRE-RÉVOLUTION

31

cette liberté si vantées ne sont donc pour lui, dès le moment de sa naissance, que des chimères et des mots vides de sens. »

C'est ce que l'on prétend dire à l'Action Française, en parlant de nuées. « Ainsi les hommes n'ont pu se rassembler et former une association civile, sans établir un gou¬ vernement, sans restreindre cette liberté, sans l'assu¬ jettir aux lois et à l'autorité de leurs chefs. » Et, en passant par cette belle pensée de saint Augustin: « La société humaine n'est autre chose qu'une con¬ vention générale d'obéir aux rois», le Pape conclut: « Ce n'est pas tant du Contrat social, que de Dieu lui-même, auteur de tout bien et de toute justice, que la puissance des rois tire sa force (x). » Rousseau n'a pas vaticiné en vain. Ses disciples ont usé de ses erreurs pour détruire en France l'or¬ dre politique chrétien: « Cette égalité, cette liberté si exaltées par l'Assemblée Nationale n'aboulissent qu'à renverser la religion catholique, et voilà pour¬ quoi elle a refusé de la déclarer dominante dans le royaume, quoique ce titre lui ait toujours appar¬ tenu (2). » C'est une condamnation formelle et motivée de la fameuse Déclaration des droits de l'homme et du Con¬

trat social d'où elle dérive. Pour qui veut se donner la peine de réfléchir, les principes erronés, qui aboutissent à la Démocratie, sont eux-mêmes ah teints.

Voilà plus d'un siècle que les faits vérifient ces paroles du Pape.

Dans son Encyclique Din satis, du 15 mai 1800, 1. Les actes pontificaux cités dans l'Encyclique et le Syllabus du B décembre 1864. Paris, 1865, in-8, 493-497. 2. Ibid., 499.

J

32

L'ÉGLISE ET LES LIBERTÉS

par laquelle il notifie à l'Église son élévation au

Souverain Pontificat, Pie VII rappelle aux évêques les devoirs que leur crée la situation présente. Il ne leur suffit pas de veiller sur l'éducation de la jeunesse, sur le recrutement et la formation du clergé; de défendre énergiquement la propriété ec¬

clésiastique; ils ont à conjurer le péril qu'une lit¬ térature détestable fait courir à l'Église et à l'État. Le Pape condamne expressément l'une des préten¬ dues conquêtes de la Révolution, la liberté de pen¬ sée et la liberté de la presse. La violence des mots ne le fait pas reculer et il dénonce la peste perni¬ cieuse des mauvais livres. C'est ici, poursuit-il, que toute son énergie' est réclamée par le salut même de l'Église et de la société, des chefs d'Élat et de tous les mortels, salut que nous devons mettre bien au-dessus de notre propre vie.... En telle ma¬ tière, nous ne pouvons ni conniver, ni dissimuler, ni mollir. Car si l'on n'arrête, si l'on n'étouffe une si grande licence de pensées, de paroles, d'écri.s et de lectures, nous pourrons bien, grâce aux efforts combinés de rois et de capitaines pleins de la science politique ou militaire, grâce aux bataillons et aux expédients, nous pourrons paraître un instant soulagés du mal qui nous travaille; mais, faute d'en arracher la racine, d'en détruire la semence (je frissonne de le dire, mais il faut le dire) le mal

ira croissant, se fortifiant, étreindra tout le globe de la terre; et alors pour l'anéantir et le conjurer, ce

ne sera plus assez ni des régiments, ni des garnisons, ni des yeux de la police, ni des remparts des vdles, ni des barrières des empires (*). » Paroles douloureusement prophétiques. Elles ne perdent rien, après un siècle, de leur opportunité. Les erreurs que le Souverain Pontife dénonce en 1. Ouvr. cit., 571-573.

•arrr'

», *:

LES PAPES ET LA CONTRE-RÉVOLUTION

33

termes si sévères ont déchaîné sur la France et sur

l'Europe les tempêtes de la Révolution et les trou¬ bles sociaux ou politiques, qui en sont la consé¬ quence immédiate. Elles produiront nécessairement leurs effets.

Napoléon avait la force et un génie capables de les arrêter. Il eut des armées invincibles, les ressources que donne à un gouvernement une administration prévoyante et ferme. Aucun succès ne lui manqua. Son trône semblait appuyé sur des bases inébran¬ lables. Il fut renversé cependant, malgré ses régi¬ ments, ses garnisons et sa police. Les menaces de Pie VII reçurent des événements leur vérification. Il en sera ainsi de tout gouverne¬ ment qui gardera les mêmes assises révolutionnai¬ res. Cette base est fragile et tout édifice qu'elle supportera sera caduc. Louis XVIII ne sut pas mettre à profit cette ex¬ périence. Cependant la fortune lui souriait. Il eut un gouvernement prospère. Grâce à lui, la France se remit en quelques années du mal que lui avaient fait la Révolution et les guerres du premier Em¬ pire. Les finances étaient en bon état. Le pays avait trouvé sa situation diplomatique. Notre histoire na¬ tionale ne présente guère de règne aussi fécond. La révolution de juillet 1830 arriva quand même. Les assises du trône étaient sans consistance, presr que révolutionnaires. Metternich en fit l'aveu à Louis XVIII : « Sire, votre Majesté reprend la ré¬ volution en sous-œuvre. » Ce n'était que trop vrai. Le grand diplomate ne fut pas le seul à s'en aper¬ cevoir.

Pie VII discerna, l'un des premiers, ces vices cons¬ titutionnels de la Restauration. Il confia ses craintes

à M. de Boulogne, évêque de Troyes, dans sa lettre du 29 août 1814. On ne saurait traiter à la légère

ce document; il projette sur toute une partie de L'Église et les libertés,

T

Â

34

l'église et les libertés

notre histoire religieuse une vive clarté. Les en¬ seignements qu'il donne sont de tous les temps. Le Pape commence par dire la joie et la conso¬ lation qu'il a éprouvées, en voyant le gouvernement de la nation française aux mains d'un descendant de cette race glorieuse qui a produit autrefois saint Louis et qui s'est illustrée par tant de services ren¬ dus à la France et au Siège Apostolique. Afin de donner une preuve éclatante de ces sentiments, sans

même attendre du gouvernement royal une noti¬ fication officielle, il avait envoyé un nonce ex¬ traordinaire pour féliciter en son nom le roi Louis XVIII dans les termes les plus expressifs. Cette joie fut bientôt suivie d'une amère décep¬ tion. On aurait pu espérer qu'à la faveur de la

révolution récente les entraves imposées à la re¬ ligion catholique allaient être enfin brisées et qu'elle serait rétablie dans son lustre. La nouvelle consti¬

tution préparée pour le royaume avait bientôt dis¬

sipé ces espérances. Le Pape la connaissait par les

journaux.

Deux questions importantes étaient volontairement passées sous silence; il n'y était fait mention ni de

l'Église catholique ni du Dieu tout-puissant, par qui les rois régnent et les princes commandent. Ce si¬

lence était contraire aux droits de l'Église et

aux

traditions du pays. Les plaintes que le Souverain Pontife énonce sont

la critique la plus justifiée qui ait été faite de la

charte de 1814. Elles ont pour objet plusieurs

em-

prunts faits aux erreurs de la Révolution. Par exem¬ ple, la liberté des cultes et de conscience est re¬

connue dans l'article 21. Ce qui fait dire au Pape:

« Par cela même qu'on établit la liberté de tous

les cultes sans distinction, on confond la vérité avec l'erreur, et l'on met au rang des sectes héré¬

tiques et même de la perfidie judaïque l'Épouse

LES PAPES ET LA CONTRE-REVOLUTION

35

sainte et immaculée du Christ. En promettant fa¬ veur et appui aux sectes des hérétiques et à leurs ministres, on favorise non seulement leurs personnes, mais encore leurs erreurs, Il se prononce avec autant de force contre la liberté de la presse, « qui a premièrement dépravé les mœurs des peuples, puis corrompu

et renversé leur foi,

enfin soulevé les

séditions, les troubles, les révoltes (*). » Le Pape, après avoir réprouvé ces articles, invite les membres de l'Épiscopat à se concerter pour con¬ jurer, le plus promptement possible, les grands maux qui menacent l'Église en France et faire abolir les lois, les décrets et les autres ordonnances, dont le Saint-Siège s'est plaint. Pie VII se refusait à croire que Louis XVIII vou¬ lût inaugurer son règne, en faisant a l'Église cette blessure profonde et presque incurable. Les avis qu'il avait chargé l'évêque de Troyes de lui trans¬ mettre ne furent pas écoutés. Car le Roi, s'il com¬ prit la leçon, n'eut pas la force de la suivre. Cette faiblesse des premiers jours en entraîna d'autres. Le glissement de la Restauration vers le Libéra¬ lisme était, dans ces conditions, inévitable. Il ne se fit pas attendre longtemps. Les prévisions du Sou¬ verain

Pontife se trouvèrent ainsi réalisées.

Des évêques, des prêtres et des laïques en grand nombre pensaient comme lui et ils parlèrent en conséquence. Si la majorité des catholiques et sur¬ tout des hommes influents se fût prononcée dans le même sens avec courage et ténacité, ces mani¬ festations auraient certainement produit un effet. Mais il n'en fut pas ainsi. Les faiblesses du pouvoir

sont presque toujours contagieuses. Le Libéralisme fit des conquêtes.

Les prudents crurent habile de faire la part du 1. Ouvr. cit., 699.

Â

36

l'église et les libertés

feu et, avec les meilleures intentions du monde ils agirent et ils parlèrent en libéraux. Leurs actions et leurs discours s'imposèrent à eux-mêmes. Ils gros¬ sirent peu à peu l'armée libérale. C'est de la sorte qu'il se fit une infiltration rapide de la Révolution parmi les hommes d'Église. J'ai dit ailleurs com¬ ment elle put s'effectuer. *

Les Catholiques couraient de ce fait un danger très grave. Grégoire XVI publia, pour le conjurer, l'encyclique Mirari vos, du 15 août 1832. Ce document est l'un des actes les plus importants de la contre-révolution doctrinale. C'est une réaction

énergique, lumineuse, précise et complète contre le Catholicisme libéral. On ne saurait mettre à l'étudier

trop de soin. Grégoire XVI y condamne dans son en¬ semble le système libéral imaginé par Lamennais, sans toutefois prononcer son nom. Cela n'avait du

reste qu'une importance relative. Il nous importe, avant tout et pour ainsi dire uniquement, de con¬ naître la vérité. Le Pape saisit avec empressement l'occasion de la mettre en pleine lumière, fournie

par les erreurs qui la nient ou la défigurent.

Il commence par faire un tableau de la situation.

« La divine autorité de l'Église, écrit-il, est atta¬ quée; ses droits sont anéantis; elle est soumise à des considérations terrestres et réduite à une hon¬

teuse servitude; elle est livrée, par une profonde in¬ justice, à la haine des peuples. L'obéissance due aux évêques est enfreinte et leurs droits sont foulés

aux

pieds. Les académies et les gymnases retentissent

horriblement d'opinions nouvelles et monstrueuses, qui ne sapent plus la foi catholique en secret et par des détours, mais qui lui font ouvertement une

guerre publique et criminelle. Ainsi, lorsqu'on a

LES PAPES ET LA CONTRE-RÉVOLUÎION

37

secoué le frein de la religion, par laquelle seule les royaumes subsistent et l'autorité se fortifie, nous voyons s'avancer progressivement la ruine de l'or¬ dre public, la chute des princes, le renversement de toute puissance légitime. »

L'Épiscopat est tenu de travailler à extirper ces maux, au lieu de se borner à les déplorer. Gré¬ goire XVI lui adresse, à cette fin, un pressant appel: « Défendons dans l'unité du même esprit notre cause commune ou plutôt la cause de Dieu, et réunissons notre vigilance et nos efforts contre l'ennemi com¬ mun pour le salut de tout le peuple. » Le premier devoir qui lui incombe est de veiller sans cesse < à conserver le dépôt de la foi, au milieu de cette cons¬

piration d'impies que nous voyons avec douleur avoir pour objet de la ravager et de la perdre. » Il ramène l'attention de tous aux conditions essen¬

tielles du gouvernement de l'Église. On ne saurait faire à ce travail destructeur une opposition suffi¬ sante avec des efforts individuels. L'action générale de l'Église est indispensable. Ceux qui entrent en lutte ont, s'ils veulent réussir, à s'approprier son esprit et ne poursuivre d'autre but que le triomphe de sa doctrine.

Dans ces conditions, il est nécessaire de prendre l'Église telle qu'elle est, avec son dogme, sa disci¬ pline, sa pratique et ses traditions, et de réclamer pour elle, jusqu'à entière satisfaction, la reconnais¬ sance de toutes ses libertés au sein de la société ci¬ vile.

« Ce serait sans doute une chose coupable et tout à fait contraire au respect, avec lequel on doit rece¬ voir les lois de l'Eglise, que d'improuver par un

dérèglement insensé d'opinions la discipline établie par elle et qui renferme l'administration des choses

saintes, la règle des mœurs et des droits de l'Église et de ses ministres, ou bien de signaler cette disci-

À

38

l'église et les libertés

pline comme opposée aux principes certains du droit de la nature ou de la présenter comme défectueuse, imparfaite et soumise à l'autorité civile. » Ces recommandations n'étaient pas inutiles. En

effet, des hommes téméraires se plaisaient à la dé¬ clarer inférieure à sa mission. Ils avaient la pré¬ tention de lui imposer un renouveau, qui lui per¬ mettrait de s'adapter mieux au milieu contempo¬

rain, c'est-à-dire à la société moderne, telle que la Révolution l'avait faite: « Il est tout à fait absurde

et souverainement injurieux pour elle que l'on mette en avant une certaine restauration et régénération comme nécessaire, pour pourvoir à sa conservation et à son accroissement, comme si elle pouvait être aussi exposée à la défaillance, à l'obscurcissement ou aux autres inconvénients de cette nature. »

Il y avait lieu de dénoncer le but poursuivi par ces novateurs: Ils cherchent à «jeter les fonde¬ ments d'une institution humaine récente et de faire

— ce que saint Cyprien avait en horreur — que

l'Église, qui est divine, devienne tout humaine. » Ce qui revient à dire: leur ambition est de naturaliser l'Église. On reconnaît à ces traits les théories menaisiennes sur l'évolution.

Je n'insiste pas sur la conspiration ourdie contre le célibat des prêtres et l'indissolubilité du lien con¬ jugal, pour arriver à la plus bruyante et la moins fondée des libertés modernes, la liberté de con¬ science. C'est, d'après les paroles mêmes du Souverain

Pontife, une maxime absurde et erronée, un délire,

une erreur pernicieuse. On ne recule pas au Vatican devant la violence des

Cette

erreur

a

sa

termes.

source

dans

l'indifférentisme

religieux. « Opinion perverse, qui s'est répandue de tous côtés par les artifices des méchants, et d'après

laquelle on pourrait acquérir le salut éternel par quelque profession de foi que ce soit, pourvu que

LES PAPES ET LA CONTRE-RÉVOLUTION

39

les mœurs soient droites et honnêtes ». Le protes¬ tantisme, le judaïsme, l'islamisme, voire même Tincroyance se trouvent ainsi sur le même pied que le Catholicisme.

La liberté de conscience n'est guère que l'appli¬ cation dans le domaine religieux de la liberté de pensée. Or celle-ci ne vaut pas mieux que celle-là. Le Pape la condamne d'une manière expresse: « On prépare la voie à cette pernicieuse erreur par la liberté d'opinions pleine et sans bornes, qui se ré¬ pand au loin pour le malheur de la société religieuse et civile, quelques-uns répétant avec une extrême impudence qu'il en résulte quelque avantage pour, la religion. Mais, disait saint Augustin, qui peut mieux donner la mort à l'âme que la liberté de Terreur? En effet, tout frein étant ôté, qui puisse retenir les hommes dans les sentiers de la vérité, leur nature inclinée au mal tombe dans un précipice; et nous pouvons dire avec vérité que le puits de V abîme est ouvert, ce puits d'où saint Jean vit monter une fumée, qui obscurcit le soleil, et sortir des saute¬ relles, qui ravagèrent la terre. De là le changement des esprits, une corruption plus profonde de la jeu¬ nesse, le mépris des choses saintes et des lois les plus respectables répandu parmi le peuple, en un mot, le

fléau le plus mortel pour la société, puisque l'expé¬ rience a fait voir de toute antiquité que les peuples qui ont brillé par leurs richesses, par leur puis¬

sance, par leur gloire, ont péri par ce seul mal, la liberté immodérée des opinions, la licence des mœurs et l'amour des nouveautés. »

Cette liberté a pour conséquence la liberté de la librairie et de la presse, que Grégoire XVI juge avec la même sévérité: « Liberté funeste, écrit-il, et dont on ne peut avoir assez d'horreur... liberté que quel¬ ques-uns osent solliciter et étendre avec tant de bruit et d'ardeur. Nous sommes épouvantés, en con-

/

■te

40

l'église et les libertés

sidérant de quelles doctrines ou plutôt de quelles erreurs monstrueuses nous sommes accablés et en

voyant qu'elles se propagent au loin et partout par une multitude de livres et par des écrits de toute sorte... Il en est cependant qui se laissent entraîner

à ce point d'imprudence qu'ils soutiennent opiniâ-

trement que le déluge d'erreurs, qui sort de là, est assez bien compensé par un livre, qui, au milieu de ce déchaînement de perversité, paraîtrait pour défen¬ dre la religion et la vérité. Or, c'est certainement une chose illicite et contraire à toutes les notions de

l'équité, de faire, de dessein prémédité, un mal cer¬ tain et plus grand, parce qu'il y a espérance qu'il en résultera quelque bien. Quel homme en son bon sens dira qu'il faut laisser se répandre librement des poisons, les vendre et transporter publiquement, les boire même, parce qu'il y a un remède tel que ceux qui en usent parviennent quelquefois à échapper à la mort? »

L'Église a, en pareille matière, un rôle à jouer. Elle ne manque pas de le remplir, malgré les cri¬ tiques, dont elle peut être l'objet. Grégoire XVI af¬ firme de toutes ses forces les droits qui lui ont été conférés à cette fin: «D'après cette constante sol¬ licitude, avec laquelle le Saint-Siège s'est efforcé dans tous les temps de condamner les livres sus¬ pects et nuisibles et de les retirer des mains des

fidèles, il est assez évident combien est fausse, témé¬ raire, injurieuse au Saint-Siège et féconde en maux

pour le peuple chrétien, la doctrine de ceux qui, non seulement, rejettent la censure des livres comme un joug trop onéreux, mais en sont venus à ce point de malignité qu'ils la présentent comme opposée aux principes du droit et de la justice et qu'ils

osent refuser à l'Église le droit de l'ordonner et de l'exercer. »

Le Pape ne pouvait passer sous silence l'une des

LES PAPES ET LA CONTRE-RÉVOLUTION

41

prétentions les plus téméraires des libéraux, qui est la séparation de l'Église et de l'État. Il s'en tient à la tradition constante de l'Église romaine, qui pro¬ clame la concorde du Sacerdoce et de l'Empire favo¬ rable et salutaire aux intérêts de la religion et à ceux de la société civile. Il donne, à cette occasion, une leçon utile aux gouvernements, qui ne compren¬ nent rien aux dangers de ce libéralisme. L'Église n'a jamais failli au devoir de les servir, en prêchant la soumission aux princes. Les partisans audacieux d'une liberté immodérée, qu'elle poursuit de ses condamnations, s'appliquent à contester les droits des puissances politiques et ils réussissent

à

les

ébranler.

Ils

n'offrent

rien

aux

peuples que la servitude sous un masque de liberté. Ce sont des malfaiteurs publics et les ennemis avé¬ rés des princes, contre lesquels ils trament sans cesse des révoltes et des séditions. Le Saint-Siège leur oppose ses anathèmes. Ils savent cacher leurs desseins pervers et les exé¬ cuter dans le mystère, à la faveur des sociétés secrètes et d'associations au but mal défini. A l'exem¬

ple de ses prédécesseurs, Grégoire XVI dénonce ces réunions, « où l'on fait cause commune avec des gens de toute religion et même des fausses, et où, en feignant le respect pour la religion, unis vraiment par la soif de la nouveauté et pour exciter partout

des séditions, on préconise toute espèce de liberté, on excite des troubles contre le bien de l'Église et de l'État, on détruit l'autorité la plus respectable C1). » *

La Contre-Révolution doctrinale s'est affirmée au

Vatican sous le Pontificat de Pie IX, plus que sous 1. Ouvr. cit., 603-621.

42

L*ÉGLISE ET LES LIBERTÉS

celui d'aucun de ses prédécesseurs. Les deux le¬

çons qui vont suivre auront pour objet les docu¬

ments, où sa pensée a son expression la plus com¬ plète. Il n'y a donc pas lieu de s'en occuper aujour¬

d'hui. J'arrive ainsi à Léon XIII. On le donnait, à

l'époque de son élection, comme un protecteur des libéraux et un partisan de leurs tendances. Pie IX

et Grégoire XVI avaient eu la même renommée. Cela suffit, pour montrer le cas qu'il faut faire de ces bruits, qui se renouvellent au début de chaque pontificat.

La doctrine traditionnelle de l'Église romaine a, dans les encycliques de Léon XIII, une ampleur qu'on ne lui avait pas encore connue. Il mit à l'illustrer les ressources de son intelligence très ouverte et de son expérience des hommes et des idées. Tout se tient dans son esprit et tout fait corps dans ses en¬ seignements. On pourrait aisément, avec des citations bien prises, dresser une somme de la Contre-Révolu¬ tion.

Sa doctrine ne diffère pas de celle de ses prédé¬ cesseurs. C'est toujours Pierre qui enseigne. La tra¬ dition apostolique continue donc semblable à ellemême.

Léon XIII a trouvé moyen de se prononcer sur la plupart des problèmes qui nous occupent. Nous aurons à le citer fréquemment. Mais il y a lieu de présenter ses principales encycliques, dans l'ordre où elles ont paru.

Le 21 avril 1878, à peine élevé au trône pontifical, il écrit: « Il ne faut point considérer comme une civilisation parfaite celle qui consiste à mépriser audacieusement tout pouvoir légitime, et on ne doit point saluer du nom de liberté celle qui a pour cortège honteux et misérable la propagation effrénée des erreurs, le libre assouvissement des cupidités perverses, l'impunité des crimes et des méfaits et

LES PAPES ET LA CONTRE-RÉVOLUTION

43

l'oppression des meilleurs citoyens de toutes classes. Ce sont là des principes erronés, pervers et faux; ils ne sauraient donc assurément avoir la force de per¬ fectionner la nature humaine O). »

C'est la condamnation implicite des systèmes politi¬ ques issus de la Révolution. Celui qui sévit en France est plus atteint que d'autres. La chose est de toute évidence.

A la fin de la même année, le 28 décembre, il signale comme l'une des causes de l'anarchie so¬

cialiste, communiste et nihiliste, qui menace les na¬ tions européennes, les théories démocratiques sur Par une iml'origine du pouvoir dans la société: piété toute nouvelle et que les païens eux-mêmes n'ont pas connue, on a vu se constituer des gou¬ vernements, sans que l'on tînt nul compte de Dieu et de l'ordre établi par Lui; on a proclamé que l'autorité publique ne prenait pas de Dieu le prin¬ cipe, la majesté, la force de commander, mais de la multitude du peuple, laquelle, se croyant dégagée de toute sanction divine, n'a plus souffert d'être sou¬ mise à d'autres lois que celles qu'elle aurait portées elle-même conformément à son esprit (2). » Il s'en prend aux théoriciens du Socialisme, lesquels « ne cessent de proclamer que tous les hommes sont, par nature, égaux entre eux et, qu'à cause de cela, on ne doit au pouvoir, ni honneur, ni respect, ni obéissance aux lois, sauf à celles qu'ils auraient sanctionnées d'après leur caprice. »

Cette critique va droit à la démocratie et aux institutions par lesquelles on l'implante dans un pays. Celle dont la France pâtit n'est point épargnée. Pour ne pas s'en apercevoir, il faut être aveugle ou incapable de lire et de comprendre un texte. Le Pape, après avoir montré l'erreur du doigt, 1 . Lettres encycliques du Pape Léon XIII, éd. de la Bonne Presse, 1, 13.

2. Md., 1, 29»

-J

41

l'église et les libertés

s'attache à démontrer la vérité contraire. Il pro¬

cède généralement ainsi. Cette méthode facilite la compréhension d'une doctrine. Le développement de sa thèse l'amène à tracer ce tableau de la cité humaine, soumise à l'ordre établi par le Créateur: «Celui qui a créé et gouverne toutes choses les a disposées, dans sa prévoyante

sagesse, de manière à ce que les inférieures attei¬ gnent leur fin par les moyennes et celles-ci par les supérieures. De même donc qu'il a voulu que, dans le royaume céleste lui-même, les chœurs des anges fussent distincts et subordonnés les uns aux autres i

de même encore qu'il a établi dans l'Église différents degrés d'ordre avec la diversité des fonctions, en sorte que tous ne fussent pas apôtres, ni tous doc¬ teurs, ni tous pasteurs, ainsi a-t-il constitué dans la société civile plusieurs ordres différents en dignités, en droits et en puissances, afin que l'État, comme l'Église, formât un seul corps composé d'un grand nombre de membres, les uns plus nobles que les autres, mais tous nécessaires les uns aux autres et soucieux du bien commun (1). »

Heureux le peuple qui transporterait cet ordre dans le domaine social et politique. Il offrirait au monde le spectacle de la cité de l'ordre. Elle contraste

singulièrement avec la cité du désordre sans issue, imaginée par Rousseau et les politiciens qui s'ap¬ provisionnent chez lui de pensées.

Léon XIII promulgua, le 29 juin 1881, son ency¬

clique Diuturnum. Il y expose les principes fon¬ damentaux de toute politique sérieuse, tels que l'ɬ glise les a toujours enseignés. La doctrine romaine 1 Ouvr. cit., 33-35.

LES PAPES ET LA CONTRE-RÉVOLUTION

45

s'appuie sur les arguments que le bon sens humain a suggérés aux meilleurs philosophes de l'antiquité. On ne peut rien concevoir de plus raisonnable. Les erreurs du XVIIIe siècle y sont réfutées avec force et autorité.

L'encyclique Immortale Dei du 1er novembre 1885 est plus complète encore; elle oppose au droit nou¬

veau de l'État laïcisé, inauguré par la Révolution, le

droit

traditionnel

de

la

constitution

chrétienne

des États. Le Pape n'a nulle part poussé plus loin la critique des doctrines révolutionnaires que dans l'encyclique Liberias, du 20 juin 1888; c'est le Syl¬ labus exposé et commenté en une thèse de haute allure. La pensée est aussi lumineuse que l'expres¬ sion.

Il commence par une définition claire de la li¬ berté; puis il dit ce que sont les libéraux, des hommes

confondant

la

liberté

avec

une

absurde

licence. Voici comment il apprécie le Libéralisme: « Ce que sont les partisans du naturalisme et du rationalisme en philosophie, les fauteurs du libé¬ ralisme le sont dans l'ordre moral et civil, puisqu'ils

introduisent dans les mœurs et la pratique de la vie ces principes posés par les partisans du natu¬ ralisme. »

Toutes les erreurs politiques de notre époque cou¬ lent de cette source. «Car, une fois cette conviction fixée dans l'esprit que personne n'a d'autorité sur l'homme, la conséquence est que la cause efficiente de la communauté civile et de la société doit être

cherchée, non pas dans un principe extérieur ou supérieur à l'homme, mais dans la libre volonté de

chacun, et que la puissance publique émane de la multitude comme de sa source première; en outre,

ce que la raison individuelle est pour l'individu, la raison collective doit l'être pour la collectivité des affaires publiques; de là, la puissance appartenant

é

S?

*****

l'église et les libertés

46

au nombre, et les majorités créant seules le droit et le devoir t1). *

Je laisse de côté la réfutation qu'il fait de ce sys¬ tème au nom de la raison et de la foi, pour faire remarquer l'insistance avec laquelle il le nomme Libéralisme. C'est le nom qui lui convient le mieux. Ce n'est pas Léon XIII qui le lui a donné. Il avait cours depuis longtemps parmi les libéraux. Rome en reconnaît l'usage par l'emploi qu'elle en fait dans ses documents officiels. Les Catholiques n'ont qu'à laisser à ce terme sa signification, sans son¬ ger à lui donner un autre emploi. Le Pape prend plaisir à montrer les contradic¬ tions du Libéralisme. Il -le fait avec fermeté et sa¬

gesse:

« D'une part, les partisans du Libéralisme

s'arrogent à eux-mêmes, ainsi qu'à l'État, une li¬ cence telle qu'il n'y a point d'opinion si perverse à laquelle ils n'ouvrent la porte ni ne livrent passage; de l'autre, ils suscitent à l'Église obstacle sur obsta¬ cle, confinant sa liberté dans les limites les plus étroites qu'ils peuvent... En même temps qu'ils attri¬

buent à l'État un pouvoir despotique et sans li¬ mite, ils proclament qu'il n'y a aucun compte à tenir de Dieu dans la conduite de la vie, ne recon¬ naissent pas du tout cette liberté dont nous parlons et qui est unie intimement à l'honnêteté et à la li¬

berté, ment Ces teuse

et ce qu'on fait pour la conserver, ils l'esti¬ fait à tort et contre l'État (2). » contradictions resteront toujours la tare hon¬ du Libéralisme. Elles n'existent pas seulement

dans les idées; on les retrouve dans les actes. Il

n'est pas de tyran plus odieux qu'un libéral. Il

possède l'art d'étrangler, au moral et au physique, quiconque ose parler et penser autrement que lui. 1. Oavr. cît ., Il,*187. 2. ibid.. 203.

~

• LU "J*, JH"

LES PAPES ET L'A CONTRE-RÉVOLUTION

47

On procédait ainsi sous la Révolution, on fait la même chose de nos jours, avec les ménagements extérieurs que les circonstances imposent. La tac¬ tique, comme Terreur, ne varie guère. r * **

L'Encyclique Rerum novarum, du 16 mars 1891, développe dans une autre direction cette critique des doctrines et des œuvres révolutionnaires. Aux uto¬

pies et à l'anarchie socialistes, qui poussent sur les ruines de l'ancienne France, il oppose les traditions d'ordre, qui ont toujours été en honneur dans l'Eu¬ rope catholique. Elles ne répugnent pas — il s'en faut — aux transformations économiques qui se sont accomplies au dix-neuvième siècle. Léon XIII fixe d'abord leur place aux hommes de 89, parmi les au¬ teurs responsables de l'anarchie intellectuelle et so¬ ciale, dans laquelle s'agitent et se perdent nos con¬ temporains. « Le dernier siècle a détruit, sans rien leur substi¬ tuer, les corporations anciennes, qui étaient pour eux (les ouvriers) une protection; tout principe et tout sentiment religieux ont disparu des lois et des institutions publiques, et ainsi, peu à peu, les tra¬ vailleurs, isolés et sans défense, se sont vus avec le temps livrés à la merci de maîtres inhumains et à la cupidité d'une concurrence effrénée (!). » Quand il s'agit des maux dont souffre la classe ouvrière, en lui proposant une organisation qui cor¬ responde à ses besoins, le Pape reprend la tradi- „ tion interrompue par les novateurs de 1789: « La première place appartient aux corporations ouvrières, qui en soi embrassent à peu près toutes les œu¬ vres (2). » Après avoir rappelé leur bienfaisante in1. Ouvr. cit., i, il, 21. 2. Ibid., 59.

7TL

l'église et les libertés

48

fluence dans le passé, il démontre la possibilité et en même temps la nécessité où Ton se trouve de les adapter aux conditions nouvelles du travail. L'im¬ portance

qu'il reconnaît à cette partie du

pro¬

gramme contre-révolutionnaire le pousse à en établir sur des raisons irréfutables la légitimité et l'oppor¬ tunité. Il indique ensuite l'organisation qu'il con¬ vient de donner à ces corporations et le but qu'elles ont à poursuivre. Ces sociétés se forment au sein de la cité sous

l'empire d'un besoin. Elles sont une œuvre de la nature. On y trouve à l'origine une application de la loi de l'assistance mutuelle. « De cette propen¬

sion naturelle, écrit le Souverain Pontife, comme d'un même germe, naissent la société civile d'abord, puis, au sein même de celle-ci, d'autres sociétés, qui, pour être restreintes et imparfaites, n'en sont pas moins des sociétés véritables. Entre ces petites so¬

ciétés et la grande, il y a de profondes différences qui résultent de leur fin prochaine. » La corporation est une société privée, qui se forme au sein de la société civile. Il n'entre point dans les attributions de l'État de lui conférer le droit à

l'existence. Elle le possède. L'État n'a qu'à le lui reconnaître. Il lui doit une protection efficace, sans avoir néanmoins à s'immiscer dans son gouverne¬ ment ni à toucher aux organes intimes qui règlent sa

vie.

Car, remarque judicieusement Léon XIII,

le mouvement vital procède essentiellement d'un principe intérieur et s'éteint très facilement sous l'action d'une cause externe. *

Les citoyens qui s'associent de la sorte rédigent et adoptent les statuts et les règlements les mieux ap¬ propriés à leur fin. Ils ont, pour ce faire, à tenir compte du génie de la nation, des essais tentés précé¬ demment, de l'expérience acquise, du genre de tra¬

vail propre à chacune, de l'activité commerciale,

LES PAPES ET LA CONTRE-RÉVOLUTION

49

etc. La corporation, en un mot, doit être organisée et administrée de telle façon que ses membres puis¬ sent, grâce aux moyens mis à leur disposition, at¬ teindre, par la voie la plus courte et la plus facile, leur but temporel, qui est l'accroissement légitime des biens du corps et de l'esprit. On se sent, à la lecture de ce document pontifical, transporté dans un monde tout autre que celui pour lequel Rousseau a philosophé et les juristes, formés à son école, légiféré. Nous sommes en plein courant de Contre-Révolution.

Cette direction si ferme donnée à l'intelligence catholique n'était pas également comprise de tous. Beaucoup cherchaient à se placer en dehors. Ils crurent trouver

dans

les

nécessités

de l'action

so¬

ciale un moyen de L'esquiver. Ils pensèrent jouir de quelque sécurité en parlant de démocratie. C'était un mot-piège. Le Pape ne s'en aperçut pas tout de suite. Mais le temps se chargea de rendre les situations nettes. Il n'était plus possible de laisser des erreurs se propager ainsi, sous le couvert d'un enseignement romain, à la faveur d'une équivoque. Par son Encyclique Graves de commuai, du 18 jan¬ vier 1901, Léon XIII précisa exactement ce qu'il falfait chercher dans ces mots: Démocratie chrétienne; on doit y voir la forme que prend l'action sociale ca¬ tholique, et rien autre chose. Cette action ne saurait s'accommoder de la moindre attache révolutionnaire.

Les catholiques ne peuvent lui donner une portée politique. J'aurai fréquemment à citer Léon XIII. Il est l'un des maîtres les plus sagaces de la Contre-Révo¬ lution. On ne saurait trop le redire. Les libéraux et les démocrates s'attribuent le monopole de son au¬ torité. Ils n'en ont pas le droit. Les paroles et les gestes qu'ils rappellent à tout propos rendent fort mal sa pensée. On ne la trouve nulle part ailleurs L'Église et les libertés.

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À

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50

l'église et les libertés

que dans ses encycliques. C'iest par conséquent là qu'il faut toujours revenir. r * 1

**

Ceux qui nous objectent le ralliement oublient de lire les actes officiels qui le concernent. Rome a

posé là une intervention légitime de sa diplomatie. Ce n'est donc pas un jugement doctrinal en matière

politique. Nous avons deux documents pontificaux

sur ce sujet et ils nous suffisent: la lettre Au milieu des sollicitudes, du 16 février 1892, adressée aux évêques français, et une seconde lettre du 3 mai sui¬ vant aux cardinaux.

La pensée de Leon XIII est claire. La religion est exposée, en France, à un péril imminent, la sé¬ paration de l'Église et de l'État. Cette consomma¬ tion de l'athéisme politique et social nuirait à l'une autant qu'à l'autre. Il faut à tout prix l'éviter. C'est dans ce but que le Souverain Pontife adresse à tous

un pressant appel. Le moment est venu de reléguer au second plan tous les soucis politiques et de con¬ centrer ses efforts sur ce point. Ce qui revenait à dire: unissez-vous, en faisant trêve aux divisions des partis. Unissez-vous, par conséquent, sans discuter la constitution et le fait politique. Ce n'était pas chose nouvelle. On le faisait pra¬ tiquement en France depuis une vingtaine d'années. Mais, du jour où l'autorité religieuse intervint, on se mit à raisonner celte attitude. Il n'en fallut pas davantage pour raviver les répugnances que la Ré¬ publique soulève. Les royalistes comprirent la gra¬ vité de cette nouvelle orientation donnée par le

Saint-Siège. La notion du droit politique était grave¬ ment menacée. Des. scrupules assaillirent leurs con¬ sciences. Léon XIII l'avait prévu. Il s'efforce, dans

ses lettres, de calmer ces inquiétudes, Il ne conteste

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LES PAPES ET LA CONTRE-RÉVOLUTION

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51

point la légitimité du droit monarchique. Mais ce droit ne saurait être définitif. Les circonstances peu¬

vent, sinon l'abroger, du moins le rendre sans effet. Cela

s'est

vu

au

cours

des

siècles.

L'histoire

de

France, depuis la Révolution, en fournit des exem¬ ples mémorables. La république existe en fait. Qu'on s'en accom¬ mode. La distinction entre le régime et la législation vient fort à propos. On peut accepter l'un et com¬ battre l'autre. Le Pape propose une tactique; il la veut loyale et il motive son sentiment. Voilà tout. Les circonstances n'expliquent que trop ce lan¬ gage. La Contre-Révolution usait ses moyens. On n'y comptait plus. Les catholiques, le clergé en tête, étaient fatigués de réagir. Il y avait des exceptions, j'en conviens; mais ce n'étaient que des exceptions. On le vit bien. La masse des catholiques français était prête à s'engager à fond dans la politique li¬ bérale. Les événements sont là pour en fournir les preuves.

Les directions pontificales arrivaient à leur heure. On se jeta sur ces mots pour les exploiter, en leur infligeant, au préalable, une signification à laquelle Rome ne pensait guère. Laissons à nos catholiques libéraux la part de responsabilité qui leur incombe dans cette phase troublée de notre histoire con¬ temporaine, sans la rejeter sur le Souverain-Pontife. En somme, Léon XIII demande aux catholiques français d'accepter le gouvernement sous la forme où, de fait, il existe. C'est ainsi que fut accepté le premier Empire. « Ainsi furent acceptés les pouvoirs soit monarchiques soit républicains, qui se succé¬ dèrent jusqu'à nos jours. » C'est tout ce- que le Pape désirait.

Il est nécessaire de rappeler quelques passages de ces deux lettres. Je choisis les plus caractéristiques.

En voici d'abord un relatif à la séparation de l'Église

à

*****

l'église et les libertés

52

et de l'État: « Les catholiques peuvent d'autant moins préconiser la Séparation qu'ils connaissent mieux les intentions des ennemis qui la désirent. Pour ces

derniers, et ils le disent assez clairement, cette sé¬ paration, c'est l'indépendance entière de la légis¬ lation politique envers la législation religieuse. Il y a plus, c'est l'indifférence absolue du pouvoir à l'égard des intérêts de la société chrétienne, c'est-àdire de l'Église, et la négation même de son exis¬ tence. »

Ces déclarations relatives aux convictions politiques doivent être lues et relues: « Dans cet ordre d'idées

spéculatif, les catholiques, comme tout citoyen, ont pleine liberté de préférer une forme de gouverne¬ ment à l'autre, précisément en vertu de ce qu'au¬ cune de ces formes sociales ne s'oppose par ellemême aux données de la saine raison ni aux maximes

de la doctrine chrétienne. Et c'est assez pour jus¬

tifier pleinement la sagesse de l'Église, alors que, dans ses relations avec les pouvoirs politiques, elle fait abstraction des formes qui les différencient, pour traiter avec eux les grands intérêts religieux des peuples, sachant qu'elle a le devoir d'en prendre la tutelle, au-dessus de tout autre intérêt. » Si chaque forme politique est bonne par ellemême et peut être appliquée au gouvernement des peuples, en fait, cependant, on ne rencontre pas chez tous les peuples le pouvoir politique sous une même forme; chacun possède la sienne propre. Cette forme naît de l'ensemble des circonstances historiques ou nationales, mais toujours humaines, qui font surgir dans

une

nation

ses

lois

traditionnelles

et

même

fondamentales, et par celles-ci se trouve déterminée telle forme particulière de gouvernement, telle base de transmission des pouvoirs suprêmes...

On ne pense pas autrement à l'Action française, mais on s'empresse de dire et de prouver que la

\

LES PAPES ET LA CONTRE-RÉVOLUTION

53

république ne remplit pas ces conditions. Elle sup¬ pose aux données de la saine raison et aux maximes de la doctrine chrétienne. Elle est contraire à l'in-

térêt national. La démonstration est péremptoire. Je n'insisterai pas sur le gouvernement et les en¬ seignements de Pie X. C'est la Contre-Révolution en acte. Sa lettre, Notre charge apostolique, adressée aux évêques de France du 25 août 1910, contient toute sa pensée. Elle est trop connue pour que j'aie à la résumer ici.

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TROISIÈME LEÇON. L'ENCYCLIQUE

« QUANTA

CURA

».

La révolution italienne. — La monarchie Sarde. — Les sociétés

secrètes. — L'encyclique Humanum genus. — La civilisation moderne. — Le régime des concessions. — Intransigeance apostolique.

Pie IX a vu, de ses yeux, le triomphe de la Révo¬ lution en Italie. Sera-ce un triomphe définitif? Il est permis d'en douter. Car les erreurs qu'elle in¬ troduit dans la vie politique des peuples sont si dangereuses qu'il faut s'attendre à toutes les réac¬ tions de la nature. Et ces réactions ne peuvent se passer de leur auxiliaire habituel, le temps.

La péninsule italienne était partagée, au dix-hui¬ tième siècle, en plusieurs états indépendants. Ils avaient tous une constitution chrétienne. Le plus an¬

cien et le plus respectable était certainement l'État pontifical. Les armées révolutionnaires franchirent les Alpes.

Les souverains légitimes furent dans l'impuissance de leur résister. Le Pape se vit traiter comme les autres. Napoléon 1er continua, en l'organisant à son profit, ce travail de destruction. L'Italie passa ainsi sous la dépendance de la République française, en atten¬ dant d'être soumise à Bonaparte et aux membres de sa famille.

Il y eut, des deux côtés des Alpes, même légis¬ lation et mêmes erreurs. Cependant le mal en Italie était moins profond que chez nous. Aussi, après la chute de Napoléon 1er, les restaurations se firent-

/?

f 56

l'église et les libertés

elles plus rapidement. Leur caractère contre-révolu¬ tionnaire fut très accentué.

Ce n'était pas néanmoins un retour pur et simple à l'ordre détruit par la grande catastrophe. Il y avait

des ruines irréparables. Des faits accomplis s'im¬ posaient avec toute leur brutalité. Surtout les bou¬ leversements opérés dans les esprits échappèrent à l'action des restaurateurs. Des vérités étaient ou¬

bliées et des erreurs, acquises. Les intelligences avaient perdu la rectitude et elles étaient désormais re¬ belles à toute discipline. La même anarchie sai¬ sissait les volontés. On ne relève pas aisément de telles ruines morales.

Les restaurations eurent lieu quand même. Mais il resta une agitation qui, tantôt sourde, tantôt éclatante, continua sans être interrompue. Les idées révolutionnaires bouillonnaient dans les cerveaux et

elles mettaient les passions en tempête. Les émancipateurs des peuples ne manquèrent pas. Ils savaient parler et écrire. Leur programme con¬ servait, avec une scrupuleuse fidélité dans ses ar¬ ticles, les maximes et les prétentions des novateurs du dix-huitième siècle. Les philosophes se mirent de la partie pour augmenter ce trésor d'erreurs. Des hommes d'action assumèrent la tâche de les faire

prévaloir. Ils réussirent à s'organiser fortement. Il devait surgir tôt ou tard une puissance politique, ca¬ pable d'exploiter à son avantage cette poussée mal contenue des esprits et des cœurs.

Lorsque cette rencontre de la force politique et de l'idée s'est faite, tout devient possible. L'heure des

grandes transformations a sonné. La sagesse con¬

siste à la prévoir, à l'attendre et, quand on le peut, à la préparer. Les chefs de l'opinion révolution¬ naire en avaient conscience. Aussi se bornèrent-ils à

une propagande acharnée. Elle s'exerça dans tous

les milieux. Le clergé n'y échappait point.

Ji

^ENCYCLIQUE « QUANTA CURA *

57

Ce travail de destruction se poursuivait à la façon des

mines.

Il

s'effectuait

dans

l'ombre

et

le

si¬

lence, comme sous terre. Le public ne put le soup¬ çonner. Ceux qui le dirigeaient étaient décidés à ne rompre le mystère qu'au moment du succès certain. Ils ne furent nulle part aussi actifs et aussi habiles qu'à Rome. La révolution eut pour la servir et propager ses idées des hommes versés dans l'art de confectionner

l'opinion. Ils savaient ménager le rythme d'une mar¬ che en avant. Sans jamais reculer, c'est-à-dire sans renoncer au moindre article de leur programme, ils excellaient à taire une revendication susceptible d'effaroucher les esprits. La pratique du dosage des erreurs à répandre est pour les trois quarts dans un succès. Un si¬ lence mesuré, parce qu'il est voulu, permet de brouiller l'opinion et de la conduire au point ou une déclaration sera enfin possible. Il y a un art qui consiste à ne livrer de sa pensée que j liste le nécessaire, afin de mieux conduire les hommes à son but. La plupart des obstacles sont ainsi écartés ou évités.

On use avec intelligence de mots fatidiques, qui sonnent creux et fort. Ils n'ont aucune signification précise; par conséquent, ils se prêtent à toutes les équivoques. On peut les employer partout et à ce que l'on veut. Leur fortune vient de leur correspon¬ dance à un idéal que chacun porte en soi sans le savoir. Cet idéal subconscient cherche une formule

par laquelle il puisse s'exprimer. Ces mots la lui présentent. Il s'accroche à eux et il entraîne avec lui ceux qu'il domine et tourmente. Rien n'est plus facile que cette opération. Voilà des années que les libéraux de toutes nuances l'ef¬ fectuent. Les résultats arrivent toujours les mêmes. Ce mot leur sert d'appât. Ils lui imposent un

4

L*ÉGLISE ET. LES LIBERTÉS

58

sens qui est un article de leur programme. Celui ä

qui il est destiné ne s'en doute d'aucune façon. Il lui suppose même une portée toute contraire. C'est ce qui le pousse à le flairer d'abord, puis à l'avaler. Il croit absorber une idée; et il en ingurgite une autre. Celle-ci n'entre pas seule. Elle a toute un cortège inévitable de pensées. Les erreurs sont les anneaux d'une chaîne. Qui

en prend un est condamné à traîner tous les autres. La chaîne suit. C'est ce qui arrive avec les mots progrès, liberté, peuple souverain, démocratie, etc. Ceux qui les lancent ne l'ignorent pas. Ces mots ob¬ tiennent juste l'effet auquel ils visent.

Ce travail souterrain était déjà fort avancé lorsque Pie IX ceignit la tiare. Il ne s'en doutait pas. Ces mots, en effet, le séduisirent. Il crut y reconnaître une signi¬ fication acceptable. On sait le reste. Les belles apparences disparurent vite et la réa¬ lité apparut ce qu'elle était: affreuse. C'était la ré¬ volution, ni plus ni moins. Le Pape ne fut pas le seul à tirer profit de cette expérience. Il comprit les dangers du Libéralisme. La société chrétienne se trouva par lui et avec lui mise en garde. Cependant les fautes commises ne pouvaient être réparées immédiatement. C'est le cas des fautes po¬ litiques. Bon gré mal gré, il faut en subir les con¬ séquences. Personne n'est de force à en arrêter le cours.

: ;

L'exemple donné par le Pape contribua à diminuer l'opposition pratique au Libéralisme. Les monar¬ chies les mieux constituées de la péninsule furent désemparées, lorsque les révolutions de l'année 1848 agitèrent dans une même commotion les États

catholiques de l'Europe. Le roi de Sardaigne, Char-

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L'ENCYCLIQUE « QUANTA CURA »

59

les-Albert, prince pieux et contre-révolutionnaire, dut céder.

Son fils

Victor-Emmanuel lui succéda.

Mais

son royaume avait perdu sa constitution tradition¬ nelle.

Cette réforme politique fit reculer ce pays au point où la révolution de juillet 1830 avait établi la France. Il eut une monarchie libérale avec

un

Parlement

électif et des ministres responsables. C'est à la fa¬ veur de cette constitution que le Piémont fut amené à conquérir Fltalie à la politique révolutionnaire, l'homme d'État, qui fut avec Bismark le plus re¬ doutable ennemi de l'Église catholique dans la se¬ conde moitié du dix-neuvième siècle, Cavour, en usa comme

d'un

instrument

monté

à

sa

convenance.

L'Italie contemporaine est, en grande partie, son œu¬ vre; et c'est une Italie à la 1789. **

Pour comprendre l'attitude du Pape Pie IX après son retour de Gaëte, il est nécessaire de rappeler la manière dont se fit la préparation des événements de 1848 et de ceux qui suivirent. L'agitation révolutionnaire des esprits éclata dans des soulèvements locaux, en 1820 et en 1831. Il n'y eut alors ni organisation commune ni programme ar¬ rêté. Mazzini se chargea de mettre quelque unité dans ces entreprises de destruction. Il créa à cette fin la Jeune Italie, qui fut bientôt suivie de la Jeune Europe. Ces

sociétés

réussirent à

étendre

le mouvement

révolutionnaire. C'en fut assez pour imposer l'es¬ prit et la volonté du püissant créateur. Il rêvait de républiques universelles et de grandes démocra¬ ties.

De nombreux Italiens s'associèrent à son

en¬

thousiasme. Ses adeptes appartenaient généralement à la noblesse et à la bourgeoisie anticléricales. Il

Â

l'église et les libertés

60

y avait des médecins, des avocats, des professeurs et des officiers. Leurs premières tentatives n'eurent aucun résultat tangible. Cet idéal démocratique et républicain ne présentait encore aux foules rien qui pût les captiver. Elles n'étaient pas prêtes. Une idée nouvelle fut bientôt mise en avant. Les

poussées révolutionnaires s'aggrégèrent autour d'elle^ parce que l'opinion parvenait mieux à la saisir. Ce fut un prêtre, Gioberti, qui en parla le premier.

Il se fit, en 1843, l'apôtre de l'unité italienne. Sa voix trouva des échos multiples. Le sentiment na¬ tional s'éveilla aussitôt. Il correspondait à des aspi¬ rations latentes, communes à des membres de toutes les classes sociales. Ce mouvement prit une exten¬ sion imprévue: on eût dit un peuple qui voulait sor¬ tir du sépulcre. De là le nom resté populaire de Ri¬ sorgimento, que l'histoire a conservé. Cet idéal n'était pas forcément révolutionnaire. Il

fut accepté par des prêtres et des catholiques sin¬ cères. Rien cependant ne devait contribuer autant à mettre l'Italie sous le joug de la révolution et de ses doctrines. Il présentait au Piémont, aux Libéraux et aux Sociétés Secrètes un moyen facile de s'entendre et d'agir sur l'opinion et sur les événements. C'est contre ces forces coalisées que Pie IX dut entrer en lutte.

Ce mal sévissait ailleurs qu'en Italie. On consta¬ tait ses progrès en France, en Allemagne et en Es¬ pagne. Les formes diverses, qu'il prenait dans cha¬ que pays pour s'adapter au tempérament national et aux circonstances politiques, ne l'empêchaient pas de rester extraordinairement un.

Ses symptômes eurent d'abord un caractère intel¬

lectuel. C'étaient des idées, qui se manifestaient dans des livres, des articles de journaux ou des discours. Elles éclataient parfois en actes révolutionnaires ou

même en actes de gouvernement. On y reconnais-

L'ENCYCLIQUE « QUANTA CURA »

61

sait toutes les révoltes dirigées depuis un demi-

siècle au moins contre l'Église et l'ordre politique chrétien.

Il y avait les élucubrations lourdes et obscures de professeurs, enseignant dans les Facultés de théo¬ logie des Universités allemandes, les prétentions quasi schismatiques de quelques gouvernements appuyées par des légistes et des canonistes d'une autorité dou¬ teuse, les systèmes philosophiques et politiques issus des erreurs de Rousseau.

Tous étaient d'accord pour inscrire en tête de leur programme la négation ou, tout au moins, la dimi¬ nution de la puissance de l'Église romaine et de l'or¬ dre social chrétien. Pie IX était personnellement visé. Il ne pouvait garder le silence devant un ennemi qui parlait et qui agissait. La propagande des idées ne put satisfaire long¬ temps les partisans de la révolution. Ils réclamèrent bientôt des conquêtes territoriales, les armes à la main.

Ils

voulurent renverser

des

institutions.

Les

législateurs offrirent leur concours pour abolir des droits

séculaires.

Les territoires conquis appartenaient à l'Église ro¬ maine. Les institutions détruites étaient souvent ec¬

clésiastiques. Et les droits abrogés fréquemment étaient sacrés. Le Souverain Pontife n'avait qu'une chose à faire: affirmer très haut les droits violés, dé¬ noncer sans crainte les progrès de l'erreur et les triomphes de l'injustice. Rien

ne le

déconcerta.

Toutes les

occasions

lui

semblèrent bonnes pour élever ses protestations. Nous en avons un écho fidèle dans ses encycliques, ses lettres et ses discours. Il avait, par son éloquence, un grand empire sur les esprits. Il trouvait spontané¬ ment les mots qui caractérisent un homme et une situation. La presse donnait à sa parole un retentis¬ sement à travers l'Europe. On ne pouvait mieux

4

62

l'église et les libertés

démasquer une erreur ou les menées secrètes d'une action diplomatique.

Les catholiques applaudirent à cette franchise cou¬

rageuse, qui ne reculait devant aucune responsabi¬

lité. Ceux que les traits lancés par Pie IX attei¬ gnaient en plein visage avaient des sentiments tout autres. Ils trépignaient de colère.

On peut donc suivre les progrès de la révolution en Italie et en France avec les discours prononcés au Vatican. *

**

Le Souverain Pontife comprit de bonne heure la

part que les Sociétés secrètes prenaient à ce travail de destruction. Elles restaient fidèles à la méthode

qui leur avait si bien réussi en France au dix-hui¬ tième siècle. La révolution fut leur œuvre.

Les Loges maçonniques, ouvertes à la foule des badauds et des curieux, ne furent pas celles qui four¬ nirent la coopération la plus active. Derrière elles et à leur insu, fonctionnaient, sous des noms très divers, des sociétés de pensée. Une ombre impéné¬ trable était habilement entretenue

autour de leurs

réunions. On y faisait les besognes utiles. Les Loges furent supprimées pendant une partie de la révo¬ lution française. Les sociétés de pensée continuè¬ rent sans la moindre interruption. La plupart se transformèrent en clubs. C'est de là que sortirent tous les projets révolutionnaires et les hommes ca¬ pables de les exécuter. Ces sectes ne fonctionnaient pas seulement en

France. Les provinces rhénanes, la Bavière, les PaysBas, l'Espagne et l'Italie avaient eu les leurs. Elles

furent partout l'armée occulte et disciplinée de la révolution, menant contre l'Église catholique une

campagne acharnée. Ceux qui négligent ce facteur

^ENCYCLIQUE « QUANTA CURA »

63

des événements s'exposent à ne rien comprendre dans notre histoire contemporaine. Sur ce point, comme sur beaucoup d'autres, les Papes parlèrent en précurseurs. Les dangers qu'ils dénoncèrent les premiers menaçaient la société ci¬ vile autant que la société religieuse. Les chefs d'État feignirent de ne point écouter leurs avis. Cette légèreté devait leur coûter cher. Le premier document antimaçonnique émanant du Saint-Siège porte la date du 28 avril 1738. Il est de Clément XII. Le secret absolu, dans lequel cette secte s'enveloppe, lui paraît être pour les gouver¬ nements très dangereux; car, si l'on tient tant à se cacher, c'est évidemment pour faire du mal. On veut le faire en toute sécurité. En conséquence, il interdit, sous peine d'excommunication, aux fidèles de s'agréger à ces sociétés occultes. Benoît XIV re¬ nouvela cette défense, le 16 mars 1751. Pie VII et Léon XII revinrent à la charge. Ils vi¬ saient plus spécialement les sociétés connues en Ita¬ lie sous le nom de Charbonnerie. Leurs membres se nommaient Carbonari. Elles s'étaient constituées dans

le but de conserver et de répandre les idées de la

révolution et de continuer la guerre à l'Église et à son clergé : « Tout prouve, écrit Pie VII, que les Carbonari ont

principalement pour but de propager l'indifférence en matière de religion, le plus dangereux de tous les systèmes ; de donner à chacun la liberté absolue de

se faire une religion suivant ses penchants et ses idées; de profaner et de souiller la Passion du Sau¬

veur par quelques-unes de leurs coupables cérémo¬

nies; de mépriser les Sacrements de l'Église et même les mystères de la religion catholique; enfin de ren¬ verser ce Siège apostolique, contre lequel, animés

d'une haine toute particulière, à cause de la primauté

64

l'église et les libertés

de cette chaire, ils trament les complots les plus noirs et les plus détestables (x). » Ces sociétés pullulaient dans la péninsule. Leurs vocables se diversifiaient au point de déconcerter. Elles recouraient à tous les moyens: révoltes, in¬ cendies, pillages, assassinats. C'était bien l'armée per¬ manente de la révolution. Les Papes remarquèrent surtout les ravages qu'elles exerçaient dans les es¬

prits. Voici ce qu'en écrit Léon XII : « Les ouvrages que leurs membres ont osé publier sur la religion et la chose publique, leur mépris pour l'autorité, leur haine pour la souveraineté, leurs attaques contre la divinité de Jésus-Christ et l'exis¬ tence même d'un Dieu, le matérialisme même qu'ils professent, leurs codes et leurs statuts, qui démon¬ trent leurs projets et leurs vues, prouvent ce que nous avons rapporté de leurs efforts pour renverser les princes légitimes et pour ébranler les fondements de l'Église; et, ce qui est également certain, c'est que ces différentes associations, quoique portant di¬ verses dénominations, sont alliées entre elles pour leurs infâmes projets (2). » Léon XII aurait voulu engager les princes chré¬ tiens dans une croisade contre la Maçonnerie. Les raisons qu'il leur donne sont péremptoires : « Ceux qui font partie de ces associations ne sont pas moins ennemis de votre puissance que de la religion. Ils atta¬ quent l'une et l'autre et désirent également les voir renversées; et, s'ils le pouvaient, ils ne laisseraient subsister ni la religion ni l'autorité royale. » L'accord entre les chefs d'État et le Saint-Siège serait nécessaire pour mener cette campagne avec quelque chance de succès. Les Sociétés secrètes en 1. Encyclique du Pape Pie VII, Ecclesiam, contre le carbonarisme,

13 septembre 1821.

2. Bref du Pape Léon XII contre la société dite des Francs-maçons,

13 mars 1826.

IHM

L'ENCYCLIQUE « QUANTA CURA » sont

convaincues. Aussi s'efforcent-elles

65

d'accumu¬

ler les malentendus dans l'espoir de troubler les

relations de l'Église et de l'État. Cette tactique est très habile, on ne saurait le nier. « Telle est la perfidie de ces hommes astucieux que, bien qu'ils forment des vœux secrets pour ren¬ verser votre puissance, ils feignent de vouloir l'éten¬ dre. Ils essaient de persuader que notre pouvoir et celui des évêques doivent être restreints et affaiblis par les princes, et qu'il faut transférer à ceux-ci les droits tant de cette Chaire Apostolique et de cette

Église principale que des évêques, appelés à partager notre sollicitude. Ce n'est pas la haine seule de la religion qui anime leur zèle, mais l'espoir que les peuples soumis à votre empire, en voyant renversées les bornes posées dans les choses saintes par Jésus-

Christ et son Église, seront amenés facilement par cet exemple à changer ou à détruire aussi la forme de gouvernement. » Léon XII ne se trompait point. L'histoire de nos révolutions politiques en France vérifie, l'une après l'autre, toutes ses affirmations. Il en est de même en Italie. Des faits multiples vinrent ainsi fortifier ces premières expériences de la Cour romaine. Aussi l'anti-maçonnisme y passa-t-il bientôt à l'état de tradition. Grégoire XVI, pour son compte, ne s'en départit jamais. **

Pie IX eut sans cesse les yeux fixés sur ces pha¬ langes infernales. Il ne manqua pas une occasion de les dénoncer. Cette action ininterrompue et les

idées émises pour l'appuyer aboutirent à la formation d'une tactique et d'un corps de doctrine, que nous trouvons magistralement exposés dans l'encyclique Hiimanum genus de Léon XIII, du 10 avril 1884. L'Église et les libertés.

S

A

i iil t i. mï

éàrnài*

66

l'église et, les libertés

Nous n'avons rien d'aussi complet sur la Maçonnerie et les Sociétés Secrètes.

Le dessein qu'elles poursuivent est défini en ces termes: « Il s'agit pour les Francs-Maçons — et tous leurs efforts tendent à ce but — il s'agit de dé¬ truire de fond en comble toute la discipline reli¬

gieuse et sociale, qui est née des institutions chré¬ tiennes, et de lui en substituer une nouvelle, façon¬ née à leurs idées, et dont les principes fondamen¬ taux et les lois sont empruntés au naturalisme. » On y retrouve dans son ensemble le plan des hom¬ mes de la révolution. Les Francs-Maçons en pour¬ suivent l'exécution, article par article, avec une mé¬ thode rigoureuse. Rien ne les arrête. Leur action publique se rattache à une école, où tout est prévu. Ils ont un système politique à eux. C'est celui de Rousseau et des Encyclopédistes: « Voi¬ ci quels sont en cette matière les dogmes des natu¬ ralistes: les hommes sont égaux en droit; tous, et à tous les points de vue, sont d'égale condition. Étant tous libres par nature, aucun d'eux n'a le droit de commander à un de ses semblables, et c'est faire violence aux hommes que de prétendre les soumet¬ tre à une autorité quelconque, à moins que cette au¬ torité ne procède d'eux-mêmes. Tout pouvoir est dans le peuple libre; ceux qui exercent le comman¬ dement n'en sont les détenteurs que par le mandat ou par la concession du peuple; de telle sorte que, si la volonté du peuple change, il faut dépouiller de leur autorité les chefs de l'État, même malgré eux... En outre, l'État doit être athée. » On reconnaît là le programme démocratique de la Révolution, que la Maçonnerie a imposé à diverses nations. Le type qui le réalise le mieux est sans au¬ cun doute la République française. Nous ne saurions ajouter aux enseignements de

Léon XIII que les leçons d'expérience politique don-

L'ENCYCLIQUE « QUANTA CURA »

67

nées par les événements depuis cette époque. La France a pu les recevoir. L'Espagne et le Portugal assistent à leur répétition. Cette confirmation par les faits augmente singulièrement leur force persuasive. Les défiances qui entretiennent les préjugés anti¬ religieux disparaissent ainsi peu à peu. Les exi¬ gences de l'intérêt national se manifestent alors sans que rien vienne les voiler. On s'aperçoit que les Sociétés Secrètes sont un danger continuel et très grave pour le pays. Elles font, en France, cause commune avec les Juifs, les Métèques et les Pro¬ testants. Ces ennemis de l'intérieur leur doivent une

grande partie de leurs succès. Leurs antres cachent toutes les opérations hon¬ teuses de la trahison et de la police inavouable. L'opinion publique devra céder devant le nombre et la force des preuves. Les Francs-Maçons en ont trop fait. A l'heure présente, le Nationalisme emprunte à la Papauté son langage. Une fois de plus, les Papes ont vu et parlé les premiers. Les chefs des classes

laborieuses comprennent déjà la mystification, à la¬ quelle la Maçonnerie donne son concours. La So¬ ciété Secrète leur apparaît comme l'instrument dont le Juif se sert pour diviser les Français et pour im¬ poser ensuite au pays troublé sa puissance et sa for¬

tune. On entrevoit le moment où les ouvriers, sortis enfin des rêves exaltés et entretenus par le Socialisme et la Démocratie, prendront à leur compte les thèses I

romaines.

Nous en verrons bien d'autres. Cela n'est point

de nature à nous étonner. L'intérêt politique raison¬ nablement envisagé rend lumineuses, dans l'Église comme dans l'État, les mêmes vérités. *■ **

:

Il serait long et inutile de résumer les encycliques

i

L'ÉGLISE ET LES LIBERTÉS

68

de Pie IX et ses allocutions consistoriales. Le Syl¬ labus en contient la substance. Il nous suffira donc

de lire et d'étudier ses propositions. Tout y est.

Peu après la promulgation de ce recueil, l'éditeur Chantrel eut l'heureuse idée de réunir en un seul vo¬

lume les actes auxquels le Souverain Pontife avait eu recours. Il lui donna pour titre: Les actes pontificaux cités dans V Encyclique et le Syllabus du 8 décembre 1864, suivis de divers autres documents (x). Ce sont les sources directes du Syllabus.

Il y a dans ce recueil une allocution, qui doit être remarquée. Elle fut prononcée par Pie IX au Con¬ sistoire du 18 mars 1861. On y trouve quelques-unes des idées directrices de son enseignement. Il débute en ces termes:

« Depuis longtemps déjà, nous sommes témoins des agitations, dans lesquelles on jette la société civile, surtout à notre malheureuse époque, par la lutte vio¬

lente que se livrent des principes opposés, la vérité et l'erreur, la vertu et le vice, la lumière et les ténè¬ bres. Car certains hommes favorisent, d'une part, ce qu'ils appellent la civilisation moderne; d'autres* au contraire, défendent les droits de la justice et de noire sainte religion. Les premiers demandent que le Pontife romain se réconcilie et se mette d'accord

avec le Progrès, avec le Libéralisme (ce sont leurs expressions), en un mot avec la civilisation moderne.

Mais les autres réclament, avec raison, que les prin cipes immobiles et inébranlables de l'éternelle jus¬ tice soient conservés sans altération; ils réclament que l'on garde intacte la force salutaire de notre divine religion, qui peut seule étendre la gloire de Dieu, apporter des remèdes salutaires aux maux qui affligent l'humanité et qui est l'unique et véri¬ table règle, par laquelle les enfants des hommes 1. Paris, 1865, in-8,

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L'ENCYCLIQUE « QUANTA CURA »

69

puissent, dans cette vie mortelle, acquérir toute vertu et se diriger vers le port de l'éternité bienheureuse. Mais les

défenseurs

comprennent

pas

de

cette

la

civilisation moderne

ne

opposition, bien qu'ils se

disent les vrais et sincères amis de la religion (1 ). » Le Saint-Siège se trouvait donc sollicité dans des directions contraires. Quelle devait être son attitude?

Pie IX répond: « A ceux qui, pour le bien de la religion, nous invitent à tendre la main à la civili¬ sation actuelle, nous demandons si les faits sont tels que le Vicaire de Jésus-Christ, établi divinement par lui pour maintenir la pureté de sa céleste doc¬ trine... puisse, sans un très grave danger de con¬ science et un très grand scandale pour tous, s'associer avec la civilisation contemporaine, par le moyen de laquelle se produisent tant de maux, qu'on ne sau¬ rait les énumérer, tant de funestes opinions, tant d'erreurs et de principes, qui sont extrêmement op¬ posés à la religion catholique et à sa doctrine. » Ces mots « civilisation moderne » risqueraient de produire des équivoques. Les catholiques libéraux ne s'entendent pas eux-mêmes sur le sens à leur don¬ ner. Le Pape, qui a horreur des malentendus, prend soin de les dissiper tout d'abord. Voici comment il pose la question: « Tandis que cette civilisation mo¬ derne favorise tous les cultes non catholiques, tandis qu'elle ouvre l'accès des charges publiques aux in¬ fidèles eux-mêmes, et les écoles catholiques à leurs enfants, elle affecte d'exclure les congrégations reli¬ gieuses, les instituts fondés pour diriger des écoles catholiques, un grand nombre de personnalités ec¬ clésiastiques de tout rang, même revêtues des plus hautes dignités,... et même des laïques distingués qui, dévoués à Nous et à ce Saint-Siège, ont défendu courageusement la cause de la religion et de la 1. Les actes pontificaux, 833-335.

A

l'église et les libertés

70

justice. Pendant qu'elle accorde des subsides aux institutions et aux personnes non catholiques, cette civilisation dépouille l'Église catholique de ses possessions les plus légitimes et emploie tous ses ef¬ forts à amoindrir l'autorité salutaire de cette Église. Enfin, tandis qu'elle donne liberté entière à tous les discours et à tous les écrits qui attaquent l'Église et ceux qui lui sont dévoués de cœur; tandis qu'elle excite, nourrit et favorise la licence, en même temps elle se montre réservée et peu empressée à réprimer les attaques violentes parfois, dont on use envers ceux qui publient d'excellents ouvrages, et elle punit, même avec la dernière sévérité, les auteurs de ces ouvrages, lorsqu'ils paraissent dépasser le moins du monde

les

bornes

de

la

modération.

»

*

La civilisation moderne, qui est en jeu, se con¬ fond avec les régimes politiques issus de la révo¬ lution et s'en tient à ses principes directeurs er¬ ronés. S'y méprend qui veut. Dans ces conditions, « le Souverain Pontife pourrait-il donc tendre une main amie à une pareille civilisation et faire sincè¬ rement pacte et alliance avec elle? » Poser le pro¬ blème, c'est le résoudre. « Qu'on rende aux choses leur véritable nom, et le

Saint-Siège paraîtra toujours constant avec lui-même. En effet, il fut perpétuellement le protecteur et l'initiateur de la vraie civilisation; les monuments de l'histoire l'attestent éloquemment. Dans tous les siè¬ cles, c'est le Saint-Siège qui a fait pénétrer dans les contrées les plus lointaines et les plus barbares de l'univers la vraie humanité, la vraie discipline, la

vraie sagesse. Mais, si, sous le nom de civilisation, il faut entendre ce qui a été inventé précisément pour affaiblir et peut-être même pour renverser l'Église;

L'ENCYCLIQUE « QUANTA CURA »

71

non, jamais le Saint-Siège et le Pontife Romain ne pourront s'allier avec une telle civilisation. » Pie IX énumère, les uns après les autres, tous les

griefs de l'Église Romaine contre les partisans de cette politique nouvelle. Le Catholicisme n'a pas d'adversaires plus acharnés. Le mal qu'ils ont accompli et qu'ils ne cessent de faire est encore aggravé par leur cynisme. Car, « après avoir ainsi insulté à la religion qu'ils invi¬ tent hypocritement à se mettre d'accord avec la ci¬ vilisation d'aujourd'hui, ils ne craignent pas de nous presser, avec la même hypocrisie, de nous réconcilier avec l'Italie, c'est-à-dire que, privés de presque toute notre principauté civile, ne soutenant le lourd fardeau du Pontificat et de la royauté qu'à l'aide de pieuses largesses que les enfants de l'Église nous envoient tous les jours avec la plus grande tendresse, tandis que nous nous voyons gratuitement en butte à l'en¬ vie et à la haine, par le fait même de ceux qui nous demandent une réconciliation, nous devrions encore déclarer, à la face de tous, que nous cédons aux spoliateurs la libre possession des provinces spo¬ liées! Par quelle audace inouïe jusqu'à ce jour de¬ manderaient-ils que ce Siège Apostolique sanctionnât l'enlèvement injuste et violent d'un bien, en donnant à celui qui l'a pris le pouvoir de le posséder tran¬ quillement et honnêtement, et que l'on posât un prin¬ cipe aussi faux que de dire qu'un fait injuste, cou¬ ronné par le succès, n'apporte aucun détriment à la sainteté du droit (x). » Il faut avoir dans l'esprit et le caractère une me¬ sure sans fond d'ignorance ou de faiblesse pour se faire illusion au point de croire ces concessions avan¬ tageuses. C'était cependant le cas des Catholiques li¬ béraux. Ils avaient et ils ont l'optimisme incurable, dès qu'il s'agit des ennemis de l'Église. 1. Ouvr. cit., 281.

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72

j„."t gu.

l'église et les libertés

Heureusement le Pape n'avait pas le goût de ces défaites honteuses. Voici ce qu'il en pense: « Quant à ceux qui, séduits par Terreur ou entraînés par la crainte, voudraient donner des conseils favorables

aux désirs des injustes perturbateurs de la société civile, il est nécessaire, surtout aujourd'hui, qu'ils soient persuadés que ces perturbateurs ne seront ja¬ mais satisfaits, tant qu'ils n'auront pas vu renverser tout principe d'autorité, tout frein de religion, toute règle de droit et de justice. Déjà, pour le malheur de la société civile, ces hommes pervers ont réussi, par leurs discours et leurs écrits, à pervertir les in¬ telligences, à affaiblir le sens moral et à ôter l'hor¬ reur de l'injustice. » Ce n'était que trop vrai en 1831. Mais cette décomposition des âmes a fait depuis des progrès effrayants. Les peuples ont eu besoin d'une extraordinaire capacité de résistance pour se con¬ server.

Cette intransigeance de Pie IX provenait de la notion qu'il avait du devoir. Sa connaissance des situations et des hommes, sa prudence et la fer¬ meté de son bon sens l'aidèrent à ne jamais s'en départir. C'est par ce moyen qu'il a maintenu saufs

les droits et l'honneur de la Sainte Église Romaine et qu'il a rendu possibles les réactions futures. **

J'arrive à l'Encyclique Quanta Cura du 8 dé¬ cembre 1864. C'est le réquisitoire le plus fort qui ait été dressé contre la Déclaration des droits de l'Hom¬

me et le droit moderne, qui en découle. Il aboutit aux condamnations autorisées, sous lesquelles s'ef¬ fondrent et se dissipent les erreurs que l'on trouve dans les assises de notre société. Le langage du Souverain Pontife est ferme; sa doctrine lest encore plus. Cette fermeté provient des choses elles-mêmes et des dangers qu'elles font courir aux hommes.

Tfc

l'encyclique « quanta cura

73

Pie IX rappelle d'abord l'opposition constante de ses prédécesseurs « aux coupables machinations de ces méchants, qui, déchaînant leurs désordres, comme les flots d'une mer en furie, et promettant la li¬ berté, alors qu'ils sont esclaves de la corruption, se sont efforcés par des maximes trompeuses et par de pernicieux écrits, d'arracher les fondements de l'or¬ dre religieux et de l'ordre social, de faire disparaître du monde toute vertu et toute justice, de dépraver les cœurs et les esprits, de soustraire à la règle des mœurs les imprudents et surtout la jeunesse inex¬ périmentée^). » Il s'est appliqué lui-même à continuer cette œu¬ vre d'assainissement moral:

«Nous avons condamné

les monstrueuses opinions, qui dominent surtout au¬ jourd'hui, au grand malheur des âmes et au détriment de la société civile elle-même, et qui, sources de presque toutes les autres erreurs, ne sont pas seu¬ lement la ruine de l'Église catholique, de ses salu¬ taires doctrines et de ses droits sacrés, mais encore de l' étemelle loi naturelle, gravée par Dieu même dans tous les cœurs, et de la droite raison., » N'ou¬ blions point que ces erreurs, contre lesquelles sévit le Pontife Romain, sont justement celles que l'Action Française combat au nom de la raison et de l'in¬ térêt national.

Mais

cette

condamnation

des

erreurs-mères

est

insuffisante. Il faut en rechercher les applications di¬ verses et s'en prendre à « d'autres opinions sorties des mêmes

erreurs

comme

de leurs sources. »

On

les propage de tous côtés au moyen de livres, de revues, de journaux, de discours. Elles tendent à entraver d'abord, puis à supprimer l'autorité de

l'Église auprès des individus et devant l'opinion pu¬ blique. Ceux qui les élaborent et les répandent veu1. Les actes pontificaux, Z.

J.

l'église et les libertés

74 lent

faire

cesser cette mutuelle alliance et cou­

corde du Sacerdoce et de l'Empire, qui a toujours été utile à la religion et à la société. » Le Pape doit s'opposer au progrès de ces fausses L'intérêt de

doctrines. C'est dans ses attributions.

l'Église catholique, le salut des âmes... enlin le bien même de la société humaine le demandent impé¬

rieusement. » Il ne pourrait suffire à la tâche, s'il était seul. Les évêques sont invités par lui à cette

guerre sainte. L'erreur est partout; il faut partout dresser contre elle la vérité.

Toutes ces erreurs proviennent du naturalisme. On désigne sous ce nom le système philosophique imaginé au dix-huitième siècle, d'après lequel l'hom¬ me serait à lui-même sa propre fin. Il en serait ainsi de l'État. C'est, en réalité, une amputation de 1a. nature.

Par le fait, les idées répandues sous le couvert de ce naturalisme n'ont rien à voir avec la nature et la

raison. Celte nature, tant prônée à cette école, n'est qu'un Dieu laïcisé. On l'arrache au cadre des choses pour l'exhausser dans le domaine des mythes à la

place du Créateur, que l'on a, au préalable, déclarée vacante.

Les

théoriciens

de

ce

Dieu-nature

ont

émis

un

certain nombre d'aphorismes, dont ils se font des dogmes. Il ne saurait y avoir idées plus contraires aux vérités que l'Église catholique enseigne. Elles se repoussent forcément, dès qu'on cherche à les rap¬ procher. Cette horreur mutuelle fait songer à la répugnance naturelle de la lumière pour la nuit. Elles s'excluent. Il en est toujours ainsi du faux et du vrai.

Voici l'un de ces axiomes. Pie IX le

déclare ab¬

surde et impie: « Le perfectionnement des gouver¬ nements, et le progrès civil exigent que la société hu¬ maine soit constituée et gouvernée, sans plus tenir

''i r-

L'ENCYCLIQUE « QUANTA CURA »

7a

compte de la religion que si elle n'existait pas, ou du moins sans faire la moindre distinction entre la vraie et les fausses, C'est le contraire de cette

énormité qui est vrai.

L'État a si peu de raison de traiter ainsi l'Église qu'il lui doit la reconnaissance officielle et la protection. Le Pape le déclare en flétrissant, comme elle le mé¬ rite, cette affirmaion erronée: Le meilleur gouvernement est celui où on ne reconnaît pas au

pouvoir l'obligation de réprimer par des peines lé¬ gales les violations de la loi catholique, si ce n'est lorsque la tranquillité publique le demande. » Pie IX rappelle ce que Grégoire XVI a écrit de la

liberté de conscience et il ajoute:

En

soutenant

ces affirmations téméraires, ils ne pensent ni ne considèrent qu'ils prêchent la liberté de la perdition et que, s'il est toujours permis aux opinions hu¬ maines de tout contester, il ne manquera jamais d'hommes qui oseront résister à la vérité et mettre leur confiance dans le verbiage de la sagesse hu¬ maine, vanité très nuisible que la loi et la sagesse chrétienne doivent soigneusement éviter. » L'Église veille sur son monopole de la vérité re¬ ligieuse avec un soin extrême. Cela peut paraître insupportable. Mais qu'y faire? Cette prétention est un fait et elle s'impose comme un droit. Il n'y a qu'à en prendre son parti.

Pour qui est capable de réfléchir, la société civile bénéficie de cette altitude sévère.

Pie IX en

donne

une preuve, qui a reçu des événements sa .sanction. Lorsque un pays est devenu irréligieux, lorsque ses habitants ont rejeté toute doctrine surnaturelle, « la vraie notion même de la justice et du droit humain s'obscurcit et se perd, et la force matérielle

À

76

l'église et, les libertés

prend la place de la vraie justice et du droit légitime. » Il en résulte une perversion inévitable de l'esprit public, lequel s'aveugle au point de déifier le peuple. On ne prononce pas les mots de Peuple-Dieu, mais c'est tout comme. On proclame, sans sourciller, que « la volonté du Peuple manifestée par ce qu'ils ap¬ pellent l'opinion publique ou d'une autre manière, constitue la loi suprême, indépendante de tout droit humain et divin, et que, dans l'ordre politique, les faits accomplis, par cela même qu'ils sont accomplis, ont force de droit. »

Le langage du Pape est celui du bon sens. L'erreur, qu'il rejette avec tant d'énergie, est cette Démocratie qui ronge la France et que l'Action Française dé¬ nonce sans relâche comme un danger national. Les théoriciens fanatiques de la liberté s'en pren¬ nent aux ordres religieux. Ils leur dénient toute raison d'être. Cela s'explique avec l'idée qu'ils se font de la société. A les croire, elle n'aurait d'autre but que la conquête des richesses et la satisfaction des plaisirs. Ils ramènent tout à un matérialisme grossier.

Le passé, déclarent-ils, ne donne aucun droit, qui s'impose au respect du présent. Cela leur permet de faire abstraction des services rendus pendant des siècles à la société et à la civilisation par les religieux de tous ordres. L'Église se voit refusé, au nom des

mêmes principes, le droit d'exercer la charité chré¬ tienne.

Ils abolissent la loi du repos dominical. Rien de ce qui a une origine ecclésiastique ne trouve grâce à leurs yeux. Dans le système politique et social imaginé par ces prétendus sages, la direction de l'opinion publique

appartient à l'État ou à ceux qui le représentent. L'Église ne peut être, dans ces conditions, qu'une rivale gênante. Il faut, à tous prix, s'en 'débarrasser.

L'ENCYCLIQUE « QUANTA CURA

77

L'ordre national qu'ils cherchent à établir s'en char¬

ge. Son simple fonctionnement suffit pour exclure des institutions et du pays lui-même le Catholicisme. Il n'a sa place nulle part. L'exclusion se fait d'ellemême.

Le motif qui contraint l'Église de sortir l'empêchera de rentrer. La chose est si claire que toute explica¬ tion devient inutile.

Le souci de mettre l'Église hors de l'État jette • un gouvernement dans tous les excès de l'Étatisme:

aucune de ses conséquences, même les plus absurdes, ne lui sera épargnée. Il lui faudra goûter du collec¬ tivisme

Ces

social.

misérables

destructeurs

de

la

société

chré¬

tienne savent ce qu'ils veulent et ce qu'ils font. La méthode qu'ils suivent est rationnelle. Ils arri¬ veront à leur fin avec le moins d'efforts possible. Ils n'ont qu'à s'emparer de l'enfance et de la jeu¬ nesse pour l'éducation. Voilà pourquoi ils réclament pour l'État le monopole complet ou déguisé de ren¬ seignement, au détriment de la famille et de ses droits.

« La société domestique ou la famille emprunte toute sa raison d'être au droit purement civil; et, en conséquence, de la loi civile découlent et dé¬ pendent tous les droits des parents sur les enfants, et, avant tout, le droit d'instruction et d'éducation. » Pie IX réprouve cette prétention inacceptable. Il dénonce le parti que les ennemis de l'Église es¬ pèrent en tirer. «Tous ceux qui ont entrepris de bouleverser l'ordre religieux et l'ordre social et d'anéantir toutes les lois divines et humaines ont,

toujours et avant tout, employé leurs conseils, leur activité et leurs efforts à tromper et à dépraver la jeunesse, parce que, comme nous l'avons indiqué plus haut, ils mettent toute leur espérance dans la

corruption des jeunes générations. »

à

78

l'église et les libertés

Ils ne font pas à l'Église une guerre ouverte. Ce serait de leur part une maladresse. Mieux vaut, pen-

sênt-ils, la déconsidérer en la personne de ses mi¬

nistres. Voilà pourquoi ils présentent d'ordinaire le

clergé comme « l'ennemi des lumières, de la civi¬ lisation et du progrès. »

Ils s'en prennent aux institutions ecclésiastiques l'une après l'autre. En attendant leur élimination définitive, ils les réduisent à un état de sujétion inacceptable. C'est ce qui explique le crédit qu'ils ac¬ cordent aux théoriciens du Gallicanisme et à leurs

prétentions périmées. Ils transfèrent à l'État l'administration et la pro¬

priété réelle du domaine ecclésiastique; le clergé n'a rien à y voir.

La constitution même de l'Église, l'autorité du Souverain Pontife, l'indépendance de la société reli¬ gieuse, sont l'objet d'attaques haineuses sans cesse renouvelées. Pie IX énumère une série d'erreurs sor¬

ties de cette préoccupation. Il lui suffit de les signaler

pour que des catholiques, soucieux de leur dignité, les aient en aversion.

« Il en est d'aulres, écrit-il, qui, renouvelant les erreurs funestes, et tant de fois condamnées des nova¬ teurs, ont l'insigne audace de dire que la suprême autorité donnée à l'Église et à ce Siège Apostolique par Notre-Seigneur Jésus-Christ est soumise au juge¬ ment de l'autorité civile et de nier tous les droits de

cette même Église et de ce même Siège à l'égard de l'ordre extérieur. En effet, ils ne rougissent pas d'affirmer que les lois de l'Église n'obligent pas en conscience, à moins qu'elles ne soient promulguées par le pouvoir civil; — que les actes et décrets des Pontifes Romains relatifs à la religion et à l'Église ont besoin de la sanction et de l'approbation, ou, tout au moins, de l'assentiment du pouvoir civil;

— que les constitutions apostoliques, portant con-

L'ENCYCLIQUE « QUANTA. CURA »

79

damnation des Sociétés Secrètes, soit qu'on y exige ou non le serment de garder le secret, et frappant d'anathèmes leurs adeptes et leurs fauteurs, n'ont aucune force dans les pays où le gouvernement civil tolère ces sortes d'association; — que l'excommuni¬ cation portée par le Concile de Trente et les Pon¬ tifes

romains

contre

les

envahisseurs

et

les

usur¬

pateurs des droits et des puissances de l'Église re¬ pose sur une confusion de Tordre spirituel et de l'ordre civil et politique, et n'a pour but qu'un inté¬ rêt terrestre; — que l'Église ne doit rien décréter qui puisse lier la conscience des fidèles relative¬ ment à l'usage des biens temporels; — que l'Église n'a pas le droit de réprimer par des peines tempo¬ relles la violation de ses lois; — qu'il est conforme aux principes de la théologie et du droit public de conférer et de maintenir au gouvernement civil la propriété des biens possédés par l'Église, par les

congrégations

religieuses

et par les autres

lieux

pies. » « Ils n'ont pas honte de professer hautement et publiquement les axiomes et les principes des héré¬ tiques, source de mille erreurs et de funestes maxi¬

mes. Ils répètent, en effet, « que la Puissance ecclé¬ siastique n'est pas, de droit divin, distincte et indé¬ pendante de la puissance civile, et que cette dis¬ tinction et cette indépendance ne peuvent exister, sans que l'Église envahisse et usurpe les droits es¬ sentiels de la puissance civile. »

Il y a dans cette encyclique autre chose que des mots. Pie IX a posé un grand acte, qui, du reste, n'est pas isolé. Il tient de la manière la plus intime à l'attitude que le Saint-Siège a prise et qu'il conserve en présence de Tordre politique et social connu sous

80

l'église et les libertés

le nom général de société moderne. Mais cette atti¬ tude ne s'était jamais affirmée avec autant de force. Les circonstances ne permettaient pas d'agir au¬ trement. La révolution très bourgeoise avait toutes les bonnes fortunes. Partout elle était au pouvoir. Elle avait, pour la pousser et la soutenir, une élite intellectuelle. Son triomphe semblait définitif; c'était l'opinion générale. Il ne manquait pas de catholiques éminents pour le croire et s'en accommoder. Ils voulaient que l'Église, tout en sauvegardant son hon¬ neur et en ménageant des susceptibilités légitimes, en prît elle-même son parti. Aux violateurs du droit et aux distributeurs de con¬

seils pacifiques, le Souverain Pontife oppose sim¬ plement une affirmation de la vérité et du droit. Les libéraux s'acharnaient dans leurs négations; le Pape devait couvrir de son affirmation leurs cris. Pour agir de la sorte, il faut plus que du courage. Une intelligence, douée d'une intuition pénétrante,

est indispensable. Pie IX possédait cette intelligence et ce courage. Il voyait mieux et plus loin que ses contradicteurs. Nous commençons à en faire l'ex¬ périence.

TM

QUATRIÈME LEÇON LE SYLLABUS

Lettre d'envoi. — Réaction Romaine. — Travaux préparatoires. — Colères soulevées par la publication. — Autorité du Sylla¬ bus. — Son texte.

Par l'Encyclique Quanta Cura, Pie IX voulait ren¬ dre plus forte et plus éclairée la résistance des ca¬ tholiques aux erreurs dites modernes. Il ne crut pas cependant avoir fait assez.

Les partisans du Libéralisme étaient nombreux et ils jouissaient d'un grand crédit. Leurs idées s'impo¬ saient, dans ces conditions, à l'opinion publique. Ils avaient pour les servir les ressources et le pres¬ tige des gouvernements. C'était leur meilleure chance. Leurs erreurs s'inoculaient ainsi par l'enseigne¬

ment, par la presse, par mille influences dans les es¬ prits. Les institutions, qui en étaient imprégnées, con¬ tribuaient

encore

à

rendre leur

succès

durable et

profond. Le Pape le savait. Aussi ne négligea-t-il rien de ce qui pouvait concourir au triomphe de la vérité.

Il avait beaucoup fait depuis son élévation au Sou¬ verain Pontificat. J'ai parlé de ses discours et des condamnations de l'erreur libérale qu'il eut occa¬ sion de prononcer. Il y avait tout cet ensemble d'ac¬ tes doctrinaux, qui constitue la tradition de la ContreRévolution romaine. Ces jugements étaient épars. On parvenait difficilement à en retrouver le texte. Dans

tous les cas, ils perdaient par cet isolement une grande partie de leur force. Les liens de raison qui les rattachaient les uns aux L'Église et les libertés.

6

82

l'église et les libertés

autres, au point d'en faire un tout, n'apparaissaient guère. Des esprits clairvoyants les entrevoyaient,- mais la masse, des catholiques ne les soupçonnaient point. Pie IX eut l'heureuse idée d'en publier un recueil,

sous ce titre: Syllabus complectens prœcipaos nostrœ œtatis errores, qui notantur in allocutionibus comisto-

rialibus, in encyclicis aliisque apostolicis litteris Sanctissimi Domini Nostri Pii Papœ IX. Cet ensemble est lumineux et impressionnant. Ces erreurs font véritablement corps. Il a suffi,

pour s'en convaincre, de les mettre côte à côte. Ce recueil est connu sous son nom latin de Syl¬ labus. Il fut adressé aux évêques du monde entier, en même temps et sous le même pli que Tencyclique Quanta Cura. C'étaient néanmoins deux documents distincts; on verra bientôt l'importance de cette re¬

marque. Mais ils émanent de la même autorité et ils tendent au même but. On ne saurait les isoler. Il y a donc lieu de les étudier simultanément. Ils se 'com¬

plètent l'un l'autre. Voici, du reste, la lettre d'envoi qui accompagnait les deux pièces; elle porte la si¬ gnature du cardinal Antonelli, secrétaire d'État de Sa Sainteté le Pape Pie IX: « Eminence Révérendissime, « Notre très saint seigneur Pie IX, Souverain Pon¬ tife, profondément préoccupé du salut des âmes et de la sainte doctrine, n'a jamais cessé, dès le com¬ mencement de son Pontificat, de proscrire et de con¬ damner les principales erreurs et les fausses doc¬ trines surtout de notre très malheureuse époque, par ses Encycliques et par ses allocutions pronon¬ cées en Consistoire, et par les autres Lettres aposto¬

liques, qui ont été publiées. Mais comme il peut arri¬ ver que tous les Actes pontificaux ne parviennent pas à chacun des Ordinaires, le même Souverain Pon¬ tife a voulu que l'on rédigeât un Syllabus de ces mê-

LE

83

SYLLABUS

mes erreurs, destiné à être envoyé à tous les évê¬ ques du monde catholique, afin que ces mêmes évê¬ ques eussent sous les yeux toutes les erreurs et les doctrines pernicieuses, qui ont été condamnées et réprouvées par Lui. c II m'a ensuite ordonné de veiller à ce que ce Syllabus imprimé fût envoyé à Votre Éminence Révérendissime, dans cette occasion et dans ce temps où ce même Souverain Pontife, par suite de sa grande sollicitude pour le salut et le bien de l'Église catho¬ lique et de tout le troupeau qui lui a été divinement confié par le Seigneur, a jugé à propos d'écrire une autre Lettre Encyclique à tous les évêques ca¬ tholiques. Ainsi, exécutant, comme c'est mon devoir, avec tout le zèle et le respect qui conviennent, les commandements du même Pontife, je m'empresse d'envoyer à Votre Éminence ce Syllabus avec ces lettres. » * **

Cette compilation répondait à un besoin. Pie IX le comprit. De là, le soin mis à la préparer et la pro¬ mulguer. Ce ne fut pas en vain. Les évêques et les laïques appliqués à la défense religieuse entrèrent im¬ médiatement dans

ses

vues.

Ils

étaient

habitués

à

voir en la personne du Pape autre chose qu'un juge, prononçant un arrêt et le faisant enregistrer avec soin. Ils vénéraient en lui un chef, écouté et suivi avec une entière confiance.

Pie IX était docteur. Il faisait école. Les disciples, qu'il avait partout, pensaient comme lui et agis¬ saient à son exemple. C'est dire l'esprit dans lequel fut accueilli le Syllabus par la majorité des catho¬ liques. Les erreurs que Rome signalait ainsi n'étaient

pas des mythes. On a feint de n'y voir que des malen-

l'église et les libertés

84

tendus. Le Pape ne se faisait aucune illusion. Ces erreurs avaient de chauds partisans, qui mettaient à les répandre beaucoup de talent et d'activité. Il en résultait pour l'Église un péril, qui existait un peu partout. Les évêques Pavaient sous les yeux dans leurs diocèses. Tous n'en discernaient pas la gravité.

Cependant ceux qui cherchaient à le conjurer étaient assez nombreux pour tenir l'opinion géné¬ rale des catholiques en éveil. On s'occupait donc des erreurs libérales. C'était le Vatican qui donnait à la résistance son allure. Évêques, théologiens et publicistes s'y engagèrent de leur mieux. Leurs pro¬ cédés variaient forcément avec les pays; car l'er¬ reur diversifiait ses aspects à l'infini. Ses carac¬ tères changeaient avec celui de ses partisans. Elle subissait l'influence des milieux et l'empire des circonstances. Les défenseurs des doctrines, que l'on appelait romaines, ne pouvaient guère négliger ces conditions locales et personnelles. On en re¬ trouve la trace dans leurs œuvres.

Les idées et les tendances, malgré cette diversité, restent

néanmoins

admirablement

unes.

Les

unes

et les autres dérivent d'une même source, le Sylla¬ bus. Nous verrons ce spectacle se renouveler dans

l'histoire de l'Église, toutes les fois que le Pape s'ac¬ quittera avec cette fermeté de son rôle de docteur. *

L'un des collaborateurs les plus actifs du SaintSiège fut Mgr Gerbet, évêque de Perpignan. Ce fut lui qui songea le premier à dresser cette compila¬ tion des erreurs modernes. Son clergé et ses diocé¬ sains subissaient les effets malheureux de la décom¬

position des esprits, qui est la suite inévitable du Libéralisme. Beaucoup parmi eux se. sentaient dé-

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5

I LE

85

SYLLABUS

5

»

concertés. Il doit en être ainsi quand les convic¬ tions

se

mettent

à

osciller.

On

les

voit

incliner

tantôt à droite tantôt à gauche. Les hommes, que la contagion des idées quatrevingt-neuvistes avait souillés, restaient toujours sûrs d'eux-mêmes. Leur nombre augmentait. Parmi les autres, beaucoup perdaient de leur confiance dans des idées qu'ils gardaient par habitude. En somme, la révolution continuait; elle gagnait du terrain.

La société devait-elle l'accepter, oui ou non? Mgr Gerbet se le demanda. Et il n'était pas le seul. L'étude de ce problème faisait les questions se dres¬ ser pressantes devant lui. Si la société repousse cette révolution, la reconstruction de l'ordre français sera possible; on pourra commencer. Dans le cas con¬ traire, les idées finiront par être plus troublées que les événements. Et ce chaos des esprits sera funeste

au monde; l'Europe devra pleurer des pertes plus graves que celle de la petite armée romaine, tom¬ bée à Castelfidardo. C'est de toute évidence.

L'évêque de Perpignan faisait ces réflexions en 1860. Il ne voyait pas sans crainte des catholiques transiger avec ces erreurs, prétendues idées mo¬ dernes. Ces imprudents étaient de bonne foi; ils ne soupçonnaient certainement point le caractère des doctrines qu'ils professaient et des tendances aux¬ quelles ils s'abandonnaient. Les journaux, qui leur offraient une lecture habituelle, les entretenaient dans ces sentiments. La notoriété des hommes qui les partageaient expliquait en partie leurs illusions. Car ils s'empresseraient de les rejeter, s'ils les savaient contraires aux enseignements de l'Église. Ceux, du moins, qui les connaissaient l'affirmaient bien haut. On peut les croire sur parole. C'est pour éclairer ces libéraux inconscients ou illusionnés que Mgr Gerbet entreprit de. rédiger un catalogue des çr-

~WïF

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\

l'église et les libertés

86

reurs courantes. Il en fit l'objet de son Instruction pastorale sur diverses erreurs du temps présent, qui parut le 23 juillet 1860. Chaque erreur y reçoit une formule précise, où il est aisé de la reconnaître et de la comprendre. Ce n'est le lieu ni de la discuter ni de la réfuter. Une

condamnation pure et simple suffit. Une note brève en expose les motifs. Il n'en faut pas davantage pour mettre les fidèles en gardé. L'évêque qui porte ces jugements et qui les notifie à ses diocésains rem¬ plit un devoir de sa charge. On peut donc se fier à lui.

Chaque erreur fait l'objet d'une proposition spé¬ ciale et les propositions sont distribuées suivant un ordre logique sous onze chefs: la religion et la

société, les deux puissances, la puissance spirituelle, la souveraineté temporelle du Pape, le pouvoir tem¬ porel, la famille, la propriété, le socialisme en ma¬ tière de propriété et en matière d'éducation, l'état religieux, l'ordre matériel, injures et calomnies re¬ nouvelées.

L'opportunité de cette publication fut immédia¬ tement reconnue. Les journaux religieux mirent à la répandre un empressement unanime. , On ne l'ac¬ cueillit nulle part mieux qu'à Rome. Elle répondait à une préoccupation du Vatican. Pie IX avait institué, dès 1853, une congrégation extraordinaire spécialement chargée de préparer con¬ tre les erreurs philosophiques les plus en vogue une bulle

sur

le

modèle

de le

constitution

Auctorem

fidei, que Pie VI avait opposée aux erreurs du dixhuitième siècle. Le cardinal Fornari, ancien nonce à Paris, avait la présidence de cette commission. Mgr Gerbet se trouva, sans même le soupçonner, avoir collaboré utilement à cette préparation. Les membres de la congrégation, sur l'ordre du Pape, examinèrent son instruction pastorale. Ils ne

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N



SYLLABUS

87

crurent pas pouvoir mieux faire que de la prendre pour base de leurs travaux. Leur tâche fut par là très simplifiée. Lorsque les évêques du monde en¬ tier se réunirent autour du Souverain Pontife, à l'oc¬ casion de la canonisation des martyrs japonais (1863), on put leur distribuer un projet de catalogue, qu'ils devaient

examiner

avec

soin.

Chacun

d'eux

était

invité à présenter ses critiques. Des théologiens émi¬ nents furent, en outre, appelés à donner leur avis. C'est ainsi que le Saint-Siège organise la coopéra¬ tion des évêques et des docteurs. L'expérience en a été faite souvent et elle est heureuse.

Malgré le mystère dont Rome sait envelopper de tels travaux, l'opinion finit par s'en émouvoir. Celte émotion n'était pas spontanée. Les hommes prudents, qui croient détenir le monopole de la sagesse, se mi¬ rent à prodiguer les conseils au Souverain Pontife. Quelques-uns manièrent l'intrigue pour rendre impos¬ sible une publication qu'ils déclaraient néfaste. Pie IX, qui se rendait compte de tout, hésitait.

Mais enfin, un beau jour, ses incertitudes se dissi¬ pèrent et l'Encyclique fut signée et promulguée, le 8 décembre 1864. Le Syllabus partit en même temps. Le Pape disait, quelques jours plus tard: « Voyez-vous, je suis constitué par Dieu comme le médecin de l'hu¬ manité. Je vois cette société qu'on appelle moderne, bien que pourvue de belles et bonnes qualités, dé¬ vorée par un cancer, et sur ce cancer j'applique le fer de l'Encyclique. Personne plus que moi n'aime la vraie civilisation et la vraie liberté; mais je ne veux point d'une barbarie masquée d'une fausse civi¬ lisation ni d'une tyrannie masquée d'une fausse li¬ berté. » Ce propos familier traduit exactement l'état d'esprit du Pape du Syllabus.

.

*

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*

88

l'église et les libertés

Le Syllabus, semble-t-il, n'était destiné qu'aux évê¬ ques. La lettre d'envoi ne contient aucune invitation à le communiquer aux fidèles. Néanmoins les en¬ seignements qu'il renferme sont faits pour tout le monde. On ne saurait en douter.

Cependant la méthode que les rédacteurs ont suivie n'est pas à la portée du vulgaire. Cette observation ressort d'un examen

attentif. Les évêques

et les

théologiens sont habitués à cette manière de si¬ gnaler cette vérité. Ils comprennent, par conséquent, et ils trouvent moyen d'apprendre au commun des mortels ce qu'ils ont compris. Il leur suffit de le

traduire dans la langue qui convient à chaque milieu. La doctrine du Syllabus devait donc arriver à sa destination par degrés. Mais les choses n'allè¬ rent pas ainsi. La presse eut communication de cette liste d'erreurs, en même temps que de l'Ency¬

clique. Ce fut en France un toile presque général. Le Constitutionnel, la Patrie, le Journal des Débats, Y Opinion nationale, le Siècle, etc., distribuèrent à pleines colonnes la colère et la haine. Ils feigni¬ rent de voir là des attaques systématiques contre toutes les conquêtes de l'esprit humain, une insulte violente à la civilisation moderne, un attentat à la liberté et au progrès sous toutes ses formes, un retour absurde au moyen âge, un effort à la fois ridicule et dangereux pour rétablir une théorie, qui répugne à notre époque. Tous les griefs d/u Libéralisme con¬

tre la civilisation chrétienne y passèrent, l'un après l'autre.

Des accès de colère, on descendit aux menaces. Des catholiques légers prirent peur et ils adop¬ tèrent quelques récriminations des libéraux révo¬ lutionnaires. Le Pape est fou, chuchotait-on dans leurs salons et dans leurs cercles; il porte le der¬ nier coup au pouvoir temporel; il se rend impos¬ sible; il se suicide, et tout le reste. Pour se mettre

■*Kk

89

LE SYLLABUS

plus à l'aise et accumuler tranquillement sottise sur sottise, on défigurait, à qui mieux mieux, la pen¬ sée du Souverain Pontife.

Napoléon III ne put contenir son émotion. Par une circulaire du 1er janvier 1865, le ministre de la Justice et des Cultes, Baroche, interdit aux évê¬ ques de promulguer soit l'Encyclique soit le Syl¬ labus. Ces documents renferment, disait-il, « des pro¬

positions contraires aux principes sur lesquels re¬ pose la constitution de l'Empire. » L'Épiscopat fran¬ çais répondit à cette démarche par des protestations unanimes.

Le gouvernement de l'Empereur transmet au Sou¬ verain Pontife, par la voie diplomatique, l'expression motivée

de

son

mécontentement.

La

note

du

mi¬

nistre des Affaires Étrangères contenait la décla¬ ration suivante: «Dans l'opinion du Gouvernement de l'Empereur, l'Encyclique de Sa Sainteté tend à porter atteinte, en général, aux principes qui sont la base même de nos institutions, notamment aux prin¬ cipes de la Souveraineté Nationale, du Suffrage Uni¬ versel, de la liberté de conscience et des cultes. » On ne se trompait pas aux Tuileries. Ces fatneux principes sont bien réellement en contradiction avec

les enseignements du Saint-Siège. Mais il fallait con¬ clure autrement et s'en prendre à ces principes eux-mêmes et aux institutions plutôt qu'aux témoi¬ gnages rendus à des vérités immuables. L'explosion des colères libérales en Italie fut plus violente encore. Les ennemis du Pape et de sa Souveraineté temporelle surent organiser contre le Syllabus et l'Encyclique Quanta Cura des manifes¬ tations retentissantes, dont l'écho habilement grossi impressionna l'opinion publique et la diplomatie eu¬ ropéenne. La foule surexcitée en fit des auto-da-fé dans plusieurs villes. Ce fut le cas à Palerme, à Naples et à Padoue.

I

*

!

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M

90

l'église et les libertés 9

Les timides et, en général, tous les hommes dis¬ posés aux transactions perdirent leur sang-froid. Ces derniers renouvelèrent leurs instances et leurs con¬

seils, en s'autorisant des prétendues raisons que les événements leur fournissaient. Les plus avisés parmi

eux prirent les devants; ils essayèrent d'atténuer la portée des documents pontificaux, en leur imposant des commentaires, qui les dénaturaient au point de leur enlever leur caractère véritable. A les croire* Pie 'IX avait émis une théorie grandiose et une magnifique déclaration de principes pour soulager sa conscience et sauvegarder son honneur. Les théo¬ logiens y trouveraient des arguments pour conso¬ lider leurs thèses.

Mais, dans la pratique journalière du gouvernement de l'Église, tout cela se réduirait presque à rien. Les catholiques, mêlés à la vie publique en France et ailleurs, n'avaient pas à s'émouvoir de ces actes de la Cour Romaine. Il fallait les abandonner aux doc¬

teurs de l'école. Le temps et l'oubli se chargeraient vite d'une mise au point nécessaire. Ces explications, même données par des membres

de l'Épiscopat, ne méritent qu'un qualificatif: ce sont des escamotages. Nous ne pouvons les apprécier mieux, après un demi-siècle d'expérience. Non, ce n'était pas sérieux. Le Syllabus n'est pas une fantaisie du Pape. C'est un document théologique et canonique; il existe offi¬ ciellement, qu'on le veuille ou non. Les sentiments personnels n'ont rien à voir ici. Nous sommes en

présence d'un fait. Pie IX l'a promulgué, pour orien¬ ter les intelligences et fixer les volontés en un temps d'anarchie intellectuelle et morale.

C'est l'acte d'un chef, qui a le souci des respon¬ sabilités. Il dénonce l'erreur en termes précis, aux-

Km »t t «

n

91

LE SYLLABUS

quels on ne saurait échapper; et, par ces termes, il nous livre au repoussoir une vérité, un droit. C'est justement la vérité, le droit que Terreur dénaturait. Cette vérité, ce droit qu'il affirme à sa manière, tendent à la pratique. La vérité s'affirme et le droit s'impose. Le silence et la dénonciation sont éga¬ lement inadmissibles.

Pie IX apparaît, dès lors, comme un Pape, diri¬ geant l'action. Les Catholiques, soucieux d'agir com¬ me tels, n'ont qu'à conformer leur vie publique et leur action politique à ses enseignements. Ils ne seront catholiques qu'à cette condition. Avant d'aller plus loin, il me faut répondre à cette question: quelle est la valeur doctrinale du Syllabus? On se Test posée jadis. Il en est qui ont intérêt à se la poser encore. La promulgation du Syllabus ne s'est pas faite* je T avoue, de la manière habituelle. Des théologiens retors ont profité de cette circonstance pour dimi¬ nuer son autorité. Ils ont perdu leurs peines. Ce re¬ cueil de propositions condamnées ne porte aucun des signes par lesquels un auteur revendique une œuvre comme sienne. Pie IX ne Ta point signé. Les adversaires des idées qu'il commande en profitent pour attaquer le document lui-même dans le but de lui enlever son autorité. Pourquoi lui donner la moindre créance, si vraiment il n'est pas de Pie IX? Mais le doute n'est point possible. Nous avons mille moyens de reconnaître l'authen¬ ticité d'un jugement. Les formes ordinaires ne sont pas indispensables.. Le Chef de qui il émane peut les modifier à son gré. C'est ce qui a eu lieu pour le Syllabus. Le cardinal Antonelli était bien placé pour savoir à quoi s'en tenir. Or sa lettre d'envoi a tous les

caractères

d'une

attestation

officielle.

La Cour Romaine n'a jamais varié sur ce point. Le Syllabus est pour elle un acte authentique de

£

92

l'église et les libertés

Pie IX. Nous en avons la preuve dans l'Encyclique Immortale Dei de Léon XIII, où il est écrit que Pie IX fit faire un recueil des fausses opinions les

plus en vogue, afin que, dans un tel déluge d'erreurs, les catholiques aient une direction sûre. Le même Pontife, dans sa lettre du 27 juillet 1884 à Mgr Dabert, évêque de Périgueux, rappelle, en ter¬ mes très clairs, l'origine et l'autorité de ce catalogue: « Les enseignements émanés de ce Siège Apostolique et contenus, soit dans le Syllabus et dans les autres actes de notre illustre Prédécesseur, soit dans nos Lettres encycliques, font' clairement savoir aux fi¬ dèles quels doivent être leurs sentiments et leur conduite au milieu de toutes les difficultés des temps et des choses; c'est là qu'ils trouveront aussi une loi pour diriger leur esprit et leurs œuvres. »

Voilà donc le Syllabus mis sur le même pied que les actes officiels émanant du Saint-Siège. Son authen¬ ticité et, par le fait, son autorité ne pouvaient être mieux établies. Les théologiens, dignes de ce nom, sont unanimes, à le reconnaître. Le défaut de signa¬ ture trouve son explication dans le caractère même de la pièce. Ce n'est ni une Lettre Encyclique ni un Bref.

Ce recueil de citations ne renferme rien de nou¬

veau. Chaque proposition bénéficie, dans le docu¬ ment d'où elle est extraite, des formalités de droit. Pourquoi les aurait-on renouvelées? L'auteur fait

assez, lorsqu'il indique la source originale. Il le fait pour chacune d'elles avec une exactitude scrupu¬ leuse; Le jugement doctrinal prononcé une première fois conserve donc, en sa formule nouvelle, toute son autorité. *

Une autre question se pose: avons-nous là acte infaillible de l'autorité pontificale?

un

LE SYLLABUS

93

Il est nécessaire, avant de répondre, de procéder à une distinction, et une distinction ne s'effectue bien qu'au moyen de définitions. Tous les juge¬ ments doctrinaux que prononce le Souverain Pon¬ tife sont exempts d'erreur; il ne peut en pareil cas se tromper.

La vérité qu'il nous livre est un dogme, si elle est contenue dans les Saints Livres ou dans la tradition

doctrinale de l'Église. Celui qui refuse de la croire commet le péché d'hérésie; il est anathème, c'est-àdire rejeté de l'Église. Telles sont l'immaculée Con¬ ception et l'Infaillibilité pontificale. Dieu merci, l'Église peut fixer nos esprits sur des vérités, qui n'appartiennent pas directement à la révélation. Ce n'en sont pas moins des vérités. Bien que ce ne soient point des dogmes, om ne peut les rejeter sans commettre une faute. Pour conclure, le Syllabus, dans son ensemble et dans chacune de ses propositions, oblige tout catho¬ lique. Il est tenu de s'incliner devant ces arrêts doctrinaux. La soumission extérieure et purement disciplinaire est insuffisante. Une adhésion loyale de l'esprit est de rigueur. Car, on ne saurait trop le répéter, le Souverain Pontife, dans l'Église, juge de la vérité en dernier ressort. Son jugement est con¬ forme à la vérité. Tout catholique doit le suivre. Les catholiques libéraux imaginèrent, après la pu¬

blication de l'Encyclique Quanta Cura, une distinc¬ tion entre la thèse et l'hypothèse. On fit couler, à cette occasion, des torrents d'encre. Mais ces que¬ relles sont aujourd'hui sans le moindre intérêt. Romer-

nous offre une abondante provision de vérités; cela suffit.

La vérité, parce qu'elle est éternelle, est de tous les temps. Nous n'avons, dès qu'elle est no¬ tifiée, qu'à la comprendre et à la mettre en valeur.

Qui la déclarerait mutile ou dangereuse s'insurgerait

£

■V

l'église et les libertés

94

contre le bon sens. La vérité est bonne par nature;

elle Test partout et toujours. Rien ne peut lui en¬ lever ce caractère. C'est si évident qu'il serait puéril d'insister.

Il est nécessaire d'expliquer la méthode adoptée

par Pie IX avant de donner le texte du Syllabus. Les conciles et les Papes procèdent volontiers par condamnation. Ils prennent une erreur pour la ré¬ prouver. La formule qui la contient présente comme au repoussoir la vérité. Chacun de ses termes cor¬ respond au trait d'un revers de la vérité. Cette méthode est fort simple. Elle s'apprend à l'usage. On arrive aisément à reconnaître, à travers cette expression nette d'une contre-vérité, la vérité ellemême.

Les propositions du Syllabus sont au nombre de 80. Chacune a son numéro d'ordre, qui sert à la désigner. Elles sont distribuées sous dix chefs ou chapitres. Nous allons en donner une traduction française, en ayant soin de mettre en face la vé¬ rité contradictoire.

§ 1, Panthéisme, naturalisme et rationalisme absolu. 1. Il n'existe aucun être

divin, suprême, parfait dans sa sagesse et sa pro¬ vidence, qui soit distinct de l'universalité des cho¬

ses ; et Dieu est identique à la nature des choses, et, par conséquent, assujetti aux changements ; c'est

Dieu par cela même qui

1. Dieu, Etre Suprême, parfait dans sa sagesse et sa providence, existe ; il est distinct de l'univers ; on ne-peut le confondre avec la nature des choses, il n'est sujet à aucun changement. Son être est

distinct de l'être de l'hom¬ me et du monde , Les êtres

LE

existe dans l'homme et dans le monde ; et tous les êtres sont Dieu et ont

la propre

substance de

Dieu. Dieu est ainsi une seule et même chose avec

le monde, et, par consé¬ quent, l'esprit avec la ma¬ tière, la nécessité avec la liberté, le vrai avec le faux, le bien avec le mal

et le juste avec l'injuste. Allocution

«

95

SYLLABES

Maxima

ne doivent pas être con¬ fondus avec Dieu ; leur substance n'est pas Dieu. Dieu ri'esl pas une seule et

même

chose

le

monde. L'esprit ne se confond pas avec la ma¬ tière, ni la nécessité avec la liberté, ni la vérité avec l'erreur, ni le bien avec le mal, ni la justice avec l'in¬ justice. (C'est la condamnation du Panthéisme

quidem », 9 juin 1862.

avec

sous tou¬

tes les formes qu'il revêt et dans toutes ses consé¬

quences.)

2. On

doit

action de

nier

Dieu

toute

sur

les

hommes et sur le monde. Ibid.

2. Dieu exerce une ac¬ tion sur les hommes et sur le monde.

(C'est l'affirmation du dogme de la Providence.)

humaine

3. Dieu est l'arbitre su¬

aucun

prême du vrai et du faux,

compte de Dieu, l'unique arbitre du vrai et du faux, du bien et du mal ; elle

son humaine est tenue de

est à elle-même sa loi ; elle suffit par ses forces naturelles à procurer le

curer le bien des hommes

3.

est,

La

raison

sans

tenir

bien des hommes et

du bien et du mal. La rai¬

se conformer à ses lois. Elle ne peut sans lui pro¬

ni des peuples.

des

peuples.

Ibid. 4. Toutes les vérités de

la religion

découlent de

la force native de la rai¬

son humaine ; d'où il suit que la raison est la règle souveraine, d'après laquel¬ le l'homme peut et doit acquérir la connaissance de toutes les

toute espèce.

vérités de

4. La raison humaine est

impuissante à découvrir avec ses seuls moyens tou¬ tes les vérités religieuses. Elle ne saurait être la rè¬

gle souveraine et unique qui conduise l'homme a la connaissance de toutes les

vérités. (Il est des vérités

que l'homme ne peut ap-

.T

-Ti IL

l'église et les libertés

96

Encyclique « Qui pluribus », 9 no¬ vembre 1846. — Encycli¬ que « Singulari quidemi), Ibid.

17 mars 1856. 5. La révélation divine

est imparfaite, et, par con¬ séquent, sujette à un pro¬

grès continuel et indéfi¬ ni, qui réponde au déve¬ loppement de la raison humaine. Ibid. — Ibid.

prendre que par une ré¬ vélation divine.)

5. La révélation des vé¬

rités faite à l'homme par Dieu est parfaite, c'est-àdire close ; elle ne pro¬ gresse pas indéfiniment

pour suivre les développe¬ ments

des humaines.

connaissances

Les

vérités

qu'elle nous enseigne sont immuables.

6. La foi du Christ est

en opposition avec la rai¬ son humaine ; et la révé¬ lation divine, non seule¬ ment ne sert de rien, mais elle nuit à la perfec¬

(C'est la condamnation de l'évolution des dog¬ mes.) 6. Il ne peut y avoir op¬ position entre la foi et la raison; la révélation di¬ vine contribue à la perfec¬ tion de l'homme, au lieu de lui être préjudiciable.

tion de l'homme. Ibid. — Ibid.

7. Les prophéties et les miracles exposés et ra¬

contés dans les saintes Écritures sont des fictions

poétiques,

et les mystè¬

res de la foi chrétienne sont le résumé d'investi¬

gations

philosophiques ;



mystères de la foi chré¬

tienne nous ont été ensei¬

gnés par une révélation positive. Les récits conte¬

dans les livres des deux Testaments sont conte¬

nus dans les livres des deux Testaments sont his¬

nues des inventions my¬ thiques et Jésus-Christ lui-même est un mythe.

toriques. Jésus-Christ est un personnage historique; il a existé; nous connais¬

Ibid. — Ibid.

'-“T7T

7. Les prophéties et les miracles racontés par la Bible sont historiques, c'est-à-dire certains ; les

'*!. T

sons sa vie.

LE

97

SYLLABUS

§ II. Rationalisme modéré. 8. Comme la raison hu¬

maine est égale à la reli¬ gion elle-même, les scien¬ ces théologiques doivent être traitées de la même

manière que les sciences philosophiques. Allocution

quadam »,

a Singulari

9

décembre

1854.

8. La religion est, par certaines de ses vérités, au-dessus du domaine de la raison. Les sciences de

la religion ou théologiques ne peuvent être soumi¬ ses

à la même

méthode

que les sciences philoso¬ phiques, dont les objets relèvent uniquement de la raison.

9. Tous les dogmes de la religion chrétienne, sans distinction, sont l'ob¬ jet de la science naturelle ou philosophie ; et la rai¬ son humaine peut, d'a¬ près ses principes et ses forces naturelles, parve¬ nir, par son simple déve¬ loppement historique, à une vraie connaissance de

tous les dogmes, même comme objet. Lettre à l'archevêque de Frisingue « Gravissimas t, décembre 1862. —

9. Si la philosophie, qui est une science naturelle,

peut

atteindre

vérités

de

la

certaines religion

chrétienne, il en est d'au tres qui lui échappent. Elle est incapable d'en acquérir la connaissance avec ses principes et scs méthodes, ou en vertu des progrès de son dévelop¬

pement

historique, . lors

même qu'ils

lui seraient

proposés comme objet.

Lettre au même « Tuas li-

benter d,

21

décembre

1863.

10. Comme autre chose

10. Cette distinction en¬

est le philosophe et autre

tre le philosophe et la philosophie est inadmis¬ sible. La philosophie doit

chose

la philosophie, le

premier a le droit et le

devoir de se soumettre à

une autorité

qu'il a re¬

se

soumettre

aux

ensei¬

gnements religieux de la

être

révélation et de l'autorité

vraie ; mais la philoso¬ phie ne peut ni ne doit se

chargée de les conserver et de les interpréter. Elle

connue

lui-même

L'Église et les libertés.

7

À

L'ÉGLISE ET LES LIBERTÉS

98

soumettre à aucune auto¬ rité. Ibid.

le fail, en prenant à son compte les vérités que le philosophe accepte d'une

autorité, qu'il a reconnue lui-même

11. L'Église non seule¬

ment ne doit, dans aucun

cas, sévir contre la philo¬ sophie, mais elle doit to¬ lérer

les

erreurs

de la

philosophie et lui

aban¬

donner le soin de se cor¬

riger elle-même.

vraie.

11. L'Église doit, en cer¬

tain s cas, c'est-à-dire quand elle oppose ses en¬

seignements à ceux de l'Eglise, sévir contre la philosophie ; elle ne peut pas tolérer ses erreurs

et encore moins lui laisser

le

Ibid.

être

soin

de

se

corriger

elle-même.

12. Les décrets du Siè¬

ge Apostolique et des Congrégations Romaines empêchent le libre pro¬ grès de la science.

Ibid. 13. La méthode et les

12. Les décrets du Siège Apostolique et des Congré¬ gations romaines favori¬ sent le progrès de la science, en la prémunis¬ sant contre l'erreur.

13. La méthode

et

les

principes, d'après lesquels

principes, d'après lesquels

lastiques ont cultivé la théologie, ne conviennent plus aux nécessités de no¬ tre temps et au progrès

lastiques ont cultivé la théologie, conviennent aux

des sciences.

ces.

les anciens docteurs sco¬

les anciens docteurs sco¬

nécessités de notre temps

et au progrès des scien¬

Ibid.

14. On doit s'occuper de

philosophie sans tenir au¬ cun compte de la révéla¬ tion surnaturelle.

Ibid. — N. B. Ces sys¬ tèmes

du rationalisme

se

rapportent, pour la ma¬ jeure partie, aux erreurs d'Antoine Gunther, qui

sont condamnées dans la lettre au Cardinal arche¬

vêque de Cologne « Eximiam tuam », 15 juin

~T

-W

14. Il n'est pas permis de négliger la religion surnaturelle, quand on s'occupe de philosophie. .

I

LB

SYLLABUS

99

1847y dans la lettre à l'ar¬ chevêque de Breslau ?, « Do¬ lore naud mediocri », 30 avril 1860.

§ III. Indifférentisme, Latitudinarisme. 15. Chaque homme est

libre

d'embrasser

et

15. Chaque

homme n'a

de

pas le droit d'embrasser

professer la religion qu'il aura été amené à regar¬ der comme vraie, par les

ou de professer la religion

seules lumières de la rai¬ son.

Lettres apostoliques « Multipliées inter », 10 juin 1851. — Allocution « Maxima quidem », 9 juin 1862.

16. Les hommes peu¬

qu'il aura été amené àregarder comme vraie, avec

les seules lumières de la raison. (Il n'y a qu'une seule religion véritable, • et c'est celle que chaque homme doit embrasser et

professer.)

16. Les hommes ne peu¬

vent trouver le chemin du salut, éternel et obtenir le

vent trouver le chemin du salut éternel et obtenir ce

salut éternel dans le cul¬

salut que dans la seule religion véritable.

te de n'importe quelle re¬ ligion. Encyclique « Qui plnribus », 9

novembre 1846.

— Allocution

«

Ubi pri -

mum », 17 décembre 1847.

— Encyclique « Singulari quidem » 17 mars 1856. 17.

Au

moins

doit-on

bien espérer du salut éter¬ nel de tous ceux qui ne vivent nullement dans le

sein de la véritable Égli¬ se du Christ.

— Encyclique

quadam

»,

9

17. On ne peut pas es¬

pérer le salut éternel de ceux qui vivent hors ds

l'Église du Christ, qui est

la seule véritable religion _

« Singuladécembre

1854.

— E{ n c y c l i q u e « Quanto conficiamur »,

17 août 1863.

4

L'ÉGLISE ET LES LIBERTÉS

100

18. Le protestantisme n'est autre chose qu'une forme diverse de la même

vraie religion chrétienne, forme dans laquelle on peut être agréable à Dieu, aussi bien que dans l'ɬ glise catholique. Encyclique « Nobis et

nobiscum », 8

18. Le protestantisme est

autre chose qu'une for¬ me de la religion chré¬ tienne. On ne peut y être agréable à Dieu, comme dans l'Église catholique.

décembre

1849.

§ IV. Socialisme, communisme, sociétés secrètes, sociétés bibliques, sociétés elérieo-Iibérales. Ces sortes de fléaux sont souvent frappés de con¬ damnations formulées en termes très graves dans l'Encyclique « Qui pluribus » du 9 novembre 1846, dans l'allocution « Quibus quantisque » du 20 avril 1849, dans l'allocution « Singulari quadam » du 9 dé¬ cembre 1854, dans l'Encyclique « Quanto conflciamur mcerore » du 10 août 1863.

§ V. Erreurs relatives à l'Église et ses droits. 19. L'Église n'est pas une société vraie et par¬

faite, pleinement libre ;

elle ne jouit pas de droits propres et constants, h elle conférés par son di¬ vin Fondateur ; mais il appartient au pouvoir ci¬ vil de définir quels sont

les droits de

l'Église et

les limites dans lesquel¬

les elle peut les exercer. Allocution

quadam »,

« Singulari

9

décembre

1854. — Allocution


19. L'Église est une so¬

ciété véritable, parfaite, pleinement libre, jouis¬ sant de droits propres e.t constants, que

son divin

Fondateur lui a conférés; le pouvoir civil n'a ni à définir ces droits ni à tra¬ cer

les

limites dans

les¬

quelles il convient de les exercer.

LE

101

SYLLABUS

tis gravibusque », 17 dé¬

cembre 1860. ■— Allocution

« Maxima quidem », 9 juin 1862. 20. La puissance ecclé¬ siastique ne doit pas exer¬ cer son

autorité

sans

la

permission et l'assenti¬ ment du pouvoir civil. Allocution

unusquisque »,

20. La puissance ecclé¬ siastique peut et doit exer¬ cer son autorité

permission

et

sans

la

l'assenti¬

ment du pouvoir civil.

Meminit

30

sep­

tembre 1861.

21. L'Église n'a pas le pouvoir de définir dog¬ matiquement que la reli¬ gion de l'Église catholi¬

que est la seule vraie. Lettre apostolique « Multiplices inter », 10 juin 1851.

22. L'obligation qui con¬

cerne les maîtres et les

écrivains catholiques se borne aux choses qui ont été définies par le juge¬ ment infaillible de l'Égli¬ se, comme étant des dog¬ mes de foi qui doivent être crus par tous. Lettre à l'archevêque de

Frisingue « Tuus

21. L'Église a le pouvoir de définir dogmatique¬ ment que la religion de l'Église catholique est la seule vraie.

22. Les

maîtres

et

les

écrivains catholiques sont tenus de se conformer aux vérités définies par le ju¬ gement infaillible de l'ɬ glise

comme

étant

des

dogmes de foi ; ils ont en outre d'autres obligations envers l'Église enseignante.

liben-

ier », 21 décembre 1863.

23. Les Souverains Pon¬

23. Les Souverains Pon¬

tifes et les conciles œcu¬

tifes et les conciles œcu¬ méniques sont restés dans les limites de leurs pou¬ voirs ; ils n'ont pas usur¬ pé les droits des princes; ils n'ont jamais erré dans les définitions relatives à la. foi et aux mœurs.

méniques se sont écartés

des limites de leur pou¬ voir ; ils ont usurpé les droits des princes, et ils ont

même erré dans les

définitions relatives à la foi et aux mœurs.

Lettre apostolique

!

L'ÉGLISE ET. LES LIBERTÉS

102

« Multipliées inter », 10 juin 1851.

24. L'Église n'a pas le droit d'employer la for-

ce ; elle n'a aucun pouvoir direct ou indirect.

24. L'Église a le droit d'employer la force. Elle

en a le pouvoir direct et indirect.

Lettre apostolique a Ad Apostolicæ », 22 août 1851.

25. En dehors du pou¬

voir inhérent à l'épisco-

pat, il y a un pouvoir tem¬ porel qui lui a été concé¬

dé, ou expressément ou tacitement, par l'autorité

25. L'épiscopat ne lient

pas de l'autorité civile une puissance temporelle qu'elle pourrait lui enlever à son gré.

civile, révocable par con¬ séquent à volonté par cet¬

te autorité civile. Ibid.

26. L'Église n'a pas le droit naturel et légitime

d'acquérir et de p osséder. Allocution « N unquam

fore », 15 décembre 1850. — Encyclique « Incredibili », 11 septembre 1863.

26. L'Église a le droil

naturel et légitime d'ac¬ quérir et de posséder.

27. Les ministres sacrés

27. Les ministres sacrés

de l'Église et le Pontife

de l'Église et le Pontife Romain ne peuvent pas

Romain doivent être abso¬ lument exclus de tout

soin

et domaine sur les

choses temporelles. Allocution «

Maxima

quidem », 9 juin 1862. 28. Il n'est pas permis

aux évêques de publier même les Lettres Aposto¬ liques sans la permission du gouvernement. Allocution « Nunquam fore », 15 décembre 1856. 29. Les grâces accor¬ dées par le Pontife Ro-

être exclus

au

droit

de

posséder et d'administrer des biens temporels. 28.

Les

évêques

n'ont

29.

Les

grâces

accor¬

aucun besoin de la per¬ mission du gouvernement pour publier les Lettres Apostoliques.

dées par le Pontife Ro-

LC

SYLLABUS

103

main

n'ont aucun besoin

main doivent être regar¬ dées comme nulles, si el¬

les n'ont pas été deman¬ dées par l'entremise du

d'être sollicitées par l'en¬ tremise du gouvernement pour être valables.

gouvernement. Ibid.

30.

L'immunité

de

l'ɬ

glise et des personnes ec¬ clésiastiques a tiré son origine du droit civil. Lettre apostolique « Multiplices inter », 10 juin 1851. 31. Le for ecclésiastique pour les procès temporels des clercs, soit au civil, soit au criminel, doit ab¬ solument être aboli, mê¬ me sans consulter le Siè¬

ge Apostolique et sans te¬

nir compte de ses récla

mations. Allocution

mum

»,

27

30.

L'immunité

de

l'E¬

glise et des personnes ecclésiastiques ne tire pas son origine du droit civil.

31. Il n'y a pas à abolir

le for ecclésiastique pour les procès temporels des

clercs, soit au civil soit au criminel. Le Siège Apostolique devrait inter¬ venir en pareil cas et il y aurait à tenir compte de ses

réclamations.

« Acerbissi-

septembre

1852. — Allocution « Nun-

quam fore », 15 septem¬ bre 1856.

32. L'immunité person¬ nelle, en vertu de laquelle les clercs sont exempts de la milice, peut être abrogée sans aucune vio¬ lation de l'équité et du

droit naturel. Le progrès civil demande cette abroga¬ tion,

surtout

dans

une

32. On ne doit pas abro¬ ger l'immunité person¬ nelle, en vertu de laquelle les clercs sont exempts de la milice. On violerait, en le faisant, l'équité et le

droit naturel. Le progrès de la société n'exige pas cette mesure.

société constituée d'après

une législation libérale. Lettre à l'évêque de Montréal « Singularis nobisque », 29 septembre 1864.

33. Il n'appartient pas

33. La direction de Ven-

d

U■:

Lj}S>

L'ÉGLISE ET LES LIBERTÉS

104

uniquement par droit propre et naturel à la juridiction ecclésiastique de

diriger l'enseignement

des choses théologiques. Lettre à Varchevêque de

Frisingue « Tuas libenter 5, 21 décembre 1863. 34. La doctrine de ceux

qui comparent le Pontife

Romain à un prince libre et exerçant son pouvoir dans l'Église universelle, est une doctrine qui a prévalu au moyen âge. Lettre apostolique « Ad apostolicæ », 22 août 1851.

35. Rien n'empêche que,

par

décret d'un Concile

général ou par le fait de tous les peuples, le Souverain

Pontificat

soit

transféré de l'évêque ro¬ main, de la ville de Rome à un autre évêque ou à une autre ville. Ibid.

seignement

théologique

relève de la seule . juridic-

lion

ecclesiastique

par

droit propre et naturel.

34. Le Pontife Romain

ne peut être comparé à un prince libre, exerçant son pouvoir dans l'Eglise universelle. Cette doctrine

n'a

jamais

prévalu

au

moyen âge.

35. Le Souverain Ponti¬

fical ne peut être trans-

féré de l'évêque romain ou de la ville de Rome à un autre évêque ou à une autre

ville.

Il

n'est

au

pouvoir ni d'un concile

général ni du gouverne¬ ment des peuples d'opérer ce transfert. 36.La définition d'un

36. La définition d'un Concile national n'admet

Concile national peut être

pas d'autre discussion, et l'administration civile

discutée par le concile œcuménique et par le Pon-

peut exiger qu'on traite

dans ses limites.

Ibid.

life romain ; l'adminislralion

civile

ne

peut

pas

exiger que l'Eglise trente dans

37. On peut instituer des Églises nationales

ses limites.

37. On ne peut instituer des Eglises nationales

soustraites à l'autorité du

soustraites à l'autorité du

Pontife Romain et pleine¬ ment séparées de lui.

Pontife romain et pleine¬

Allocution « Multis gravibusque », 17 décembre

■—

-S

'U

ment séparées de lui.

LE

105

SYLLABUS

I860. — Allocution « Jam-

dudum

cernimus »,

18

mars 1861.

38. Les prétentions ex¬ cessives

La division

de

l'E¬

glise en orientale et occi¬

main ont poussé à la di¬

dentale n'a pas eu pour cause les prétentions ex¬ cessives du Pontife Ro¬

de

orientale et

Pontife

38.

Ro¬

vision

du

l'Église en

en

occiden¬

main.

tale.

Lettre apostolique « Ad apostolicæ )), 28 août 1851.

§ VI. Erreurs relatives à la société civile, considérée

soit en elle-même soit dans ses rapports avec l'Église. 39. L'État, comme étant l'origine et la source de tous les droits, jouit d'un droit qui n'est circonscrit par aucune limite. Allocution

«

39. L'Etat n'est point l'origine et la source de tous les droits; il y a des limites à son droit.

Maxima

quidem », 9 juin 1862. 40. La doctrine

de l'ɬ

40. La doctrine

de l'E¬

glise catholique est oppo¬ sée au bien et aux inté¬ rêts de la société humai¬

glise catholique n'est pas opposée au bien et aux progrès de la société hu¬

ne.

maine.

Encyclique « Qui pluribus »,

9 novembre 1846.

— Allocution « Quibus quanlisque », 28 avril 1844. 41. La puissance civile, même quand elle est exer¬ cée par un prince infi¬ dèle, possède un pouvoir indirect négatif sur les choses sacrées. Elle a, par conséquent, non seule¬ ment le droit qu'on ap¬ pelle d' exequatur, mais encore le droit qu'on

41. La puissance civile n'a pas de pouvoir indi¬

rect négatif sur les cho¬ ses sacrées. Elle n'a , par conséquent , ni le droit d'exequatur ni le droit d'appel comme d'abus.

raw

1

l'église et les libertés

10G

nomme

d'appel

comme

d'abus.

Lettre apostolique a Ad apostolicæ », 22 août 1851. 42. En cas de conflit lé¬

gal entre les deux pou¬ voirs, le droit civil pré¬ vaut.

42. En cas de conflit lé¬ gal entre les deux pou¬ voirs, ce n'est pas le droit civil qui prévaut.

Ibid.

43. La puissance laïque a le pouvoir de casser,

43. La puissance laïque ne peut casser, déclarer

de déclarer et rendre nul¬ les les conventions solen¬

et rendre nuis les concor¬ dats sans le consentement

nelles (vulgairement appelées concordats) con-

du Siège Apostolique et malgré ses réclamations.

dues avec le Siège Apos¬ tolique sur l'usage des droits appartenant à l'immunité ecclésiastique, sans le consentement

de

ce Siège et même malgré ses réclamations.

Allocution

storiali

»,

«

1

In

consi-

novembre

1850. — Allocution « Mul¬

tis gravibusque », 17 dé¬ cembre

1850.

44. L'autorité civile peut

s'immiscer

dans les cho¬

ses qui regardent la reli¬ gion, les mœurs et la di¬ rection des âmes, ou le

régime spirituel. D'où il suit qu'elle peut juger des

instructions que les

pasteurs de l'Église pu¬ blient, d'après leur char¬ ge, pour la règle des consciences ;

elle

peut

même décider sur l'admi¬ nistration des Sacrements

et sur les dispositions né-

.JTVfc.y

. t

i*

44. L'autorité

civile

ne

peut s'immiscer dans le régime spirituel. Elle ne peut juger des Instruc¬ tions pastorales des évê¬ ques ni de ce qui concer¬ ne l'administration sacrements.

des

fy

LE

cessaires pour

107

SYLLABUS

les rece¬

voir.

Ibid. — Allocution « Ma¬

xima 1862. 45.

quidem », Toute

la

9

juin

direction

des écoles publiques, dans lesquelles la jeunesse d'un État

si

chrétien est élevée,

l'on

en

excepte seu¬

lement dans une certaine mesure les séminaires

épiscopaux, peut et doit

être attribuée à l'autorité

civile, et cela de telle ma¬

nière qu'il ne soit reconnu

45. La direction des éco¬

les publiques ne doit pas

être attribuée tout entière à l'autorité civile. D'au¬

tres autorités, et, en par¬ ticulier, l'autorité reli¬ gieuse, ont le droit de

s'immiscer dans

la

disci¬

pline des écoles, dans le régime des études,

etc.

à aucune autorité le droit de s'immiscer dans la dis¬

cipline des écoles, dans le régime des études, dans la collation desgra des, dans le choix ou l'ap¬ probation des maîtres. Allocution

Ibid.

« Quibus luctuosissimis », 5 septembre 1851.

46.

Bien

plus,

même

46. La méthode à suivre

des

pour les études dans les

clercs, la méthode à sui¬

séminaires des clercs n'est

vre dans les études est soumise à l'autorité ci¬ vile.

pas du ressort de l'auto¬

dans les

séminaires

Allocution « Nunquam fore », 15 décembre 1856. 47. La bonne constitu¬ tion de la société civile

demande que les écoles populaires, qui sont ou¬

vertes à tous les enfants

de chaque classe du peu¬ ple et, en général, que les institutions publiques des¬ tinées aux lettres,

à une

rité civile.

47. On ne doit pas af¬ franchir les écoles popu¬ laires

et

les

institutions

destinées à l'enseignement de l'autorité de l'Église; elle a le droit d'y exercer une action et une influen¬ ce modératrice. Ces éta¬ blissements ne doivent

l'église et les libertés

108

instruction supérieure et à une éducation plus éle¬ vée de la jeunesse, soient affranchies de toute auto¬

rité de l'Église, de toute

pas

dépendre exclusive¬

ment de

l'Etat, du bon

plaisir des gouvernants et des opinions générales de l'époque.

influence modératrice et

de toute ingérence de sa

part, et qu'elles soient pleinement soumises à la

volonté de l'autorité civile

et politique, suivant le bon plaisir des gouver¬ nants et

le

courant

des

opinions générales de l'é¬ poque.

Lettre à l'archevêque de Fribourg, a Quum non sine », 14 juillet 1864. 48. Des catholiques peu¬

vent approuver un systè¬ me d'éducation placé en dehors de la foi catholi¬

que et de l'autorité de l'Église, et qui n'ait pour but principal que la scien¬ ce des choses purement naturelles et les fins la société terrestre.

de

48. Des catholiques ne peuvent pas approuver un système d'éducation placé en dehors de la foi et de l'autorité de l'Eglise,

n'ayant pour but princi¬ pal que la science des cho¬ ses naturelles cl les fins de la société

terrestre.

Ibid.

49. L'autorité civile peut empêcher les évêques et les

fidèles

de

communi¬

quer librement entre eux et avec le Pontife romain. Allocution « Maxima

quidem », 9 juin 1862. 50. L'autorité laïque a par elle-même le droit de présenter les évêques et peut exiger d'eux qu'ils prennent en main l'admi¬ nistration de leurs diocè¬

ses avant qu'ils aient reçu

49. L'autorité civile n'a

pas le droit d'empêcher les évêques de communi¬ quer librement entre eux ou avec le Pontife Romain. 50. L'autorité laïque n'a pas d'elle-même le droit de présenter les évêques; elle ne peut exiger, quand elle les présente, qu'ils prennent en main l'admi¬ nistration de leur diocèse,

-S

LE

du Saint-Siège l'institu¬ tion canonique et les Let¬ tres Apostoliques. Allocution « Nunquam fore », 15 décembre 1856. 51. Bien plus, la puis¬ l'exercice

évêques ministère

cice de leur ministère pas¬

aux du

pastoral, et elle n'est pas tenue

d'obéir

avant d'avoir reçu l'insti¬ tution canonique.

51. La puissance sécu¬ lière n'a pas le droit d'in¬ terdire aux évêques l'exer¬

sance séculière a le droit

d'interdire

109

SYLLABUS

au Pontife

toral ; elle doit obéir au Pontife Romain en ce qui

Romain en ce qui concerne

concerne

l'institution

évêchés et des évêques.

des

évêchés

l'institution

des

et des évêques. Lettre apostolique « Multipliées inter », 10 Allocution juin 1851.

« Acerbissimum », 27 sep¬

tembre 1852.

52. Le gouvernement peut, de son propre droit, changer l'âge prescrit pour la profession reli¬

gieuse, tant des femmes que des hommes, et en¬ joindre aux communautés religieuses de n'admettre

personne aux vœux so¬ lennels sans son autori¬ sation.

52. Le gouvernement n'a pas le droit de changer l'âge prescrit pour la pro¬ fession religieuse ; il ne peut interdire aux com¬ munautés religieuses d'ad¬ mettre un sujet à la pro¬ fession solennelle sans son autorisation.

Allocution a Nunquam fore », 15 décembre 1856.

53. On doit abroger les lois qui protègent l'exis¬ tence

des

familles

reli¬

gieuses, leurs droits et leurs fonctions ; bien plus, la société civile peut don¬

ner son appui à tous ceux qui voudraient quitter l'état religieux, qu'ils avaient

embrassé,

freindre

leurs

et

en¬

vœux so-

53. On ne doit pas abro¬ ger les lois qui protègent l'existence , les droits et les fonctions des commu¬ nautés religieuses ; la puissance civile ne doit pas donner son appui à ceux qui abandonnent l'é¬ tat religieux, en rompant leurs vœux solennels ; elle ne peut supprimer ni les

l'église et les libertés

110

lennels ;

de

même,

elle

peut supprimer complète¬ ment ces

mêmes commu¬

nautés religieuses, aussi bien que les églises col¬ légiales et les bénéfices simples, même de droit de patronage, et attribuer

maisons religieuses ni les collégiales ni les bénéfices simples, ni s'attribuer leurs biens et revenus ou les soumettre à l'adminis¬ tration civile.

et soumettre leurs biens et revenus à l'administra¬

tion et

à la disposition

de l'autorité civile. Allocution « Acerbissi-

mum », 27 septembre 1852.

— Allocution

mineritis


»,

22

janvier

1855. — Allocution « Cum

sæpe », 26 juillet 1855. 54. Les rois et les prin¬ ces

non

seulement

sont

exempts de la juridiction de l'Église, mais même ils sont supérieurs à l'Église, quand il s'agit de tran¬ cher les questions de ju¬ ridiction. Lettre

apostolique « Multipliées inter », 10 juin 1851. 55. L'Église doit être séparée de l'État, et l'ɬ

tat séparé de l'Église. Allocution

«

54. Les rois et les prin¬ ces

restent

soumis

à

la

juridiction de l'Église ; ils ne lui sont pas supé¬ rieurs, quand il s'agit de trancher les questions de juridiction.

55. Il ne doit pas y avoir de séparation de l'Eglise et de

l'État.

Acerbissi-

mum », 27 septembre 1852. § VII. Erreurs concernant la morale naturelle. 56. Les lois

de la

mo¬

rale n'ont pas besoin de sanction divine ; et il n'est pas du tout nécessaire que les lois humaines se

56. Les lois

de la mo¬

rale ont besoin de la sanc¬

tion divine; il est néces¬ saire que les lois humai¬ nes se conforment au droit

V

LE

conforment au

droit na¬

turel ou reçoivent de Dieu le pouvoir d'obliger. Allocution

«

ni

SYLLABUS

naturel et reçoivent de Dieu le pouvoir d'obliger.

Maxima

quidem », 9 juin 1862.

57. La science des cho¬

ses philosophiques et mo¬

rales, et, de même, les lois

civiles peuvent et doivent être soustraites à l'auto¬ rité divine et ecclésiastique. Ibid. 58. Il ne faut reconnaî¬

tre d'autres forces que celles qui résident dans la matière ; et tout systè¬ me de morale, toute hon¬ nêteté doit consister à ac¬

cumuler et augmenter de toute manière ses riches¬

ses et à se procurer des jouissances. Ibid. — Encyclique « Quando conficiamur »,

57. On ne peut et on ne doit pas soustraire à l'au¬ torité divine et ecclésias¬

tique la science des cho¬ ses philosophiques et mo¬ rales, pas plus que les lois civiles.

58. Il faut reconnaître d'autres forces que celles qui résident dans la ma¬ tière. La morale et l'hon¬

nêteté ne consistent pas à accumuler, à augmenter de toute

manière

ses ri¬

chesses et à se procurer des jouissances.

10 avril 1863.

59.

Le

droit

consiste

59. Le droit ne consiste

dans le fait matériel ; tous

pas dans le fait matériel.

les devoirs des hommes sont des mots vides de

sens ; et tous les faits hu¬ mains ont force de droit. Ibid. 60.

L'autorité n'est au¬

tre chose que

la somme

du nombre et des forces matérielles.

Les devoirs des

hommes

sont des mots, correspon¬ dant à des vérités ; ils ne sont pas vides de sens. Tous les faits humains n'ont pas force de droit. 60. L'autorité

est autre

chose que la somme du nombre et des forces ma¬ térielles.

Ibid.

61.

Une

injustice

de

fait couronnée de succès

ne porte aucune atteinte à la sainteté du droit.

61. Une injustice défait couronnée de succès porte une atteinte à la sainteté du droit.

l'église et les libertés

112

Allocution « J amdudum

cernimus », 1861. 62. On doit proclamer et observer le principe que Ton nomme de non

62. Le principe de non

intervention ne doit être

ni proclamé ni observé.

intervention.

Allocution

«

Mox

et

ante », 28 septembre 1850. 63. Il est permis de re¬ fuser

l'obéissance

aux

princes légitimes et même de se révolter contre eux.

63. Il n'est permis ni de refuser l'obéissance aux princes légitimes ni de se

révolter contre

eux.

Encyclique « Qui pluri-

bus », 9 novembre 1846. — etc.

d'un

64. L'amour de la patrie

serment, quelque saint qu'il soit, et toute action criminelle et honteuse op¬ posée à la loi éternelle,

ne peut ni excuser ni au¬

64.

non

La

violation

seulement

ne

doit

pas être blâmée, mais elle est tout à fait licite et di¬

toriser

la

serment, criminelle

violation d'un

ou ou

une

action

honteuse.

Elles méritent le blâme; il n'est pas permis de leur décerner des éloges.

gne des plus grands élo¬ ges, quand elle est inspi¬ rée par l'amour de la pa¬ trie.

Allocution « Quibus quantisque », 24 avril 1847. § VIII. Erreurs concernant le mariage chrétien. 65. On ne peut établir par aucune raison que le Christ a élevé le mariage à la dignité de sacrement. Lettre apostolique « Ad apostolicæ », 22 août 1851.

65. Le Christ a élevé le

mariage à la dignité de sacrement ; on l'établit par la raison.

66. Le sacrement de ma¬

66. Le sacrement de ma¬

riage n'est qu'un acces¬ soire du contrat et peut en être séparé, et le sa-

riage consiste dans le contrat; il n'en est pas une partie accessoire ;

LE

113

SYLLABUS

crement lui-même ne con¬

siste que dans la béné¬

diction nuptiale. Ibid.

67. De droit naturel, le

lien du mariage n'est pas indissoluble et, dans dif¬ férents cas, le divorce proprement dit peut être ^sanctionné par l'autorité

on ne peut Ven séparer.

Le sacrement ne consiste

pas dans la bénédiction nuptiale. 67. De droit naturel, le lien du mariage est indis¬ soluble.

L'autorité

ne peut, en

civile

aucun

cas,

sanctionner le divorce.

civile.

Ibid. — Allocution « A-

cerbissimum », 27 septem bre 1852.

68. L'Église n'a pas le pouvoir d'apporter des empêchements dirimants au mariage ; mais ce pou¬ voir appartient à l'autori¬ té séculière, par laquelle les empêchements exis¬ tants doivent être

levés.

Lettre apostolique « Multipliées inter », 10 juin 1851.

69.

L'Église,

dans

le

68. L'Eglise a le pou¬ voir d'apporter au maria¬ ge des empêchements di¬ rimants ; ce pouvoir n'ap¬ partient pas à l'autorité séculière ; celle-ci n'a pas le

droit de lever

les em¬

pêchements existants.

69. L'Eglise a introduit

cours des siècles, a com¬

dans le cours des siècles

mencé

les

à

introduire

les

empêchements dirimants, non par son droit propre, mais en

usant

du

droit

qu'elle avait emprunté au pouvoir civil. Lettre apostolique « Ad apostolicæ », 22 août 1851. 70. Les canons du con¬

cile de Trente noncent

qui

l'anathème

pro¬

con¬

tre ceux qui osent nier le pouvoir qu'a l'Église d'opposer des empêche¬ ments dirimants, ou ne sont pas dogmatiques ou L'Église et les libertés.

empêchements

mants

en

vertu

de

diri¬ son

droit propre, et non en vertu d'un droit emprunté au pouvoir civil.

70. Les canons du con¬

cile de Trente, qui pro¬ noncent

l'anathème

con¬

tre ceux qui osent nier le pouvoir qu'a l'Eglise d'opposer des empêche¬ ments dirimants, sont dog¬ matiques ; on ne peut les 8

l'église et les libertés

114

doivent s'entendre de

ce

pouvoir emprunté. Ibid.

vile.

71. La forme prescrite par le concile de Trente n'oblige pas sous peine de nullité, quand la loi civile

établit

forme

à

une

suivre

et

autre

veut

qu'au moyen de cette forme le mariage soit va¬ lide. Ibid.

72.

entendre de ce pouvoir emprunté à l'autorité ci¬

Boniface VIII

a le

71. La forme prescrite

par le Concile de Trente oblige sous peine de nul¬ lité, même quand la loi

civile

établit

une

autre

forme à suivre et veut que, au mogen de cette forme, le mariage soit va¬ lide.

72. Le vœu de chasteté

premier déclaré que le . prononcé dans Vordinavceu de chasteté prononcé lion rendait le mariage

dans l'ordination rend le mariage nul.

nul, avant la déclaration

de Boniface VIII.

Ibid.

73. Par la vertu du con¬

trat purement civil, un vrai mariage peut exister

entre chrétiens ; et il est faux, ou que le contrat de mariage entre chré¬ tiens soit toujours un sa¬ crement, ou que ce con¬ trat soit nul en dehors du

73. Il ne peut exister de vrai mariage entre chrétiens, par la vertu du contrat purement civil. Le contrat de mariage entre

chrétiens

est

jours

un sacrement;

tou¬

ce

contrat est nul en dehors du sacrement.

sacrement.

Ibid., etc. 74. Les causes matrimo¬

niales et les fiançailles, par leur nature propre,

appartiennent à la juri¬ diction civile. Ibid. — Allocution « A-

cerbissimum

»,

21

sep­

tembre 1852.

N. B. Ici peuvent se placer deux autres er¬

reurs : l'abolition du céli¬

bat

ecclésiastique

et

la

préférence due à l'état de

—.J- ...

m

>

i \

11

74.

Les

causes

matri¬

moniales et les fiançailles appartiennent, par leur nature propre, à la juri¬ diction ecclésiastique, non à la juridiction civile.

LE

115

SYLLABUS

mariage sur l'état de vir¬ ginité. Elles sont condam¬

nées, la première dans la lettre encyclique t Qui pluribus », du 9 novem¬ bre 1846, la seconde dans

la lettre encyclique « Mul¬

tipolices inter », du 10 juin

§ IX. Erreurs sur le principal civil du Pontife Romain.

75. Les fils de l'Église chrétienne et catholique disputent entre eux sur la compatibilité de la royau¬ té temporelle avec le pou¬ voir spirituel. Lettre apostolique « Ad apostolicæ », 22 août 1851. 76. L'abrogation de la souveraineté civile que possède le Saint-Siège, servirait même beaucoup

75. Il n'y a pas incom¬ patibilité entre la royauté temporelle et le pouvoir spirituel ; les fils de l'Êglise catholique et chré¬ tienne n'ont pas à dispu¬ ter sur ce point.

à la liberté et au bonheur

berté

de l'Église.

l'Eglise.

Allocution

«

Quibus

quantisque », 20 avril 1841.

N. B. Outre ces erreurs

explicitement condam¬ nées, plusieurs autres er¬ reurs le sont implicite¬ ment par la doctrine qui a été exposée et soutenue sur le principat civil du Pontife Romain, doctrine

que tous les catholiques doivent fermement pro¬ fesser. Cette doctrine est

clairement enseignée dans l'allocution Quibus quan¬ tisque, du 20 avril 1849 ;

76. L'abrogalion de la souveraineté civile que possède le Saint-Siège ne servirait

et

en rien à

à

la li¬ l'honneur de

l'église et les libertés

116

dans l'allocution

Si sem¬

per antea, du 20 mai 1850, etc.

§ X. Erreurs qui se rapportent au Libéralisme contemporain.

77. A notre époque, il n'est plus utile que la re¬ ligion catholique soit con¬ sidérée comme l'unique

religion de l'État, à l'ex¬

clusion de tous les autres

77. A notre époque , il est utile que la religion catholique soit considérée comme l'unique religion de l'Etat , à l'exclusion de tous

les autres cultes.

cultes.

Allocuiion « Nemo ves-

Irum », 26 juillet 1855. 78. Aussi, c'est avec raison que, dans quelques pays catholiques, la loi a pourvu à ce que les étran¬ gers, qui viennent s'y éta¬ blir, y jouissent de l'exer¬ cice public de leurs cul¬ tes particuliers. Allocution

78.

C'est

à tort

que ,

dans quelques pays ca¬ tholiques , la loi a pourvu

à ce que les étrangers, qui viennent s'y établir, y jouissent de l'exercice public de leurs cultes.

« Acerbissi-

mum », 27 septembre 1852. 79. En effet, il est faux

que la liberté civile de tous les cultes et que le plein pouvoir laissé à tous de

manifester

ment

et

ouverte¬

publiquement

toutes leurs pensées et toutes leurs opinions, jet¬ tent plus facilement les peuples dans la corrup¬ tion

des

mœurs

et

de

l'esprit et propagent la peste de Vlndifférentisme.

Allocution « Nunquam fore », 15 décembre 1856.

79.

La liberté civile de

tous les cultes et le plein pouvoir laissé à tous de manifester ouvertement et publiquement toutes leurs pensées et toutes leurs opinions jettent plus faci¬ lement les peuples dans la corruption des mœurs

et de l'esprit et

propa¬

gent la peste de /'Indiffé¬ rentisme.

V

LE

80.

Le Pontife

SYLLABUS

Romain

peut et doit se réconcilier et transiger avec le pro¬ grès, avec le libéralisme

et avec la civilisation mo¬ derne.

Allocution « Jamdudum

cernimus », 18 mars 1861.

H7

80. Le Pontife Romain ne peut ni ne doit se ré¬

concilier ou transiger avec

le progrès, avec le libé¬

ralisme et avec la civili¬ sation moderne.

h*»

19K

CINQUIÈME LEÇON. LE NATURALISME CONTEMPORAIN.

Naturalisme, rationalisme, indifférentisme. — Déclaration des droits de l'homme. — Naturalisme politique. — Nécessité

politique de la religion. — L'Église et la Nation. — L'indivi¬

dualisme révolutionnaire et l'Église. — La décentralisation et l'Église. — Religion de l'Etat.

!' r

Le Naturalisme est Terreur sur laquelle repose toute l'économie philosophique de la Révolution. il est nécessaire d'en avoir une idée exacte pour com¬ prendre la société politique qui en est issue, et savoir ce qu'elle vaut. Faute de quoi, toute critique de l'idée et du fait révolutionnaires pécherait par la base. Il y a donc lieu de soumettre ce système erroné à un examen attentif. Nous aurons pour nous guider les enseignements des Pontifes Romains. Ce sont les Papes eux-mêmes qui ont donné à cette erreur son nom. On l'appelle encore le Ra¬ tionalisme ou le Libéralisme.

Cette diversité de vo¬

cables n'implique dans les idées aucune différence essentielle. Chacun d'eux cependant a sa raison d'être. Il importe de bien en connaître la signifi¬ cation. C'est par là qu'il convient d'en commencer l'étude. Ce travail préparatoire s'impose d'autant plus que l'emploi imprudent de ces termes risque d'engendrer des équivoques fâcheuses. Les apôtres de la Révolution et du Libéralisme ne manquent pas de les exploiter largement. Ils esquivent ainsi, avec les condamnations qui les frappent, les raisons qui les légitiment. Le système appelé Naturalisme, enferme dans la seule vie présente le but de l'activité intellectuelle

4

120

l'église et les libertés

et morale des hommes. Qu'on les considère soit à l'état individuel, soit en société, le bonheur tempo¬

rel doit leur suffire. Ils le peuvent acquérir avec les seules ressources de la nature. Inutile donc d'aller

plus loin et de chercher autre chose. Dans ces con¬ ditions, l'individu est à lui-même sa propre fin. Si

l'on passe à l'ordre politique, sa fin est absorbée par l'État. Le Naturalisme n'exclut pas forcément l'idée de Dieu ni le fait d'une âme spirituelle. Il ne se con¬ fond pas nécessairement avec le matérialisme. Il peut très bien être déiste et spiritualiste ou encore matérialiste.

L'ordre

surnaturel

et

la

vie

éternelle

bienheureuse qui en résultent lui répugnent seuls. Il a pour effet le Rationalisme, avec lequel prati¬ quement il se confond. Mais ici l'individu prétend que, réduite aux seuls moyens naturels dont elle dispose, sa raison peut arriver à la connaissance de toutes les vérités. En! dehors de là, il n'y aurait plus rien. Ce système clôt l'intelligence humaine, qui est désormais impuissante à recevoir , un en¬ seignement venant d'un être supérieur, Dieu par exemple.

Une autre conséquence de cette erreur est le Li¬ béralisme, par lequel l'homme s'attribue une indé¬ pendance entière de l'esprit et de la volonté à l'en¬ droit de toute autorité qu'il n'aura pas choisie luimême ou simplement consentie. Le Naturalisme, le Rationalisme et le Libéralisme ne constituent en réalité qu'un seul et même sys¬ tème. Ceux qui l'ont imaginé et qui le propagent poursuivent une fin extérieure, sans avoir toujours la

franchise

de

la déclarer:

c'est l'oubli

de

Dieu

par l'homme, et la destruction de la religion. Le doute, à ce sujet, n'est pas possible. Mais ils se heurtent à une difficulté.

L'homme, oui est naturellement religieux, porte

LE

NATURALISME

CONTEMPORAIN

121

en lui un instinct correspondant. Il est très vivace encore chez un grand nombre. On ne peut l'extirper de si tôt. Il ne faudrait pas le faire, si c'était chose

possible. Car sa disparition aurait les plus fâcheux effets, à moins qu'on

ne le remplaçât par autre

chose.

Le sentiment religieux occupe dans la vie humaine une place importante. On ne peut le détruire. Sup¬ primé violemment, il apparaît bientôt sous une for¬ me nouvelle. Il correspond à un besoin. Mais, si l'homme se trouve réduit à ses seules ressources, sa religion devient individuelle; elle est subordonnée à ce qu'il pense et à ce qu'il sent. Sa valeur est toute subjective. Dès lors, toute religion est bonne en elle-même, sans qu'il y ait à tenir compte de son objet, de ses manifestations doctrinales, morales ou cultuelles. Ce qui s'exprime en une formule très simple: toutes les religions se valent. On les ramène à un sentiment religieux personnel. Celte disposition . d'esprit a un nom propre, l'Indifférentisme. Il y aurait lieu de discuter ces erreurs et de les dissiper l'une après l'autre. Mais cela devrait se faire ailleurs qu'ici. Car ce travail relève de la phi¬ losophie et de la théologie, et nous ne nous occu¬ pons que de politique. Ce n'est pas à dire néan¬ moins que nous négligions ces deux sciences. *

La politique emprunte à la philosophie des con¬ clusions et des principes, qu'elle a mission d'ap¬ pliquer à l'organisation et au gouvernement des so¬ ciétés. Nous mettons 'à profit les enseignements des philosophes, sans empiéter sur leur domaine. Ils n'ont pas failli à leur devoir. Les erreurs, qui nous occupent, ne peuvent résister à leur critique. Ils en ont fait justice. Ceux qui auraient besoin de

122

l'église et les libertés

,

s'éclairer n'ont guère que l'embarras du choix, tant les maîtres et les livres abondent en pareille ma¬ tière. Nous nous bornerons à mettre en valeur les

résultats acquis.

Il n'y a pas lieu de rechercher l'application du

Naturalisme à la vie individuelle. Ses ef.ets dans l'or¬

dre social et politique retiendront seuls notre atten¬ tion. Les problèmes religieux et philosophiques, agi¬ tés en France depuis 1789, peuvent se ramener, pour la plupart, à ces quatre mots, Naturalisme, Rationa¬ lisme, Libéralisme, Indifférentisme. Les solutions douces ou violentes qu'on leur a données en dérivent assez directement. Cela s'explique. Les révolution¬ naires ne pouvaient atteindre leur but d'une autre façon. L'ancienne

France

avait

des

institutions

et

des

coutumes, qui reposaient sur des vérités contraires à ces erreurs, telles que l'existence de Dieu, ses droits sur la société, la nécessité d'une religion po¬ sitive. Cette religion se trouvait être le Catholicisme, dont l'Église romaine a le monopole. Ces vérités, publiquement reconnues, faisaient de notre pays une nation très chrétienne sous le gouvernement de ses rois très chrétiens. Pie X à fait une allusion trans¬

parente à cette coopération de l'Église et de la Roj^auté dans la lettre: Notre Charge apostolique, par laquelle il condamne les erreurs du Sillon : « Eh quoi! on inspire à votre jeunesse catholique la dé¬ fiance envers l'Église, leur mère; on leur apprend que depuis dix-neuf siècles elle n'a pas 'encore réussi dans le monde à constituer la société sur ses vraies

bases;... que les grands évêques et les grands mo¬ narques, qui ont créé et si glorieusement gouverné la France, n'ont pas su donner à leur peuple ni la vraie justice, ni le vrai bonheur. »

Les philosophes, devenus en 1789 les maîlres po¬ litiques de cette France, ont remplacé ces bases

s

LE

NATURALISME

CONTEMPORAIN

123

vraies par des bases fausses, c'est à dire par leurs propres erreurs. C'en a été assez pour la détruire et pour lui substituer une France nouvelle, la France contemporaine. Ils ont eu soin de dissiper eux-mêmes les équivoques. Cette franchise doit être remarqués. Les deux Déclarations des droits de l'homme et du

citoyen, rédigées et promulguées par eux, cont ennent un exposé précis des idées et des droits, des¬ tinés à prendre la place de ceux que l'on croyait abolis pour toujours. La première Déclaration est de 1791. C'est l'œu¬ vre de l'Assemblée Nationale. L'article 2 assigne à l'État cette fin: Le but de toute associat'on poli¬

tique est la conservation des droits naturels et im¬ prescriptibles de l'homme. Ces droits sont la li¬ berté, la propriété, la sûreté: et la résistance à l'op¬ pression. » Dans l'article précédent, on lit: Les hom¬ mes naissent libres et égaux en droits. La liberté consiste, d'après l'article 4, à pouvoir faire ce qui ne nuit pas à autrui. La morale ne peut donc lui fixer des limites. L'article 3 place dans la nation le principe de toute souveraineté; nul corps, nul individu ne peut exercer d'autorité qui n'en émane expressément. Le sixième déclare que la loi est l ex-

pression de la volonté générale. Tous les citoyens ont droit de concourir, personnellement ou par leurs représentants, à sa formation. L'article 10 affirme que nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trou¬ ble pas L'ordre public établi par la loi. On lit dans l'article suivant que la libre communication des pen¬ sées et des opinions est un des droits les plus pré¬ cieux de l'homme.

L'acte constitutionnel de 1793 est précédé d'une nouvelle déclaration, dans laquelle plusieurs arti¬ cles de la première reçoivent un développement, qui en précise la signification. Il n'y a entre l'une et

124

l'église et les libertés

l'autre aucune divergence sérieuse. Elles sont le sym¬ bole et le décalogue du Naturalisme et du Libéra¬ lisme. On y découvre tout ce qui caractérise ces

systèmes: l'oubli de Dieu, le silence sur ses droits,

la fin de l'homme réduite au bonheur temporel,

son indépendance vis-à-vis de toute autorité, l'éga¬ lité humaine, l'équivalence des idées. La Démocratie républicaine n'a sacrifié, en 1911 aucune de ces erreurs. Idées fausses et droits illu¬

soires tiennent à sa (constitution, comme l'âme au

corps. Cet ensemble est extraordinairement un. Les catholiques ont réagi contre avec énergie; leurs ef¬ forts sont restés impuissants. La persévérance, ce¬ pendant, ne leur a point manqué. Ces échecs ont leur explication dans ce fait: les catholiques, malgré leur réaction sincère contre ces erreurs, n'ont pas reculé devant toutes leurs appli¬ cations sociales ou politiques. Ils ont voulu trop souvent isoler les effets de la cause, comme si c'était chose possible. Leur résignation en face de l'ordre établi les con¬ damnera toujours à l'impuissance. Ils auront beau multiplier les distinctions pour confondre un état, que l'on juge définitif, avec un état légitime, leur peine sera perdue. Une action ainsi entreprise ne donnera jamais de résultats satisfaisants. Cette illusion ne trahit pas seulement une éton¬ nante faiblesse d'esprit et de caractère. Elle contri¬ bue encore dans une très large mesure au progrès du mal et de l'erreur. Ses victimes renversent les

barrières, qui préservaient certains milieux de leur atteinte. C'est le tort que se donnent les catholiques libéraux de toute nuance. On ne saurait leur en adres¬

ser des reproches trop sévères. * **

1

LE

NATURALISME

CONTEMPORAIN

125

A ces utopies — c'est le nom qui leur convient — Pie IX oppose la vérité catholique et les droits qui en découlent, dans de nombreuses propositions du Syllabus. Voici d'abord la première: « Il n'existe aucun Être divin, suprême, parfait dans sa sagesse et sa Providence, qui soit distinct de l'universalité des choses, et Dieu est identique à la nature des

choses, et, par conséquent, assujetti aux changements; c'est Dieu, par cela même, qui existe dans l'homme et dans le monde, et tous les êtres sont Dieu et ont la propre substance de Dieu. Dieu est ainsi une seule et même chose avec le monde, et, par consé¬ quent l'esprit avec la matière, la nécessité avec la liberté, le vrai avec le faux, le bien avec le mal, le juste avec l'injuste. » Les systèmes erronés qui nous occupent ont leur source dans ce panthéisme, que le Souverain Pon' tife condamne. On y retrouve toutes les conséquen¬ ces de cette lamentable confusion de l'homme et de

Dieu, qui attribue à l'un ce qui est refusé à l'autre. Cette erreur a vidé sur notre pays ses effets les plus malheureux. Sa fécondité est en raison directe des progrès de la Démocratie et de l'œuvre révolu¬

tionnaire. Nous avons aujourd'hui un panthéisme politique et humanitaire, vers lequel tend le socia¬ lisme. M. Durkheim salue déjà du haut de sa chaire en Sorbonne, l'avènement de la Divinité-Société. Ce concept s'harmonise avec l'évolution que l'idée mes¬ sianique subit chez les Juifs. Les Juifs ont, comme les chrétiens, leur rationa¬ lisme et leur naturalisme. Ces erreurs prennent les caractères de leur race.

Elles absorberont le ratio¬

nalisme et le naturalisme français pour s'installer à leur place dans les esprits. Ceux-ci suivront alors spontanément l'évolution d'Israël. C'est ce qui se passe actuellement sous nos yeux à la faveur de l'en¬ seignement par l'école et la presse. On prépare peu

Çv»7”

a^. ^ ■

126

l'église et les libertés

à peu les Français au culte du dieu Homme, l'Humatnité de Jaurès.

Le seul moyen de réagir avec chance de succès contre les développements de ce messianisme huma¬ nitaire est de revenir sans cesse à l'idée do Dieu, à son rôle dans le monde et à ses droits. Pie IX en

donne l'exemple. Dans la deuxième proposition du Syllabus, il remet en mémoire l'action de Dieu sur le monde et sur les hommes. La troisième rappelle que Dieu est l'arbitre du vrai et du faux, du bien et du mal; il impose à la raison, soit par la foi natu¬ relle, soit par la révélation, les vérités, capables de discipliner les esprits et les cœurs et d'assurer aux peuples la paix véritable et la force morale. Le Pape, en effet, y condamne l'erreur d'après laquelle « la raison humaine est, tout à fait indépendam¬ ment de Dieu, l'unique arbitre du vrai et du faux, du bien et du mal; elle est à elle-même sa loi, elle suffit, par ses forces naturelles, à procurer le bien des hommes et des peuples. » Nous savons, par une douloureuse expérience, à quelle anarchie morale et intellectuel'© cette pré¬ tention conduit les peuples. Cela commence par un individualisme, qui pousse tout citoyen à chercher en lui seul la discipline de son intelligence et de sa volon¬ té. Il crée pour son usage propre une vérité et une vertu. Afin d'échapper complètement à Dieu, il ré¬ cuse par principe toute autorité s'imposant à son intelligence.

Cette hypertrophie du moi produit ainsi la rupture avec la tradition, qui rattache les individus présents à la multitude de leurs prédécesseurs. Il en résulte un autre mal non moins grave, la dislocation dans la

société. Le citoyen se soustrait à toute influence, dis¬ tincte de la sienne. Rien n'y résiste, ni la famille, ni la profession, ni la Patrie. Ce Smal est passé chez nous à l'état épidémique. On lui a trouvé un nom, le ro-

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AS.

LE

NATURALISME

CONTEMPORAIN

127

mantisme. Il se propage au moyen de Tart, de la

littérature, de la philosophie, de la sociologie et de la politique. Cependant l'homme a besoin d'une autorité s'exer¬ çant sur ses idées et sur ses volontés, par consé¬ quent sur ce qu'il y a en lui de plus indépendant et de plus intime. Cette autorité ne cherche point à broyer sa personnalité pour l'absorber ensuite. On la trouve en tête de toute société.

Elle est un fac¬

teur indispensable de toute civilisation. Les indi¬ vidus lui doivent quelques vérités et quelques pré¬ ceptes, à la fois simples et essentiels, qui suffisent à les discipliner, c'est-à-dire à leur faire contracter une habitude du vrai et du juste. Cette autorité est nécessaire à tous, aux gouver¬ nants comme aux gouvernés. Elle est indépendante des individus et de leurs caprices. On ne saurait la soumettre aux vicissitudes des temps et des lieux, car elle doit partout et toujours rester semblable à elle-même. C'est à cette condition seulement qu'elle pourra remplir sa mission d'ordre, en ramenant à une puissance, sauvegarde de toute société et de toute civilisation, ceux que les forces centrifuges de l'in¬ dividualisme éloignent obstinément de leur centre pour les exposer aux plus dissolvantes influences. Cette autorité ne peut avoir sa source dans la société elle-même. Elle est antérieure à l'organisa¬ tion politique. Un gouvernement ne la possède que par dérivation. Son origine est en Dieu. C'est pour ce motif qu'elle est immuable. La religion est le meilleur moyen que les hommes aient de remonter jusqu'à elle. En les unissant à Dieu, elle lie les hommes entre eux. Elle est, comme son nom l'indique, un trait d'union. Ce lien est né¬ cessaire. Il est d'une importance et d'une force émi¬ nentes. Mais il n'est pas le seul qui existe entre les hommes. Toutefois ceux que la nature établit ne

«SA

l'église et les libertés

128

trouvent la résistance, dont ils ont besoin pour du¬ rer, que dans la religion. Hors de là, tout devient instable et capricieux.

Les

hommes

sont

établis

et

retenus

en

société

par des chaînes multiples. Les cités et les patries qu'ils forment doivent leur existence à des consti¬ tutions politiques et à des institutions socales Des intérêts communs, des habitudes et des idées créent d'autres liens, lesquels participent à la souplesse et à la fécondité de la vie. Une nation leur doit beau¬ coup.

Cependant il faut quelque chose de plus pour que l'existence nationale ait tout son développement. On n'en reconnaît guère la nécessité, lorsqu'un pays jouit d'une tranquillité normale. Il en va tout autres ment, dès qu'arrivent les épreuves publiques. Les humiliations et les douleurs ouvrent les yeux. Alors les nations, comme les individus, n'opposent rien à des besoins devenus trop manifestes. Il faut, pour les apaiser, chercher plus haut que la terre. Si on n'éprouve ces nécessités qu'aux heures de crise, elles s'imposent encore en pleine prospérité. Impossible, sans cela, d'échapper à la décomposition sociale. En somme, ces nécessités sont la condition de l'or¬ dre et de la conservation politique. Elles consistent dans les vérités et les préceptes que la rehgion coor¬ donne, avant de les mettre à notre portée. La religion réussit à les mêler étroitement à la *vie

des individus et des peuples. Il lui faut, pour cela, le concours du temps et de circonstances variées.

Elle le trouve généralement. Telles de ces vérités et quelques-uns de ces pré¬ ceptes sont inaccessibles à la raison humaine. Elle

ne peut que les recevoir d'une autorité supérieure.

r

*<•

*

'v

LE

NATURALISME

CONTEMPORAIN

129

Les autres sont à son niveau. Mais, en fait, peu d'hommes se trouvent capables de les atteindre avec leurs seules ressources. Le péché originel les a ré¬ duits à cette situation humiliée. C'est au point que beaucoup n'ont pas la force de s'élever pratiquement à la notion du Dieu créateur, éternel, distinct de son œuvre. La spiritualité de l'âme leur échappe. Il en résulte des erreurs sans nombre. Les uns s'abandonnent aux illusions

des

autres.

La société, qui devrait offrir aux esprits les moyens de se libérer, les entraîne d'ignorance en ignorance. L'erreur est contagieuse. Rien ne fait mieux apprécier l'importance des ser¬ vices rendus par la religion. Grâce à elle, les es¬ prits les plus simples ont à leur portée les vérités nécessaires. Leur simplicité bénéficie d'une protec¬ tion, qui met leur fo>i à l'abri des critiques destruc¬ trices. Elle enseigne aux hommes ce respect de Dieu, qui les fait d'abord se jeter à genoux devant lui pour mieux recevoir ses enseignements. Dans leurs âmes ainsi disposées, l'intelligence suit la foi et les vérités crues deviennent lumineuses. Ce premier acte

de discipline, qui soumet la raison au Créateur, éta¬ blit dans les facultés l'équilibre rompu par le péché et l'individualisme.

Il s'agit, non de la religion naturelle, dont les ves¬ tiges se retrouvent plus ou moins reconnaissables dans les divers cultes, mais de la religion positive, la seule vraie, le Christianisme. Dans cette religion, les hommes bénéficient des vérités que Dieu leur a enseignées par la révélation. Ils y reçoivent les vé¬ rités naturelles, qu'ils ont pu oublier ou fausser par ignorance.

La révélation est close depuis la mort du dernier

Apôtre. Les vérités qu'elle contient n'augmenteront L'Église et les libertés.

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l'église et les libertés

130

pas. Elles sont définitives. Inutile, par conséquent, d'y chercher les progrès dont sont faites les sciences humaines. La quatrième et la cinquième proposition du Syllabus ne laissent place à aucun doute sur ce sujet. Voici les erreurs qu'elles réprouvent: « Toutes les vérités de la religion découlent de la force native de la raison humaine; d'où il suit que la raison est la règle souveraine, d'après laquelle l'homme peut et doit acquérir la connaissance de toutes les vérités de toute espèce. La révélation divine est imparfaite, et, par conséquent, sujette à un progrès constant et indéfini, qui répond au développement de la raison humaine. »

L'intelligence n'est pas cependant condamnée à l'inaction. En s'exerçant sur ces vérités, elle arrive à mieux les connaître. Elle sait en extraire les con¬

séquences et en faire l'application.

Elle découvre

l'harmonie qui existe entre les enseignements de la révélation

et

les

sciences

humaines.

Les

hommes

sont ainsi en possession d'un corps de doctrines reli¬ gieuses complet. Il ne s'est pas modifié au cours des siècles; il ne changera pas à l'avenir. On peut s'y fier. L'intelligence n'a qu'à le prendre tel qu'il est, sans espoir de l'enrichir. Elle réussira seulement à mieux le connaître.

Cette fixité de la doctrine religieuse n'est pas un obstacle au développement des connaissances humai¬ nes. Quelques-uns le prétendent à tort. Pie IX relève leurs témérités dans la sixième proposition, qui les condamne: «La loi du Christ est en opposition avec la raison humaine* et la révélation divine non seulement ne sert de rien, mais elle nuit à la perfec¬ tion de l'homme. » Cette raison humaine a dans les sciences mises à

sa portée un vaste champ où elle peut s'exercer libre¬ ment. Les découvertes qu'elle peut faire et les sys¬

tèmes qu'elle constitue ainsi ne seront jamais heurtés

L2A

LE

NATURALISME

CONTEMPORAIN

131

par la révélation. Les vérités s'accordent nécessai¬ rement. On reconnaît à ce signe la justesse des idées, qui n'ont pas encore pu être vérifiées, La révélation pose devant l'esprit humain des ja¬ lons de route, qui l'empêchent d'errer. Pour em¬ ployer une autre métaphore, elle est un diapason de la vérité. Ce qui ne s'harmonise pas avec ses vibra¬ tions est faux. C'est un désordre, ou une erreur. Les propositions 7, 8, 9, 10, 11, 12, 13 et 14 ont le même objet que les précédentes. Il serait inutile de les reproduire ici; on en trouvera facilement le texte quelques pages plus haut. Nous y avons l'affirma¬ tion très nette des droits du surnaturel divin, la vé¬ rité historique des faits, miracles ou prophéties, par lesquels nous arrivons à le connaître, l'authenticité des livres qui en contiennent le récit. L'Église déclare, en outre, que les vérités révélées font l'objet d'une science spéciale, distincte de la philosophie, avec une méthode et sur un plan qui lui sont propres. Cette science reconnaît tous ses droits à l'autorité doctrinale, qui régit au sein de

l'Église les intelligences et elle accepte ses jugements. Ce n'est pas assez. Bans les conflits inévitables en¬ tre la théologie et la philosophie, elle s'incline de¬ vant les décisions de l'autorité ecclésiastique, toutes les fois qu'il lui arrive de se prononcer. Je me borne a indiquer ces points. Il n'y a pas lieu de les déve¬ lopper ici. * **

Le Saint-Siège, on le voit, met en pleine lumière sa pensée sur la nécessité d'une religion et les obli¬ gations qui en résultent pour les hommes. L'hési¬ tation n'est plus possible. Les Catholiques savent à quoi s'en tenir. Ils n'ont qu'à réprouver les erreurs condamnées par le Syllabus et à faire leurs les vé¬ rités dont ces erreurs sont la contre-partie. Leur

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132

L'ÉGLISE ET LES LIBERTÉS

qualité cTEnfants de l'Église ne leur permet pas d'agir autrement. On est aisément d'accord sur les applications de

ces principes aux individus. Mais leurs conséquences vont beaucoup plus loin. Les sociétés doivent les reconnaître et se les appli¬

quer à elles-mêmes. Ce devoir incombe à leur gou¬ vernement. Les sociétés politiques y sont astreintes

plus que les autres. Par conséquent, ceux qui veu¬ lent rendre à la France une constitution répondant à ses besoins, n'ont pas le droit de les ignorer. Mais ils ne les envisagent plus dans leurs rapports avec les

personnes. C'est leur caractère politique qui sollicite de préférence leur attention. Sans nous arrêter à des spéculations, fort intéres¬ santes d'ailleurs, nous chercherons la manière dont s'effectue, dans la pratique d'un État, l'application de ces principes. Nous arriverons ainsi à des résul¬ tats concrets. Le Catholicisme, tel que l'Église ro¬ maine le réalise, se prête fort bien aux exigences de pareilles applications. Pendant que son enseignement satisfait les esprits spéculatifs, son droit l'adapte aux conditions de la vie publique. Rien n'est moins abstrait que son gouverneemnt et sa manière d'être. Il a toutes les allures d'un fait humain.

Dieu s'est ployé aux conditions de notre nature, au point de prendre pour son propre compte cette nature

elle-même

et

de

se

faire

homme.

Il

a été

homme véritable. Il a enseigné des hommes, il leJ> a éduqués, il a mis à leur disposition les forces sur¬ naturelles de sa grâce; en tout, il s'est constitué leur modèle. On ne pouvait s'attendre à plus. Il a été la religion réalisée dans une existence humaine pour l'honneur de Dieu et le bien de l'humanité. Une so¬

ciété, l'Église, fondée par lui avant son départ de terre au ciel, continue cette réalisation de la reli«

gion. Elle est animée et soutenue par l'Esprit divin,

LE

NATURALISME

CONTEMPORAIN

133

qui communique aux croyants la vie surnaturelle de la grâce, les vérités révélées par la foi, les pré¬ ceptes de sa morale. Il y a donc en elle une discipline permanente des intelligences et des vo¬ lontés.

Nous avons ainsi la religion à l'état de société. Inutile de la chercher ailleurs. Cette religion en so¬ ciété est visible; on la reconnaît à des signes carac¬ téristiques, Elle a un gouvernement à sa tête; on peut s'aboucher avec ceux qui le détiennent. Elle a un enseignement officiel; on peut l'entendre. Elle donne une éducation; chacun peut en profiter. La religion est donc, dans l'Église et par l'Église, tout ce qu'il y a de plus réel. Elle est réelle comme une société. Nous y trouvons les vérités et les pré¬ ceptes essentiels sous la forme d'un droit et à l'état de faits. Nous ne pouvons espérer mieux. Il ne reste plus qu'à profiter de ces ressources. L'esprit hu¬ main doit pour le faire s'incliner devant l'Église par un acte de foi sincère. Cela lui répugne, je le recon¬ nais. N'importe. Le devoir est là et le salut public en dépend. Ce devoir est rendu singulièrement fa¬ cile, tant les avantages qu'il procure sont impor¬ tants et variés. Chacun trouve à sa portée les vérités et les préceptes dont il a besoin. Toutes les garan¬ ties contre l'erreur, qu'il peut réclamer, lui sont offertes. Rien ne lui manque. L'Église est, en quelque sorte, une socialisation du surnaturel. Yoyons-la telle qu'elle est devant nous: elle a un homme/ à sa tête, le Pape, qui est assisté par des évêques et des prêtres ; elle se présente avec les temples, où ses prêtres administrent les sa¬ crements aux fidèles et rendent au Seigneur le culte qui lui est dû; elle a un enseignement et un droit. On peut la suivre à travers toute son histoire. De son passé, il reste toute une tradition qui trouve son expression dans des monuments impérissables.

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134

L'ÉGLISE ET LES LIBERTÉS * * *

En France, celte Église, qui est la seule religion vraie, se trouve être une grande institution natio¬ nale. J'ai dit ailleurs ce que notre patrie lui doit. Il est inutile de le répéter. Les liens que des siècles d'une histoire commune ont formés entre elle et la

France, parurent fragiles et dangereux aux fauteurs de la révolution. Ils se mirent en tête de les rompre.

Aucun sentiment ni religieux ni patriotique ne fut capable de les arrêter. Pour mettre définitivement l'Église hors de France, ils tentèrent de la déshonorer et de l'affaiblir par le schisme de la constitution civile du clergé. Ils ne reculèrent ensuite ni devant la confiscation des

biens ni devant la proscription et la mort des prê¬ tres et des laïques. Ils accumulèrent, dans leur achar¬

nement sacrilège, des ruines aussi préjudiciables à la France qu'au Catholicisme. Leur aveuglement était tel que les conséquences de ces actes leur échap¬ paient. L'état politique qui en est résulté pour nous est certainement de toutes ces conséquences la plus né¬ faste et peut-être aussi la plus difficile à réparer. Les régimes qui se sont succédé au cours du dixneuvième siècle, sauf notre dernière république ont tenté, il est vrai, de le tempérer par un retour partiel aux traditions religieuses et nationales. Ils ont fait à l'Église une situation diminuée. Le respect qu'ils avaient du fait et de la doctrine révolution¬ naires ne leur laissait point la liberté de faire mieux. Les Papes ont dû l'accepter, sans néanmoins re¬ noncer aux droits dont ils ont la garde. Ils restent donc intacts.

Les difficultés, inhérentes à cette situation, écla¬ tèrent, lorsqu'il fallut rédiger le Concordat. Le pre¬ mier Consul fit à l'Église une place officielle, non

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LE

NATURALISME

CONTEMPORAIN

135

en reconnaissance d'un droit qui lui fût propre, mais parce qu'elle est la religion de la majorité des Français. Ses droits à l'existence lui viennent ainsi de l'opinion individuelle. Ce sont moins les droits de l'Église que les droits de citoyens catholiques. Le législateur ne reconnaît pas davantage que le Catholicisme soit la religion de la France. La France, d'après lui, ne saurait avoir une religion. Cet état de choses et d'esprit a duré tout un siècle. Puis est survenue la Séparation. Désormais les citoyens peu¬ vent avoir une religion, cette religion peut être le catholicisme. Mais c'est affaire privée. L'État n'a rien à y voir. Il ignore la religion par principe. Cette situation est inadmissible. Nous pouvons Ig subir, comme un fait que l'on nous impose. Nous ne nous y résignerons jamais. Les droits de l'Église sont sacrés; il ne nous appartient pas de les sacri¬ fier même partiellement. Nous avons à les reven¬ diquer et à les faire prévaloir. Elle a ses droits, parce qu'elle est la seule religion véritable. C'est, en outre, la religion de la France. Ses droits font dès lors partie de notre droit national. L'opi¬ nion des citoyens et les caprices d'un gouvernement ne peuvent rien contre ce double fait. Il s'impose au patriotisme comme à la foi. La politique du siècle dernier n'a jamais voulu le reconnaître. Les régimes les plus bienveillants ne voyaient la religion que dans les citoyens. Ils ne s'occupaient ni de sa vé¬ rité, ni de son droit. Dès lors, toutes les religions se valaient à leurs yeux. Cette erreur, car c'en est une, a un nom spécifique, l'Indifférentisme. On ne peut en aucune manière

l'admettre. Elle est la négation des droits de l'Église, qui la réprouve comme une injure dans les propo¬ sitions 15, 16, 17 et 18 du Syllabus. « Il est libre à chaque homme d'embrasser et de professer la religion qu'il aura regardée comme vraie,

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136

l'église et les libertés

d'après les lumières de la raison. — Les hommes peuvent trouver le chemin du salut éternel et le salut dans la pratique de n'importe quelle religion. — Au moins doit-on bien espérer du salut éternel de tous ceux qui ne vivent d'aucune façon dans le sein de la véritable Église du Christ. Le Protestan¬ tisme n'est pas autre chose qu'une forme diverse de la même vraie religion chrétienne, forme dans la¬

quelle on peut être agréable à Dieu aussi bien que dans l'Église catholique. » C'est justement le con¬ traire qui est vrai: hors de l'Église point de salut. L'Indifférentisme a eu son expression politique dans le fait suivant: en France, le Catholicisme, le Protestantisme

avec ses

diverses

confessions

et

le

Judaïsme étaient mis sur le même pied, avaient droit à une protection égale et recevaient pour leurs ministres, des honoraires identiques, à peu de chose près. L'État ne songeait en aucune façon à leur imposer une égalité métaphysique. La vérité reli¬ gieuse ne l'intéressait pas, voilà tout. Il ne voyait, je le répète, que la religion des citoyens. Or les ci¬ toyens sont égaux en droit, il le prétend du moins. Les religions qu'ils pouvaient professer devenaient égales par ce seul fait. Le Naturalisme politique, d'où proviennent ces tendances erronées, est de beaucoup antérieur à 1789. Il est facile de le reconnaître dans certaines dis¬

positions du Germanisme, du Gallicanisme et des systèmes politico-religieux analogues. Mais il ne s'est jamais mieux développé que dans le cours du dixneuvième siècle. Les circonstances et les institutions

ont favorisé son développement. Le Concordat a fait de l'Église une branche de l'administration publique. Les articles organiques ont aggravé cette situation. Il s'est formé toute une école de juristes pour les faire appliquer. Le clergé, en cela secondé par une partie considérable de ses

:

D*

LE

NATURALISME

CONTEMPORAIN

137

fidèles, a pu rendre en bien des cas ces applica¬ tions illusoires. Cela n'a pas empêché l'esprit de ces fameux articles d'avoir presque toujours été celui de l'administration des Cultes, Il était impos¬ sible, dans ces conditions, à l'Église d'être maîtresse chez elle.

L'État s'attribuait le pouvoir de fixer au Pape et aux Évêques des limites de leur autorité, de ré¬ glementer l'exercice du droit canon. On ne recon¬ naissait plus à l'Église son droit naturel de posséder ce qui est utile à la poursuite de sa fin. Ses minis¬ tres n'étaient admis à posséder aucun domaine tem¬ porel. La discipline que l'Église impose à son clergé devait être soumise au bon plaisir de l'État. Il ap¬ partenait encore à l'État d'octroyer aux clercs leurs privilèges ou tout au moins de leur en confirmer la jouissance. Les Papes ne pouvaient communiquer

avec les fidèles que par l'intermédiaire de l'État. Sous l'influence de ces préjugés gallicans, les pré¬ tentions étatistes allaient aussi loin que possible. Celles qui viennent d'être rappelées se trouvent dans les propositions du Syllabus dix-neuvième et sui¬ vante. Il y en avait d'autres encore, Rome les a également condamnées. C'est l'attribution à la puis¬ sance civile, même exercée par un infidèle, d'un pouvoir sur les choses sacrées; la préférence ac¬ cordée au pouvoir civil en cas de conflit légal avec le pouvoir religieux; le droit pour la puissance laï¬ que de rompre les concordats, etc. Toutes ces pré¬ tentions constituent un système très serré d'empiè¬

tements d'un gouvernement civil sur le régime spi¬ rituel et l'administration ecclésiastique. Il y a là une interversion fâcheuse des rôles et une tendance

de l'État à se faire sacristain. Cela suppose un oubli complet de l'ordre surnaturel et du respect qui lui est dû.

138

l'église et les libertés * **

La société étatiste issue de la Révolution française

n'a pas envisagé d'une autre manière les rapports de l'Église et de l'État. Les catholiques ont pu, a la rigueur, s'en accommoder, aussi longtemps que les pouvoirs publics ont fait preuve de quelque bien¬ veillance à leur endroit. Mais cette situation

devint

intolérable, du jour où ils furent mal disposés. Le régime de séparation est, en somme, moins humiliant et moins dangereux. L'Église ne peut rien faire de bon et de durable dans un pays soumis à l'Éta¬ tisme. On ne saurait trop le répéter. Une monarchie décentralisée ferait à l'Église des conditions extraordinairement avantageuses. Elles lui

arrivent comme d'elles-mêmes, sans exigence de sa part. On les voit sortir de la nature des; choses. Le

Roi et son gouvernement commencent par la pren¬ dre telle qu'elle est et ils lui reconnaissent la place qui lui appartient. Il entre dans la structure de l'Église une multitude d'associations ou corpora^ tions religieuses, diocèses, paroisses, monastères, couvents, séminaires, collèges, confréries, etc. Cha¬ cune d'elles jouit de son droit et s'administre d'après ses statuts. L'État lui offre, avec une pleine liberté, les garanties qui lui sont nécessaires. La fédération

de ces sociétés dans l'Église participe aux mêmes avantages. On leur applique le régime des associations libres, se gouvernant selon leur statut. Cette situation ne dépend en rien de la volonté royale. Elle est dans la constitution du pays. C'est un effet de la décentralisation des pouvoirs. Mais le Souverain doit professer la religion catholique. Il

suffit de rappeler, pour le moment, ce point de notre droit national; nous aurons à en parler de nouveau.

Par le fait de cette liberté constitutionnelle que le

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LE

NATURALISME

CONTEMPORAIN

139

gouvernement du Roi lui reconnaît, l'Église a, en France, ce qu'il lui faut pour vivre et pour se

développer. Ejlle a son chez elle. Elle a les .ressources suffisantes à l'exercice du culte, à l'entretien de ses ministres et au fonctionnement de ses

œuvres.

Le recrutement du clergé et des ordres .religieux est assuré. La louange divine est célébrée dans les tem¬ ples. Les fortes études sont en honneur parmi les prêtres et les religieux, sans que la discipline ait à en souffrir. La charité s'ingénie à soulager toutes misères physiques ou morales. Il y a des faiblesses. Mais l'Église trouve en ellemême les moyens de les corriger et d'en atténuer les conséquences. Ces faiblesses peuvent, en cer¬

tains cas, se multiplier, devenir graves et durer. L'ɬ glise est capable de s'appliquer à elle-même une sage réforme. Tout en rendant à Dieu ce qui lui est dû et en cultivant chez les siens la vie surnaturelle, elle con¬ tribue dans une très large mesure à l'éducation nationale. La morale qu'elle enseigne et fait prati¬ quer est une garantie de la santé et de la paix pu¬ bliques. Il n'y a pas à craindre de sa part une in¬ gérence, dans le domaine des choses temporelles. La distinction des pouvoirs est désormais établie.

S'il plaisait à tels bu tels membres du clergé de n'en tenir aucun compte, les moyens de les, mettre à la raison ne manqueraient pas.

Le t Catholicisme retrouverait, en somme, une si¬ tuation privilégiée. Ce ne serait pas celle qu'il eut dans l'ancienne France. Son privilège cependant existerait et s'imposerait au respect de tous. Cet état

suffirait à faire de la France un pays catholique. Mais aurait-il pour conséquence l'adhésion de tous les

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140

l'église et les libertés

Français aux vérités enseignées par l'Église? Je ne le crois pas. L'acte public de foi ne serait pas exigé ‘ des citoyens étrangers à l'Église. On ne peut l'imposer, en vertu d'une loi ou d'une coutume, aux hérétiques ou aux incroyants. Nous ne sommes plus au moyen

âge ou aux premiers temps de l'ancien Régime; l'unité nationale entraînait alors b unité religieuse; le citoyen professait la foi de son gouvernement. Alors, tous les Français étaient catholiques. Ils assis¬ taient à la messe dominicale, ils fréquentaient les sacrements. Les mœurs étaient réglées par les pré¬

ceptes du décalogue et les commandements de l'Église. Le Protestantisme a rompu cette harmonie des intelligences dans l'unité de la foi. La philosophie du dix-huitième siècle a continué ce travail par la déchristianisation des esprits et des caractères. Les gouvernements anticléricaux du dix-neuvième siè¬ cle ont aggravé le mal, en faisant concourir au suc¬ cès de cette œuvre néfaste les institutions publiques. Nous en avons les conséquences sous les yeux. Que nous le voulions ou non, il y a, pour le mo¬ ment, des Français assez nombreux qui professent une religion autre que le Catholicisme, et d'autres n'ont aucune foi religieuse. Nul n'est en droit ce¬ pendant de leur contester la qualité de citoyen et les privilèges qu'elle entraîne. C'est un fait. L'Église

ne peut leur imposer son enseignement et l'État ne saurait intervenir pour l'assister de sa force. L'Église ne réclame de ces hérétiques et de ces in¬ croyants, que le respect. L'État possède les moyens de réprimer tout ce qui porterait atteinte à ce droit rudimentaire, sans violenter le moins du monde les consciences.

Le citoyen français, qui n'est pas catholique et qui peut-être a perdu toute conviction religieuse, doit pouvoir respecter l'Église, pour cette raison fort simple, qu'elle est humainement respectable. Un

frf

LE

NATURALISME

CONTEMPORAIN

141

sentiment éclairé des nécessités nationales fait, en outre, comprendre les services qu'elle a rendus dans le passé à la patrie et ceux qu'elle peut rendre à l'avenir.

L'utilité présente de cette institution unique est manifeste; elle est un puissant facteur de l'ordre. C'est même le plus puissant. On attend d'elle la discipline des intelligences et des mœurs, service

qui dépasse les capacités de l'État. Charles Maurras s'en est rendu compte. Il est difficile de célébrer le rôle de l'Église dans le développement de notre civilisation latine et dans sa conservation avec une

conviction plus lumineuse et un enthousiasme plus communicatif.

Les incroyants, qui se sentent frappés d'une im¬ puissance à s'élever jusqu'à l'ordre surnaturel, re¬ cueillent avec plaisir ces témoignages d admiration offerts à la vénérable Église romaine », qui est la mère affectueuse et dévouée des peuples latins et, en particulier, de la France. Il faudrait une âme inca¬ pable de produire un acte de reconnaissance simple, pour se refuser à bénir une telle institution. Si la science de son histoire et le spectacle de son pré¬

sent ne suffisaient pas, il n'y aurait qu'à regarder bien en face les promoteurs de l'anticléricalisme pour trouver dans leurs pensées, leurs sentiments et

leurs

actes

les

motifs

inébranlables

d'une

fidé¬

lité politique et humaine à notre Église sainte. Cela ne peut remplacer la foi sincère du croyant. Mais ce respect procède de vérités reconnues; il est juste, il est vrai. Il est un bien pour qui le professe et pour qui en est l'objet. Dans quelle mesure un Roi peut-il contribuer à former autour de l'Église cette atmosphère de res¬ pect loyal, qui est la plus efficace garantie de la liberté? Il peut et il doit faire beaucoup, à la seule condition de savoir son métier.

Mais on ne saurait

r

142

l'église et les libertés

trop se prémunir contre les exagérations de la con¬ fiance Le sentiment de ce que le Souverain doit et peut, dans cet ordre de choses, porterait vite à at¬ tendre de lui, même ce qu'il n'est pas en son pou¬ voir de donner, ou encore ce qui est radicalement

impossible. Un siècle d'Étatisme a faussé chez nous la conscience et le bon sens politique au point de nous faire attribuer à l'autorité souveraine une sorte

de toute-puissance efficace par elle-même. Rien n'est plus dangereux et pour un Roi et pour ses sujets. Le Roi ne possède point une toute-puissance. On ne peut, en particulier, le transformer en une sorte de pape laïque, chargé de dicter leurs pensées aux esprits et leurs devoirs aux volontés. Les intérêts généraux du pays lui sont confiés. Il gouverne la nation; il n'administre pas les intérêts spirituels ou temporels de ses sujets. Il règne, mais il n'enseigne pas. Il promulgue des lois, il rend des arrêts, il donne des ordres; mais il ne fait ni encycliques ni mandements. Ce n'est pas [un directeur de con¬ science. Qu'on le laisse à sa fonction, sans l'engager à remplir celle du Pape, des Évêques et des curés. Le Roi, néanmoins, connaît les questions reli¬ gieuses et il défend les droits de l'Église. Il de¬ mande, en pareille matière, ce qu'il convient de penser aux représentants autorisés de l'Église. Les vérités qu'il acquiert ainsi inspirent les actes de son gouvernement. Mais il ne lui appartient pas de les promulguer sous forme de lois ou d'arrêts. C'est l'affaire du Pape. Le mieux pour lui est d'écarter habilement les obstacles que la vérité rencontre et de créer non moins habilement un état des esprits qui lui soit favorable. Ce travail s'exécute; il n'est pas nécessaire de le dire. Les grands procédés offi¬ ciels sont à peu près inutiles.

L'outillage moderne des gouvernements est en pro¬ grès considérable sur celui de l'ancien régime. Ils

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LE

NATURALISME

CONTEMPORAIN

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143

peuvent créer et entretenir les idées qui leur plai¬ sent, à Tinsu des intéressés eux-mêmes. L'opinion se fait avec la police et la presse, et le public n'y voit rien. C'est le grand avantage que possèdent les hommes au pouvoir. Mais encore faut-il que le pou¬ voir soit constitué de telle façon que son fonction¬ nement ait des chances sérieuses de stabilité et qu'il échappe aux conséquences de coups de vent impré¬ vus. Car il en est de l'opinion comme de l'atmos¬ phère; elle subit des coups de vent. Ces accidents sont néfastes et ils condamnent le gouvernement à des impuissances intermittentes, toutes^ les fois que le gouvernement émane de l'opinion. C'est ce que nous avons en république. Les choses iraient autrement

I V

en monarchie.

Le Roi devrait, au préalable, mettre les choses po¬ litiques en ordre. Ce serait le premier usage à faire de la souveraineté. Car, de l'anarchie présente, on ne peut rien tirer qui vaille. Les efforts les meil¬ leurs et les plus sagement conduits dégénèrent en guerres civiles sans fusil et sans canon. Ce sont quand même des guerres civiles, dans lesquelles le gouvernement est toujours engagé. La claire vue

des situations et, avec elle, le sens des possibilités échappent aux gouvernés comme aux gouvernants. Il faut d'abord arracher la France de cet état chaoti¬ que.

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I

I

SIXIÈME LEÇON LA

RÉORGANISATION

NATIONALE

Le Syllabus et la science politique. — L'Église et la civilisation

moderne. — Déceptions libérales. — Les lois politiques. — L'Étatisme. — La Démocratie. — Vices constitutionnels. —

Incompatibilité de l'Étatisme et des libertés de l'Église. — Une double impasse. — La revanche de la raison et de l'ɬ glise. — La réaction religieuse et politique.

Le Pape est, en sa qualité de chef de l'Église, doc¬ teur; il a, par conséquent, mission d'enseigner les fidèles placés sous sa juridiction. Voilà des siècles que le Pontife romain remplit ce devoir. Une tra¬ dition a donc eu le temps de se former. Elle impose une discipline aux pensées et une méthode aux ma¬ nières de les exprimer. Celui qui observe les actes émanant du Saint-Siège ne tarde pas à s'en aperce¬ voir.

Cette méthode a un caractère professionnel forte¬

ment accusé. Elle est faite pour des hommes d'Église et appliquée par eux. L'idée de l'Église et le souci de ses intérêts dominent les esprits. Le Pape, en par¬ ticulier, voit toutes choses de Rome. On reconnaît dans sa doctrine, comme dans les actes de son gouver¬ nement, ce point de vue romain. C'est pour lui et aussi pour l'Église catholique de la plus haute importance. Il reste ainsi dans sa fonction.

Les documents qui contiennent sa doctrine ne sont pas généralement à la portée de tous. Il faut, pour les comprendre, une culture spéciale. Les membres du clergé et quelques laïques, initiés à la théologie, la

*

possèdent. L'Église et les libertés.

IO

4

146

l'église et les libertés

C'est une culture éminemment professionnelle, la culture des hommes d'Église. Ils l'acquièrent, au moyen d'une longue formation. Elle leur fait con¬ tracter des habitudes d'esprit et de langage, qui les distinguent de leurs concitoyens. Dans les relations ordinaires de la vie et quand ils s'adressent au com¬ mun des mortels, la langue de tout le monde leur suffit ; mais, dès qu'il s'agit des idées ou des intérêts propres à la fonction, la profession impose des néces¬ sités. On parle entre soi et pour soi. Cette tournure d'esprit persévère dans l'Église. Les termes, dont elle se sert, gardent longtemps leur va¬ leur; on les dirait inusables. Ces formules, en pas¬ sant toujours les mêmes de pays à pays, d'époque à époque, garantissent la transmission d'une vérité pure et ferme. De fait, il en est ainsi. Rome apprécie les avantages qui en résultent. Elle y reconnaît une con¬ dition de son unité et un moyen de l'affermir. Aussi ne néglige-t-elle rien de ce qui peut les lui conserver. Le Syllabus est Tun des documents les plus curieux de cette tradition romaine. Il en a tous les caractères.

Mais Pie IX, sans perdre de vue les exigences de son enseignement professionnel, voit beaucoup plus loin.

S'il s'adresse à des hommes d'Église et dans la lan¬ gue qui leur est propre, il songe au bien général; il écrit pour tout le monde. Sa doctrine se présente, dès lors, sous des aspects variés. Elle paraît avoir une fécondité inépuisable. L'homme d'Église n'est plus seul à pouvoir en profiter. L'homme d'État doit la connaître. C'est pour lui que le Pape a rédigé cette somme extraor¬ dinairement concise de la théologie et de la disci¬ pline catholique. Il est seul à même de la commen¬ ter efficacement sous les yeux des peuples, en l'ino¬ culant dans leurs institutions politiques et sociales.

L'homme d'État est chargé d'organiser la nation; et il la gouverne. Or, l'Église existe, vit et se déve-

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Ni

LA RÉORGANISATION NATIONALE

147

loppe au sein de la nation. Comment pourrait-il igno¬ rer son existence, sa constitution, ses rapports avec la société? Cette science lui est indispensable. Sondevoir est de l'acquérir. Il y trouvera de multiples informations.

Cette science, qu'elle soit étudiée par un homme d'Église ou par un homme d'État, reste la même. Son objet ne varie point. Seule la méthode change. Il en est ainsi, parce que l'un et l'autre poursuivent un but différent. Le premier envisage de préférence la constitution de l'Église et son gouvernement; le second 'insiste surtout sur la place qui lui est faite dans un pays déterminé. Ces deux méthodes ne sont pas exclusives. L'ɬ glise, sa doctrine et son droit leur imposent une forte unité, à laquelle on ne saurait se soustraire.

Dans ces conditions, l'homme d'Église, s'il veut être à la hauteur de sa tâche, ne peut fermer l'esprit aux lumières que cherche l'homme d'État, et l'homme d'État ne doit pas rester étranger aux soucis de l'homme d'Église; sinon, il y aura des défaillances Ces réflexions étaient indispensables à l'intelli¬ gence du Syllabus. Il appartient à la catégoire des documents qui les légitiment. C'est un document d'Église et un document d'État. Pie IX s'en rendait compte. La brièveté des formules ne lui laissait pas le moyen d'alléguer pour les justifier les raisons d'or¬

dre politique. Mais il ne craignait pas de le faire dans ses lettres apostoliques et ses discours. Nous aurons à procéder de la même manière. Il serait impossible, sans cela, de comprendre les enseigne>ments du Souverain Pontife et de découvrir leurs

applications. Ce sont, avant tout, des enseignements pratiques. Pie IX se propose d'éclairer les esprits pour déter¬ miner les volontés à agir, et, cela fait, pour impri¬ mer

à

l'aclion une direction

ferme.

Il

veut assu-

l

148

l'église et les libertés

rer la conservation et le gouvernement de l'Église dans les nations. Il lui assigne la place qui lui revient. Elle peut y remplir sa fonction avec une entière li¬ berté. Le Pape, en rédigeant cette liste d'erreurs, a fait œuvre de haute politique chrétienne. **

Dans les formules de sa doctrine et dans les pres¬ criptions de son droit, l'Église est absolue, comme la vérité et la justice. Ce qu'elle promulgue l'est pour toujours et pour partout. Il est dans sa fonction de procéder ainsi. C'est pour cette raison qu'elle reste semblable à elle-même, au milieu de sociétés qui s'agitent et varient sans cesse. Comme son droit pro¬ cède de son être, il garde son unité essentielle. Les peuples se donnent les constitutions qu'ils veu¬ lent ou ils ont celles qu'ils peuvent. Elles sont loin de convenir aux exigences de leur nature. Il se peut qu'il y ait accord entre elles et la constitution de l'Église. Cela se présente parfois. Il arrive aussi des désaccords fréquents. On ne saurait toujours en chercher la cause dans la volonté des chefs et des

sujets ou dans des circonstances fâcheuses. Une in¬ compatibilité radicale peut exister entre deux consti¬ tutions et deux tempéraments. Les constitutions politiques sont généralement im¬ prégnées d'un système philosophique. Ce système risque de se trouver en opposition avec la doctrine et le droit de l'Église. C'est le cas des constitutions sous lesquelles quelques nations vivent. On les enve¬ loppe dans l'ampleur de ces deux mots: la civilisa¬

tion moderne. Or, pour qui sait lire, cela signifie la mise en forme politique et sociale de la fameuse Dé¬ claration des droits de l'homme et du citoyen. On en connaît les

sources.

Les peuples se trouvent en république, en empire

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s

LA RÉORGANISATION NATIONALE

149

ou en monarchie. Le titre du régime n'a que l'im¬

portance d'une forme mobile. Seule la réalité des institutions et des idées importe. C'est ce que nous de¬ vons considérer, pour nous faire une notion exacte des conditions que doit remplir une société, si elle veut être catholique. Cet examen livrera les secrets de la situation faite

à l'Église. Il arrive qu'un peuple, affligé de cette civilisation prétendue moderne, ne la rejette pas hors

de

son

sein.

Elle

bénéficie

alors

d'une

tolé¬

rance qu'un gouvernement n'est pas en mesure de lui refuser. C'est au prix de sacrifices continuels. Elle en ressent une gène souvent intolérable. Tout y est précaire pour elle. Son influence, contrecarrée de mille façons, est réduite presque à rien. On la traite en étrangère, quand ce n'est pas en ennemie. Le moindre prétexte suffit pour qu'on la menace de la mettre hors la loi ; nous avons connu cette situation

en

France.

Elle

existe

en

Italie

et

ail¬

leurs encore. On ne peut rien imaginer de plus anormal. Tout homme, ayant le souci de l'ordre et du droit, se fait un honneur et un devoir de chercher mieux pour son pays. L'Église a droit à une place dans une nation. Il faut qu'elle s'y sente à l'aise, parce que rien ne trouble le libre exercice de sa constitution.

Ses droits sont

respectés.

A quelles conditions une situation pareille devien¬ dra-t-elle possible? Qui veut à cette question une réponse ferme, ve¬ nant des choses plus que des mots, fera bien d'aller par delà les formes politiques. Qu'il fasse médio¬ crement attention aux termes reçus : république, mo¬ narchie, empire. Ce sont des mots, plus que des choses. Par conséquent, il ne faut pas ajouter grande importance à cet axiome: l'Église s'accommode de toutes les formes de gouvernement.



150

l'église et les libertés

On abuse souvent de cette déclaration. Alors elle

perd son sens, au point de ne signifier rien du tout. L'Église s'accommode de toutes les formes de gou¬ vernement, je le veux bien. Mais cela ne présente qu'un intérêt secondaire. Il n'en est pas ainsi de cette proposition: l'ɬ glise s'accommode-t-elle de la situation qui lui est faite sous toutes les formes de gouvernement? Cette

question demande à être serrée le plus près pos¬ sible. Il est nécessaire pour cela de bien la localiser. La France sera notre champ d'observation. Les Souverains Pontifes ont eu maintes occasions

de s'en occuper. Ce qu'ils ont écrit à son sujet ,ne peut guère être isolé de leurs enseignements adressés aux peuples atteints du même mal révolutionnaire. Ils font tous à l'Église la vie dure. Le bullaire ro¬ main au XIXe siècle est rempli des lamentations que les Papes ont fait entendre. Ces plaintes sont fon¬ dées. Elles se ramènent à un certain nombre de griefs, que l'on retrouve partout les mêmes. On ne rencontre jamais un reproche ou une récla¬ mation motivés par le fait république, empire ou mo¬ narchie. Le Saint-Siège s'en prend à des réalités plus profondes. Nous n'avons qu'à suivre son exem¬ ple. Il signale les vices constitutionnels que la civili¬ sation moderne a contractés dès son berceau révo¬

lutionnaire. Ces vices répugnent à l'Église. Ils sont la cause de l'incompatibilité qui se manifeste entre le catholicisme et la civilisation moderne.

Toute la

question est là. Inutile de chercher à la déplacer. * **

Les jugements de Pie IX étonnèrent ses contempo¬ rains. Il les prononçait dans l'absolu, comme il con¬

venait au Docteur universel. On pouvait croire néan¬ moins que sa parole se perdrait dans le vide des

/

LA RÉORGANISATION NATIONALE

151

esprits. Car les faits publics se déroulaient en sens inverse de ses affirmations. Le libéralisme était alors

en train de conquérir le monde. Sa modération bourgeoise rendait l'illusion facile à qui voulait se

laisser surprendre. L'avenir lui appartenait; du moins on pouvait le craindre. Pour beaucoup, les temps de l'Église étaient comptés. Mais ces apparences al¬ laient

être

décevantes.

Un demi-siècle s'est écoulé. La face des choses re->

vêt un autre aspect. Les idées changent. Le libéra¬ lisme a connu tous les triomphes; mais il n'a pu ré¬ sister à sa propre expérience. Il tombe écrasé sous le poids de ses succès et de son échec. La liqui¬ dation sera générale. Elle se manifeste par des phé¬ nomènes, qui mettent à nu les causes de celte im¬ puissance extraordinaire. On y découvre toutes les erreurs et tous les vices que la Révolution, a intro¬ duits dans nos sociétés modernes et que les Papes ont dénoncés pendant plus de cent ans. Leurs con¬ temporains s'étonnaient de tant de condamnations vaines et audacieuses. Les Papes avaient raison. De nos jours, les hommes d'État sérieux le reconnais¬ sent. En sauvegardant les droits et l'honneur de l'ɬ glise, Rome a conservé intacts les principes, hors desquels il ne saurait y avoir une civilisation véri¬ table.

Les théoriciens qui voulurent édifier sur les rui¬ nes de la société chrétienne un monde nouveau ne

s'étaient pas mis seulement en révolte contre la religion; ils s'insurgeaient contre la nature elle-même. Ils pensaient, ils écrivaient, ils agissaient politique¬ ment pour le plus grand mal et de l'Église et de l'État.

La passion antireligieuse les aveuglait sur le ca¬ ractère de leurs idées et de leurs entreprises. Elle leur dérobait, comme il arrive toujours en pareil cas, la vue de ce qui existe. Ils perdirent la notion

S

152

l'église et les libertés

du juste et du possible. On eût dit des aliénés. C'est

bien, en effet, le mot qui convient à un tel état d'esprit. Leur démence saute aux yeux, en tout ce qui touche au Catholicisme. Elle est tout aussi évidente en choses politiques et sociales.

i

I

Ces hommes visent à reconstruire le monde hu¬

main, sans tenir le moindre compte .des lois natu¬ relles. Ils ne se doutent pas de leur aberration. Ne croyant pas à l'existence de ses lois, ils s'attri¬ buent le pouvoir d'en forger. Celles-là du moins auront la chance de leur plaire.

La politique est soumise à des lois. Dieu les a gra¬ vées dans la nature. Les hommes ne les violent ja¬ mais impunément. On s'en aperçut au terme de la première étape de la révolution. Celle dont nous sommes les témoins offre le même spectacle. Ces lois tiennent à la nature de l'homme. L'homme

est ce que le Créateur l'a fait. L'homme d'État n'a qu'à le prendre tel qu'il est. Les constructeurs de la société, dite moderne, n'ont pas voulu de cet homme réel. Ils en ont imaginé un autre. Il n'a pas été en leur pouvoir de le créer. Leurs théories et leur action se sont néanmoins développées, comme s'ils avaient eu cette puissance. On devine ce que pouvait être le plan de leur société future, puisqu'il est conçu en raison d'être sans réalité. La logique, qui domine leurs intelli¬ gences et leurs volontés, leur fait extraire de ce principe faux des conséquences folles. Ils ont de l'homme et de la société une notion ab¬

■1

surde; elle ne correspond à rien de ce qui existe. Mais que leur importe? Ils ne sont pas gens à recu¬ ler pour si peu. Leur fanatisme ne s'arrête à

aucun obstacle.

Ils

i

LA RÉORGANISATION NATIONALE

153

entreprennent de construire une nation sans Dieu et sans la moindre place pour son culte. Le système de Rousseau et des encyclopédistes satisfait leur idéal et ils se mettent à l'exécuter point par point. Mal leur en prend; ou plutôt mal en prend à la France. Car c'est elle qui devra enfin solder les comptes de leur entreprise. Non, ce n'est pas ainsi que procèdent les poli¬ tiques avisés. Ils cherchent à faire passer dans la pratique de leur pays les lois universelles qui obli¬ gent partout et celles qui s'adressent au milieu dans lequel ils vivent. La tradition nationale et les cou¬ tumes qui la canalisent, leur offrent les moyens de les connaître. Ils savent, par expérience, que chaque nation a les siennes. Elle les vit ou mieux elle en vit.

Ces coutumes ont reçu leur forme des circonstan¬ ces économiques et historiques. C'est un cadre hors duquel on les comprendrait mal. Il n'y a pas à les imaginer. On les constate. Voilà tout. L'action centralisatrice du pouvoir royal n'avait pu absorber la vie propre des provinces, des com¬ munes et des grandes associations. L'autorité du roi rencontrait de toutes parts des limites, qu'il ne lui était pas loisible de franchir. Si le Souverain tenait à gouverner par lui-même, le pays ne re¬ nonçait pas aisément au droit de s'administrer. Des origines à la fin du XVIIIe siècle, la constitution na¬ tionale avait pu conserver son unité, tout en passant à travers les phases très variées de son évolution historique. C'était une construction politique admi¬ rable. L'Église, qui y occupait dignement sa place, lui donnait un style chrétien de bon aloi. Les hommes

de

1789

démolirent

tout.

Avec

une

partie des matériaux, ils édifièrent une autre France. Nous reconnaissons

dans

l'ancienne et la nouvelle

un même sol national et les citoyens appartiennent

?

151

l'église et les libertés

à la même race. Le sol de la patrie était avant la

révolution distribué en provinces, délimitées par les

pays quelles englobaient et les circonstances histo¬ riques. Dans la distribution faite après les événements de 1789, on négligea les conditions ethnographiques et historiques faites à la terre, pour n'envisager que les commodités administratives. Les départements fu¬ rent dessinés sur une carte de géographie par des

employés de bureau; on serait du moins porté à le croire. * **

Une faute plus grave fut commise. Je ne vois guère comment on pourrait la réparer. En faisant entrer le citoyen dans la structure nationale, on réussit à l'isoler de la famille, au sein de laquelle il naît et il vit; de la propriété, sur laquelle son foyer est fixé, et de la fonction qu'il exerce pour en vivre. Il fut en même temps arraché aux in¬ fluences complexes et saines de son milieu et de son passé. La France contemporaine est ainsi faite d'individus isolés. Ses architectes ont voulu systé¬ matiquement transformer cet isolement en une con¬ dition normale de leur existence à l'état politique. Les sociétés privées apparurent comme des ob¬ stacles. Leur nécessité économique est telle cependant qu'on ne pourrait sans folie penser à leur suppres¬ sion. On crut faire assez, en ne leur reconnaissant aucun droit politique et social. Il n'y eut plus, dès

lors, entre l'État et les individus d'organes inter¬ médiaires.

Jadis les pouvoirs publics étaient sagement ré¬ partis, grâce à une décentralisation régionale et pro¬ fessionnelle. Le Roi n'était donc pas tout. Son au¬ torité avait pour limites lès droits de collectivités nombreuses. Ces droits et la puissance qui les ac¬ compagnait ne pouvaient disparaître; ils furent en-

LA RÉORGANISATION NATIONALE

155

globés dans les attributions exorbitantes de l'État centralisateur.

L'État est, par le fait, mis dans l'impossibilité de remplir des tâches qui T encombrent II a beau déve¬ lopper sa bureaucratie et augmenter le nombre de

-

ses fonctionnaires; il ne peut faire l'impossible. Et c'est bien l'impossible qu'il assume par ce déve¬ loppement monstrueux. L'individu se trouve réduit a une véritable incapa¬ cité politique en face de ce pouvoir exorbitant. Il a des droits qu'il ne lui est guère loisible d'exercer. Il s'y résigne, en contractant des habitudes passives. L'État-Providence s'est chargé de tout; le citoyen se repose sur lui. Mais les déceptions ne se font guère attendre. Les satisfactions que lui procurent les li¬ cences personnelles, dont on juge bon de ne point le priver, l'empêchent d'en sentir l'amertume. Il n'a plus la force de se révolter. Comment alors pour¬ rait-il songer à le faire? On ne saurait trop le redire, cette construction politique est à l'encontre de toutes les exigences de la

nature.

L'accumulation

de

tant

de

droits

et de

pouvoirs dans un gouvernement constitue un danger public. Pour l'atténuer, les dépositaires de l'autotorité auraient besoin d'une sagesse, qui leur man¬ que presque toujours. :j; *

Ce danger devient particulièrement grave en Dé¬ mocratie. Nous en faisons l'expérience avec le suf¬ frage universel et le parlementarisme. C'est par ces institutions que notre Démocratie extrait des en¬ trailles du pays le pouvoir de gouverner et l'ex¬ pression des volontés générales. Du moins, elle pré¬ tend le faire. Car les choses ne se passent pas ainsi dans la réalité.

156

H

\

l'église et les libertés

Les mandats politiques sont confiés à des élus, qui bénéficient de la majorité des suffrages. On n'exige d'eux aucune préparation à la fonction qu'ils doivent exercer. Ils ne peuvent être que des incom¬ pétents et ils le sont bien. Ils sont, en outre, des irresponsables. Les fautes les plus lourdes commi¬ ses par eux n'entraînent aucune conséquence per¬ sonnelle. Leur mandat risque de n'être point renou¬ velé, et ce sera tout. Le pays portera seul les effets

désastreux de leur gouvernement ou de leur admi¬ nistration.

L'Étatisme, en démocratie, remet donc les destinées d'une nation à une oligarchie toute-puissante, incom¬ pétente et irresponsable. Telle est bien la situation réelle de la France.

L'oligarchie politique couvre assez mal une dou¬ ble oligarchie philosophique et financière, qui lui dicte ses volontés. Elle détient la plus grande auto¬ rité qui se puisse concevoir, et elle en use pour son profit et la satisfaction de ses ma'tres dissimulés. Elle fait la loi et elle veille à son application.

Elle crée le droit et elle administre la justice. Il n'y a pas de recours possible contre cette tyrannie odieuse. * **

Les dangers inhérents à cet Étatisme sont encore aggravés par les erreurs auxquelles les constructeurs

de la France moderne l'ont assujettie. Ces erreurs ne sont pas mortes. On les retrouve, de nos jours, avec toute leur fécondité.

Les philosophes politiciens de 1789 gratifièrent les Français d'avantages qu'ils ne possèdent point: la liberté et l'égalité. La nature ne les a faits ni libres ni égaux. Après cent vingt ans d'expérience, ils n'ont

pu le devenir. Et, quoi qu'on dise ou qu'on fasse,

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LA RÉORGANISATION NATIONALE

157

ils ne le deviendront jamais. On leur a persuadé le contraire cependant. Cette illusion les a réduits à l'impuissance de ré¬ sister à Faction destructrice des erreurs politiques. Elle tend un voile épais sur leurs yeux. Ils ne discernent point le mal qui mine le pays. S'ils venaient à le voir, leur volonté serait hors d'état de réagir. La liberté et l'égalité, qu'ils s'attribuent, leur ga¬ rantissent cette sécurité trompeuse. Dans ces con¬ ditions l'oligarchie tyrannique qui gouverne la France a beau jeu. Il y a plus. Les organisateurs de la France con¬ temporaine cherchent à effacer dans les intelligen¬ ces jusqu'à la moindre notion de Dieu. Ils prétendent mettre la nature à sa place. Elle ne serait pas gênante, il faut en convenir. On ne voit pas trop ce que

sa pensée pourrait fare dans un esprit huma n. Elle n'y occuperait la place du Dieu vivant et personnel que nominalement. C'est, du reste, tout ce que l'on attend d'elle.

Cette nature est morte; elle ne pense pas, elle ne veut pas, elle n'agit pas. Quand on cherche à la saisir pour l'analyser, sa réalité s'évanouit comme un

nuage. Ce n'est qu'un mot, autour duquel des phi¬ losophes ingénieux ont habilement tissé toule une superstition. Grâce à bette nouvelle illusion, les citoyens n'a¬ perçoivent pas la substitution réelle, qui s'est effec¬

tuée derrière celle qui apparaît. On leur parle nature, c'est État qu'il faut entendre. C'est lui qui pense, qui veut, qui agit, qui ordonne. C'est lui qui, en fait, remplace Dieu. Et nous savons tous qui est l'État. Telle est la construction politique dressée pour la France par les hommes de 89. Ils Font repro¬ duite dans les divers pays latins. C'est certainement la machine à persécuter la mieux organisée que l'on ait vue jusqu'à ce jour. Si l'Église a résisté à son

ca

158

l'église et les libertés

action, elle en est redevable aux énergies, dont son

divin Fondateur l'a pourvue. Sa résistance néanmoins n'a pu la préserver complètement. Elle existe tou¬ jours, mais amoindrie. Elle a subi des pertes. On lui impose des contraintes pénibles et humiliantes. Elle réussit, quand même, à remplir ses fonctions essentielles.

Les conditions qui lui sont faites en France par l'anticléricalisme politique et social sont assez con¬ nues pour qu'il n'y ait pas lieu de les exposer. Dans cette guerre légale, ses persécuteurs, en opérant à l'ombre de l'État, ont tous les avantages d'une situation officielle. Et on dirait que la France a été organisée exprès pour servir leurs desseins. Les vices de sa constitution la rendent inapte à reconnaître les droits de l'Église et à plus forte raison de les appliquer. Ses représentants intellectuels n'ont pas manqué une occasion d'en faire l'aveu. Nous pouvons savoir à quoi nous en tenir. En France, les faits parlent assez haut. L'Église est mise hors la loi. Elle a perdu toute existence officielle ou légale. Les émules de nos phi¬ losophes politiciens ne taisent pas leur volonté de réaliser ailleurs ce même plan de séparation. Ils ont réussi au Portugal. Le tour de l'Espagne pourrait venir bientôt.

Des catholiques, tout en avouant ces faits, affec¬ tent d'en ignorer le caractère. La Séparation leur semble un progrès. Ils refusent de croire à la réa¬ lité de la persécution. Toute discussion est impos¬ sible avec des hommes capables de céder à ces illusions ridicules. Rien ne leur ouvre les yeux. Ce sont des dupes résignées et même obstinées. Dans leurs rangs, il y a des complices. Il y a surtout des sots. Ils ne savent ni ce qu'ils disent ni ce qu'ils .font. Heureusement les Papes ont vu clair et juste. Leurs

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LA RÉORGANISATION NATIONALE

159

écrits en font foi. Ceux qui prétendent le contraire mentent impudemment.

Tels sont les faits. Mais fuyons le domaine où leur présence se constate, pour nous abandonner quelques instants au charme des conjectures. Il ne nous suffit pas de savoir l'État moderne conduit par des citoyens honnêtes, compétents et, ce qui ne gâte rien, favorables au Catholicisme. Supposonsle affranchi de ses erreurs constitutives. Mais lais-

sons-lui les attributions que lui fait l'Étatisme; elles lui sont nécessaires, dans l'anarchie et la décompo¬ sition qui affligent notre pays depuis qu'il est en révolution. Sans elles, il se heurterait à des obsta¬

cles Insurmontables. Des fonctions publiques im¬ portantes ne seraient pas remplies. Les organes, in¬ dispensables à leur exercice, se détruiraient; souvent même, ils n'existeraient pas du tout. Dans l'état actuel des choses, le Gouvernement s'acquitte mal de ses fonctions, au sein de désordres qui se renouvellent sans cesse. Mais il s'en acquitte. La France n'aurait gardé, de ses vices constitu¬ tionnels, que son Étatisme. Supposons-le, du moins. Mais cette organisation a les plus graves inconvé¬ nients. Et cet État se porte de tout son poids avec toutes ses puissances sur chaque point, où son ac¬ tion se fait sentir.

Il veut tout faire et il

veut être

tout entier partout. Il met tout en administration et en bureaucratie. Et c? est lui qui administre et qui s'installe dans les bureaux. Il reste aussi encombrant

que par le passé; il n'est pas moins tyran; et il est tout aussi insupportables Eh bien! dans un État pareil, des gouvernants ani¬ més des meilleures intentions ne pourraient faire à

l'Église la place qui lui est due et conduire, en raison de son droit, la société française, telle qu'elle a été

l'église et les libertés

160

déformée par les événements politiques. Il faudrait, pour atteindre ce but, un accord sincère entre le pouvoir civil et le pouvoir religieux. Cet accord, si on voulait présentement lui donner quelque effica¬ cité, aboutirait par la force des choses à une la¬ mentable confusion des pouvoirs. L'Église finirait par ne plus être qu'une branche de l'administration publique; et on la verrait s'immiscer ouvertement dans les fonctions qui lui sont étrangères. La né¬ cessité de garder son influence ne lui permettrait pas d'agir autrement. Le gouvernement aurait alors mille prétextes de s'introduire chez elle avec tous ses moyens d'action, la loi, l'administration de la justice et le contrôle de la bureaucratie. Au lieu de libertés efficaces, l'État créerait, autour des manifestations de sa vie publique, un réseau de chaînes. On devine la gêne causée par toutes ces entraves. Surtout l'État pèse¬

rait de tout son poids sur l'Église et sur les cons¬ ciences. La force matérielle dégénérerait peu à peu en tyrannie spirituelle. La Russie, avec le SaintSynode et sa police religieuse, fait l'expérience de ce régime. Celte tyrannie serait intolérable. Les abus, qu'elle provoquerait, précipiteraient le pays dans des réac¬ tions folles. L'Église en serait la victime tôt ou tard.

Ses ennemis savent ce qu'ils font, quand ils lui attribuent de telles visées politiques. Ils ont soin de donner aux formules de son droit des interpré¬ tations qui accréditent leurs dires. Les Catholiques ont eu fréquemment le tort de ne point découvrir ce jeu de l'adversaire. Ils ont feint de croire aux pers¬ pectives dénoncées par lui; et ils ont semblé les craindre. Je n'insiste pas sur la maladresse du

procédé. On ne pouvait mieux servir ceux que l'on se vante de combattre.

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LA RÉORGANISATION NATIONALE

1(31

En fait, l'Église n'a aucun besoin de cette tyran¬ nie; elle ne la réclame de personne. La seule chose qui l'intéresse est la reconnaissance de ses droits.

Or, il est possible de lui donner pleine satisfaction,

sans recourir aux procédés inacceptables de l'Éta¬ tisme. Nous le verrons bientôt.

Ceux qui suivent cette direction aboutissent à une impasse. Force leur est alors de reculer. * **

S'ils s'en tiennent aux théories et aux pratiques de l'Étatisme moderne, ils s'engagent dans une autre

voie, qui finit également dans une impasse. Le Li¬ béralisme l'ouvre devant eux, avec l'indépendance absolue des deux pouvoirs spirituel et temporel, qui a sa forme dans la Séparation de l'Église et de l'État. Mais il suffit, pour reculer, d'avoir le souci des intérêts religieux et nationaux. L'Église et l'État souffriraient autant l'une que l'autre de cette solu¬ tion. Non, on ne peut soriger à .séparer ce que la na¬ ture et l'histoire ont si bien uni. Pour rendre toute

hésitation impossible, le Saint-Siège s'est nettement prononcé en condamnant et le Libéralisme et la Sé¬ paration. Certains catholiques reculent; mais ils n'osent sor¬

tir de l'impasse.

Ils acceptent pour l'Église une

situation diminuée. Ils gardent le silence sur ses droits, que l'on dit contraires à l'opinion courante. Les avantages momentanés, que le clergé trouve dans cette attitude pour ses œuvres, le portent à surmonter ses répugnances. Ils parlent beaucoup de droit commun, sans trop savoir ce que cela . signifie. En réalité, ce droit commun concerne les individus et les groupes qu'ils peuvent créer en conformité avec la loi. Il ne peut être appliqué à

l'Église. J'ai longuement parlé de ce système, l'an L'Église et les libertés.

Il

162

l'église et les libertés

dernier. Vous n'avez aucune peine à le reconnaître. C'est le Catholicisme libéral. Le Saint-Siège, en le

condamnant, déclare ne pouvoir s'en accommoder. Il est donc inadmissible.

En somme, le régime étatiste ne nous présente que deux issues : la tyrannie et le libéralisme. Et ce sont deux impasses. On ne peut s'y engager. La so¬ lution du Catholicisme libéral n'en est pas une, Que faire alors? Car il faut à tout prix sortir d'em¬ barras et trouver une situation dont l'Église puisse s'accommoder.

Avant d'aller plus loin, je ferai, une fois encore, cette remarque: ce qu'on appelle les formes de gouver¬ nement ne saurait être mis en cause. Qu'on ne parle ni de monarchie, ni de république. Il s'agit de la notion même de l'État. Nous avons sous les yeux les erreurs du XVIII e siècle, qui déterminent la polb tique suivie depuis cette époque. Qu'on ne déplace point le problème, en prononçant des mots. Les libéraux, catholiques ou non, ne professent pas touîs à titre personnel ces erreurs, j'en conviens vo¬ lontiers. Mais que nous importent leurs idées ou leurs convictions, du moment qu'elles restent dans le for intime? Elles ne nous intéressent que par leurs manifestations extérieures et surtout politiques. Leur tort consiste à croire que les erreurs politi¬ ques et sociales du XVIIIe siècle ont fait la conquête définitive de la société. Ils s'empressent de conclure: toute résistance est inutile, elle peut avoir pour l'intérêt général de graves inconvénients; il faut accepter le fait accompli et s'en accommoder de son mieux. Les Catholiques ont chance d'obtenir ainsi pour eux et pour l'Église un régime satis¬ faisant. Des sacrifices sont nécessaires. Qu'on les fasse, en sachant se contenter du possible. Ces bra¬ ves gens cherchent à être pratiques et, dans l'espoir de réussir, ils contractent la peur de l'impossible.

!

\ :

la réorganisation nationale

163

Les hommes qui ont adopté cette ligne de con¬ duite gardent, au fond du cœur, un amour sincère de l'Église et un souci généreux de ses intérêts. Ils soumettent loyalement leur intelligence à sa doc¬

trine. Mais ce n'est pas assez pour le gouvernement de leur vie publique.. Il faut, de plus, avoir une en¬ tière confiance dans les droits qu'elle réclame et consacrer son activité politique à les faire prévaloir. Ceux qui trouvent cette fidélité excessive se vouent au malheureux système des expédients. Ils aboutis¬ sent au « chacun se tire d'affaire comme il peut. » Ce qui donne en pratique cette politique des com¬ promissions, dans laquelle les Catholiques français dépensent leurs forces en pure perte. On ne . peut rien imaginer de plus stérile. Les arguments d'ordre religieux sont sans effet sur ceux qui ont pris cette mauvaise habitude. Car les motifs qui déterminent leur conduite échappent à la raison. Ils se laissent dominer par un fait, qu'ils déclarent définitif. Ce fait n'est autre que le système politique, sorti des principes de 1789. Leur erreur vient de là. Il n'y a point à chercher ail¬ leurs les causes de leur conduite et de leur langage. **

Mais voilà que ce fait est en train de sortir petit à petit du domaine des réalités. Des esprits sérieux commencent à soutenir, avec des raisons et en ter¬ mes nouveaux, qu'il est néfaste, faux et caduc. Bonald et Maistre l'avaient dit: beaucoup d'autres le répétèrent après eux. Comme les événements tardaient à vérifier leurs déclarations, leur autorité diminua. On se mit à se défier de leurs doctrines. L'opinion qui leur était contraire eut dès lors cours parmi les Catholiques. Sauf des exceptions peu nombreuses, ceux-ci crurent, comme les libéraux, les conquêtes de la révolution acquises pour toujours.

!

l'église et les libertés

164

Le temps a marché et il fait justice de celte illu¬

sion. On entrevoit, dès maintenant, la possibilité d'une reconstruction politique de la France sur son plan traditionnel. Il est possible d'en parler, sans passer

pour un rêveur au cerveau plein de chimères. Dans cette France renouvelée, l'Église aurait sa place. Ce serait celle qui lui est due. Les pouvoirs publics n'hésiteraient pas un instant à reconnaître son exis¬ tence et ses droits.

Les révolutionnaires et leurs disciples ont mé¬ connu les lois de la raison et de la nature, autant que celles de l'Église. La nature et la raison pren¬

nent leur revanche, comme c'était à prévoir. L'Église du même coup, prend la sienne. Le procès des erreurs de 1789 a été fait, au nom de la seule raison, avec succès. On ne peut plus parler devant des esprits réfléchis de la bonté na¬

turelle > de l'homme. Personne n'y croit. On pro¬ nonce les mots d'égalité et de liberté. Ils n'éveillent désormais aucune conviction. Leur empire sur les intelligences est fini. Nous, assistons à la faillite des vocables sacrés, Progrès, Civilisation, Libéralisme, Dé¬ mocratie. On les prononce encore. Mais l'esprit fran¬ çais chasse enfin les nuées, qui assombrissaient son atmosphère. Ceux qui refusent obstinément de s'incliner devant

la vérité chrétienne recherchent déjà des erreurs nou¬ velles qui leur facilitent l'exploitation politique de la nation française. Ces faux dogmes auront le sort des précédents. Quant à l'Étatisme, son fonctionnement achève de

l'user. Les parlements et le suffrage universel se

déconsidèrent, à force d'impuissance et de mensonge. Le pays a cru longtemps pouvoir résoudre les pro¬ blèmes posés devant lui avec les moyens qu'ils lui offrent. Chaque saison politique lui enlève une illu¬ sion. Ceux qui vivent de l'Étatisme avouent que les

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LA RÉORGANISATION NATIONALE

165

critiques portent. Cela les trouble. Et ils réagissent en vain.

L'Étatisme ne tombe ni sous les coups, ni sous les raisons de ses adversaires. Il se détruit irrémé¬

diablement par ses seuls excès et son impuissance. Cette destruction s'effectue dans l'intérieur de 1 édi¬

fice. Tout se désagrège. Les murailles tiennent en¬ core en vertu de l'habitude. Mais elles ont perdu leur ciment, et des lézardes les déchirent. Cette démolition ne peut être l'œuvre d'un jour. Elle se poursuit d'année en année, sans que les désordres intérieurs aient besoin d'un concours étran¬

ger pour activer leurs effets. Cela nous étonne et nous irrite. Ce travail de l'impuissance déconcerte par sa lenteur. Mais qu'il est efficace! Il se fait dans les esprits plus encore que dans les choses. Ses résultats sont définitifs.

Tout retour en arrière est

impossible. Les destructions précipitées peuvent n'être que temporaires. Les hommes tentent alors d'adap¬ ter les choses à leurs idées.

Ce n'est pas tout. Pendant que l'édifice révolu¬ tionnaire tombe lambeau par lambeau, la recons¬ truction commence. Les intérêts s'agglomèrent et les hommes s'associent, à la faveur des syndicats et d'autres associations professionnelles. Il y en a pour tous les besoins. Ils s'adaptent aux exigences du travail, du capital, des lieux et des milieux. Les groupements ouvriers et les groupements patro¬ naux se fédèrent par région. D'autres, professions s'organisent. Une France, la France qui vit de son travail, sa reconstitue donc conformément à ses nécessités na¬

turelles. Cela ne peut se faire sans trouble, on le con¬ çoit. Mais il ne faudrait pas exagérer l'importance des désordres, qui en résultent.

166

l'église et les libertés

L'État, par son attitude, fait tout pour les rendre inquiétants. Il met une parcimonie odieuse à re¬ connaître les droits des associations professionnel¬

les. Il les réduit, autant qu'il peut. On dirait qu'il en! a peur, tant il multiplie les obstacles pour retar¬ der cette reconstruction corporative du pays. On ne les surmonte qu'à force de violence et de ruse.

Nous voyons ce qui se défait et ce qui se refait. L'Étatisme s'en va et la France revient à son orga¬

nisation professionnelle et à la décentralisation ad¬ ministrative. Quelques-uns croient possible d'effec¬ tuer ce double travail avec l'esprit de la révolution et en démocratie. Ils se trompent. Ce travail se confond avec la réaction de la na¬

ture contre les principes de 1789 et la Démocratie. Cette réaction est dans les faits et dans les choses

plus que dans les livres et les chaires. Elle fi¬ nira par s'imposer aux cerveaux. L'État actuel pré¬ tend la guider, c'est-à-dire la comprimer. C'est audessus de ses moyens. Il ne peut cependant assister impassible à un travail qui, somme toute, se fait contre lui. Ce travail se fait contre lui, c'est cer¬ tain. On ne peut reconstruire la France sur ses bases naturelles sans le démolir.

L'Étatisme, dont nous poursuivons la critique, est un effet du désordre; il en est aussi un facteur. Il ne peut être autre chose, en France du moins. Impossible de l'utiliser pour ramener l'ordre. Il sera nécessaire de le supprimer et, pour le suppri¬ mer, de le remplacer. Quelques faits sollicitent l'attention. Les Pontifes romains ont opposé aux progrès de la révolution

une tradition contre-révolutionnaire ininterrompue. Ils ne pouvaient agir autrement sans manquer aux devoirs que leur impose le gouvernement de l'Église. Leur Contre-Révolution a été surtout religieuse et philosophique. Nous trouvons en France, à la même

LA RÉORGANISATION NATIONALE

époque et dans des circonstances

167

identiques, une

tradition analogue. C'est une Contre-Révolution po¬ litique et une réaction incessante contre les ré¬ gimes qui perpétuaient la révolution. Les hommes qui exerçaient cette Contre-Révolutiop n'ont pas toujours été liés les uns aux autres. Ils ont quand même fait école. Les idées qu'ils profes¬ saient ont bénéficié d'une propagande, qui a été par moments fort active. Mais la politique de leur pays s'est développée en dehors d'eux. Jamais cependant ils n'ont cessé de le servir. Beaucoup passèrent et passent encore, à juste titre, pour des autorités sociales.

Ces réactionnaires français ont applaudi aux en¬ seignements du Saint-Siège. Leurs idées s'accordent manifestement avec les doctrines romaines. Le Gal¬

licanisme suscita des malentendus, qui furent de courte durée.

La Contre-Révolution romaine et la Contre-Révolu¬

tion française sont en pleine harmonie. Les Fran¬ çais reconnaissent la légitimité des droits de l'Église et ils se déclarent prêts à les mettre en pratique, dès qu'ils en auront le pouvoir. Leur doctrine politique est restée la même. Ce sont des traditionnels et des royalistes. Ils ne s'en cachent pas. Cette attitude, si légitime soit-elle, impose aux Sou¬ verains Pontifes une réserve, allant peut-être jusqu'à la gêne. Car il leur répugne de paraître favoriser un parti politique, même quand ils se bornent à ré¬ clamer et à affirmer un droit.

Les partisans de la révolution ont compris de bonne heure l'avantage que leur fournissait cette situation délicate. Ils en ont usé et abusé, comme bien l'on pense.

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Les catholiques libéraux ont trouvé là un pré-

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l'église et les libertés

168

texte plausible pour recommander leur système de transactions. Cela leur a réussi.

Mais ce sont des obstacles fragiles. Le temps en aura vite raison. La destruction de l édifice révolu¬

tionnaire fera disparaître le principal. Cela fait, l'ac¬ cord qui règne déjà entre les idées se manifestera forcément dans les actes. Les intrigues et la peur

pourront causer des retards. Ce sera tout. L'Église n'a pas à prendre une part directe à la construction de la cité politique. C'est l'affaire de la France elle-même. Elle n'a qu'à suivre ce travail

avec une curiosité intéressée, en attendant le profit qu'elle en pourra tirer.

L'attitude des contre-révolutionnaires a eu un ca¬

ractère de conservation religieuse et sociale très accusé. C'était tout naturel. Leurs ennemis en pri¬ rent occasion de les montrer sous un jour faux. Ils passèrent à cause de cela pour des hommes fer¬ més à toute idée de progrès ét disposés à marcher à reculons. On s'est plu à les caricaturer. Avec ce procédé, qui réussit toujours en France, on leur fit plus de mal qu'avec tous les arguments dirigés contre leurs doctrines. On aurait pu croire leur cause

sans

la

moindre

chance d'avenir.

Mais la décomposition de l'œuvre révolutionnaire leur amena, ces dernières années, des concours in¬ attendus. L'intérêt national bien compris venait d'ar¬ racher aux illusions démocratiques des patriotes cou¬ rageux. Ils ne s'en tinrent point à des sentiments vagues. On les vit adhérer, l'un après l'autre, aux vérités politiques gardées en réserve par les réaction¬

naires. Aucun des droits politiques et religieux que ceux-ci réclamaient ne les effrayait. Ils eurent toutes les audaces du vrai.

/

LA RÉORGANISATION NATIONALE

169

Cette Contre-Révolution nouvelle imprime à celle

qui Ta devancée un élan irrésistible. Elle parle la langue de notre époque. Elle ramène les aspirations contemporaines à la tradition pour les souder. Ses théoriciens ne présentent pas une autre doctrine politique. Celle de nos grands contre-révolutionnai¬ res leur suffit. Ils mettent seulement à rendre son

exécution possible toutes les énergies de leur talent et de leur volonté.

Je voudrais vous montrer la place faite à l'Église dans ce plan de reconstruction nationale et la ma¬ nière dont les doctrines du Syllabus y peuvent être appliquées. Examinons d'abord l'ensemble. Ses traits caractéristiques sont connus. Nous pouvons donc nous en faire une idée.

Nous avons d'abord le soi distribué en régions. Pour lui donner cette organisation géographique et administrative, il faut tenir compte de la terre, des facilités de communication, de la race, de l'histoire, du travail. Les diocèses occupent une place impor¬ tante. Il n'y a pas de divisions plus anciennes ni

plus respectables. Par eux se fait la jonction du présent au passé. „ Les hommes, laissés à leur place naturelle, qui est la famille, sont retenus au sol par la propriété et le travail. C'est, du moins, le cas d'un grand nom¬ bre. Cultivateurs, ouvriers agricoles, ouvriers d'u¬ sine, ouvriers d'art se groupent d'après leur profes¬ sion, ici ou là, suivant les besoins et les possibilités. Les propriétaires et les capitalistes entrent eux-mêmes " dans leurs associations professionnelles respectives. Par les services qu'ils se rendent, les citoyens vivent les uns des autres; leurs existences, comme leurs intérêts, se compénètrent. L'industrie, le com¬ merce, la finance, mettent hommes et choses en œuvre, en circulation et en valeur. Les fonctions publiques et les carrières dites li-

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170

l'église et les libertés

bérales offrent des cadres à ceux qui les remplissent.

Ils forment des corps ou groupes avec des droits et des devoirs correspondants. Nous avons ainsi l'armée, la magistrature, le corps enseignant, le corps médical, la presse, etc., etc. Le Roi préside. Il as¬ sure l'unité par son gouvernement. Il légifère avec ses conseils, il conduit l'armée, il préside à l'admi¬ nistration de la justice, il dirige sa diplomatie. Les pouvoirs publics sont sagement distribués. Si le Roi règne et gouverne, le pays s'administre. Sa décentralisation administrative et professionnelle lui

en facilite les moyens. C'est, en un mot, le contrepied de l'Étatisme. Dans ce milieu politique, les li¬ bertés s'organisent. Elles se complètent et elles se contrôlent. Nous allons voir que le Syllabus peut s'y mettre à l'aise et l'Église s'y trouver chez elle.

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SEPTIÈME LEÇON LA LIBERTÉ DES CULTES.

Libre Pensée. — La pensée et la société. — Les vérités et les

institutions. — La situation faite à FÉglise. — La propriété ecclésiastique., — Distinction et union des pouvoirs,

Le

privilège de FÉglise. — Judaïsme et Protestantisme. —,L'in¬ croyance. — Droits politiques et droits religieux. — L'Église militante.

Les faux systèmes philosophiques, dont il a été question, favorisent le développement de la Libre Pensée. Ils n'en sont, au reste, que la conséquence. Ce vice des esprits contemporains a fait des progrès tels qu'il s'est imposé à l'État. L'État lui-même en est atteint. On ne s'écarterait guère de la vérité, si l'on définissait la situation philosophique de la France, l'union de la Libre Pensée et de l'État. C'est juste le contraire de cette union de FÉglise et de l'État que nous réclamons. Les privilèges dont l'Église jouissait autrefois sont pour le moment dévolus à la Libre Pensée et à ses partisans. C'est le triomphe du Natu¬ ralisme en politique. Le mot Libre Pensée a cours chez nous, de préfé¬ rence à tout autre. Les équivoques, pour lesquelles il semble fait, expliquent son succès. Cette Libre Pen¬ sée cependant est absurde. Elle ne résiste pas à l'ana¬ lyse. C'est une idée de confusions, si même on peut l'appeler une idée. Le public s'arrête à l'adjectif « libre », sans se de¬ mander à quoi il s'accroche ou ce qu'il signifie. Comme on lui a fait contracter l'habitude de prendre au sérieux tous les systèmes, affectant une mise en

172

l'église et les libertés

œuvre intellectuelle, morale ou politique de la liberté, il se tient pour satisfait en remarquant dans ce terme complexe de Libre Pensée les syllabes racines de son mot favori. Il ne distingue pas les sens variés de cet accouplement de termes, et il se jette sur l'un

quand il croit s'emparer d'un autre. Il y a une libre pensée réelle. Mais le respect de la langue française exigerait une transposition de ces termes, lorsqu'on veut s'en servir pour l'exprimer. Il faudrait alors parler de la pensée libre et non de la libre pensée. Ces distinctions, malgré leur impor¬ tance, échappent au vulgaire. On pourrait encore dire la liberté de penser, ou la liberté de la pensée, à la condition d'expliquer ces formules. La faculté de penser, dont l'homme jouit, fonc¬ tionne librement. Elle est indépendante de toute1 con¬ trainte extérieure. Aucune force n'est capable de lui imposer une direction. Son travail s'effectue dans un sanctuaire intime que les puissances politiques ne sauraient violer. L'homme s'y trouve bien chez lui. Il est son maître absolu et il assume la respon¬ sabilité de sa pensée. Quand il en est autrement, l'homme n'a pas la pleine jouissance de ses facultés. C'est un être amoindri. Voilà donc une liberté de la

pensée acceptable. Il ne faudrait point se hâter de conclure qu'un homme a le droit de s'arrêter à toute pensée qui lui plaît. Il a le devoir de penser juste, c'est-à-dire de penser la vérité, en conformant sa pensée à l'être ou au fait qui en est l'objet. L'ignorance naturelle où il gît l'expose à des méprises. Ses facultés peu¬ vent ne pas bien fonctionner; ses intérêts mal com¬ pris, ses passions, d'autres circonstances encore de¬ viennent pour lui des causes incessantes d'illusions. Les individus, en se rapprochant dans le but de se

faire l'existence moins laborieuse,

augmentent les

LA

LIBERTÉ

DES

CULTES

173

risques d'erreurs. Leurs ignorances s'accrochent et se multiplient, tout comme leurs passions. Une société

civilisée

fournit

à ses

membres

les

moyens de remédier à cette faiblesse. L'enfant re¬ çoit une éducation et une instruction, qui rompent ses facultés à un exercice normal. Il se forme à pen¬ ser juste et à distinguer une erreur d'une vérité. Les résultats des expériences qui l'ont précédé lui sont transmis. Chacun bénéficie, de la sorte, du travail de tous.

On sait à quels signes reconnaître le faux. On ar¬ rive à pouvoir douter avec prudence et à sentir de¬ vant sa raison des zones infranchissables. Les con¬

cours et le secours ne manquent pas à une intelli¬ gence humaine. Les écoles mettent ceux qui les fré¬ quentent à même de s'en servir. Tous n'ont mal¬ heureusement pas cet avantage. La foule connaît si peu de chose et elle sait si mal ce qu'elle connaît qu'elle sort à peine d'une ignorance primitive. Elle attend de la société les idées toutes faites. **

Cet homme, qui pense librement, n'a pas le droit de penser ce qui est faux. Alors il penserait ce qui n'existe point et sa pensée serait une erreur. Or cette erreur est un mal. L'homme est donc en danger con¬ tinuel de commettre ce mal.

Que faire pour l'éviter? Il ne doit pas renoncer à l'usage de sa pensée. Il pense lui-même. Mais il lui est possible de trouver des pensées types sur lesquelles régler la sienne. Elles lui présenteront les fruits de longues expériences et des garanties vérifiées contre l'erreur. Ces pensées-types résul¬ tent de l'accumulation de pensées multiples, les unes antérieures, les autres contemporaines, les unes et les autres identiques. Elles se conservent pour se

l'église et les libertés

174

propager dans des institutions dont le nombre est en raison de ces types intellectuels. Ceux-ci corres¬ pondent aux divers besoins des esprits et à Tordre qui règne dans les idées. Ces institutions sont, dans une société, au pre¬

mier rang des autorités. L'Église est en tête. Sa compétence se manifeste en tout ce qui touche à la religion. Ses jugements, en pareille matière, ont force de loi; tout catholique est obligé de les rece¬

voir, comme la

fidèle expression de la vérité. Il

n'éprouve aucune peine à penser en conséquence. Sa soumission est intelligente. Sa pensée fonctionne librement. Elle va saisir la vérité religieuse où elle se trouve. La pensée religieuse reste donc libre. Celui qui pense faux ou, ce qui revient au même, qui pense mal, pense librement ; mais il abuse de sa liberté. Ce peut être Teffet de son ignorance, d'une incapacité ou d'une faiblesse quelconque. Dans tous les cas, il pense une chose qu'il n'a pas le droit de penser. Ce mal n'est pas forcément un péché. Mais, dès qu'il s'agit de vérités religieuses, le péché de¬ vient

facile à

commettre.

Aussi longtemps que la pensée reste intime et per¬ sonnelle, la société n'a pas à s'en occuper. Cela se comprend; elle lui échappe. Il n'en est plus ainsi, lorsque la pensée est mise en circulation. La société a prise sur elle. Il peut lui en advenir du bien ou du mal. La manifestation de certaines erreurs constitue

un danger public; parfois elle porte un grave pré¬ judice à des individus ou à des collectivités. Son

intervention, en pareil cas, est de rigueur. Certaines idées sont criminelles, parce que leur manifestation provoque au crime. C'est le cas de certaines théories anarchistes et socialistes. Car, à force de répéter que la propriété est une injustice, on invite les hommes au vol. L'antipatriotisme phi-

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LA

LIBERTÉ

DES

CULTES

175

losophique et le malthusianisme méritent cette qua¬ lification sévère. Je pourrais en citer beaucoup d'au¬ tres, sans m'arrêter aux doctrines subversives de toute idée religieuse. Il en est qui constituent un danger moins grave, réel cependant. Nous savons par expérience que ce danger n'est pas chimérique. Il y a donc de nombreux délits d'idée. Eh bien! les citoyens n'ont pas le droit de com¬ mettre la faute intérieure de cette pensée mauvaise et encore moins le délit par lequel on la manifeste au dehors. La société, pour la conservation de la paix et de l'ordre, doit pouvoir réprimer ces délits, remédier à leurs conséquences et prévenir leur re¬ tour. Faute de quoi, le monde retomberait dans l'anarchie.

La vérité est un trésor, que la société ne peut lais¬ ser ni gaspiller ni altérer. Il suffit d'une lueur de bon sens pour le reconnaître. Mais le libre penseur est incapable de saisir l'importance de cet axiome de conservation sociale. C'est un effet de son indivi¬

dualisme, auquel il

sacrifie, sans

hésiter, les exi¬

gences de la saine raison. Il ramène tout à sa no¬ tion fausse de l'individu, qu'il déclare indépendant et bon, comme tout fidèle disciple de J. -J. Rousseau. Cet individu a la prérogative de vouloir et faire spontanément le bien. La somme de ces biens, pen¬ sées ou actes, produit dans un pays déterminé la

pensée commune et la vie sociale. Les alliages et les opérations s'effectuent dans les heurts et les con¬

flits. L'État impose à force de lois, de décrets et par d'autres procédés encore, ces résultats tumul¬ tueux, dans lesquels on devrait avoir la volonté gé¬ nérale. Cet amalgame des pensées individuelles abou¬

tit, par une lente élaboration, à un panthéisme poli¬ tique et humanitaire. La masse ne s'en doute point; mais les gens avisés n'ont pas l'ombre d'un doute. La Libre Pensée ne peut guère être qu'une étape

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L'ÉGLISE ET LES LIBERTÉS

176

pour qui va de la foi religieuse perdue à un nou¬ veau panthéisme. **

Les hommes ont besoin de la vérité, ou, pour par¬ ler avec plus d'exactitude, ils ont besoin de nom¬ breuses

vérités,

La

société doit les

mettre

à leur

disposition et, dans ce but, provoquer leur culture et leur essor. Elle a, par un travail parallèle, à com¬ battre l'erreur et à gêner ses développements. Je dis que tel est le rôle de la société; mais je ne

parle point de l'Etat. Car ce n'est pas dans ses attri¬ butions naturelles. Le Créateur ne le charge point d'alimenter d'idées les intelligences des citoyens. On ne saurait lui permettre cependant de s'en désinté¬ resser. Car il a besoin, lui aussi, de savoir certaines vérités pour éclairer son gouvernement. Comment pourrait-il contribuer à leur progrès, sans les con¬ naître ?

On ne lui demande pas de disposer autour des vé¬ rités religieuses ou scientifiques des baïonnettes et des canons ou de lancer toujours son procureur et la maréchaussée à la poursuite des contrevenants.

Ces interventions officielles, parfois nécessaires, se¬ raient souvent inutiles, pour ne pas dire dangereu¬ ses. Je ne répéterai pas ce qui a été dit de l'art de gouverner/

Tous les devoirs ne sauraient incomber ä l'État ou, ce qui revient au même, au Roi. Ceux qui le préten¬ dent font une confusion de pouvoirs. Il importe donc de se rendre un compte exact des fonctions de cha¬ cun dans une société et des responsabilités qui en sont la conséquence. Rappelons d'abord que les vérités, dont un pays a besoin, sont multiples. On les classerait aisément d'après les fonctions auxquelles elles se rattachent.

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LA

LIBERTÉ DES

CULTES

177

Il y a des vérités médicales, des vérités juridiques, des vérités administratives, des vérités militaires, des vérités industrielles, des vérités historiques, philoso¬ phiques, etc.,, etc. Il y a surtout des vérités morales et des vérités religieuses. Je ne songe pas, dans cette énumération, à mettre sur un pied d'égalité les vérités religieuses et les vérités industrielles ou autres. Mais, bien que d'or¬ dres très différents, ce sont des vérités. Ce caractère commun permet de les considérer dans une étroite union. Elles servent toutes de fondements! à des droits, dont on ne saurait les isoler.

Ces vérités et ces droits se rapportent, comme il vient d'être dit, à des fonctions publiques, lesquelles réclament, pour s'exercer utilement, des institutions. Quelques-unes de ces institutions s'attachent d'une manière spéciale à la recherche et à la transmission des vérités, dont la fonction correspondante ne peut se passer, Ce sont, dans un pays, autant d'autorités sociales, appelées à lui rendre des services importants. Ces institutions ne créent pas les vérités. Elles les discernent, elles les signalent, elles les dégagent de toute erreur, elles les enseignent, elles travaillent à les cultiver scientifiquement, elles dénoncent les con¬ trefaçons, elles dirigent les applications; en un mot, elles s'acquittent de toutes les charges qu'entraîne le service de la vérité.

Le simple Fait de la fonction prédispose à la con¬ fiance. La durée du service et la valeur des résul¬

tats obtenus font de ce sentiment un devoir impé¬ rieux et facile. Alors les décisions, qui en émanent,sont acceptées presque spontanément des intéressés, et le public leur accorde volontiers le respect dont elles sont dignes. Tout cela est pris au sérieux. Une coutume s'établit, à laquelle l'opinion ac¬ quiesce. L'État considère le fonctionnement de ce service public, qui l'intéresse à un haut degré. Il le L Église et les libertés.

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178

l'église et les libertés

favorise dans la mesure de ses moyens, sans en assumer la responsabilité. A côté de l'État et distinct de lui, il s'est ainsi

formé un pouvoir public intellectuel. Il ne fait pas la loi; il fait certaines idées nécessaires à la nation. Celle-ci les reçoit en toute confiance. Ceux qui dé¬ tiennent cette puissance s'en rendent dignes par leur travail. Ils veillent sans cesse au progrès de la vé¬ rité. Ils recrutent et ils forment des disciples, qui seront leurs émules, en attendant de continuer leur action bienfaisante.

Ces institutions sont pour un pays un bienfait in¬ appréciable. Une déchéance, amenée par la faute de ceux qui en assurent le succès, serait un désastre. L'État alors devrait intervenir et conjurer ou, tout au moins, réparer ce malheur. La France garde quelques-unes de ces institutions: c'est l'État-major, l'Institut, le Parlement et d'au¬ tres, qui ont une importance moindre. C'est l'Église, bien qu'on l'ait jetée hors la loi. A combien d'entraves ne sont-elles pas soumises? Elles n'ont pas la place qui leur est due. L'État cher¬ che de mille façons à leur imposer son influence directe. On le croirait jaloux de celle qu'on leur re¬ connaît.

L'histoire nationale pourrait fournir les traits d'un tableau représentant une France fortement consti¬ tuée avec ces organes de la transmission des vérités. Ne nous y arrêtons pas. Mieux vaut s en tenir au plan de la monarchie française tel que nos Princes nous l'ont esquissé. UEnquête sur la monarchie, de Maurras, les Jalons de route, de M. de la Tour du

Pin et tout l'ensemble de notre littérature politique permettent d'en préciser les contours et la distri¬ bution.

Nous avons alors, distribués autour du souverain, un corps législatif, une magistrature, une armée,

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LA

LIBERTÉ DES

CULTES

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179

des corps savants, que sais-je encore? nous avons

l'Église. Ce sont autant de majestueuses autorités, auxquelles sont liés les plus importants services pu¬ blics. Elles se soutiennent mutuellement. Le pres¬ tige de Tune rejaillit sur l'autre. L'édifice national s'appuie sur elles comme sur des colonnes inébran¬ lables. Elles occupent leur place. Elles remplissent leur rôle. Nul ne les conteste. Rien ne prouve mieux

la sagesse et la force constitutionnelle d'un peuple chez qui les choses vont de la sorte. La vie publique s'écoule paisible. Chacun est heureux d'en vivre sa part.

Ce coin du monde n'est cependant pas transformé en paradis terrestre. L'ignorance et l'erreur nont point disparu. 11 y aura toujours des hommes pervers, disposés à exploiter l'une et l'autre. Mais l'ordre règne, l'équilibre s'établit. La liberté de la pensée est protégée contre les écarts, sans le moin¬ dre despotisme intellectuel ou moral. Le pays est en paix et en bon sens. Que peut-on obtenir de mieux sur terre?

* *

Quel pourrait être, dans une construction poli¬ tique édifiée sur ce plan, le statut propre ou le pri¬ vilège, privata lex, au sens étymologique du mot, de l'Église catholique? Ce qui a été dit précédem¬ ment, le fait prévoir. L'État la laisse exister dans le pays et fonctionner telle qu'elle est, avec sa cons¬ titution monarchique, ses institutions diverses, sa doctrine, son culte et sa coutume. Aucune autre attitude de sa part ne serait possible. Ses tentatives, s'il lui prenait fantaisie d'en poser, soulèveraient des résistances, contre lesquelles il ne pourrait rien. Aussi ne se les permettrait-il pas. Voyez l'Église, avec le Pape à sa tête. C'est un

0

180

l'église et les libertés

souverain. Le Roi le reconnaît pour tel. Dès son

avènement, il lui envoie son ambassadeur et il agrée le nonce apostolique. Le Souverain Pontife et le Roi de France peuvent désormais se causer. Car les souverains ne traitent que par le moyen de la diplo¬ matie. Ce qu'ils arrêtent d'un commun accord, oblige et l'Église et la France. On ne peut prononcer les mots d'Église nationale; ils sont inadmissibles. Ils éveillent dans l'esprit l'idée d'une unité spéciale, par conséquent distincte de la grande unité catholique. On risquerait de croire au retour de l'Église gallicane. Laissons ce concept et ce vocable séparatistes dans le silence de l'his¬ toire, et parlons seulement des Églises de la France. Celles-là existent. Il y eni a autant que de diocèses; les deux termes sont synonymes. Leur existence et

leur fonctionnement distinct au sein de la grande unité catholique sont de droit. Les diocèses forment en France les unités ecclé¬

siastiques auxquelles l'État accorde, avec la recon¬ naissance légale, la personnalité civile L'évêque, nom¬ mé par le Pape et en communion avec lui, repré¬ sente le diocèse aux yeux du Roi et devant les pou¬ voirs publics. Les nombreuses unités dont se compose le dio¬

cèse jouissent des mêmes libertés. Elles sont recon¬ nues, parce qu'elles existent. Chacune d'elles reste dans la situation que le droit ecclésiastique lui assi¬ gne. L'autorité directe de l'évêque ne souffre d'au¬ cune gêne dans l'administration générale de son

Église. Cependant ses séminaires, petits ou grands, ses collèges, ses paroisses, ses confréries, ses com¬ munautés religieuses, ses écoles, ses asiles, ses œu¬ vres diverses ont, sous sa dépendance, une exis¬ tence presque déterminée par leur fin, leurs tra¬ ditions, les volontés des bienfaiteurs et les néces¬

sités locales. Tout cela résulte d'une adaptation aux

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LA

LIBERTÉ DES CULTES

181

temps et aux milieux. II est impossible à l'État de s'en occuper, pour cette raison fort simple: cela ne

le regarde pas.

L'Église, avec son gouvernement,

son droit et ses ressources, suffit à la tâche. Certaines institutions plus importantes fonction¬ nent en marge des organisations diocésaines pro¬ prement dites. Ce sont, en particulier, les ordres religieux exempts et les universités. Ces établisse¬ ments et leur personnel sont placés sous la juridic¬ tion immédiate du Souverain Pontife. Ce qui leur crée une situation exceptionnelle dans le diocèse où ils existent. Leurs privilèges seront toujours respectés. Car c'est leur droit; l'État le constate et, s'il y a lieu, le protège. Mais il n'a jamais à se départir, pour exercer cette protection, de son rôle coutumier en ce qui concerne les corporations ou les grands corps sociaux. Ces établissements ecclésiastiques se voient appliquer le droit corporatif. Ils n'en récla¬ ment pas davantage, puisque la jouissance de leur droit propre se trouve par là garantie suffisamment. Rien ne s'oppose à la tenue des assemblées, qui ont eu dans le gouvernement de l'Église une place considérable. Les chapitres généraux des ordres reli¬ gieux, les synodes diocésains et les conciles pro¬ vinciaux peuvent se réunir aussi souvent que le droit l'exige. L'État n'a rien à y faire ni à y voir. Les évêques et les théologiens ont toute facilité de se rendre aux conciles œcuméniques. Le va-et-vient des prélats, des prêtres et des fidèles entre Rome et la

France

nest

soumis

à

aucun

contrôle.

Je ne vois guère un souverain, dans une nation ainsi constituée, éprouvant le besoin de se mêler de toutes ces questions exclusivement religieuses. Elles n'ont aucun intérêt pour lui. Dans tous les cas, s'il tombait dans cette faiblesse, les hommes d'Église auraient moyen de faire respecter leur autonomie. Voilà pourquoi il importe de leur assurer une in­

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182

l'église et les libertés

dépendance financière. Car on est toujours plus ou moins le serviteur de celui qui paie.

L'évêque recrute son clergé et il le gouverne; avec sa coopération, il gouverne et il administre son diocèse sous le contrôle de son métropolitain et de la Cour Romaine. Il faut pourvoir aux charges de cette administration comme aux frais du culte. Les

Églises possédaient dans l'ancienne France tout ce qu'il fallait pour cela. Afin de subvenir à une détresse nationale,, le clergé fit un abandon généreux de ses biens. La nation les aliéna. Elle s'était engagée à servir en échange une rente aux évêques et aux curés. Les gouverne¬ ments qui se sont succédé depuis lors ont réguliè¬ rement acquitté cette dette. Il a fallu attendre la République pour assister à la suppression du budget

4'

des cultes. La République refuse ainsi de payer une dette de la France. Ce refus ne peut tenir lieu d'une

suppression. La dette subsiste toujours. Elle doit être soldée. Le Pape et le Roi verront dans quelles condi¬ tions. Cela les regarde. Mais on peut dès aujour¬ d'hui exprimer le désir qu'on ne l'assimile point dans la pratique au traitement des fonctionnaires. On le faisait depuis la suppression de la propriété ecclésiastique. La Séparation de l'Église et de l'État a modifié cette situation humiliante et fausse pour le clergé. Il sera nécessaire, dès le lendemain d'une restauration politique, d'acquilter la dette nationale. On le fera sagement en l'inscrivant au grand livre. La somme convenue sera versée tous les

ans aux

évêques du Royaume. Un bureau nommé par eux se chargerait d'en faire une répartition équitable entre les diocèses. Les curés et autres bénéficiers re-

U 4 fl 1

1*

æatwtc

LA

LIBERTÉ DES CULTES

183

cevraient directement de l'administration diocésaine

la part qui leur revient. On ne pourrait limiter à cette somme les ressour¬

ces de règlise. Elle a besoin de beaucoup plus. Ce

n'est pas l'État qui doit le lui fournir. Une lon¬ gue expérience a .montré que les catholiques, ne sont jamais en retard avec elle. Ils lui donnent largement de quoi pourvoir à l'entretien de ses ministres et de ses œuvres. Il n'y aurait donc qu'à lui reconnaître la faculté de posséder et de recevoir des dons. On verrait bientôt se constituer autour des évêchés, des établissements diocésains et des maisons religieuses une propriété suffisante. **

Je me borne à ces indications sommaires, me réser¬ vant d'étudier plus à fond, l'aimée prochaine, les rap¬ ports de l'Église et de l'État. J'ai fait assez ressortir, il me semble, l'harmonie naturelle qui existe entre les droits de l'Église dans les sociétés et le régime cor¬ poratif inscrit au programme de notre monarchie na¬ tionale. Ce régime ne supprimerait pas les occasions de conflit entre les deux pouvoirs spirituel et tem¬ porel; ils auraient, du moins, la possibilité de les résoudre à l'amiable, sans les laisser dégénérer en guerre civile ou politique. Une objection est à prévoir. Le clergé aurait, en somme, une situation tellement privilégiée que des empiètements seraient à craindre. Un régime qui lui concéderait ces avantages serait vite absorbé par lui.

Je m'empresse de dire que cette absorption serait plus funeste à l'Église qu'à l'État. Cette théocratie serait pour elle un recul. Au reste, la société civile ne la permettrait pas. Elle me paraît suffisamment armée pour avoir le dessus. Il importerait donc de

l'église et les libertés

184

prendre des mesures capables d'écarter lout con¬ flit en pareille matière. Il est aisé de voir comment ils débutent; on ne sait jamais où ils finissent. C'est

ce qui démontre la nécessité des concordats et l'im¬ portance des relations entre la Cour de Rome et le Souverain. Le Roi et le Pape seraient aisément d'ac¬ cord pour maintenir le clergé dans l'exercice de ses fonctions. Ils y sont également intéressés. Ces craintes sont assez répandues en France. C'est pour ce motif qu'il a paru nécessaire d'en dire un mot. Les souvenirs vagues du Moyen-Age et de l'Ancien-Régime, qu'exploitent des hommes mal infor¬ més ou d'une bonne foi douteuse, les entretiennent dans les esprits. Ils espèrent créer ainsi autour de l'idée du pouvoir chrétien des nuées de préjugés, capables de rendre son retour impossible, à force d'impopularité. Les réflexions faites sur ce sujet

dans une leçon précédente facilitent, je pense, la mise au point des faits et des choses. Il n'y a donc pas lieu d'y revenir^ On ne saurait assez remarquer les avantages que

l'Église retirerait de cette organisation corporative de

la

France.

Elle

se

trouverait

naturellement

ä

l'abri de ces ingérences de l'État, dont le SaintSiège ne s'est jamais accommodé. Il est facile, en suivant une à une les propositions du Syllabus qui s'y rapportent, d'énumérer les libertés précieuses dont elle devrait ainsi bénéficier.

Elle est libre, comme il sied à une société vraie

et parfaite; elle jouit de ses droits propres et cons¬ tants; le pouvoir civil n'a eu ni à les définir, ni à les déterminer (Proposition 19). La puissance ecclésiastique, c'est-à-dire le Pape, les évêques et leurs auxiliaires, n'a pas besoin, pour exercer son autorité, de l'assentiment du gouverne¬ ment civil (Prop. 20). L'Église n'est pas confinée dans le domaine des

LA

LIBERTÉ DES CULTES

185

choses spirituelles; elle a un pouvoir temporel di¬ rect ou indirect (Prop. 24, 25), qui s'exerce dans des conditions normales pour le service de la reli¬

gion et le bien du pays. Le séder lui est pratiquement . Les actes du Saint-Siège cet gouvernemental (Prop.

droit d'acquérir et de pos¬ reconnu (Prop. 26). n'ont pas besoin du pla¬ 28, 29).

Les immunités ecclésiastiques redeviennent possi¬ bles. Le Pape et le Roi verront celles qu'il est sage de maintenir ou plutôt de rétablir, car il n'en reste aucune. (Prop. 30, 32). Les tribunaux ecclésiasti¬ ques pour les procès des clercs pourront être re¬ connus, tout comme les tribunaux professionnels. Le jugement d'un citoyen par ses pairs, irréalisable dans un État individualiste, est chose toute natu¬ relle avec un régime corporatif (Prop. 31). La puissance civile n'a rien à voir dans l'adminis¬ tration des choses sacrées, puisque, en vertu de la constitution nationale, elle laisse l'administration des intérêts du pays aux intéressés eux-mêmes (Prop, kl, 44). Tout conflit en pareille matière, se termine nécessairement en faveur du pouvoir religieux qui doit être maître chez lui (Prop. 42, 54). Les évêques, dans leurs rapports avec le Souve¬ rain Pontife, et dans le gouvernement de leurs dio¬ cèses respectifs, sont dans une complète indépen¬ dance à l'endroit du pouvoir civil (Prop. 50, 51, 54). Les ordres religieux et les autres institutions ec¬ clésiastiques ont les droits inhérents aux associa¬ tions; la loi commune les protège dans leur exis¬ tence et dans leurs fonctions (Prop. 53). Le Roi, pas plus que l'État, ne prétend à aucune supériorité sur le Pape et les évêques en matières Ecclésiastiques. C'est de toute évidence (Prop. 54). Un tel régime n'a rien de commun avec la Sépa¬ ration de l'Église et de l'État. Il consacre leur union et leur indépendance naturelles (Prop. 55). L'accord

186

l'église et les libertés

se fait sur les bases fermes du droit corporatif, non sur les bases

mouvantes du droit individuel.

Ceux qui ont lu et relu les écrits de nos Princes savent qu'ils ne heurtent en aucune façon ces droits de l'Église. Il faut ne les avoir jamais feuilletés pour affirmer le contraire. J'en dirai autant de la magis¬ trale enquête de Charles Maurras sur la Monarchie^ Depuis quelques années, les représentants de la doctrine royaliste parlent et écrivent beaucoup. L'Action française est devenue une tribune, du haut de laquelle on enseigne constamment. Cette reconnais¬ sance des droits de l'Église s'y fait avec tant d'éclat et d'unanimité que nos adversaires en sont réduits à épiloguer sur la sincérité de ces déclarations, sur les idées philosophiques et religieuses personnelles à l'un ou à l'autre, sur les inconvénients d'une colla¬ boration d'incroyants et de catholiques. Cette insis¬ tance, mise à faire dévier l'examen d'une question pourtant fort simple, témoigne, plus qu'on ne le croirait de prime abord, en faveur de la politique religieuse professée à Y Action française. * •

**

Cette condition, faite à l'Église dans une France reconstituée corporativemcnt, est exactement celle que ses théologiens réclament pour elle, en raison de son monopole de la vérité religieuse. Elle est la seule religion véritable. Ce qui lui .vaut sur toutes les autres la prééminence absolue. C'est le privilège incommunicable de la vérité et du droit.

Il y a là autre chose qu'une supériorité. L'Église est unique. Toute comparaison est avec elle impos¬ sible et inutile. L'Église n'est pas seulement unique en vérité et en droit; elle l'est aussi en fait, et en fait politique. L'État ne lui donne rien; il se borne à reconnaître la constitution forte avec une hiérar¬

chie précise qui la: mettent complètement a part.

LA

LIBERTÉ DES

CULTES

187

Elle possède seule, en effet, parmi toutes les reli¬ gions, une constitution et une hiérarchie, qui lui assurent tous les avantages d'une vie sociale et po¬ litique au grand jour. Car elle est une société par¬ faite. Les autres cultes n'ont rien de pareil; ils ne sauraient même pas y prétendre. Qu'on réfléchisse un instant aux prérogatives histo¬ riques de l'Église, et elle apparaîtra comme une institution nationale, dont le rôle s'impose dans le passé et dans le présent. Ce fait s'ajoute au précé¬ dent pour fortifier encore son privilège et, s'il en était besoin, le légitimer politiquement. L'égalité de traitement entre l'Église catholique et les autres confessions religieuses est donc inad¬ missible. Les gouvernements, qui se sont succédé en France depuis le Concordat de Napoléon hq ont tous eu le tort d'oublier ce point de droit. Ils se sont permis d'étendre au Protestantisme et au Ju¬ daïsme quelques-unes des faveurs stipulées dans le Concordat. C'était anormal.

Il n'y a jamais eu de Concordat entre le gouverne¬ ment français et le Protestantisme ou le Judaïsme. Les ministres de ces cultes recevaient néanmoins les

mêmes égards et honoraires que les membres du Clergé catholique. Ces cultes dépendaient d'une même administration publique, le ministère ou la direc¬ tion des cultes. Les auteurs de la loi de Séparation voulurent maintenir cette égalité au moyen de leurs associations

cultuelles.

Les

Protestants

et les

Juifs

s'en sont accommodés. Les Catholiques, suivant les ordres formels du Souverain Pontife, ont refusé d'en tenir compte.

S

Le Pape Pie IX rappelle les enseignements de l'ɬ glise en cette matière, lorsqu'il condamne, dans la

proposition 77e du Syllabus, l'erreur excluant le pri¬ vilège du catholicisme. Il y est dit: « A notre épo¬ que, il n'est plus utile que la religion catholique soit

s

188

l'église et les libertés

considérée comme Tunique religion de l'État, à Texelusion de tous les autres cultes. » Les catholiques auront satisfaction entière sur ce point. Cela ressort de notre exposé avec une évidence telle que toute insistance serait oiseuse. La religion se trouvera bien être en fait, ce qu'elle est en droit, l'unique

religion de l'État, à l'exclusion du Protestantisme et du Judaïsme. Cette situation rendrait inutile un mi¬ nistère ou une direction des cultes.

Quelle sera la condition des autres confessions reli¬ gieuses? Il faut, pour répondre à cette question, sor¬ tir du droit abstrait et se mettre en face de chaque culte. On s'exposerait, sans cela, à des confusions inextricables. Ces cultes ne se ressemblent point et leur condition ne peut être fixée qu'en raison de ce qu'ils peuvent être. Là encore, l'égalité est une chi¬ mère. Chacun a son statut propre. Il y avait, en France, outre le Catholicisme, trois cultes reconnus: le Protestantisme, le Judaïsme et l'Islamisme. Ce dernier n'existe qu'en Algérie et dans quelques colonies. Cela le met dans une situation tout à fait à part. On le prend comme un fait d'in¬ térêt colonial. Il serait imprudent de l'ignorer ou de le combattre ouvertement.

L'État est tenu de seconder, dans la mesure où il le peut, les conquêtes apostoliques de nos mission¬ naires qui, a tout prendre, sont les meilleurs ouvriers de la pénétration nationale. Il lui est, par ailleurs, permis de favoriser telles organisations cultuelles, qui lui permettront d'exercer sur les musulmans un contrôle politique et de garder leurs ministres reli¬

gieux sous sa dépendance. C'est le seul moyen de prévenir les insurrections, qui trouvent un prétexte facile dans une guerre sainte.

LA LIBERTÉ DES CULTES

189

La situation religieuse des Juifs est prévue dans la 78e proposition du Syllabus: «Aussi, c'est avec raison que, dans quelques pays catholiques, la loi a pourvu à ce que les étrangers, qui viennent s'y éta¬ blir, y jouissent de l'exercice de leurs cultes parti¬ culiers. »

Les Juifs sont des étrangers, voilà ce qu'il importe de reconnaître, et ce sont des étrangers d' mie catégorie spéciale. Ils existent à l'état de race dispersée, main¬ tenue grâce à son statut familial et religieux, et sans existence nationale. Les autres étrangers, Allemands, Anglais, Turcs ou Chinois, appartiennent à une na¬ tion, avec laquelle la France entretient des rapports Elle a chez nous une représentation diplomatique. Aussi ses sujets conservent-ils sur notre territoire quelque chose de leur nationalité, par où l'État Français les surveille et se protège. Il n'en est pas ainsi des Juifs. La nation juive n'existe pas. Ce qui assure à un Juif, dans tous les pays où il s'installe, une situation exceptionnelle. C'est toujours un étranger; il le reste

même après sa naturalisationVLa loi de la race est plus forte que celle du inilieu, pour le sémite

et, en particulier, pour l'Israélite. Il a une sou¬ plesse qui le fait entrer partout. Partout où il est

et où il vit, il s'insinue eyil cherche à dissocier. On

ne

peut l'en

race.

empêchenf C'est le caractère de sa

/

Son défaut de /nationalité rend très difficile la résis¬

tance à sa pénétration. Il prétend devenir le citoyen du pays où il naît, où il campe. Comme il n'appar¬ tient à aucune nation, les pouvoirs publics sont sans défiance et ils favorisent son instinct. Dès qu'il est installé politiquement quelque part, avec les simples droits du citoyen, il a vite fait de conquérir en divisant pour régner. Ce que Charles Maurras a écrit sur cette question

>. ; . t'

,

l'église et les libertés

190

juive est l'exacte vérité. Il réclame pour ce peuple un statut propre, rédigé en connaissance de ce qu'il

est, de ce qu'il peut, de ce qu'il fait. C'est indispen¬ sable. Les Français ne seront chez eux qu'à ce prix. La situation du culte israélite se trouve ainsi réglée. C'est un culte d'étrangers et, par conséquent, un culte particulier n'ayant aucun droit à l'exercicie public. Les Juifs pourront l'exercer dans leurs habi¬ tations privées, comme bon leur semblera. L'État l'ignore.

Le cas des protestants n'est pas le même. Ce sont des Français. Les propositions 77e et 79e nous met¬ tent sur la voie d'une solution qui puisse leur con¬ venir. Leur culte ne peut être une religion de l'État; il n'a pas les droits du culte catholique à “une liberté civile complète. Son organisation intérieure ne com¬ porte pas, au reste, une telle liberté. Sa hiérarchie, qui est très flottante, n'a rien de commun avec celle de l'Église catholique. Les protestants sont rebelles à toute unité doctri¬ nale.

Leurs

communautés

forment

une

démocratie

religieuse. Chacun se fait son christianisme avec les Écritures et le concours personnel de l' Esprit-Saint. Ce système favorise la liberté individuelle; mais il prive la religion de la force que donne une puissante constitution. Aussi le Protestantisme, malgré ses ef¬ forts, ne parvient-il pas à s'ériger en grande société religieuse. En considérant les choses de près, on s'aperçoit

que le Protestantisme est multiple; si multiple qu'on a envie de dire: Il n'y a pas de Protestantisme,, il n'y a que des protestants. Ses confessions varient avec les symboles, qui changent eux-mêmes avec les maîtres et les pasteurs. Les protestants n'ont qu'à organiser entre eux et avec leurs ministres l'exercice de leur culte, tel qu'ils le conçoivent. Le simple droit corporatif et

LA

LIBERTÉ DES

191

CULTES

les lois sur les associations leur en fournissent les

moyens. L'État leur en laisse la liberté. Il n'a pas a

leur interdire l'exercice public de leur culte, à moins

que ses manifestations extérieures ne deviennent une injure à l'adresse de l'Église catholique ou une oc¬ casion de graves désordres. Les associations cul¬ tuelles ou autres fondées par les Protestants dans un

but religieux auront comme toutes les associations le droit de posséder et de s'administrer elles-mêmes iconformément à de les soumettre Les honoraires titre gracieux du

leurs statuts. Il n'est pas besoin à un régime d'exception. que leurs ministres recevaient, à gouvernement français, ne peuvent

être

la

assimilés

à

rente

servie aux

membres

du

clergé catholique; ils n'avaient fait à l'État l'abandon d'aucun bien. Le Roi n'aurait donc rien à leur res¬ tituer.

Le culte des protestants étrangers peut bénéficier d'une large tolérance, mais ils ne sont pas autorisés à faire un prosélytisme public. Le respect dû à l'Église catholique et l'intérêt national bien compris sont d'accord pour l'exiger. On sait au profit de quelle politique rivale se font les missions pro¬ testantes sur les côtes de la Manche ou de l'Océan

Atlantique et dans les provinces de l'Ouest. Cette

propagande religieuse et étrangère devrait être sur¬ veillée de plus près encore dans toutes les colonies. * *

Le Catholicisme et le Protestantisme sont loin d'ab¬

sorber la totalité des Français. Le nombre des incroyants ou infidèles est considérable et il aug¬ mente d'année en année. Beaucoup n'ont reçu aucune initiation religieuse. Ce sont de vrais païens. On les compte par milliers à Paris et dans certaines villes. Des organisations habilement instituées y fonction-

192

l'église et les libertés

rent pour empêcher les familles de faire baptiser les enfants.

D'autres, — c'est le plus grand nombre — ont perdu la foi et toute pratique religieuse, après avoir reçu une première formation chrétienne. Chez quel¬ ques-uns, cet oubli des vérités religieuses est mo¬ mentané. Pour la plupart, il risque, sous l'action du milieu, de durer autant que la vie. On ne leur découvre aucune hostilité contre l'Église; ce sont les victimes de l'indifférence.

Les apostasies proprement dites sont nombreuses. Il n'y a pas d'illusion à se faire. La haine, qui les provoque, dégénère en anticléricalisme farouche. Les apostats ne portent pas le nom qu'ils méritent. On doit le regretter. Ils seraient moins dangereux, parce que mieux connus. On les traiterait en conséquence. Nous ne les distinguons pas assez de la foule des indifférents, pour lesquels l'Église use d'une con¬ fiante miséricorde.

Ceux-ci lui appartiennent plus qu'ils ne le se fi¬

gurent. Un Catholicisme rudimentaire et inconscient persiste en eux, malgré des apparences contraires. On les reconnaît à leur langage et à leurs habitudes. Leur éloignement de la religion n'a rien qui équi¬ vale à une rupture. C'est un effet malheureux de 1'.anticléricalisme politique et de l'indifférence in¬ tellectuelle qui, par l'école, la presse et toutes les machines à faire l'opinion, ont envahi une grande partie de la France. Mais cette invasion reste su¬ perficielle. Si les circonstances politiques venaient à changer, leurs idées prendraient aussitôt une orien¬ tation différente. Voyons donc en eux, sous une forte couche d'infidélité, de très pauvres fidèles. Et laissons-les tranquilles. Ils ne constitueront point un embarras.

On ne peut en dire autant des apostats et des in-

LA LIBERTÉ DES CULTES

193

croyants sur lesquels leur domination s'exerce. Ils forment les cadres robustes de l'anticléricalisme.

Quelle sera leur situation religieuse? Nulle, puis¬

qu'ils se vantent de n'avoir aucune religion. L'Église n'a qu'à les convertir, si elle peut. Mais elle fera bien de rester avec eux sur le pied de guerre. Leurs dispositions intérieures et toute leur attitude lui en font un devoir.

Ces hommes ne prétendent pas former d'associa¬ tions religieuses. Par contre, on les voit se constituer en sociétés d'incroyance. Or, quoique cela semble extraordinaire, les sociétés d'incroyance ressemblent aux associations religieuses. Leur but est identique; c'est la religion. Les uns y vont comme à un bien, dont leurs membres veulent profiter; les autres y tendent comme à un mal pour le faire disparaître. Les premières sont bonnes, elles ont droit à l'exis¬

tence; les secondes sont mauvaises, elles n'ont aucun droit.

Les sociétés d'incroyance sont absurdes. Elles ré¬ pondent à une organisation du néant. L'incroyance est bien, en effet, un néant. Elle n'a aucun droit à exister, puisqu'elle n'existe pas. Par conséquent, il est impossible de l'organiser. Cependant, il y a des associations d'incroyants^ qui se sont fait de leur incroyance une religion. Cette religion n'est autre que l'anticléricalisme, avec des dogmes négatifs, une contrefaçon de morale, en attendant les rites d'une liturgie en l'honneur du Dieu-Homme, que chacun prétend être. Les mots incroyance, libre-pensée, anticléricalisme, couvrent mal le but de ces associations, qui est la guerre organisée contre l'Église catholique. Ce sont des sociétés secrètes ou occultes; elles affectent une fin utile, elles en poursuivent une nuisible. La Franc-Maçonnerie est le type le plus connu de ces sectes anti-catholiques. Elle s'est introduite en L'Église et les libertés.

rm

194

l'église et les libertés

France. La démocratie républicaine, qui en a beau¬ coup profité, lui a permis de faire des progrès consi¬ dérables. Elle a conquis le gouvernement; elle inspire sa politique. Cet asservissement de la République à la Franc-Maçonnerie faisait Mgr Gouthe-Soulard, ar¬ chevêque d'Aix, dire: Nous sommes en Franc-Maçonnerie. Mgr le duc d'Orléans a pu dénoncer cette union de la Maçonnerie et de la République. Elle est devenue, par le fait même de la République, l'union de la Maçonnerie et de la France. Tout l'anticléricalisme dont nous souffrons provient de là. Aucune loi n'autorise la Maçonnerie. Elle s'est imposée, parce qu'elle l'a voulu. La voilà une puis¬ sance. Cependant elle ne possède aucun droit. Le premier soin d'un gouvernement sérieux serait d'abattre pour de bon ces sociétés occultes et de prendre les mesures propres à empêcher leur re¬ constitution. Toute société d'incroyance devrait être

traitée de même; puisque, je le répète, les hommes ne peuvent s'associer pour le néant. * •

Les incroyants ne peuvent exister politiquement comme tels, mais ils sont citoyens quand même, et, en cela, ils regardent l'État. Mais l'État ignore leur qualité, si c'en est une, d'incroyants. Il en est de même des pouvoirs publics. La France se compose de citoyens catholiques, protestants ou incroyants. Je ne parle pas des Juifs; ce sont des étrangers. Le Catholicisme, le Pro¬ testantisme ou l'incroyance n'augmentent ni ne di¬ minuent les droits du citoyen. Tous appartiennent à la France au même titre. En monarchie, le Roi est également leur souverain; il est tenu de faire respecter leurs droits, sans mettre entre eux la moin¬ dre différence. Leur foi personnelle ne crée ni un

privilège ni une irrégularité. Les juges leur appli-

,

LA

LIBERTÉ DES CULTES

195

quent les mêmes textes législatifs avec une impar¬ tialité complète. Les chefs des administrations pu¬ bliques n'ont aucun égard à leur confession religieuse. Cela se comprend sans peine. On se demande si l'accès aux fonctions publiques doit être aussi facile pour les uns que pour les autres. Je n'hésite pas à répondre: oui, moyennant certaines réserves que dictent le simple respect des convenances et le

sentiment des intérêts communs.

Cette égalité serait, je l'avoue, difficile et impru¬ dente avec une organisation individualiste de la so¬ ciété. Les qualités et les défauts des individus se font nécessairement sentir à travers les fonctions qu'ils exercent, au point de mettre fréquemment la fonc¬ tion au service des idées ou des passions du fonc¬ tionnaire. Il n'en serait plus ainsi dans une société réorganisée corporativement. L'esprit de corps im¬ poserait aux individus une discipline qui mettrait leurs idées et leurs actes d'accord avec une profes¬ sion ou une fonction. Le sentiment religieux n'y perdrait rien. Les citoyens y gagneraient en union et en respect.

J'ai fait allusion aux réserves qui s'imposaient. Il est certain qu'on ne peut faire abstraction com¬ plète des idées religieuses des fonctionnaires et des officiers publics. Un magistrat protestant est très acceptable dans le département du Gard, où ses coreligionnaires abondent; il serait déplacé en Bre¬ tagne. Je ne vois aucun inconvénient à ce qu'un douanier, un chef de gare, ou un contrôleur des poids et mesures sont incroyants. Il n'en serait pas de même d'un juge de paix ou d'un inspecteur de prisons. Un professeur de géométrie ou d'aviation peut être protestant. J'admettrais difficilement un professeur de philosophie, de morale ou même de lit¬ térature, ayant des élèves catholiques, ne partageant pas leurs croyances.

l'église et les libertés

196

Ces exemples et ceux que l'on pourrait encore donner font partie de ces circonstances de temps, de lieux et de personnes qu'un chef d'État prend tou¬ jours en considération, lorsqu'il distribue entre ses sujets les fonctions publiques. Il ne pourrait les négliger, sans compromettre le bien général. - Le Souverain et ceux qui participent à son gou¬ vernement exigent, avant tout, des candidats aux

offices les qualités morales et les aptitudes profes¬ sionnelles que ces charges comportent. Cela fait, ils veillent à ce que tous leurs officiers respectent les droits de chacun et ceux des institutions recon¬ nues. * JfC 1

**

Malgré les avantages inappréciables de cette orga¬ nisation de la France et de cette place faite à l'Église, nous ne pourrions nous attendre à une paix absolue. L'Église n'en a joui jamais, ni nulle part. Cela supposerait un retour de l'homme à la bonté adamique. La terre deviendrait alors un nou¬ veau paradis. Nous le savons, c'est désormais im¬ possible. L'Église aura donc sans cesse des ennemis à combattre, les uns au dedans, les autres au dehors. Pour ce motif, elle est surnommée militante. ■ J'ajouterai que ce rêve paradisiaque de paix est irréalisable en France plus qu'ailleurs. Les Français descendent des Gaulois, dont ils continuent la race. Or, les Gaulois, grands et beaux parleurs, ont besoin, pour satisfaire cet instinct, de discuter et, pour dis¬ cuter, de se diviser. Leurs querelles passent vite des . paroles aux actes. Il en a toujours été ainsi. Même aux beaux siècles de runité religieuse, en plein moyen âge, ils se disputaient. Le Protestantisme est venu à son tour. Puis les Catholiques eux-mêmes . se sont divisés. Les Ligueurs ne s'entendaient pas.

Nos

Pères

ont

trouvé le calme du règne de

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LA LIBERTÉ DES CULTES

197

Louis XIII et des premières années de Louis XIV in¬ supportable; ils ont fait le Jansénisme et renouvelé - le Gallicanisme. Je ne dis rien du dix-huitième siècle.

Au dix-neuvième, nous avons eu des gallicans et des libéraux Nous avons et des modernistes. ,

à cette heure des démocrates

Ces luttes se passent dans l'intérieur de l'Église. Elle ne réussit pas cependant à les empêcher. Com¬ ment pourrait-elle mettre un terme aux attaques qui viennent du dehors?

Heureusement son expérience de la nature humaine a dissipé toutes ses illusions. Le combat est une con¬ dition de sa vie. Elle l'accepte. Elle fait mieux, puisquille en profite. Dieu l'a voulu militante, parce que les conditions de la guerre l'arrachent aux sé¬ ductions de la tranquillité et à la paresse des triom¬ phes faciles. La violence lui est nécessaire, à elle comme à nous. Cette violence protège et entretient la vie et la santé. Elle est une forme de l'énergie. On ne l'acquiert que dans la lutte contre soi-même, contre le

vice

et

contre l'erreur.

Elle est un

élément de

progrès pour les sociétés comme pour les individus. C'est pour la provoquer que Dieu permet les héré¬

sies et les grandes décadences morales. L'Église, qui veut vivre dans la vérité et la vertu, réagit alors de toutes ses forces et contre l'erreur et contre le

vice. Cette réaction énergique se fait nécessaire¬ ment par la violence contre soi et contre tout. Elle restitue la santé de l'esprit et du caractère. Mais, pour que ces luttes inévitables ne déchaînent pas les guerres civiles et l'anarchie destructrice des

sociétés, il faut, dans l'Église et dans la France, un pouvoir fort. L'Église le possède avec la Papauté. La France, qui en est privée par l'illusion démocra¬ tique de la souveraineté du Peuple, ne le retrouvera qu'avec sa monarchie nationale.

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1.

HUITIÈME LEÇON. LA LIBERTÉ D'ENSEIGNEMENT.

Propositions du Syllabus. — Doctrine de Léon XIII. — Causes historiques de la laïcisation de l'école. — L'enseignement dans l'ancienne France. — Après la Révolution. — La laïci¬

sation scolaire. — Rôle de l'État. — Droits de la famille, des maîtres et de l'Église. — Le fonctionnement de la liberté. — Enseignement professionnel. — Rôle du clergé.

Quatre propositions du Syllabus se rapportent à la liberté d'enseignement, ce sont les 45e, 46e, 47e e t 48 e. En voici le texte:

Toute la direction des écoles

publiques, dans lesquelles la jeunesse d'un État chré¬ tien est élevée, si l'on en excepte seulement dans une certaine mesure les séminaires épiscopaux, peut et doit être attribuée à l'autorité civile, et cela, de telle manière qu'il ne soit reconnu à aucune autorité le droit de s'immiscer dans la discipline des écoles, dans le régime des études, dans la colla¬ tion des grades, dans le choix ou l'approbation des '.maîtres.

« Bien plus, même dans les séminaires des clercs, la méthode à suivre dans les études est soumise à l'au¬ torité civile. « La bonne constitution de la société civile de¬

mande que les écoles populaires qui sont ouvertes à tous les enfants de chaque classe du peuple, et, en général, les institutions publiques destinées aux let¬ tres, à une instruction supérieure et à une éducation plus élevée de la jeunesse, soient affranchies de toute autorité de l'Église, de toute influence modératrice et de toute ingérence de sa part, et qu'elles soient

200

l'église et les libertés

pleinement soumises à la volonté de l'autorité civile et politique, suivant le bon plaisir des gouvernants et le courant des opinions générales de l'époque. « Des catholiques peuvent approuver un système d'éducation, placé en dehors de la foi catholique et de l'autorité de l'Église, et qui n'ait pour but principal que la science des choses purement naturelles et les fins de la société terrestre. »

Les vérités qui se dégagent du texte même de ces

condamnations paraissent indiscutables. La direction de l'enseignement n'est pas du domaine exclusif de l'État. Il sort donc de ses attributions, lorsqu'il réclame le monopole en tout ce qui concerne la discipline des écoles et des collèges, le régime et le programme des études, la collation des grades, le choix et la direction des maîtres.

On ne peut accepter qu'il soit interdit à l'Église d'y exercer la moindre influence modératrice. Dans un pays chrétien, il est impossible de faire l'édu¬ cation de l'enfance et de la jeunesse, sans tenir compte de la morale et de la doctrine, dont l'Église a la garde. L'enseignement public ne peut ni ne doit se borner aux sciences naturelles et aux connaissances

requises pour mener une vie sociale. Des vérités d'un ordre supérieur sont indispensables. Les vé¬ rités religieuses sont du nombre.

C'est la condamnation formelle par Pie IX des prétentions du naturalisme contemporain en ma¬ tière d'enseignement. r* t

.**

Pour mieux saisir tout ce que contient ce système à la fois philosophique et politique, il est bon de rappeler quelques-unes des autres condamnations prononcées à son sujet par les Souverains Pontifes.

Les partisans de cette erreur, que leurs succès ren-

rtêm.ui tmï i »"■" H

LA LIBERTÉ D'ENSEIGNEMENT

ilî K*

201

daient hardis, n'ont gardé aucune réserve. Les Papes les ont suivis de près. Chaque hardiesse nouvelle de la secte, y compris la neutralité scolaire, s'est heurtée à une affirmation doctrinale

venue de Rome.

Léon

XIII était, moins que tout autre, disposé au silence. Ses encycliques lui fournirent l'occasion d'affirmer très haut les principes, qui toujours régleront la con¬ duite de l'Église en ces graves matières. Par son encyclique Liberias , il trace les limites dans lesquelles une liberté d'enseignement est acceptable. « Il n'y a que la vérité, on ne saurait en douter, qui doive entrer dans les âmes, puisque c'est en elle que les natures intelligentes trouvent leur bien, leur fin, leur perfection. C'est pourquoi l'enseignement ne doit

avoir pour objet que les choses vraies, et, pour cela, qu'il s'adresse aux ignorants ou aux savants, afin qu'il apporte aux uns la connaissance du vrai et que, dans les autres, il l'affermisse. C'est pour ce motif que le devoir de quiconque se livre à l'enseignement est, sans contredit, d'extirper l'erreur des esprits et d'opposer des protections sûres à l'envahissement des fausses opinions. Il est donc Évident que la liberté, dont nous traitons, en s'arrogeant le droit de tout enseigner à sa guise, est en contradiction flagrante avec la raison et qu'elle est née pour produire un renversement complet dans les esprits; le pouvoir public ne peut accorder une pareille licence dans la société qu'au mépris de son devoir. Il ne faut pas que l'art de l'enseignement puisse impunément devenir un instrument de corruption. » Léon XIII déclare avec raison que les vérités sur¬ naturelles doivent, comme les autres, être enseignées à la jeunesse. Il faut avoir toute sa pensée devant les

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yeux:

« Il y a la vérité naturelle et la vérité Surnaturelle.

Les vérités naturelles, auxquelles appartiennent les principes de la nature et les conclusions prochaines

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202

l'église et les libertés

que la raison en déduit, constituent comme le com¬ mun patrimoine du genre humain; elles sont comme le solide fondement sur lequel reposent les mœurs,

la justice, la religion, l'existence même de la société humaine; et ce serait dès lors la plus grande des impiétés, la plus inhumaine des folies, que de les laisser impunément violer et détruire. Mais il ne faut pas mettre moins de scrupules à conserver le grand et sacré trésor des vérités que Dieu lui-même nous a fait connaître. »

Voilà pourquoi l'Église, en la personne des Sou¬ verains Pontifes, revendique pour ses prêtres et pour ses évêques le droit de participer directement aux fonctions de l'enseignement public. Léon XIII s'ex¬ prime ainsi sur ce sujet dans l'encyclique Æterni Patris : « Les Pasteurs suprêmes de l'Église ont tou¬ jours cru que leur charge les obligeait aussi à con¬ tribuer de toutes leurs forces au progrès de la véritable science et à pourvoir, en même temps, avec une singulière vigilance à ce que l'enseignement de toutes les sciences humaines fût donné partout selon les règles de la foi catholique. »

Il est encore plus explicite dans son encyclique Dei : Quant à l'Église, que Dieu luimême a établie, l'exclure de la vie publique, des lois, de l'éducation de la jeunesse, de la société do¬ mestique, c'est une grande et pernicieuse erreur. La vraie maîtresse de la vertu et la gardienne des

Immortale

mœurs est l'Eglise du Christ. »

Pie IX avait eu soin de fixer les attributions légi¬ times du clergé dans son encyclique Nobis et nobiscum : Vous revendiquerez la principale autorité, une autorité pleinement libre, sur les professeurs des

sciences sacrées et sur toutes les choses qui sont de la religion ou qui y touchent de près. Veillez à ce qu'en rien ni pour rien, mais surtout en ce qui touche les choses de la religion, on n'emploie dans

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LA LIBERTÉ D'ENSEIGNEMENT

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203

les écoles que des livres exempts de tout soupçon d'erreur. Avertissez ceux qui ont charge d'âmes d'être vos coopérateurs vigilants en tout ce qui concerne les écoles des enfants et du premier âge. Que les écoles ne soient confiées qu'à des maîtres et à des maîtresses d'une honnêteté éprouvée et que, pour enseigner les éléments de la foi chrétienne aux petits garçons et aux petites filles, on ne se serve que de livres approuvés par le Saint-Siège. » L'Église veille à ne point sortir de sa mission ■spirituelle, quand elle fait valoir ses droits à en¬ seigner ou, tout au moins, à contrôler l'enseignement donné aux enfants catholiques. Il n'y a dans ses réclamations rien d'excessif. Un État soucieux du bien commun devrait solliciter son concours et le

mettre à profit. La République française préfère la tenir à l'écart. Son attitude ne peut s'expliquer, si l'on ne parvient à en découvrir les causes. L'histoire de l'enseigne¬ ment public en France nous les révèle. Elle fait comprendre les difficultés que l'on agite d'ordinaire autour de cette grave question. Je ne crois pas, au reste, qu'il soit possible de la résoudre, sans les lumières que la connaissance du passé est seule ca¬ pable de fournir. * **

La guerre que l'État fait à l'Église dans l'école, se rattache à l'exécution d'un plan. Je l'ai dénoncé plusieurs fois. Il faut y revenir encore. L'Église occupait une place considérable dans l'an¬ cienne France. Elle ne s'y tenait pas en souveraine oisive. Les services multiples qu'elle remplissait — l'enseignement était du nombre — lui assuraient sur le pays une influence énorme. C'est par ce moyen qu'elle maintenait la nation sous l'empire de sa doctrine. Les théoriciens qui voulaient à tout prix

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L'ÉGLISE ET LES LIBERTES

204

soustraire la France à l'autorité du Catholicisme,

expulsèrent le clergé de tous les services publics. Pour les laïciser plus complètement, ils entreprirent avec

succès

la

laïcisation

de

l'État

lui-même.

On

sait les réalités politiques et les concepts irréligieux qu'enveloppent mal ces termes laïciser et laïcisation. Jusqu'à la fin du dix-huitième siècle, l'Église, qui avait assumé la tâche onéreuse d'organiser l'ensei¬ gnement, continuait à le donner ou, tout au moins, à le diriger. L'État la mit dans l'impossibilité de le faire désormais. Comme une nation ne peut se pas¬ ser d'écoles, l'État en ouvrit à ses frais et il en prit toute la direction. Cela entrait dans ses vues. Il pourrait ainsi veiller directement à la formation de l'esprit public et étendre aux intelligences son be¬ soin de dominer. Il prenait à son compte la mission intellectuelle et morale, qui appartient à l'Église. Ces faits ont une grande importance. Il y a lieu de les exposer par le détail. Nous verrons mieux alors ce qu'il conviendrait de faire pour mettre de l'ordre, de la vérité et de la liberté dans ce qui existe. Car il ne s'agit point de créer de toutes pièces un sys¬ tème d'enseignement. On ferait mieux, en dégageant des influences étrangères, qui les détournent de leur but, ceux qui y sont légitimement intéressés. On arriverait ensuite à tirer un parti sage des éléments mal distribués, qui s'agitent en désordre dans les universités, les collèges et les écoles. Ce serait suffi¬ sant pour doter notre enseignement public d'une

organisation souple et prudente, grâce à laquelle il s'adapterait aux besoins les plus divers et s'ache¬ minerait ainsi peu à peu vers cette perfection re¬ lative, dont le monde présent est susceptible. L'organisation scolaire que la Révolution française

voulut détruire était le résultat d'une longue expé¬ rience. Elle s'était formée lentement, sans système préconçu, en raison des besoins qui se manifestaient.

LA LIBERTÉ D'ENSEIGNEMENT

205

Ainsi avaient grandi toutes nos institutions nationales. C'est ce qui en faisait la sagesse et l'harmonie. On ne vit jamais nos Souverains émettre au sujet des écoles du royaume la moindre prétention poli¬ tique. Personne n'y songeait, et on ne l'aurait pas admis. Ce n'était point dans les mœurs. Les Rois cependant prenaient, en général, grand intérêt au pro¬ grès de l'enseignement. Nul ne s'en occupa autant que Charlemagne. Il inaugura une période de cul¬ ture littéraire. Les évêques et les abbés de son em¬ pire partageaient avec lui l'honneur et le travail. Déjà, sous les mérovingiens, les conciles avaient recommandé l'instruction de l'enfance et de la jeu¬ nesse aux

moines

et aux

clercs.

Ils

renouvelèrent

ces instances pendant tout le cours du Moyen Age. Les hommes d'Êglise ne se bornaient pas à émettre des vœux ou à donner des ordres. Ils payaient de leur personne. Les écoles s'étaient multipliées dans les abbayes et auprès des cathédrales pendant les huitième et neu¬ vième siècles. Elles devinrent encore plus nom¬ breuses au onzième et au douzième. Les grandes écoles monastiques donnèrent d'abord le signal. Les maîtres et les élèves purent réaliser des progrès con¬ sidérables sur les périodes précédentes. Vinrent ensuite les écoles épiscopales de Paris, de Chartres, de Laon et autres villes. Leurs professeurs rivalisèrent de science avec ceux des abbayes; ils attirèrent un plus grand nombre de disciples. Cet enseignement se donnait, à l'époque où l'on cons¬ truisait nos belles cathédrales. Le succès amena un

perfectionnement. Il provoqua des besoins nou¬ veaux et, pour les satisfaire, on organisa les institu¬ tions d'études générales ou universités. Toutes les branches du savoir y étaient cultivées. L'école n'avait pas eu jusqu'à ce jour d'existence propre. C'était une dépendance de la cathédrale ou

1,

206

L'ÉGLISE ET LES LIBERTÉS

de l'Abbaye. Avec le Studium générale ou université,

elle eut sa vie à elle. Le Pape lui octroyait, d'accord

avec le Roi, l'existence légale et les privilèges qu elle entraîne.

C'était une institution ecclésiastique que la nation

fit sienne, sans l'enlever à l'Église. Elle prenait place à côté du diocèse, du monastère ou du couvent. Son organisation avait, pour la fixer, le texte de ses sta¬ tuts et de ses privilèges. Nos universités ont rendu à la civilisation religieuse et latine des services incontestés. Notre culture fran¬

çaise s'est élaborée chez elles et sous l'action de leur enseignement. La France voyait dans la succes¬ sion et l'ensemble de leurs maîtres une puissante autorité intellectuelle et morale. Les esprits qui la reconnaissaient se maintenaient, par le fait, sous la discipline fortifiante d'une tradition.

Ces grandes institutions jetèrent dans le sol et dans l'histoire des racines telles qu'on ne pense même pas à les arracher. Nous les retrouvons sous toutes les organisations actuelles. On dirait qu'elles font corps avec la nation. Quelques-unes cependant dispa¬ rurent; elles étaient devenues inutiles. Je nomme Cahors, Avignon, Perpignan, Bourges et Reims.

Chaque université jouissait de son autonomie, par conséquent d'une vie distincte. La renommée de ses

maîtres faisait son succès. On avait multiplié auprès d'elle les établissements destinés au service des étu¬

diants. Les collèges surtout abondaient. Ils portaient tantôt le nom d'un saint, tantôt celui d'un fondateur,

d'une province ou d'une nation. Toute une jeunesse y recevait gratuitement le vivre et le couvert. Il y en avait pour les ordres religieux et les grandes ab¬ bayes. Rien aujourd'hui, sauf Oxford et Cambridge en

Angleterre, ne donne une idée de ce que pouvait être jadis une agglomération d'étudiants et de maîtres,

LA LIBERTÉ D'ENSEIGNEMENT

207

organisée comme elle Tétait à Paris. (Tétait à la fois complexe et pratique. Il fallait que chacun y trouvât de quoi satisfaire ses exigences morales, intellectuelles et matérielles, pour que cela ait duré tant de siècles et laissé dans notre histoire littéraire des traces aussi

profondes. L'enseignement supérieur et l'enseignement secon¬ daire se confondaient dans les universités médiévales.

On ne songea à les séparer qu'au temps de la Re¬ naissance. Ce fut encore une œuvre de l'Église. Les Jésuites prirent la part principale à cette trans¬ formation des méthodes d'enseignement. Ils fondè¬ rent dans les villes des collèges d'humanités. D'autres ordres religieux suivirent cet exemple. Les prêtres de l'Oratoire se distinguèrent de leur côté. Les prêtres séculiers et les laïques ne se tinrent pas en dehors du mouvement.

Les diocèses eurent à créer, après le Concile de Trente, les séminaires, où les jeunes clercs re¬ cevaient une instruction professionnelle, faite des humanités, de la philosophie, de la théologie et du

droit

canon.

Ces collèges et ces séminaires furent en pleine acti¬ vité dans le courant du dix-septième et du dix-hui¬ tième siècles. Les services qu'ils rendirent aux études classiques et à la culture française sont trop con¬ nus pour que j'aie à en parler. On peut cependant leur adresser un reproche. Ils étaient trop nombreux. Les hommes ayant une culture classique surabondaient. Les professions ma¬ nuelles leur répugnaient. Parce que les places étaient occupées, ils se lancèrent, comme des ambitieux et des affamés, dans une révolution qui leur offrait de vastes espérances. L'enseignement primaire était abandonné aux fa¬ milles, à l'Église et aux initiatives privées. On n'avait

pas senti le besoin de créer une organisation géné-

208

l'église et les libertés

raie. De fait, ce besoin n'existait pas. Chacun se tirait d'affaire, dans son milieu, comme il pouvait. Il était si facile d'apprendre aux enfants la lecture, l'écri¬ ture, le calcul, la religion et les vérités indispensables. Cela n'allait pas très loin. Et on s'en contentait alors. Saint Jean-Baptiste de la Salle fonda ses Frères des Ecoles Chrétiennes pour l'éducation des enfants pau¬

vres, qui sont généralement abandonnés à eux-mê¬ mes dans les villes. Plusieurs diocèses bénéficièrent

de créations analogues. Mais les femmes se prêtaient

mieux que les hommes à ce labeur de l'école pri¬ maire. Les institutrices religieuses trouvèrent moyen d'échapper à la révolution et elles purent reprendre leur tâche aussitôt après la crise. Quelques-unes des communautés, que souvent elles formaient, se sont depuis transformées en congrégations religieuses. Ce défaut presque général d'organisation fait que ces écoles ont à peine laissé de traces. Des esprits superficiels se sont mis à conclure que l'enseigne¬ ment primaire n'existait pas. C'est une erreur. Il existait. Des érudits consciencieux l'ont démontré, pièces en mains. "On pouvait être satisfait de ses résultats. r* l

La Révolution se fit une joie maligne de tout dé¬ truire, afin de mieux déchristianiser la France. L'en¬ seignement, à ses divers degrés, y passa comme le reste. Puis elle se mêla de reconstruire tout à neuf.

C'est alors que son impuissance devint manifeste. Elle dressa des plans, elle fit des lois, elle promulgua des arrêts, elle nomma des fonctionnaires, elle ou¬

vrit des crédits. Son œuvre scolaire s'arrêta presque partout en cours d'exécution, faute d'ordre et de res¬ sources. Mais on assista à de beaux effprts de

réorganisation spontanée, dès que le pays put res-

eu

la liberté d'enseignement

pirer en

209

paix. L'incohérence était cependant inévi-

table, cela va sans dire.

Napoléon coordonna tout ce travail. Il saisit, en ses mains puissantes, l'enseignement, comme la religion et les principaux services publics. L'école devint à ses yeux le moyen nécessaire de façonner des sujets et des soldats. Il réussit à l'organiser en conséquence.

Laissons de côté sa préoccupation maladive du pou¬ voir personnel et prenons les faits en eux-mêmes.

Napoléon apparaît comme le créateur d'un système l'État enseignant, l'État maître d'école. nouveau, Le système fit fortune. Il passa les frontières; mais son application ne fut poussée nulle part aussi loin L'Empereur créa l'Université de France. Cette institution englobait toutes les écoles et tout le personnel enseignant. Ce n'était néanmoins qu'un département de l'administration publique, avec un ministère spécial pour le diriger. Les régimes qui ont remplacé le premier Empire se que

chez

nous.

sont passé les uns aux autres cette œuvre et cette tra¬ dition. La troisième République a, il est vrai, tenté une

reconstitution

des

anciennes

universités

auto-

nomes. Mais celte mesure décentralisatrice, qui est limitée à l'enseignement supérieur, est appliquée de

façon telle que l'État ne perd rien de sa toute-puis¬ sance.

Napoléon ne songea pas un instant à exclure le clergé de l'école. Il lui fit même la part très belle. Tous les collèges avaient leurs aumôniers. En outre, de nombreux prêtres furent admis à enseigner. Il y en eut dans les conseils de l'Université et aux postes influents. Des écoles primaires furent confiées à des religieux et à des religieuses. Les choses allèrent de même sous les régimes suivants.

De ces faits et d'autres semblables, on ne pourrait conclure que l'État ait reconnu tout son droit à l'Église. Il ne lui reconnaissait même rien du tout. L'Église et les libertés

H

210

l'église et les libertés

Il utilisait les services d'ecclésiastiques. Son libéra¬ lisme n'alla pas plus loin. L'Église semblait par ses ministres être dans l'U¬ niversité, assez pour couvrir ce qui s'y faisait et s'y disait et pour endosser une lourde responsabilité devant les familles et à ses propres yeux. Elle n'y avait cependant pas une place de directrice, la seule qui lui convînt. Il lui était impossible de prendre la moindre mesure qui pût empêcher cet enseigne¬ ment officiel de servir de véhicule aux doctrines les

moins en harmonie avec la foi catholique. Le gouvernement de Louis XVIII et celui de Char¬ les X introduisirent les prêtres dans l'Université au¬ tant qu'ils le purent. La charge importante de grandmaître fut .même confiée à un évêque. Ce n'était pas suffisant. L'État restait enseignant; il usait des prê¬ tres et de l'évêque comme de simples fonctionnaires. Ceux-ci tenaient de lui leur mandât; ils ne représen¬ taient point l'Eglise. Plus tard, les conseils de l'Université s'ouvrirent aux évêques. Mais on ne leur accordait pas cette auto¬ rité spéciale, qui leur revient en qualité de pasteurs des âmes. La présence d'une multitude de Frères et de Sœurs dans les écoles communales au temps du second Empire suggère des réflexions analogues. Ce n'étaient jamais que les fonctionnaires de l'État en¬ seignant. La loi Falloux garantit aux familles une liberté de l'enseignement secondaire. Loin de moi la pensée de nier les avantages que les catholiques ont tirés de cette liberté, grâce au dévouement du clergé séculier et des ordres religieux. Il ne faudrait cependant point s'illusionner à plaisir. Cette loi ne laisse qu'une liberté partielle. Des prê¬ tres et des religieux ont bien la facilité d'ouvrir des collèges et d'y donner eux-mêmes l'enseignement.

Mais c'est toujours l'enseignement de l'État, puis-

la liberté d'enseignement

211

qu'il impose ses programmes et qu'il sé réserve le monopole des examens.

Toute une partie du siècle dernier s'est passée en réaction pliis ou moins complète et sincère contre les idées et les œuvres de la révolution. Il en fut ainsi

sous la Restauration, sous la Monarchie de juillet, sous le second Empire et au commencement de la troisième République. Sous ce dernier régime, la vic¬ toire de la Révolution s'est affirmée de bonne heure.

Ses chefs, profitant des expériences du passé, ont voulu faire un travail durable. Il leur a fallu pour

cela choisir les articles de leur programme, en rai¬ son de ce que le pays pouvait porter. Mais ils res¬ tèrent toujours fidèles à leur plan. Les atténuations, auxquelles ils consentirent, n'étaient qu'extérieures. Les conditions de la campagne les rendaient néces¬ saires.

Deux idées, qui se tiennent, dominent toute leur doctrine, comme leur action politique; la neutralité scolaire et la séparation de l'Église et de l'État; Ils ont réalisé, au moment possible, cette double laïcisa¬ tion.

La laïcisation de l'enseignement s'est faite la pre¬ mière. Ils ont procédé avec mesure, en évitant de dire ce qu'ils prétendaient faire. Cette méthode habi¬ tuelle des sectes lèur convenait. Ils se donnèrent un

but public, pratiquement ils en poursuivaient un autre.

En premier lieu et' très haut, on les entendit: parler du respect qu'il fallait témoigner aux idées de cha¬ cun. Comme les enfants d'une même école pouvaient appartenir à des familles professant des cultes divers ou même n'en ayant aucun, le maître leur devait un respect égal. Dans ces conditions, une neutralité

212

l'église et les libertés

s'imposait. Le public entendait par là une neutralité de convenance. Cette interprétation fit à elle seule la fortune du mot. Pendant ce temps, les organisa¬ teurs de l'enseignement dÉtat mettaient cette équi¬ voque à profit. Ils préparaient l'application d'une neutralité philosophique. Ce fut la laïcisation de l'école. L'enseignement religieux en est exclu. On ne s'y occupe pas de Dieu. L'ordre surnaturel et le sim¬ ple ordre spirituel sont passés sous silence, comme s'ils n'existaient point. Les familles peuvent deman¬ der qu'un enseignement religieux soit donné à leurs enfants. Il est fait suivant leur désir. Mais cet en¬

seignement n'a rien d'officiel. C'est affaire privée. Nous avons, j'en conviens, le correctif de l'ensei¬ gnement libre. Mais n'en exagérons pas l'importance. Cette liberté est par trop relative, je l'ai montré tout à l'heure. Il n'y a donc pas à y revenir. Cette liberté cache une injustice criante. Ceux qui veulent en profiter font concurrence à l'État, puis¬ qu'ils organisent un enseignement rival du sien. Ils en assument toutes les charges financières. Or ils sont obligés de fournir, par ailleurs à l'État, en qualité de contribuables, le budget des écoles qu'ils réprou¬ vent. Les voilà donc condamnés à payer deux fois l'impôt de l'Instruction publique.

J'ajoute que la grande majorité des Français se voit, pour une raison ou pour une autre, dans l'im¬ possibilité de confier ses enfants à une école libre. C'est donc pour eux une liberté illusoire. Les catholiques, qui ont adopté dans leurs reven¬

dications la seule tactique électorale, veulent bien s'en contenter. Ils demandent seulement qu'il soit fait une application équitable de la neutralité et de la liberté. Ce n'est pas le lieu de critiquer cette méthode d'action politique et religieuse. Je me borne à cons¬ tater qu'elle n'est pas la seule. Pour ma part, et il

me semble que tel est votre sentiment, je la crois

la liberté d'enseignement

213

inefficace. Deux faits empruntés à notre histoire contemporaine me confirment dans cette conviction. Louis XVIII aurait voulu supprimer T Université napoléonienne. Il répondait par là, à un vœu du pays. Plus que d'autres, les prêtres et les catholiques fer¬ vents se plaignaient du régime scolaire impérial. Mais leurs efforts s'épuisèrent en plaintes et en ré¬ clamations. Il aurait fallu préparer une réorganisa¬ tion pratique de l'enseignement. Personne n'y songea. Lorsque le Roi fit appel aux bonnes volontés des hommes compétents, ils se montrèrent au-dessous de la confiance dont ils étaient l'objet. N'ayant rien prévu, ils furent incapables de présenter un plan qui pût satisfaire. Le gouvernement royal se trouva dans la nécessité de maintenir ce qui existait, moyen¬ nant de légères améliorations. Une belle occasion était donc perdue. Durant les dix dernières années du roi Louis-Phi¬

lippe, les catholiques réclamèrent la liberté d'ensei¬ gnement. Ils appuyaient leurs exigences sur les mo¬ tifs les plus graves. Un gouvernement, soucieux de ses devoirs, aurait dû leur accorder satisfaction im¬ médiate. Les événements de 1848 leur donnèrent un

Parlement bien disposé en leur faveur. Ils eurent une liberté d'enseignement. Les auteurs de la loi et leurs amis se déclarèrent

satisfaits. Mais ce sentiment n'était pas général. D'au¬ tres catholiques furent déçus. Ils s'attendaient à mieux. Ce mieux eût été possible. Beaucoup espé¬ raient que l'Université allait enfin disparaître, et

faire place à un enseignement libre généralisé. Il aurait fallu, pour réussir, mûrir longtemps à l'avance l'organisation pratique de cet enseignement et le présenter dans les dispositions d'une loi très précise. Les Français d'alors trouvèrent plus simple et plus

efficace d'applaudir les orateurs qui célébraient élo-

“■“A*'**

214

I/ÉGLÏSE :ET LES LIBERTES

quemment la liberté. Le moment venu, ils durent se contenter de celle qu'on leur offrit.

Notre régime scolaire est mauvais. On ne saurait trop le redire. ;La neutralité, sous quelque forme qu'on la présente, est inacceptable. Ce n'est point elle cependant qu'il importe d'attaquer. Jïlle n'est après: tout qu'un effet, ayant sa cause dans l'ensei¬ gnement d'État. Voilà le mal qu'il faut dénoncer et combattre, pour enfin le supprimer. Comme on ne supprime bien que ce que l'on rem¬ place, il est prudent de rechercher les conditions d'une réorganisation possible de l'enseignement pu¬ blic.

L'enseignement d'État, tel qu'il fonctionne en Fran¬ ce, est mauvais. Il pourrait fonctionner d'une autre manière. C'est le cas en Prusse. Ce système est loin d'être parfait.

Il donne cependant des résultats satisfaisants. Ses auteurs ont évité les écueils, dans lesquels on est tombé chez nous. L'État s'arroge, il est vrai, le mo¬ nopole de l'enseignement. Il accepte néanmoins dans ses propres établissements le concours du clergé.

Je ne parle pas des prêtres, qui occupent des chaires

au même titre que les laïques. Ce sont des fonction¬

naires, comme leurs collègues; ils ne représentent pas l'Église.

L'Église est représentée officiellement dans l'école publique par un prêtre chargé d'enseigner la reli¬

gion et ce qui s'y rapporte. L'enseignement primaire est confessionnel, c'est-à-dire ouvertement religieux.

La partie religieuse est réservée au ministre du culte;

en commune catholique, c'est le curé, et, ën commune protestante, le pasteur. On ne craint pas d'ou¬ vrir dans les communes mixtes deux écoles. L'en-

LÀ LIBERTÉ ^ENSEIGNEMENT.

215

seignement religieux et la direction morale qui le complète ne sont pas négligés dans les gymnases ou établissements d'enseignement secondaire. Ce sys¬ tème, malgré ses imperfections, n'a rien qui soit en désaccord avec les prescriptions du Saint-Siège. Les droits de l'Église et de la famille sont sauvegardés. La thèse qui écarte l'État de l'enseignement ne va

point jusqu'à lui interdire de s'y intéresser. Ce se¬ rait une exagération, par conséquent une erreur. L'État, quand il n'est pas maître d'école, doit sui¬ vre de très près l'enseignement. Il entre dans ses attributions de le contrôler et de stimuler au mieux

les maîtres et les élèves par ses subventions et ses encouragements.

Ce rôle, que la nature de ses fonctions lui assigne, serait incompatible avec l'exercice direct de l'en¬ seignement. On ne se contrôle, on ne se stimule pas soi-même. L'État est fait pour obliger les citoyens à remplir un devoir ou à les suppléer, s'ils ne le peuvent. Qui pourra le contraindre ou le rempla¬ cer, en cas de besoin, s'il commence par s'attribuer tous les devoirs?

Le bien tente pour

sentiment de l'intérêt général et du plus grand nous pousse à exiger de l'État qu'il se con¬ de ses propres attributions. C'est le seul moyen lui de s'en acquitter convenablement. **

Nous attendons surtout du Roi le statut organique de l'enseignement. Dans cette organisation constitutionnelle, les droits et les devoirs des intéressés devront, avant tout, être pris en considération. Ce sont d'abord les enfants

et les maîtres, puis l'Église et les associations pro¬ fessionnelles.

Les enfants, c'est-à-dire les élèves et les étudiants,

216

l'église et les LIBERTÉS

forment l'école passive; ils sont enseignés. Leur âge ne leur permet guère d'avoir une volonté éclairée ou de faire valoir leurs droits. Ces droits reviennent

à leurs familles; leurs parents veulent pour eux. La nature l'exige, à l'encontre des théories de nos Étatistes, lesquels veulent dépouiller la famille de ces attributions pour en faire honneur à l'État. Les familles ont à couvrir, dans la mesure où elles le peuvent, les frais de l'instruction de leurs enfants. Comme ces contributions n'égaleraient point les dé¬ penses énormes qu'entraîne une forte organisation

de l'enseignement public, l'État intervient pour une part très large. Le budget annuel, dont il dispose, le lui permet.

Une législation véritablement libérale simplifierait tout, en accordant toutes facilités d'ouvrir des éta¬ blissements spéciaux, de créer des bourses, de doter des chaires, des collèges ou des écoles. Les dons afflueraient, le jour où les bienfaiteurs auraient des garanties sur la perpétuité de leurs intentions. Les maîtres sont intéressés à l'enseignement pour d'autres motifs. C'est leur métier, puisqu'ils en vi¬ vent. Comme tous les citoyens exerçant une pro¬ fession, ils ont le droit d'en tirer la plus grande somme d'avantages possibles et légitimes et le devoir d'atteindre, dans l'exercice de cette fonction, la per¬ fection dont ils sont capables. Le succès des écoles

en dépend; l'avenir de la jeunesse aussi. Les maî¬ tres seuls, en additionnant leurs expériences et en cherchant toujours le mieux, peuvent obtenir ces résultats.

Il y aurait, pour leur rendre la tâche facile, à leur enlever jusqu'aux apparences du fonctionna¬ risme et à les constituer en un corps, dont les membres seraient rattachés les uns aux autres, grâce à une organisation formée en raison des besoins de la profession elle-même. L'État interviendrait le moins

LA LIBERTÉ D'ENSEIGNEMENT

217

possible. Le corps enseignant aurait ses responsa¬ bilités. Il dirigerait effectivement tout le service de renseignement public. Une hiérarchie deviendrait né¬ cessaire pour maintenir Tordre et Tunité. Les maî¬ tres ne subiraient que son influence, en tout ce qui touche à leur activité professionnelle. Les droits immédiats des parents, des proprié¬ taires ou administrateurs de T école, des corporations et de T État lui-même, trouveraient là des limites infranchissables. Les maîtres, ayant d' ailleurs avec eux des relations incessantes, auraient mille moyens de connaître leurs volontés. Mais on ne pourrait asservir leur enseignement aux désirs des personnes étrangères à la fonction. Ce serait une déchéance professionnelle. De tout cela, il faut retenir la nécessité de donner à renseignement une organisation corporative. L'Église a le droit d'intervenir dans l'instruction religieuse et l'éducation des enfants catholiques. Ces enfants lui appartiennent, en vertu des liens sacrés formés par le baptême. Le travail de leur instruc¬

tion religieuse et de leur éducation se poursuit paral¬ lèlement aux études de l'enseignement primaire et secondaire. Leur instruction religieuse peut se don¬ ner à l'école ou à l'église; elle peut être donnée par l'instituteur ou par une autre personne. Cela n'im¬ porte guère. Il faut et il suffit qu'elle soit donnée au nom de l'Église, sous sa direction et son entière responsabilité.

On voit le rôle du curé dans l'école paroissiale et de l'aumônier dans un collège ou un pensionnat. Ils représentent l'Église. L'instituteur et le prêtre par¬ ticipent à l'éducation des enfants, chacun en raison de son caractère. Leur travail, quoique distinct, est inspiré par les mêmes vérités et il tend au même but.

L'enseignement des lettres et des sciences profanes

218

l'église et lés libertés

n'est pas de son ressort. Elle est tranquille, si les maîtres respectent ses doctrines, sa morale et ses institutions. Un recours aux chefs hiérarchiques lui

serait facile, si jamais Tun d'eux manquait à son devoir. La présence de prêtres dans le personnel enseignant est à elle seule un préservatif. Du reste, la liberté qu'ont les parents, les administrateurs de collèges ou d'écoles, de choisir, pour enseigner, des religieux, écarte en bien des cas cette difficulté. Elle existe moins encore dans les établissements que l'Église fonde à ses risques et périls et dans ceux dont elle assume la complète direction.

L'Église est maîtresse absolue dans les séminaires, petits et grands, où elle forme ses clercs. Ce sont de véritables écoles professionnelles, qui lui appartien¬ nent en propre. Son droit se trouve dans celui des grands corps de l'État, chargés des principaux ser¬ vices publics et des corporations ou associations professionnelles. Il est naturel que les candidats aux fonctions se forment dans les écoles spéciales, cons¬ tituées et dirigées par les hommes compétents de la profession. Ces écoles pratiques sont appelées à rendre des services éminents. Mais il est indispensable de les abandonner complètement aux corporations ellesmêmes. Elles ont seules qualité pour les fonder, les organiser et les diriger. L'émulation, en provoquant de nombreuses initiatives, donnera les meilleurs ré¬

sultats. L'enseignement technique et pratique, qui caractérise ces écoles, n'exclut pas forcément les études primaires et secondaires. Aussi arrivera-t-il

souvent que les fondateurs juxtaposeront ce dou¬ ble enseignement dans une même maison. Les droits du métier seront aisément sauvegardés dès l'origine. Par eux-mêmes, l'enseignement primaire et l'en¬ seignement secondaire n'ont aucun caractère profes¬

sionnel. Ils appartiennent à cette culture générale qne

LA LIBERTÉ D'ENSEIGNEMENT

219

tout homme civilisé possède. Les établissements où on les donne doivent être assez répandus pour que les familles les aient à leur portée. Les écoles primaires. destinées à tout le monde, seront, par la

force des choses, les plus nombreuses. Il n'y aurait pas à en créer de nouvelles. Celles qui fonctionnent aujourd'hui suffiraient amplement aux besoins du pays. **

Un gouvernement sage n'aurait qu'à tenir compte dans leur réorganisation des nécessités, pour réa¬ liser des économies appréciables. Il importe de se bien persuader qu'un retour prudent et ferme à l'ordre rationnel ri5 amènerait en matière scolaire aucun bou¬

leversement. Il mettrait un terme aux conséquences de bouleversements antérieurs. Ce qui n'est pas du tout la même chose.

Chaque commune a généralement deux écoles pri¬ maires, l'une pour les garçons, l'autre pour les filles. Les communes trop étendues ont, en outre, des écoles de hameau. Les garçons et les filles fréquen¬ tent alors une même école, connue sous le nom d'école mixte, si la commune est trop petite. C'est assez.

Arrachez les instituteurs et institutrices à l'influence

politique du préfet, du candidat et de leurs agents, pour les laisser sous l'action de chefs hiérarchiques choisis dans le corps enseignant. Attribuez soit au conseil municipal, soit à une délégation des familles intéressées le choix des titulaires de l'école. Faites à

l'enseignement religieux la part qui lui revient. Lais¬ sez

l'influence

des

familles

s'exercer

discrètement

sur l'élaboration des programmes et, en les adaptant à leurs besoins et au milieu, les pénétrer d'éléments professionnels. Vous aurez écarté les causes et les

«

220

L'ÉGLISE ET LES LIBERTÉS

facteurs des désordres présents et généralisé une discipline scolaire, dont tout le monde sera satisfait. Les parents juifs, protestants ou infidèles pourront toujours ouvrir des écoles destinées à leurs enfants. En pareil cas, ils seront dispensés de contribuer par l'impôt aux frais de renseignement communal. Toute famille, toute personne, toute institution, qui en aura la pensée et les moyens, sera ladmise à fon¬ der et à doter une école rurale, avec telles conditions religieuses ou professionnelles qui lui agréeront. L'as-

sentiment des intéressés, c'est-à-dire des familles, qui useront de l'école, et du corps enseignant de la région, sera préalablement obtenu. Une telle école pourra tenir lieu d'école communale et réaliser, au profit des habitants, une économie budgétaire. Les choses ne se passeront pas avec cette simpli¬ cité dans les agglomérations urbaines. Les écoles se multiplieront en raison des besoins. Ces mêmes besoins amèneront dans leurs programmes et leur fonctionnement de grandes différences. Les initiatives

privées suppléeront à rait entreprendre ou toute la charge. Ces possibilité d'accroître

ce que la commune ne pour¬ ferait mal, si elle en prenait initiatives auront toujours la leur puissance au moyen de-

fédérations. On allégerait les contributions déjà lour¬ des d'une municipalité urbaine, en créant autour des écoles des conseils de famille, dont le rôle serait facile à déterminer.

Une liberté bien comprise permettrait aux Fran¬ çais, laïques ou religieux;, professionnels de l'ensei¬ gnement, et aux familles, avec le concours des com¬

munes et de l'Église, de doter ainsi nos villes d'institu¬ tions scolaires et d'obtenir de celles existant des

résultats bien meilleurs. Ceux qui ne partagent pas nos convictions catholiques pourraient organiser un

enseignement qui leur convienne.

Les établissements d'enseignement secondaire bé-

LA LIBERTÉ D'ENSEIGNEMENT

221

néficieraient plus que les autres d'une sage liberté. La liberté des programmes leur est aussi nécessaire

que la liberté des fondations. Il n'y aurait de li¬ mites que celles posées par les intéressés. Les fa¬ milles ont un moyen pratique de dire ce qu'elles pensent, en donnant ou en refusant leur confiance. La corporation des professeurs de l'enseignement secondaire n'a pas cette facilité. Son avis favorable doit précéder toute nouvelle fondation. Il appartient au corps enseignant de modifier ou de créer des programmes, et d'autoriser ceux qui sont dûs aux initiatives privées. Un manque de con¬ trôle exposerait gravement la culture nationale et les familles n'auraient aucune garantie. L'Église aurait son mot à dire. Il lui est si facile de frapper d'interdit un établissement dont les pro¬ grammes lui inspireraient de justes défiances et qui aurait une discipline défectueuse. De pareilles me¬ sures sont sans effet, avec les monopoles avoués ou déguisés. Elles ont une efficacité irrésistible en ré¬ gime de liberté. Il y aurait recours contre tout hom¬ me d' Église, qui prononcerait sans motifs suffisants un interdit pareil. Les collèges ou lycées ont besoin de subsides. Les pensions ne couvrent généralement pas les frais, qui sont énormes. Actuellement l'État, les départe¬ ments et les

communes subventionnent les établis¬

sements officiels. Les collèges libres doivent leur existence au dévouement des maîtres, qu'un hono¬ raire dérisoire satisfait, et aux contributions de per¬ sonnes charitables. Il y a là une injustice flagrante. Elle disparaîtrait, du jour où il n'existerait aucun enseignement d'Ëtat. Les communes et les provinces pourraient avoir des collèges. Les diocèses, les paroisses, les ordres re¬ ligieux, les sociétés privées, des particuliers auraient

aussi les leurs. L'État ne créerait point de situations

222

L'ÉGLISE ET LES LIBERTÉS

privilégiées au profit des uns ou des autres. 11 y

aurait entre eux une égalité parfaite. Plusieurs se suffiraient à eux-mêmes, grâce à une bonne admi¬ nistration, aux succès qui attirent le nombre et la qualité des élèves, à des fondations de bourses ou de chaires. Quelques-uns pourraient bénéficier de ri¬ ches dotations. *

Supposons que ce régime scolaire fonctionne. La tâche de l'État se trouve fort simplifiée. On a besoin de lui. Souvent il subventionne; mais il ne le fait pas en aveugle. L'étendue et la nature des nécessités, le nombre des élèves, le caractère et la valeur de l'enseignement, les succès obtenus doivent être pris en considération. Les collèges, qui fonctionnent aux dépens des com¬ munes oü des provinces, jouissent d'une situation privilégiée. Il en résulterait facilement une inégalité qui semblerait injuste à des collèges libres, s'il en existait dans la région. Le législateur devra le pré¬ voir.

Un rapprochement de l'enseignement professionnel et de l'enseignement secondaire est dans la nature des choses. Les petits séminaires et les prytanées nous le montrent en acte. L'organisation corpora¬ tive des fonctions et des métiers aura pour consé¬ quence inévitable un développement rapide de cette méthode

d'éducation.

L'État

devra laisser faire.

A

la faveur de cette liberté, les initiatives combinées des maîtres et des associations professionnelles fe¬ ront face à tout. Il en résultera de sérieuses écono¬

mies, un progrès réel de l'instruction publique, de l'esprit de corps et des aptitudes de métier. L'enseignement professionnel ne peut être confondu

avec l'apprentissage. L'apprenti quitte l'école et passe

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la liberté d'enseignement

223

dans l'atelier. Or l'enseignement est affaire d'école.

Il prépare au métier ou à la fonction. Il précède l'ap¬ prentissage proprement dit. Le mot apprentissage n'est pas reçu dans les carrières libérales; on parle de stage. Ces deux mots signifient une seule chose. L'enseignement des écoles professionnelles est avant tout technique. Il n'intéresse pas directement l'Église. Les fondateurs ou les directeurs peuvent néanmoins

faire appel à des religieux ou à des prêtres, soit pour donner l'enseignement lui-même, soit pour as¬ surer aux élèves une direction religieuse. S'il en est

autrement, le clergé a, par l'exercice de la vie pa¬ roissiale et les œuvres, les moyens d'exercer sur

cette jeunesse son influence hors de l'école. L'enseignement supérieur est concentré de nos jours dans les Facultés, dont l'ensemble constitue une Université. Il comprend les lettres, les sciences, le droit et

la

médecine.

Cette

classification

rudimen¬

taire est ancienne. On n'y trouve point la place d'études, qui ont, en ce moment, une importance considérable.

Des institutions, à caractère nettement profession¬ nel, sont en dehors de cette organisation, bien que l'enseignement donné soit, de sa nature, supérieur. C'est le cas de notre École nationale des Chartes, véritable laboratoire, où les historiens apprennent leur métier; elle est destinée aux futurs archivistes

et bibliothécaires. L'école normale supérieure était dans le même cas; on y formait des professeurs. La Sorbonne l'a absorbée dans ses Facultés de let¬ tres et de sciences et dans leurs annexes de l'école

pratique des Hautes-Études. Un sort analogue est réservé, paraît-il, à l'École des Chartes. Mais elle a vaillamment résisté jusqu'ici. Les Facultés de Droit et de Médecine ont un ca¬

ractère professionnel tout aussi nettement tranché.

Des hommes, ayant la science de la profession, ont

;

L'ÉGLISE ET LES LIBERTÉS

224

pour disciples des candidats à la magistrature, au barreau, au notariat, à T administration et à la phar¬ macie et ils leur délivrent un certificat d'aptitudes suffisantes. Les Facultés des Lettres et des Sciences

sont, en règle générale, fréquentées par des étudiants qui se destinent au professorat. Nous avons, en dehors de l'Université, d'autres établissements d'enseignement supérieur profession¬ nel. Ce sont les grands Séminaires et les Facultés catholiques de Philosophie et de Théologie, les éco¬ les

militaires

ou

maritimes.

La

nature

des

études

qu'on y fait et la formation pratique requise pour les fonctions auxquelles les étudiants se destinent rendent leur isolement nécessaire II n'.y a donc pas lieu de les rattacher à l'Université.

Les lois qui régissent notre enseignement supérieur nous donneraient toute satisfaction, si elles étaient amendées ou complétées sur quelques points. La li¬ berté, qu'elles reconnaissent, n'est qu'apparente. Les Universités libres réclament, avec raison, le droit de conférer les grades au même titre que les autres. L'État ne devrait faire aucune différence entre elles

dans la répartition de ses subsides. Il n'aurait à tenir compte que du nombre des élèves et des résul¬ tats obtenus. Il faudrait une autonomie plus réelle. Alors chaque Université trouverait le moyen de s'a¬ dapter aux besoins de sa province. Le recrutement des professeurs se ferait en dehors de toute préoccu¬ pation étrangère à l'enseignement. Des initiatives se¬ raient prises, qui amèneraient des progrès rapides dans les programmes et les méthodes. Il y aurait d'Université à Université une émulation saine.

L'Église ou d'autres grandes institutions conti¬ nueraient à jouir du droit de fonder, à leurs risques et périls, des Universités ou de simples Facultés. On déterminerait aisément les conditions qui leur vaudraient les subsides

de l'État et la manière de

LA LIBERTÉ D'ENSEIGNEMENT

225

mettre entre elles et les autres établissements une

égalité efficace. Le simple fait de T organisation corporative de tout le personnel enseignant modifierait la situation du tout au tout. L'Église bénéficie nécessairement de cette organisation, puisque son clergé forme un corps pourvu d'une organisation propre. Ce qui le met pour le moment dans un ordre à part. Cette con¬ dition exceptionnelle crée des préjugés et embrouille les malentendus qui se présentent. Il n'en serait plus ainsi du jour où cette condition deviendrait celle des maîtres. Une égalité sociale les rapprocherait et les

mettrait

à

même

de

causer

et

de

s'entendre.

L'État pourrait toujours intervenir, lorsqu'on aurait usé tous les autres moyens d'aplanir les conflits. Les Évêques connaissent alors l'Université et ses représentants. Ils ont à conférer et à s'entendre. Les maîtres ont à respecter l'Église, sa doctrine, ses institutions. Si leur enseignement fait scandale et constitue une injure publique, l'Évêque dûment in¬ formé sait à qui recourir. Si le scandale continue, il est armé pour interdire aux étudiants catholiques l'assistance au cours. Il ne lui reste qu'à donner à cette mesure une sanction, en provoquant la fon¬ dation d'un enseignement franchement catholique. Cette action répressive de l'Église est indispensable, lorsque la foi est en danger. Mais, il faut en conve¬ nir, on aurait des résultats plus sérieux en recourant à une action préventive. La meilleure consisterait à ouvrir dans toutes les villes, où affluent les étu¬ diants, un enseignement philosophique et théologi¬ que capable de les attirer. Aux professeurs laïques de

donner

une science

profane; au clergé, de donner la science de Dieu et des choses de Dieu. Encore faut-il qu'il s'en acquitte avec autant de savoir et d'art, pour ne pas dire plus, que les maîtres profanes. On aurait là mieux qu'un L'Église et les libertés,

15

tm

226

l'église et les libertés

correctif à un enseignement défectueux; ce serait un complément qui s'imposerait par sa valeur intrin¬ sèque et par le talent des maîtres. Cette organisation de l'enseignement ne dispense¬

rait pas les hommes d'Église d'efforts persévérants pour opposer aux erreurs une résistance efficace. Je n'y vois pour ma part aucun inconvénient. La paix des âmes ne s'obtient qu'au prix de travaux in¬ cessants. Le clergé ne compte pas, du reste, se dé¬

charger sur un souverain et ses ministres d'une vigi¬

lance et d'une répression intellectuelle et morale, qui entrent dans ses attributions. Il lui suffit de pouvoir les exercer librement. Cette liberté lui serait reconnue. Les concours

aux¬

quels il a droit ne lui seraient jamais refusés en cas de nécessité. Encore cette assistance ne devrait-

elle jamais être pour lui une raison de faillir à sa tâche.

En voilà assez pour montrer comment les reven¬ dications des Souverains Pontifes s'accorderaient avec

une sage liberté d'enseignement sous un régime de monarchie décentralisée. Je n'en cherche pas da¬ vantage.

î

NEUVIÈME LEÇON. LA LIBERTÉ DE LA PRESSE.

Eôle de l'imprimerie et du livre. — Le journal. — Le gouver¬ nement et la presse. — La presse d'affaires. — Le grand journal moderne.

Il faut comprendre dans le mot Presse l'ensemble des publications, sorties des presses typographiques, journaux, brochures et volumes. Nous ferons au journalisme la part la plus large. L'imprimerie eut sur le développement des idées une influence énorme. Ce fait, qui est connu de tous, donne la clef de l'histoire des luttes religieuses au seizième siècle.

Sans Gutemberg et sa merveilleuse invention, la renaissance classique et artistique se serait limitée à une élite dans quelques centres peu nombreux. Son rayonnement sur l'Europe chrétienne eût été pres¬ que nul. Les esprits n'auraient pas senti leur cu¬ riosité en éveil. Ils ne se seraient point abandonnés, comme ils le firent, à; cet amour déraisonnable des nouveautés ou d'une antiquité rajeunie, qui les ar¬ rachait à une tradition forte pour les jeter dans les aventures intellectuelles et morales. Luther et Calvin auraient vu leur action

se li¬

miter à une poignée de disciples. Peut-être même

n'eussent-ils pas eu la tentation de renouveler le Christianisme par une réforme de ses doctrines et de ses habitudes. Dans tous les cas, cette réforme au¬ rait pu troubler quelques villes ou diocèses, sans se transformer en une révolution européenne. Le livre imprimé établissait immédiatement entre

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228

l'église et les libertés

les hommes cultivés des liens qu'aucune puissance n'avait la force de rompre ou d'interdire. La pensée humaine, déjà partiellement affranchie par l'écri¬ ture des entraves du temps et de l'espace, jouissait d'une extraordinaire liberté. Un maitre réunissait aisément

dans

son cabinet

de travail les témoins de l'activité intellectuelle, qui s'était produite avant la sienne. Il n'avait pas à quitter son laboratoire pour connaître les recher¬ ches de ses contemporains et les résultats qu'ils obtenaient. Leur pensée venait à lui sous la forme d'un livre. Il la recevait de toutes les contrées où

il se faisait un travail d'esprit. La concentration des intelligences s'effectuait. Un penseur actif et puissant trouvait là des con¬ cours précieux. Il accumulait en lui, pour se l'assi¬ miler après coup, tout ce dont il avait besoin du sa¬ voir de son temps. Les disciples réunis autour de sa chaire partici¬ paient les premiers à ces richesses, s'il enseignait dans une université. Cet enseignement oral n'avait pas la répercussion d'un enseignement écrit et im¬ primé. Du jour où le maître transportait le travail de son intelligence par l'imprimerie dans un volume, reproduit à centaines d'exemplaires, ses disciples se multipliaient spontanément. Il allumait un in¬

cendie, quand les circonstances s'y prêtaient. Les flammes, entretenues constamment, franchissaient tous les obstacles. C'est ce qui eut lieu avec Luther, Calvin et leurs émules. La presse rendit donc la réforme possible.

Les promoteurs ecclésiastiques de la contre-réfor¬ me, qui suivit le Concile de Trente, l'utilisèrent à leur tour. L'Église n'aurait pas eu sans elle la re¬

naissance philosophique et théologique, qui prépara

ses triomphes de la fin du seizième siècle et du

dix-septième en Espagne, en Italie, en France et

229

la liberté de la presse

dans toute une partie de l'Allemagne. Celte force, à la fois mécanique et commerciale, est d'elle-même indifférente. Ceux qui la mettent en activité lui com¬ muniquent le caractère bon ou mauvais de la cause et de la doctrine, qu'ils servent par son moyen. La révolution française bénéficia des progrès préa¬ lables réalisés dans l'industrie typographique. On put, au dix-huitième siècle, multiplier les livres et les écouler avec une rapidité et une abondance que l'on ne connaissait pas encore. Le développement des études classiques avait considérablement accru le nombre des esprits cultivés. Il y en avait partout en France et dans l'Europe entière. On les devait à la culture latine, qui était en honneur jusque dans les pays slaves et anglo-saxons. Ces milieux étaient avides de lecture. La clientèle ne manquait donc pas aux libraires et aux imprimeurs. Les écrivains n'eu¬ rent qu'à leur offrir le produit de leur pensée, pour qu'ils le transformassent aussitôt en marchandise. Le reste alla tout seul.

Voltaire, Rousseau, Diderot et les Encyclopédis¬ tes trouvèrent un état de choses fait pour le suc¬ cès de leurs entreprises littéraires. Ils eurent des lecteurs

innombrables.

Ils

réussirent

ainsi

à

vider

les intelligences des notions surnaturelles et même de ces vérités naturelles, qui donnent au Calholicisme ses fortes assises humaines.

Une révolution

intellectuelle et morale se fit par eux en France, et, on pourrait le dire, dans toute une partie de l'Eu¬ rope. Elle avait devancé et rendu inévitable la ré¬

volution politique et sociale, qui commença en 1789. **

Ce n'est pas tout. Le livre est insuffisant. Son

action s'accroît de celle des feuilles publiques. On ne parlait pas alors de journal. La chose existait

l'église et les libertés

230

quand même. Le journalisme fut un facteur de la révolution française. Il avait commencé en mai 1631

avec

la Gazette

de

France hebdomadaire de

Théophraste Renaudot. Il y eut ensuite le Mer¬ cure galant (1672) devenu le Mercure de France en 1724, le Journal des Savants, les Mémoires de Trévoux, le Journal de Verdun, le Courrier de l'Europe et une foule d”autres recueils, dont la réputation fut moin¬ dre.

Les débitants de nouvelles, ou nouvellistes, les cen¬ tralisaient

dans

leurs bureaux.. C'étaient

de

vérita¬

bles magasins de presse. Les tenanciers vendaient des nouvelles orales ou écrites; ces dernières étaient des nouvelles à la main, qui pouvaient être expédiées de Paris en province. Les nouvellistes augmentaient la valeur de la marchandise par leurs commentaires personnels, auxquels s'ajoutaient ceux des habitués. C'est la révolution qui inaugura en France la feuille quotidienne ou journal. Il y en eut toute une floraison. Son rôle politique fut considérable. Les événements de 1789 jetèrent dans l'action po¬ litique les hommes de lettres, qui les avaient rendus possibles. Désormais ils furent les acteurs princi¬ paux de la vie politique. Cela devait être, puisque le peuple était souverain. Les pensées et les volontés de ce souverain ne peuvent lui venir que de l'opi¬ nion, avec laquelle, du reste, elles se confondent. Or l'opinion est le produit des hommes de lettres, et le journal est l'instrument qui leur sert à la con¬ fectionner.

Il y eut excès dans la presse, comme en tout. Ces excès allèrent jusqu'à une anarchie honteuse. Na¬ poléon détruisit l'influence des publicistes, en mettant

leurs plumes à son service. Le nombre des jour¬ naux politiques fut réduit à treize dans la capitale. Toute leur liberté consistait à ne jamais heurter l'arbitraire

du

maître.

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LA LIBERTÉ DE LA PRESSE

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231

La Restauration octroya la liberté de la presse, tempérée par la censure. Mais les journaux lui créèrent les plus graves embarras. Elle eut une légis¬ lation par trop mobile, qui les excitait au lieu de les

satisfaire.

Et

c'est

sur

une insurrection

de la

presse que se fit la révolution de juillet. Louis-Philippe abolit la censure. Les journaux en profitèrent pour redoubler d'activité et d'audace. Leur nombre augmenta et bientôt on eut la presse à bon marché. Napoléon III, très sévère au début de son règne, se montra plus large à la fin, trop large même, puisque cette liberté se tourna contre la France. La troisième République ouvrit pour la presse française une ère nouvelle. Elle jouit d'une entière liberté, accrue encore par d'importantes pré¬ rogatives. Nous aurons tout à l'heure à nous pro¬ noncer et sur cette liberté et sur ces prérogatives. Seul Napoléon 1er réussit, avec sa main de fer,à domestiquer le journalisme. Les autres gouverne¬ ments ont oscillé entre la rigueur et la liberté com¬ plète ou relative. Finalement, la liberté eut le des¬ sus et elle tourna régulièrement contre le pouvoir qui l'accordait. Il ne manqua jamais d'écrivains pour soutenir dans la presse les droits de l'Église et de l'autorité légitime. Mais leur influence n'a jamais pu contreba¬ lancer celle des publicistes ennemis. Ceux-ci ont toujours bénéficié des faveurs de l'opinion. Ils ont été et ils sont les hommes de ce qu'on appelle le grand public. Quelques-uns cherchent une explica¬ tion de ces succès dans la supériorité de leur ta¬

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lent et une meilleure organisation des journaux. Il y a du vrai, j'en conviens. Les circonstances avanta¬ geuses que je viens de signaler n'ont fait que se¬

conder l'extraordinaire chance de succès que les événements donnaient aux écrivains politiques de gauche.

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232

l'église et les libertés **

Toute l'histoire politique de France, pendant le cours du dix-neuvième siècle, nous fait assister au

progrès continu des doctrines révolutionnaires. L'ɬ glise et les gouvernements conservateurs, que nous

avons eus, ont accumulé les obstacles pour y met¬ tre un terme. Souvent on a mieux aimé canaliser, sous prétexte de le diriger, le cours des idées. Ces tentatives ont permis de gagner du temps. Et en¬ core? Combien de fois la révolution n'a-t-elle pas rattrapé le temps qu'on croyait lui avoir fait per¬ dre? Toujours est-il que ses succès l'ont conduite à notre troisième République. Les gouvernements, condamnés à extraire leur au¬ torité des entrailles de la nation par le parlementa¬ risme et un suffrage plus ou moins restreint, se trouvaient dans un lamentable état d'infériorité.

Ils

ne pouvaient exister et s'exercer que d'après lopinion. Or, cette opinion prenait conscience de la force que lui donnait sa souveraineté. Elle devenait insolente et insubordonnée. Elle posait vraiment à la souveraineté. Comme l'opinion se confondait avec la presse, celle-ci devenait la grande puissance dans

l'État. Elle gagnait, en pratique, tout ce que perdait le gouvernement. Celui-ci ne pouvait que perdre, par suite de la situation fausse où il se trouvait. Sa constitution même l'asservissait par l'opinion à la presse.

Deux puissances se disputaient donc le pays, le gouvernement et le journalisme. Le journalisme était le plus fort. Les faits le démontrent. Il n'y a pas à chercher les raisons de cette infériorité ailleurs que dans la constitution démocratique de la France. La démocratie et la prédominance de la presse ne vont pas Tune sans l'autre. Le journal chercha l'électeur et se mit à son ni-

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LA LIBERTÉ DE LA PRESSE

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233

veau. Il garda une certaine tenue, aussi longtemps que le suffrage censitaire laissa à la bourgeoisie le monopole du vote. Sa clientèle la lui imposait. L'établissement du suffrage universel eut sa ré¬ percussion dans le journalisme. Le nombre des lec¬ teurs augmenta. Les nouveaux venus n'étaient pas riches. On fit des journaux à la portée de leurs bour¬ ses. Cette presse à bon marché eut forcément une allure beaucoup plus démocratique. C'était toujours une presse d'idées et de combat. Tout n'était cependant pas à la lutte et à la poli¬

tique dans ces journaux. Quel que fût le prix de leur abonnement, ils s'efforçaient de donner à leurs clients une lecture variée. C'était une condition de succès.

Les nouvelles du jour, mondaines ou autres, avaient une place importante. On servait au public des chro¬ niques littéraires, artistiques, théâtrales. Les romansfeuilletons étaient lus avec plaisir. Les articles gra¬ ves sur des questions religieuses, philosophiques ou autres recevaient un accueil favorable, surtout s'ils étaient signés d'un nom connu. Malgré ces variétés, la politique domine. On sent, à la lecture de ces journaux, que les rédacteurs et les directeurs ont pour but principal d'exercer une influence sur le gouvernement, en passant par l'opi¬ nion. Le journal est le trône de l'homme de let¬ tres ou, si l'on préfère, son instrument de règne.

Aussi, pendant toutes ces périodes, les hommes poli¬ tiques débuteront-ils presque tous par la presse. Ils s'en occupent, même arrivés au parlement ou au conseil des ministres. Cet instrument de règne leur est indispensable.

La presse, qui était au service de la politique li¬ bérale ou révolutionnaire, fut l'expression de toutes ses erreurs et de toutes ses haines. Les campagnes me¬ nées par ses chefs et leurs troupes étaient plus phi¬ losophiques et religieuses que politiques. Elles étaient t

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L'ÉGLISE ET LES LIBERTÉS

234

avant tout dirigées contre l'Église, ses doctrines, sa morale, son histoire. Les succès politiques qu elles obtinrent donnent la mesure du préjudice porté à la religion.

Les évêques dénoncèrent le péril. Les pouvoirs pu¬ blics semblèrent par moments écouter leurs plaintes. Les

feuilles

conservatrices

et

catholiques

les ap¬

puyèrent d'une intervention quotidienne et souvent courageuse. Ces efforts évidemment ne furent pas perdus. Ils ralentirent les progrès du mal, et on leur doit la conservation des pensées chrétiennes et des bonnes mœurs dans bien des milieux.

Ces résultats ne peuvent faire oublier les pertes considérables que la Religion subit en France du fait de la mauvaise presse. Rome avait mille fois rai¬ son d'y voir un fléau. **

Les journalistes d'alors, cependant, avaient, jusque dans leurs écarts, des qualités qu'il est facile de re¬ connaître à distance. Ils avaient un idéal. C'étaient des hommes d'idées. Ils se dévouaient à une cause.

La cause pouvait être dangereuse; le dévouement

restait. Cet état d'esprit n'est pas sans quelque gran¬ deur.

Les écrivains et les hommes politiques qui ont rem¬ pli la presse de leur prose durant les trois quarts

du dernier siècle avaient sur nos contemporains im¬ médiats cette immense supériorité. Ils ressemblaient à la plupart de leurs lecteurs. On croyait encore à

la liberté et à l'égalité. Il y avait une foi républi¬ caine.

Le temps a fait son œuvre. La liberté et l'égalité n'ont pu résister à l'expérience. La foi républicaine s'est perdue à l'usage. Ce travail de destruction a commencé par en haut. Ce ne serait pas assez pour expliquer les déchéances morales du journalisme.

LA LIBERTÉ DE LA PRESSE

235

Son point très faible apparut durant les années qui précédèrent la guerre de 1870. De nombreux journalistes français obéirent aux suggestions de Berlin. Bismarck, qui songeait depuis longtemps à nous attaquer et à nous vaincre, chercha les moyens d'agir sur les esprits et d'influencer l'opinion pu¬ blique. Ce travail dans l'intérieur de la place qu'il visait se développait parallèlement aux préparatifs militaires. Ce fut le chef-d'œuvre de sa diplomatie. Les gouvernements apprirent à son exemple, qu'il fallait adjoindre désormais aux ministères des affai¬ res étrangères et aux ambassades, des services de presse habilement dirigés et pourvus d'un budget presque inépuisable. L'opinion n'a malheureusement pas compris que le journal peut devenir aux mains de l'étranger le plus dangereux outillage de la trahison. Le mal ce¬ pendant s'est aggravé. Aujourd'hui, toute puissance étrangère, qui le veut, a son journal ou ses jour¬ naux à Paris. Et cela passe inaperçu. Une autre faiblesse, non moins inquiétante, s'est manifestée depuis. Elle apparaît dans une anecdote que Gustave Janicot aimait à raconter. 11 remplis¬ sait depuis vingt-cinq ans les fonctions de président du syndicat de la presse parisienne. Tous les direc¬ teurs de journaux en faisaient partie. Malgré leur anta¬ gonisme politique, ils se trouvaient généralement d'accord sur les intérêts et l'honneur de la profes¬ sion. Ils se donnaient volontiers comme les cheva¬

liers de l'idée, armés d'une plume en guise de glaive. Si les carrières politiques excitaient leur ambition, ils se tenaient à l'écart de ce qu'on a nommé depuis les affaires. Leur profession était honorable et suffi¬ samment rémunérée. Ils ne voulaient pas en faire une grosse industrie, capable de rapporter beaucoup. Cette simplicité ne put résister aux transformations de la vie économique.

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l'église et les libertés

236

Le journal est devenu pour le financier, l'indus¬ triel et le commerçant un auxiliaire indispensable. Arbitre de l'opinion en politique et en littérature, il le devient en tout. Sa publicité, mise très habile¬ ment en œuvre par des hommes spéciaux, fait la réputation et la fortune des inventeurs et des produc¬ teurs. Il est juste que l'administration en retienne au passage une bonne part. Elle s'est organisée en conséquence. C'est ainsi que la presse s'est industria¬ lisée.

Janicot vit avec peine cette nouvelle orientation des esprits. Il résista tant qu'il put. Un vote d'assem¬ blée générale lui montra que toute opposition de¬ venait inutile. Il ne lui resta qu'une seule chose à faire: quitter la présidence et sortir du syndicat. Aucune démarche ne put le faire revenir sur sa déci¬ sion. Son journal conserva fidèlement ses allures et sa dignité. Ce n'est pas le seul. Il y en eut dans les divers partis. Mais ces journaux se virent par là condamnés

à

une

situation médiocre.

Les collabo¬

rateurs en renom les évitent, leurs abonnés dimi¬ nuent; et cela, parce que l'argent leur manque. J'ai parlé des collaborateurs. C'est que les ambi¬ tions pécuniaires les ont gagnés eux aussi. Contri¬

buant au succès du journal, ils réclament une par¬ ticipation aux bénéfices. La chevalerie de la plume s'en

va

décidément

au

domaine

lointain

des

lé¬

gendes. **

Les progrès de l'industrie typographique ont eu leur influence sur la

formation

de

cette nouvelle

presse d'affaires. Celle-ci a utilisé tous les perfec¬

tionnements des services télégraphiques et télépho¬ niques. La photographie elle-même a été mise à con¬ tribution. Des agences se sont constituées pour don-

,miptawni«fc«l

LA LIBERTÉ DE LA PRESSE

237

ner à ces services une organisation prompte et fa¬ cile.

Ce qui se fait, ce qui s'écrit, ce qui se dit dans une nation et même dans tout l'ensemble du monde civi¬

lisé peut arriver en quelques instants, sous la forme d'un simple télégramme, d'une interview ou d'un ar¬ ticle, dans le bureau d'un directeur de journal et dans ses annexes. Celui-ci a tous les hommes et tous les

moyens de mettre en acte et d'illustrer cette image microcosmique. C'est le secret de son art. Tout ce monde minuscule parle et s'agite. Cette impression de vie passe avec une effrayante rapidité sur des feuilles, qui sortent des machines par centaines de mille, s'il le faut. Avec la même promptitude, les journaux sont remis aux abonnés et surtout aux ven¬

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deurs. !

Les villes de province et les villages sont pris dans cette vaste organisation. Leur éloignement de Paris retarderait

ce

service

de nouvelles.

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Pour remédier

à cet inconvénient, des régionaux paraissent dans les villes principales. Un fil téléphonique leur permet de faire vendre à huit heures du soir, dans les rues de Toulouse, un article rédigé à Paris une heure plus tôt. On devine ce que coûte une presse montée de telle façon. Il lui faut, pour rentrer dans ses dépenses, un tirage énorme. Cela est d'autant plus nécessaire que le journal se vend généralement un sou et que les intermédiaires en gardent une partie. C'est à tel point que la littérature et la politique ne peuvent les

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alimenter suffisamment.

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La publicité largement rémunérée envahit tout, même ce qui semble étranger à sa nature. On l'intercale parmi les échos et informations; on la glisse délicatement sous les phrases d'une nouvelle littéraire ou d'un article scientifique. Ce serait en¬ core insuffisant. Le silence d'un journal devient une

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238

l'église et les libertés

publicité négative; et c'est la plus fructueuse. Elle a ses entrepreneurs spéciaux. Je vous affirme qu'on les utilise.

Avant de montrer les dangers qui résultent de cette situation, il faut examiner de près les conditions faites à cette presse dite d'affaires. Elle a besoin d'atteindre une énorme quantité de lecteurs. Ils lui feront une clientèle, dont elle res¬ tera l'arbitre. C'est à elle de la guider dans ses affai¬ res financières, commerciales et autres, en lui créant un certain état d'esprit. La valeur de sa publicité en (dépend. On sacrifie donc tout à cette nécessité. L'attitude politique, le choix des collaborateurs, l'al¬ lure des articles, la sélection des nouvelles se font en conséquence.

Il n'y a plus à parler du journal qui dirige les es¬ prits. Cela est fini, sauf de rares exceptions. Le lan¬ gage, s'il est encore tenu, trompe les seuls nigauds; il ne répond plus à rien. Le journal fait des affaires, et c'est tout. Au lieu de diriger les esprits, il est do¬ miné par la masse de sa clientèle. Il la suit. C'est le seul moyen de cultiver l'opinion et de la réduire en bonnes pièces de monnaie. Le journal d'affaires veut avant tout paraître un journal aux informations abondantes et variées. Il les agrémente de son mieux. Les chiens écrasés du Petit Journal sont dépassés. Les événements sensa¬

tionnels, les grands exercices de sport, tout ce qui remue les imaginations pour les enflammer réussit à merveille. Les romans à effet, lancés à grand ren¬ fort d'affiches et de prospectus, sont exploités. Il y a les concours. Que sais-je encore? En s'engageant dans cette voie, la presse a orga¬ nisé une foire ininterrompue, où les attractions se renouvellent indéfiniment. La foule y afflue, elle

s'amuse et elle se détraque. La veulerie grossière qui envahit tous les milieux procède surtout de là.

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LA LIBERTÉ DE LA PRESSE

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Telle est bien l'œuvre accomplie chaque jour, avec une méthode invariable, par la presse à gros tirage. Celle qui est dans une situation moins avantageuse est contrainte de suivre la même voie. Bon gré mal gré, la presse d'opposition et même la presse se croyant catholique se mettent de la partie. Cela leur profite quelquefois. Car on cite des journaux, pas¬ sant pour faire de l'opposition, qui atteignent de forts tirages et réalisent des bénéfices. Ils ont de nombreux lecteurs. C'est autant de pris sur l'adver¬ saire, pensent leurs administrateurs. On pourrait dire aussi : c'est un public de braves gens, dignes d'un .meilleur sort, entraîné dans la veulerie générale. Quelques journaux font exception. Ils existent à gauche et à droite. Mais leur situation est difficile. On n'y gagne pas d'argent. Pour dire toute la vérité, on en mange. Cependant ce sont les seules feuilles qui détiennent encore une influence réelle et durable. Au lieu d'amuser les clients, ils donnent des idées et ils poussent à l'action. Ils gardent la force motrice qui fait marcher les partis. C'est toute leur raison d'être. Aussi les partis, c'est-à-dire ceux qui s'en servent, pour le bien comme pour le mal, ne manquent-ils pas d'assurer par des subventions leur

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Ces subventions s'expliquent et, après tout, elles n'ont rien que d'honorable. Il en est qui ont un autre caractère. Elles ne vont pas indifféremment à tous les journaux. Car ceux qui les distribuent entendent bien payer des services passés ou attendus. Ces services sont de to. il es les

natures. Depuis les ministres et les hommes poli¬ tiques jusqu'aux grands manieurs d'argent, aux di¬

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recteurs de théâtres et aux tenanciers de maisons de

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L'ÉGLISE ET LES LIBERTÉS

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jeux, on ne compte plus ceux qui les réclament. Les plus habiles et les plus forts se rendent maîtres, en tout ou en partie, de la place qu'ils convoitent. Il suffit pour cela d'acheter le journal ou d'acquérir un gros lot d'actions. Berteaux, l'ancien ministre, possédait tout un pa¬

quet d'actions d'une feuille nationaliste, soutenue par le clergé et les catholiques. Une autre, qui suit le même courant, est aux mains du propriétaire de la principale maison de jeu de l'Europe et il n'est pas inaccessible aux mensualités diplomatiques. Une autre, d'allure modérée, a bénéficié longtemps des largesses du gouvernement turc. Une banque juive a trouvé moyen d'acheter trois journaux influents, d'opinions contraires; l'un est socialiste-anticlérical; un autre progressiste et le dernier professe un na¬ tionalisme très bourgeois. Des hommes, ayant un gros crédit politique, sont postés à la direction 1 1 à la rédaction. Us ont une entière liberté de soutenir

les idées de leur parti. On ne les oblige qu'à pro¬ mouvoir

les

intérêts

financiers

de

la

maison

cians

le journal, au Parlement et dans tous les milieux où leur influence s'exerce.

La participation financière des banquiers juLs alle¬ mands et de leurs agents français au lancement de la presse socialiste, depuis quelques années, n'est un mystère pour personne. U Humanité de Jaurès n'a

pas sée Les des

d'autre originé. La presse antireligieuse est arro¬ avec une eau provenant de sources semblables. Nouvelles en sont un exemple. Je ne dis rien journaux enchaînés par des liens de natures très

diverses au gouvernement de la république et à son administration.

Il sera utile de passer en revue quelques-uns des journaux réputés influents pour se faire une idée de la presse et de sa liberté. On est fixé sur le Journal,

le Matin, le Petit Parisien, le Petit Journal. Ces feuil-

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LA LIBERTÉ DE LA PRESSE

241

les à gros tirage sont les types du journal d'affaires. Leur influence ne peut se mesurer. Ce sont les principaux agents de notre décomposition nationale. Leur lecture vide le Français d'énergie. Il est inca¬ pable de résister aux dissolvants qui l'environnent. Le journalisme franchement immoral et antireligieux fait moins de mal. Il ne pervertit que les mauvais^ tandis que la pénétration du mal dans le pays se fait par cette presse, qui prétend dire tout. Le Figaro et le Gaulois sont des types différents du journal d'affaires. Leur clientèle est autre. On la nomme la Société. Tous les snobismes y affluent. On y trouve aussi de l'or. Les entrepreneurs de presse vont le chercher pour le compte des financiers et aussi pour le leur. Ils savent cacher les réalités peu avouables de leur commerce sous un étalage de littérature et d'art. Leurs collaborateurs

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sont grassement payés. Ces braves gens croient faire du bien, en semant des vérités; ils contribuent à des lancements d'affaires fructueuses et ils ont une

part au bénéfice. Les transformations qui ont amené le journalisme à ce point sont l'œuvre commune des industriels et des financiers. Les journaux leur appartiennent et ils les exploitent d'après leur méthode, qui est celle des hom¬ mes d'affaires. Quelques écrivains s'y sont engagés personnellement, à titre industriel ou financier, eux

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aussi.

On voit dès lors une distinction se faire dans la

presse. Nous avons les industriels d'un côté et les écrivains de l'autre. L'industriel gagne et il paie. L'écrivain reçoit son honoraire. Il émarge aux profits

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de l'administration, bien que celle-ci conserve les gros lots.

Or, celui qui paie est le maître. Il commande l'ar¬ ticle; il le refuse ou il l'accepte, comme bon lui semble. Celui qui, aux yeux du public, représente L'Église et les libertés.

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l'église et les libertés

la profession, passe au second plan. Il est un mer¬ cenaire, plus ou moins rétribué ou honoré. Sa li¬

berté consiste à écrire l'article qui lui sera payé. On

y met des formes. La servitude de l'homme de let¬

tres est tempérée par des conditions qui lui en déro¬ bent le sentiment. Mais cette servitude est un fait. ' * •

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Le journaliste n'est pas à plaindre. Il a ce qu'il cherche.

Mais que penser d'un peuple livré à toutes les ex¬ ploitations commerciales, financières, politiques, intel¬ lectuelles et morales par une presse ainsi désorga¬ nisée? Il est ouvert à toutes les invasions pacifiques. Et ce sont les plus dangereuses. Elles se font par le dedans.

Une telle presse constitue un péril national. Il est très grave. C'est aussi un péril religieux. Les Souve¬ rains Pontifes l'ont aperçu depuis longtemps. Non contents de le dénoncer au monde chrétien, ils ont indiqué la manière de le conjurer. La nation finira

par prendre conscience du danger qu'elle court; les plaintes romaines lui sembleront alors motivées et elle cherchera comment s'appliquer des correctifs, qui gardent leur vertu. Des les premiers jours de la Restauration, le Pape Pie VII signalait à l'évêque de Troyes, Mgr de Bou¬ logne, et par son entremise, au roi Louis XVIII Cette liberté de la presse, « qui menace la foi et les mœurs des plus grands périls et d'une ruine certaine. Si quelqu'un pouvait en douter, continuait-il, l'expé¬ rience des temps passés suffirait seule pour le lui apprendre. C'est un fait pleinement constaté; cette liberté de la presse a été l'instrument principal, qui a premièrement dépravé les mœurs des peuples, puis corrompu et renversé leur foi, enfin soulevé les sé-

LA LIBERTÉ DE LA PRESSE

243

ditions, les troubles, les révoltes. Ces malheureux résultats seraient encore actuellement à craindre, vu la méchanceté si grande des hommes, si, ce qu'à Dieu ne plaise, on accordait à chacun la liberté d'im¬ primer tout ce qu'il lui plairait: » Les événements

donnèrent

raison

à Pie VII.

La

Monarchie très chrétienne expia durement en 1830 ses faiblesses de 1815.

Grégoire XVI revint à la charge dans son encyclique Mirari vos. Il appelle la liberté de la presse une liberté exécrable, la plus funeste des libertés, « pour laquelle on n'aura jamais assez d'horreur et que certains hommes osent, avec tant de bruit et d'ins¬ tance, demander et étendre partout. » Afin de légitimer ces appréciations sévères, le Pape dénonça « les monstres de doctrine et les pro¬ diges d'erreur », qui accablent la société. « Erreurs, dit-il, dissiminées au loin et de tous côtés par une multitude immense de livres, de brochures, et d'au¬ tres écrits, petits, il est vrai, en volume, mais énor¬ mes en perversité. Il est cependant des hommes, em¬ portés par un tel excès d'impudence, qu'ils ne crai¬ gnent pas de soutenir opiniâtrément que le déluge d'erreurs qui découle de là est assez abondamment compensé par la publication de quelque livre im¬ primé pour défendre, au milieu de cet amas d'ini¬ quités, la vérité et la religion.,» C'était le sentiment de Lamennais et de son école.

Grégoire XVI opposait à cette lâcheté inconsciente le langage du droit: « C'est un crime assurément et un crime réprouvé par toute espèce de droit de commettre, de dessein prémédité, un mal certain et très grand dans l'espérance que peut-être il en ré¬ sultera quelque bien. Quel homme sensé osera ja¬ mais dire qu'il est permis de répandre des poisons, de les vendre publiquement, de les colporter, bien plus, de les prendre avec avidité, sous prétexte qu'il

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244

l'église et les libertés

existe quelque remède qui a parfois arraché à la mort ceux qui s'en sont servis! » Pie IX ne manqua point de flétrir lui aussi cette « liberté de perdition. » Il s'en prit, comme ses pré¬ décesseurs, non seulement aux journaux, mais en¬ core aux livres, aux brochures, en un mot, à tout ce que peut produire l'imprimerie. « Les citoyens, déclare-t-il dans son encyclique Quanta cuva , n'ont pas le droit à la pleine liberté de manifester hautement et publiquement leur opi¬ nion, quelles qu'elles soient, par la parole, par l'im¬ pression ou autrement, sans que l'autorité ecclésias¬ tique ou civile puisse le limiter, » Voici la raison qu'il en donne: «i S'il est toujours permis aux opi¬ nions humaines d'entrer en conilit, il ne manquera jamais d'hommes qui oseront résisier à la vérité et mettre leur confiance dans le verbiage de la sagesse humaine, vanité extrêmement nuisible, que la foi et la sagesse chrétienne doivent soigneusement éviter. » * **

Tout cela revient à dire qu'il y a des délits d'idées;, le délit peut même devenir un crime. L'Église et la société civile ont le devoir impérieux de le réprimer et de châtier celui qui le pose, ainsi que ses com¬ plices. Ces idées poussent les citoyens à commettre des fautes que la loi punit. Celui qui sème l'idée jouit de l'impunité, et l'auteur immédiat de la faute tombe sous le coup de la justice. Cependant le semeur de l'idée est le premier et le principal cou¬

pable. Son impunité constitue un privilège immoral. Il n'est cependant qu'une conséquence de la liberté de la presse. On peut juger, par ce simple fait, de ce que cette situation a d'anormal et de dangereux.

Léon XIII est de tous les Papes celui qui a sou¬ mis cette fameuse liberté à la critique la plus ferme.

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245-

On lui doit, en outre, un exposé lumineux des prin¬ cipes de droit naturel, qui permettraient d'appliquer

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aux abus un remède facile.

Si elle n'est pas justement tempérée, si elle dé¬ passe le terme et la mesure, une telle liberté, il est à peine besoin de le dire, n'est pas un droit. Car
le droit est une faculté morale et il serait absurde

de croire qu'elle appartient naturellement, sans dis¬ tinction ni discernement, à la vérité et au mensonge, au bien et au mal. Le vrai, le bien, on a le droit de les propager dans l'État avec une liberté pru¬ dente, afin qu'un plus grand nombre en profite; mais les doctrines mensongères, peste la plus fatale de toutes pour l'esprit, mais les vices qui corrom¬ pent le cœur et les mœurs, il est juste que l'autorité publique emploie à les réprimer sa sollicitude, afin d'empêcher le mal de s'étendre pour la ruine de la société. »

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Eh bienl dans l'état où en sont les choses, un gouvernement catholique ou même soucieux de sau¬

vegarder les intérêts des citoyens et du pays, sans avoir de préoccupation religieuse, ne pourrait pas mettre un terme au désordre que nous signalons. Les moyens lui feraient défaut. Il entrerait en lutte contre les forces qui l'appuient. Que deviendrait-il

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alors ?

Au reste, la difficulté ne se présentera point. L'état de la presse et l'état des choses politiques sont in¬ séparables. Ce sont deux désordres qui se compénètrent et s'entretiennent. Ils proviennent des mê¬

mes causes. Ils disparaîtront sous le coup de la même force. On perdrait son temps à essayer de les disjoindre.

Le clergé et les catholiques ne sont pas restés in-

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l'église et les libertés

actifs. N'ayant pas le pouvoir de ramener à de sages limites la liberté de la presse, ils tentent d'op¬ poser à la presse mauvaise une presse bonne. Les bons journaux ne manquent plus. Ces efforts ne sont pas vains. Mais il faut le reconnaître, le résultat n'est en raison ni du travail accompli ni de l'argent dépensé. En cela, comme en beaucoup d'autres choses, ce que nous prenons pour un succès n'est souvent qu'un échec.

Le critique qui ferait un examen loyal de cette presse religieuse ou d'opposition politique aurait à signaler de beaux talents, des caractères dignes. Il rencontrerait des équipes d'écrivains s'attelant à un journal comme à un apostolat ou à une œuvre de salut national. Mais, à côté, que de misères! Inintelligence, bonne foi douteuse, esprit de bou¬ tique, défaillance absolue du sens politique, déplo¬ rables méprises sociales, vanité de parti et d'école, substitution des préoccupations personnelles aux en¬ seignements de l'Église, à ses droits et aux inté¬ rêts de la Patrie, confusion des idées et des intérêts qu'il faut distinguer, séparation de ceux qu'il faut unir, triomphe de l'individualisme sur l'esprit de

continuité, qui fait la tradition, et sur l'esprit de corps, qui fédère les idées et les forces, il y a tous ces maux et d'autres encore.

Il y a aussi, comme à gauche, la prédominance de l'administration industrielle. Le bon journal est devenu une affaire. Il subit la loi des affaires. La

rédaction passe en seconde ou troisième ligne. On met le goût du client au-dessus des droits de la vérité.

Tout au moins, on réduit l'expression de ces droits aux exigences de ce goût. Au lieu de dominer l'opi¬ nion pour la faire, cette presse, dite bonne, se mêle

à l'opinion pour la cultiver. Avec ce système, on empêche le mal, on fait quelque bien, on gagne de

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LA LIBERTÉ DE LA PRESSE

247

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l'argent. Mais on n'empêche pas tout le mal possible, on ne fait qu'une toute petite partie du bien qu'on pourrait réaliser.

Laissons ce sujet humiliant et douloureux. Nous n'y pouvons rien, au moins directement. Cette mé¬ diocrité est la conséquence d'une situation générale plus que l'œuvre des hommes. Je ne m' abaisserais pas à atténuer, au moyen de ce palliatif, la sévérité de mon jugement. Je le dis, parce que telle est ma

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conviction.

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Pour appliquer en cette matière le droit de l'Église, il faudrait, ni plus ni moins, changer du tout au tout le régime de la presse. Ce régime est juste ce qu'il peut être dans un pays désorganisé par l'indivi¬ dualisme et l'étatisme. On ne peut le modifier, pour l'améliorer, qu'en s'en prenant à l'organisation poli¬ tique elle-même. Le remède au mal qui nous occupe est d'ordre politique. C'est de toute évidence. L'examen des pro¬ blèmes qui se sont posés successivement devant nous

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nous amène à cette conclusion.

Il serait dangereux et puéril de rester en chemin; ce qui aurait lieu, si nous nous tenions tranquilles et sûrs du lendemain, en face d'une formule lumi¬ neuse. Il faut aller de l'avant et chercher la solution

dans l'ordre qui nous est indiqué. Nous n'avons pas suivi d'autre méthode dans les précédentes leçons.

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Quelle pourrait donc bien être la condition de la presse en France avec la monarchie décentralisée

et corporative, telle que YAction Française nous la présente?

Les journalistes, et par là j'entends tous les écri¬ vains qui vivent de leur plume, auraient la faculté de se former en corporation avec un statut propre ! i

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l'église et les libertés

248

et des privilèges. Il en serait d'eux comme des autres fonctions et métiers. Le droit corporatif gé¬ néral recevrait chez eux dés applications particu¬ lières. Les avocats, les notaires et les agents de

change conservent une organisation semblable. Elle leur procure des avantages de toutes sortes. La fonc¬ tion surtout est maintenue en sa dignité. Et c'est le

pays, en dernier ressort, qui tire de cette situation les meilleurs bénéfices.

La distinction entre le journaliste écrivain et le journaliste industriel et commerçant s'impose de toute nécessité. Celui-ci entre dans l'organisation in¬ dustrielle ou commerciale. Les rapports qu'il entre¬ tient avec le premier ressemblent à ceux des patrons et des ouvriers.

Ce qui est dit, pour le moment, de l'organisation, corporative de la presse s'applique donc aux seuls écrivains.

Il n'y a cependant aucun motif de le restreindre aux journalistes. Les besoins sont à peu près les mêmes pour tous les hommes de lettres. Il serait donc facile de leur en faire l'application. < Tout ne serait pas à créer. Voilà longtemps que les exigences de la profession ont abouti à la forma¬ tion de sociétés, dans lesquelles les hommes du mé¬ tier

traitent

ensemble

de leurs

intérêts

communs.

La législation sur les syndicats et les associations a augmenté le nombre et l'importance de ces groupes. L'influence politique que les hommes de lettres exer¬ cent leur a valu des avantages dont toutes les asso¬

ciations professionnelles ne peuvent jouir. Cela vaut mieux que l'isolement. Mais on ne saurait s'en con¬ tenter. Les droits de la corporation sont encore trop restreints, soit qu'on envisage ses rapports avec ses membres, soit qu'on étudie ses prérogatives éco¬ nomiques et ses relations avec la société ou avec l'État.

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LA LIBERTÉ DE LA PRESSE

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Il faut, avant d'aller plus loin, examiner le rôle de la presse dans une nation fortement constituée et régie par un gouvernement sage et ferme. C'est un rôle de première importance. Le journal complète l'enseignement scolaire. Les citoyens apprennent ainsi régulièrement tout ce qu'il leur importe de savoir. Les événements politiques et religieux, les faits sociaux, les productions litté¬ raires et artistiques, les progrès industriels, agricoles

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ou commerciaux arrivent à leur connaissance. Cha¬

que chose subit au préalable une mise au point, qui facilite la tâche du lecteur. Intéresser pour instruire, telle est le maxime du journaliste. Les manifestations de l'autorité publique et privée se révèlent ainsi et d'une manière toute spontanée à un pays. Ses citoyens en apprennent juste ce que ré¬

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clament leur condition ou leur état d'esprit. Ces feuilles qui volent sans cesse d'une frontière à l'au¬ tre, chargées d'idées et de nouvelles, sont l'un des facteurs les plus actifs de la vie et de l'unité natio¬ nale. Ce n'est pas tout.

Le journaliste exerce

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surveillance continue.

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Il est de son intérêt et de son honneur de dénoncer

au pouvoir et au public les abus et les fautes. Cet œil largement ouvert de la presse est pour une po¬ lice gouvernementale un auxiliaire incomparable. U rend à un roi et à son gouvernement le service de leur apprendre ce qu'ils ont besoin de connaître et

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ce qu'on leur cacherait.

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Le peuple, — entendez par lâ tous les citoyens — possède avec le journal un moyen facile de faire

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entendre ses doléances. Il fait de sa presse une série

de cahiers, où ses doléances sont consignées au jour le jour. Par ces mêmes feuilles, il est en rapports continuels avec les pouvoirs publics. Son journal

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l'église et les libertés

l'aide à exercer un contrôle actif sur les administra¬

tions, qui relèvent de lui.

La presse, qui voit et .qui dirige, organise la police p pala're. On juge, d'après ces indications, l'importance de ce service public. C'est véritablement un service public. A cause de

cela, on ne peut l'abandonner aux caprices de l'in¬ dividualisme. Rien ne contribuerait davantage à l'en¬ tretien et au développement de l'anarchie dans une nation. Il y aurait un égal danger à le mettre sous l'action même indirecte du gouvernement. Ce serait

possible. Mais alors l'anarchie s'entretiendrait et se

développerait par en haut. Et, de toutes les anarchies,

l'anarchie gouvernementale est la plus pernicieuse. La presse, pour remplir sa mission, a besoin de sa liberté. Cette liberté n'a rien de commun avec les licences d'individus sans frein. Elle vient d'un droit

et elle s'arrête, quand le droit cesse. Or, les droits qui limitent cette liberté sont nombreux et variés; c'est-à-dire qu'ils ne se ressemblent guère. Ce sont ceux des rédacteurs, des lecteurs, des intermédiaires industriels ou commerçants, de l'Église, de l'État, des innombrables sociétés qui entrent dans la cons¬ truction nationale, des familles et des individus. Ce sont, en somme, les droits de tous. Il ne faut pas s'en étonner, puisque la presse touche à tous et à tout. On ne saurait lui donner une organisation parfaite au point qu'aucune violation de tant de droits ne soit à craindre. Mais il est possible d'obtenir que toute violation commise soit réprimée et réparée.

On y arriverait, en juxtaposant toujours la liberté et une responsabilité effective. Tout journal et toute plume auraient ainsi son répondant, une caution qui deviendrait, pour l'État et les citoyens, une garantie. La première garantie qui leur serait due est la com¬ pétence du journaliste et son honorabilité profes¬ sionnelle. La compétence s'acquiert par des études

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LA LIBERTÉ DE LA PRESSE

251

et des exercices spéciaux et elle se justifie par des épreuves. On l'exige des médecins, des avocats, des notaires et de beaucoup d'autres. Ils trouvent moyen pour 'cela de se la procurer. Il en devrait être ainsi des hommes de lettres, du jour où leur entrée dans la presse et la littérature serait soumise à une condi¬ tion pareille. Il y aurait lieu de commencer par la formation des écrivains en corporations. Je mets ce mot au pluriel, parce que leur nombre ne peut être limité que par les besoins. Or, ceux-ci varient avec les milieux et les circonstances. Toutes rempliraient certaines con¬ ditions communes et participeraient aux mêmes pri¬ vilèges. Resterait ensuite à les organiser entre elles par villes et par régions, enfin à leur donner une organisation générale. Les corporations auront, cela va sans dire, le droit de posséder et d'acquérir tout ce qui peut concourir

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à leur fin. Elles fixeront les conditions de leur re¬

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crutement. L'enseignement professionnel sera de leur ressort.

Elles

seules

reconnaîtront

officiellement la

compétence des candidats. Leurs tribunaux connaî¬ tront de tous les délits professionnels. Mais les dé¬ lits de droit commun relèveront des tribunaux ordi¬

naires, sans que la qualité d'écrivain constitue, en faveur du coupable, le moindre privilège. Cette esquisse très sommaire d'un statut corporatif de la presse laisse entrevoir les avantages qu'il pro¬ curerait. Cette liberté n'aurait guère d'inconvénient: et chaque inconvénient serait suivi de son correctif.

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Par la compétence de ceux qui l'exercent, la fonc¬ tion trouverait la dignité qui lui manque. L'honneur professionnel se développerait avec l'esprit de corps. Les individus auraient

dans leurs associations un

soutien et des guides. Avec une tradition, une disci¬

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pline s'imposerait.

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Ce ne serait point la perfection. L'Ég'ise, du moins, pourrait se faire respecter. Ses intérêts sont étroi¬

tement liés à ceux des grands corps de l'État. Les idées qu'elle représente et qu'elle enseigne ont droit au respect, comme les idées de justice et de patrie, que représentent la magistrature et l'armée. On ne s'attaque pas impunément à une institution ayant sa situation dans le pays. Dans tous les cas, elle aurait prise par les tribunaux professionnels et les tribunaux ordinaires sur ceux qui l'injurieraient. Le contrôle qu'elle exercerait pour son propre compte sur la presse aurait son effet. Il ne lui suffirait pas de dénoncer les erreurs habituelles d'un journal et de prémunir contre lui l'ensemble des fidèles. Le clergé aurait, par son intervention personnelle dans la presse et avec le concours des écrivains catholiques, moyen d'opposer doctrine à doctrine. Le rôle actif des prêtres, des religieux et des laïques dominés par l'amour de l'Église est nécessaire pour imposer aux hommes de lettres le respect de la religion et de tout ce qui s'y rapporte. Aucune lé¬ gislation, si ferme soit-elle, n'est capable de la rem¬ placer. Le clergé ferait fausse route, s'il l'oubliait. Il paierait cher, un jour ou l'autre, cette malheu¬ reuse défiance de lui-même.

Il est impossible de tout prévoir dans une réorga¬ nisation de cette nature. Mais à quoi bon? Lorsque les hommes et les choses sont en leur place dans une société, la législation se complète à l'expérience. Une coutume se forme et on sait à quoi s'en tenir.

C'est ce qui arrivera pour la presse. Les pouvoirs publics suppléeront aux défauts de l'organisation professionnelle. Le souverain n'aura guère l'occa¬ sion d'intervenir.

Les besoins publics se manifestent dans des con-

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LA LIBERTÉ DE LA PRESSE

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flits. La solution que

ces derniers réclament fait

presque toujours découvrir la cause qui les a ren¬ dus inévitables. C'est le seul moment où on puisse la supprimer et, de la sorte, l'empêcher de se re¬ produire.

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Il faut écarter d'avance tout ce qui risquerait d'en¬ tretenir les équivoques, en faisant les situations très nettes. Il y aurait lieu, pour cela, de prévoir deux catégories de conflits; les uns provenant des injures à l'adresse des personnes et des institutions; les autres, des seules idées. Les solutions qu'ils com¬ portent ne se ressemblent guère. Les injures causent un dommage matériel ou mo¬ ral soit aux citoyens, soit aux institutions, contre les¬ quels on les dirige. Le mal est facile à saisir. Les tribunaux compétents l'apprécient, et ils apprécient à la même mesure les réparations nécessaires. A chaque méfait correspond une honte professionnelle, qui frappe l'écrivain seul. Les réparations matérielles, correspondant aux dommages endurés par les inté¬ ressés, quels qu'ils soient, doivent être exigées des1 industriels de la presse. Rien n'est plus simple que de telles dispositions. Cependant il n'en faudrait pas davantage pour dresser les droits des tiers tout autour du champ sur lequel la presse jouit de sa liberté. Elle serait alors sans

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La répression des idées-délits ou des doctrines dangereuses présente plus de difficultés. Il s'agit de déterminer, en premier lieu, le point où commen¬ cent le danger et le délit. C'est chose délicate et surtout hors des compétences de l'État. Les insti¬ tutions, qui se trouvent intéressées directement, sont seules qualifiées pour le faire. Pour ce motif, l'in-

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l'église et les libertés

tervention du souverain et des pouvoirs publics ne doit pas être sollicitée trop tôt.

Je ne prétends point que ces questions leur soient étrangères. Ce serait aller contre renseignement for¬ mel de l'Église. Mais elle se tient sur une grande ré¬ serve, quand il faut arrêter les conditions dans les¬ quelles l'État peut et doit intervenir. Les mesures préventives feraient difficilement l'objet d'une loi ou d'un règlement administratif. On se figure mal des juges en toge statuant sur la gravité d'une erreur religieuse. C'est exclusivement l'affaire du clergé. Mais alors comment donner une sanction légale aux jugements que ses tribunaux prononcent en pa¬ reille matière? Tout cela me paraît assez difficile à réglementer. Les habitudes judiciaires et adminis¬ tratives de l'Ancien Régime me font craindre le retour d'une confusion des pouvoirs également pré¬ judiciable à l'Église et à l'État. La solution se trouverait dans la réorganisation corporative du pays. Chaque corps doit, à la fa¬ veur de cet état de choses, mettre en activité toutes ses puissances et la force de ses membres. L'État dispose tout de manière à rendre facile cette mise en œuvre. Sa fonction ne va pas plus loin. Le rôle des corps politiques et sociaux commence quand celui de l'État finit. Il devient considérable. Dans une France ainsi constituée, l'Épiscopat pour¬ rait tout, s'il était à la hauteur de sa tâche. Qu'on se représente, à la tête des diocèses, des pontifes qui ne soient pas de simples administrateurs. Ils possè¬ dent, à un degré éminent, les qualités intellectuelles

et morales, requises pour leur charge. Ils y ajoutent les vertus et les talents, qui font un homme et lui assurent une autorité personnelle. Ce ne sont pas des isolés dans leurs fonctions. Leurs diocésains les connaissent et ils leur donnent une entière confiance.

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Ceux, qui ont fait leurs preuves, jouissent vite d'une autorité, devant laquelle on s'incline de haut et de loin. Ce sont des chefs. ILs ont pour les assister un état-major, où rivalisent d'intelligence et de zèle les prêtres séculiers et les religieux. Ces forces appartiennent à l'Église. Elle se doit de les faire surgir et de les mettre en œuvre. Son hon¬ neur y est engagé, ainsi que l'intérêt des fidèles. Elle ne peut s'en prendre qu'à elle-même, si ces forces lui manquent. Il y aurait injustice à en ac¬

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cuser l'État.

Les évêques se réunissent en conciles provinciaux tous les trois ans. Ils ont avec leur clergé des sy¬ nodes

annuels.

Ces

assemblées

devraient

avoir les

caractères d'assises intellectuelles. On peut, tout en laissant à ces réunions leur allure traditionnelle, donner à leurs décisions un retentissement énorme.

Les juges de la foi ont à se prononcer sur les erreurs qui menacent la société chrétienne. Us ont mission pour le faire; ils n'ont qu'à s'en acquitter

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en parfaite connaissance de cause. Sans quoi, le prestige dont ils ont besoin se dissiperait vite. Ces évêques ont autour d'eux les catholiques de

leurs diocèses respectifs. Ceux-ci exercent une in¬ fluence. L'épiscopat connaît officiellement les corps constitués de la province. On discute sans difficulté d'un corps à l'autre. Il y a entre eux plus encore

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d'intérêts communs que d'idées. Et les idées ont besoin de l'appui des intérêts. Cette réciproque pénétration donne aux évêques le moyen d'agir. Leur influence s'étend et elle finit par monter jusqu'au pouvoir suprême, qui est le foyer

vers lequel convergent tous les pouvoirs. Les intérêts religieux n'en sont pas bannis. La puissance d'un gouvernement ne s'exerce pas seulement au moyen de la loi, des tribunaux et de la gendarmerie. L'art politique a une souplesse i îfinie.

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Il sait mettre tou,t à! contribution. Les moyens secrets sont, en général, les plus efficaces. Ce sont ceux dont la presse s'accommode. Un souverain peut les met¬ tre au service de l'Église. Il a besoin pour réussir d'être en relations suivies

avec l'épiscopat et d'avoir, pour l'éclairer, un Épis¬ copat fort. Le roi le plus chrétien serait incapable de rendre aux hommes d'Église les forces qu'ils auraient perdues.

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TABLE DES MATIÈRES

Avant-propos

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PREMIÈRE LEÇON. — Les droits de l'Église dans LA SOCIÉTÉ

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Droits essentiels de l'Eglise. — Son existence et sa mission. — Sa constitution. — Droits secondaires de l'Eglise. —

Leçons du passé. — Unité religieuse. — Rôle politique. — L'Etatisme et ses dangers. — Résistances nécessaires. — Illusions du pacifisme.

DEUXIÈME LEÇON. — Les papes et la ContreRévolution

.

23

La Révolution et l'Église. — La doctrine révolutionnaire. — Clairvoyance des Papes. — Pie VI. — Pie VII et la Restauration. — Grégoire XVI et l'encyclique Mirari vos.

— Pie IX. — Léon XIII et le libéralisme politique. — L'encyclique Herum novarum. — Le Ralliement.

TROISIÈME LEÇON. — L'Encyclique « Quanta Cura »

55

La révolution en Italie. — La monarchie sarde. — Les socié¬

tés secrètes. — L'encyclique Ilumanum gems. — La civi¬ lisation moderne. — Le régime des concessions. — Intran¬ sigeance apostolique.

QUATRIÈME LEÇON. — Le Syllabus

.

81

Lettre d'envoi. — Réaction Romaine. — Travaux prépara¬

toires. — Colères soulevées par la publication. — Auto¬ rité du Syllabus. — Son texte.

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CINQUIÈME LEÇON. — Le Naturalisme contempo¬ 119

rain .

Naturalisme, rationalisme, indifférentisme. — Déclaration des droits de l'homme. — Naturalisme politique. — Né¬

cessité politique de la religion. — L'Eglise et la nation. — L'individualisme révolutionnaire et l'Eglise. — La

décentralisation et l'Église. — Religion de l'État.

SIXIÈME LEÇON. — La Réorganisation nationale 145 Le Syllabus et la science politique. — L'Église et la civili¬ sation moderne.

SEPTIÈME LEÇON. — La Liberté des cultes .

. 171

Libre Pensée. — La pensée et la société. — Les vérités et

les institutions. — La situation faite à l'Église. — La propriété ecclésiastique. — Distinction et union des pou¬

voirs. — Le privilège de l'Église. — Judaïsme et Protes¬ tantisme. — L'incroyance. — Droits politiques et droits

religieux. — L'Église militante.

HUITIÈME LEÇON. — La Liberté d'enseignement 199 Propositions du Syllabus. — Doctrine de Léon XIII. — Causes historiques de la laïcisation de l'école. — L'ensei¬ gnement dans l'ancienne France. — Après la Révolution. — La laïcisation scolaire. — Rôle de l'État. — Droits

de la famille, des maîtres et de l'Église. — Le fonction¬ nement de la liberté. — Enseignement professionnel. — Rôle du clergé.

NEUVIÈME LEÇON. — La Liberté de la presse . 227 Rôle de l'imprimerie et du livre. — Le journal. — Le gou¬ vernement et la presse. — La presse d'affaires. — Le grand journal moderne.

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